Chapitre 278
« Il y a plus de pouvoir dans la rupture que dans le lien, dans l’abandon que dans la capture. L’acte de volonté le plus fondamental consiste à trancher. »
— Extrait du Livre des Ténèbres de Kabbalis, largement attribué au jeune Roi Mort
Thalassina était vieille.
Certains érudits pensaient qu’elle était la première cité de Praes, même si les propres recherches de Wekesa laissaient entendre que Kahtan pouvait lui ravir ce titre : les trois oasis de son emplacement avaient naturellement attiré les tribus taghreb voisines des Sables dévorants. Il ne faisait toutefois aucun doute qu’elle existait depuis plus longtemps qu’Ater ou Wolof, les deux plus grandes cités de l’Empire aux yeux de la plupart des gens, en ces temps modernes. Pourtant, la population de Thalassina frôlait le double de celle de Wolof : trois cent mille habitants, à quelques milliers près. La prospérité de la ville avait tendance à suivre les fluctuations du commerce maritime, qui était son sang vital. Elle était presque scandaleusement riche lorsque la paix régnait avec Ashur et la Ligue, s’engraissant des droits de douane prélevés sur les céréales et les produits de luxe importés de contrées lointaines. Mais dès que les navires cessaient d’affluer, ses revenus fondaient et sa population nombreuse devenait une pierre au cou de son souverain. Principal port maritime de l’Empire, Thalassina avait vu les empereurs et les impératrices s’immiscer dans les affaires de sa dynastie régnante plus que dans celles de n’importe quelle autre. La plupart de ces ingérences s’étaient révélées de coûteuses erreurs. À trois reprises, on avait tenté de bâtir une flotte impériale : deux fois, les Ashuriens avaient balayé l’entreprise en accostant pour tout réduire en cendres ; la dernière fois, l’un des plus éminents capitaines s’était rebellé et avait tourné pirate. Il arrivait cependant que de bonnes idées émergent.
Le Labyrinthe de Shatha était l’une de ces rares réussites.
Nommé d’après l’ancien Sorcier qui l’avait bâti, il avait été érigé sur l’ordre de l’Impératrice de l’Effroi Maleficent II. Elle avait sagement évalué que la victoire remportée en mer contre la Thalassocratie avait engendré une paix très fragile, et qu’il était nécessaire de renforcer les défenses de Thalassina avant la reprise des hostilités. Elle avait chargé son Sorcier de la tâche, ouvrant sans hésiter les coffres du Trésor, alors que Praes connaissait l’un des sommets de sa richesse historique. Le Labyrinthe était donc, sans surprise, d’une extravagance folle, mais aussi l’un des plus beaux réseaux défensifs de protections que Wekesa eût jamais eu le privilège d’admirer. Il n’avait échoué que deux fois en six cents ans, et chaque fois à cause d’une trahison plutôt que d’une sorcellerie supérieure. Sachant cela, la première chose qu’il avait demandée au Haut Seigneur Idriss avait été de purger soigneusement la ville de tout élément douteux, puis de restreindre sévèrement les personnes autorisées à accéder au Labyrinthe. Le souverain de Thalassina avait saisi avec empressement l’occasion d’éclaircir les rangs de ses vassaux, avec la permission impériale. Wekesa soupçonnait la plupart des morts d’avoir été des rivaux plutôt que des menaces, mais tant que les menaces étaient mortes, il s’en souciait peu. Cette mesure préventive prise, il s’était installé avec son époux et son fils afin de réfléchir à la manière de transformer un réseau de protections défensives en piège mortel.
Le problème était fascinant. Le Labyrinthe de Shatha protégeait les eaux sur des milles au large de la ville — sauf que, bien sûr, ce n’était pas le cas : après tout, l’une des limites fondamentales de la sorcellerie était qu’on ne pouvait pas poser de protections sur l’eau. Shatha avait trouvé une solution : ancrer les enchantements dans des coraux artificiels, élevés jusqu’à dépasser la crête des plus hautes vagues. Le Labyrinthe n’était pas un réseau unique, même si c’était ce qu’on aurait pu croire au premier abord. Il se composait de plus de trois cents protections autonomes, qui ne s’étendaient chacune que sur leur tour de corail. L’ancienne Sorcière avait été brillante, Wekesa devait bien le reconnaître. Sachant qu’elle ne pouvait pas recouvrir les vagues de sorcellerie, elle avait fait en sorte que l’effet soit produit par ceux qui contemplaient ses œuvres. Certaines protections brouillaient les perceptions et poussaient les navires à s’écraser contre des pointes rocheuses dissimulées sous la surface. D’autres s’attaquaient directement à l’esprit, semant la folie et une fureur incontrôlable chez tous ceux qui les voyaient. D’autres encore recelaient des effets sorciers directs, comme le feu ou la foudre, déclenchés par la volonté ou la proximité. Seuls quelques-uns connaissaient la configuration complète du Labyrinthe, mais Wekesa en avait obtenu une version en échange d’une faveur accordée à Alaya. Cette découverte lui avait appris qu’avec assez de temps et de main-d’œuvre, on pouvait créer un réseau où aucun élément n’était relié aux autres. Il y avait naturellement un hic. Thalassina était un port marchand : en temps de paix, les navires étrangers devaient pouvoir y circuler librement.
Pour activer le Labyrinthe de Shatha, il fallait procéder depuis deux installations souterraines, creusées sous les rives des côtes voisines. Les rituels requis étaient longs et coûteux, puisqu’ils exigeaient en substance de renforcer séparément trois cents protections, à la chaîne. Les Kebdana régnaient sur Thalassina depuis près de cinq siècles et veillaient donc à disposer en permanence d’un contingent de mages puissants et bien formés pour s’acquitter de cette tâche harassante. Malheureusement, cette spécialisation les rendait tout bonnement inutiles dès qu’il s’agissait des travaux théoriques nécessaires à la conception d’un rituel visant à détourner le Labyrinthe. Wekesa n’avait ni le temps ni l’envie de les instruire. Tant pis. Ils avaient choisi de gaspiller leur Don à servir de bêtes de somme ; il les traiterait comme telles. Avec Masego et Tikoloshe à ses côtés, il n’avait de toute façon pas besoin d’aide. Son fils était sans doute le meilleur théoricien de la magie de sa génération, maintenant qu’Akua Sahelian était morte, et son époux pouvait s’appuyer sur trois millénaires au moins d’observations directes de la sorcellerie. Même un diable aussi ancien que « Loshe avait du mal à se montrer véritablement créatif, mais son trésor de connaissances était inestimable.
Avec de tels assistants, il ne devrait avoir aucun mal à résoudre le problème, du moins en théorie. Dans la pratique, les choses s’avérèrent un peu différentes.
« Sueton était un charlatan, insista Masego. À peine la moitié de ses expériences sont reproductibles. »
« Ce phénomène-là en fait partie, répondit sèchement Wekesa.
— Dans des conditions contrôlées, objecta son fils. Si ses résultats sont aussi médiocres, on ne peut que conclure que son cadre théorique est erroné. Rien ne garantit que les explosions se propageront en cascade si nous ne pouvons pas prévoir avec précision la nature de la libération. »
« La sorcellerie pétroniennecomporteune part d’imprévisibilité, fit remarquer Tikoloshe. Les Miezans ne sont pas des gens subtils. Ils ne choisissent jamais le poignard quand un petit génocide peut faire l’affaire. »
« Nous ne pouvons pas utiliser des formules trismégistanes pour un sort aussi vaste, déclara Warlock. La précision requise dépasse les capacités de nos effectifs et, pour être franc, nous manquons de puissance. »
« Alors créons un réseau maître et alimentons-le avec des rituels secondaires, dit Masego. Si nous commençons à accumuler de la puissance dès maintenant et que nous la centrons sur notre propre manipulation, la sorcellerie trismégistane reste envisageable. »
« Cela nous obligerait tous les deux à diriger le rituel sans interruption pendant au moins six heures, dit Wekesa en fronçant les sourcils tandis qu’il faisait ses calculs. Sans la moindre marge d’erreur, ni individuellement ni ensemble. C’est encore plus risqué que de miser sur la méthode pétronienne. »
« Cela nous laisse la possibilité d’échouer entre nos mains, au lieu de laisser la Création lancer les dés, grommela son fils. On ne peut qu’y voir une amélioration par rapport à cette abomination que tu appelles un plan. »
« Tu aurais peut-être pu choisir un terme plus diplomatique, Masego, le reprit Tikoloshe. »
Sous le bandeau qui lui couvrait les yeux, les magnifiques yeux de verre de son fils pivotèrent vers lui. Masego haussa un sourcil.
« Une chose qui provoque la méfiance ou la haine, cita-t-il. Voilà la définition. Je vous assure que ce plan m’inspire les deux. »
« Des sécurités redondantes, dit Wekesa en ignorant la salve. Si l’imprévisibilité te pose problème, nous installons plusieurs déclencheurs. Il sera difficile de prévoir la séquence exacte, mais… »
« … cela n’aura aucune importance si leur flotte s’est suffisamment enfoncée dans le Labyrinthe, acheva pensivement son fils. La perfection est l’ennemie du fonctionnel. »
Wekesa cligna des yeux, surpris. Où avait-il donc apprisça ?
« Tout cela repose sur l’incapacité des Ashuriens à interrompre votre petit jeu, leur rappela Tikoloshe. Ils auront des centaines de mages, formés depuis le berceau. »
« Formés à la sorcellerie sabrathane, dit Wekesa, le mépris sous-entendu. »
Oh, il ne faisait aucun doute que les praticiens de la Thalassocratie étaient les meilleurs dans leur domaine. Le problème, c’était que leur domaine était extrêmement restreint. À Ashur, on ne cultivait le Don que de deux façons : chez les guérisseurs et chez les mages marins. Les médecins-mages ashuriens savaient ranimer la plus infime étincelle de vie et rendre la santé, au point que les tentatives de guérison des Praesi ressemblaient à des tâtonnements d’enfants. Leurs mages marins pouvaient apaiser les tempêtes ou les déchaîner, arracher aux profondeurs des navires engloutis et chevaucher les marées. Mais en dehors de ces spécialités, ils étaient de parfaits amateurs. À la différence des Praesi, ils n’avaient jamais dépassé les sorcelleries que leurs ancêtres leur avaient enseignées de l’autre côté de la Mer Tyrrhénienne. Ils perfectionnaient leurs méthodes sans rien inventer, en grande partie parce que la théorie magique sabrathane était désespérément archaïque. La victoire était mère de stagnation et, après avoir anéanti les Miezans lors des guerres licériennes, l’Hégémonie baalite était allée de triomphe en triomphe. Elle s’était enlisée dans la stagnation tout aussi profondément que l’empire qu’elle avait renversé. Depuis des siècles, elle n’avait pas eu à réexaminer les fondements de sa sorcellerie, tandis que le reste du monde avait avancé. Non, Wekesa n’avait que peu d’estime pour la magie sabrathane. Ni pour les autres traditions qui privilégiaient un aspect aussi banal que le talent naturel au détriment de la compétence et de l’intellect.
« Leur champ d’action est limité, mais cela ne les rend pas moins efficaces, dit Masego. Cent bœufs ne peuvent pas bâtir un enclos, mais ilspeuventle piétiner. »
« Au mieux, ils pourront sauver un tiers de la flotte en la submergeant, dit froidement Warlock. La plupart de leurs praticiens sont incapables de lancer ces sorts, et leurs méthodes se prêtent mal aux rituels. »
« Ils pourraient interrompre la séquence en faisant exploser certaines parties à l’avance avec leur propre sorcellerie, dit Tikoloshe. Cela s’est déjà vu. »
« Alors nous renforcerons les protections de l’extérieur et les affaiblirons de l’intérieur, dit Wekesa. Ce sera fastidieux, mais cette précaution supplémentaire devrait suffire. »
« Il faudra que quelqu’un se trouve parmi les coraux, objecta Masego. Pour relancer la séquence si elle s’enraye. Ton schéma tient la route en théorie, mais seulement si les Ashuriens ne peuvent pas intervenir. »
Les lèvres de Warlock se pincèrent. Il n’avait pas tort. Wekesa avait beau mépriser la sorcellerie ashurienne, il serait stupide de la balayer d’un revers de main. Aucun Héros ne viendrait brouiller les cartes, mais l’ingéniosité des mortels pouvait être tout aussi dangereuse. Le piège ne pourrait être déclenché deux fois : cela détruirait le Labyrinthe. Si trop peu de navires ashuriens coulaient, Thalassina perdrait donc sa meilleure défense tandis que l’ennemi resterait à rôder au large. Alaya avait clairement dit que la chute de la ville provoquerait de graves troubles dans l’Empire. Que Nok soit réduite en cendres, c’était une chose : son souverain était de loin le moins influent des Hauts Seigneurs, et un ancien Sang-Pur de surcroît. Mais si l’Impératrice de l’Effroi de Praes ne parvenait pas à protéger jusqu’à ses plus anciens alliés, les troubles se propageraient. Wekesa détestait devoir rester dans cette ville pour protéger des imbéciles, mais il détestait encore davantage la perspective d’avoir à réprimer une rébellion contre la Tour.
« D’accord, finit-il par dire.
« Bien, dit Masego. Il me faudra aménager mon poste d’observation, ce qui nécessitera sans doute l’autorisation du Haut Seigneur Idriss. »
« Non, répondit aussitôt Tikoloshe avant que Wekesa ait pu prononcer le mot. Absolument pas. »
Son fils pencha la tête sur le côté.
« Père est le mieux placé pour superviser le rituel depuis la ville, fit-il remarquer. C’est principalement son plan. La suite est évidente. »
« Les risques sont bien plus grands, là-bas, dit Warlock. Si la séquence échoue… »
« Je m’occuperai de la situation, l’interrompit Masego. Si tu estimes que ton plan est solide, les risques que je cours n’ont aucune importance. Si tu ne le crois pas, cette conversation ne sert à rien. »
« Tu es parfaitement capable de superviser le rituel toi-même, dit Wekesa. Inutile d’en discuter davantage. »
« J’en suis capable, convint son fils. Mais je ne suis pas lepluscapable. Logiquement… »
« Assez, rugit Warlock. Je ne te laisserai pas au beau milieu d’une foutue flotte ashurienne pendant que nous transformons des protections vieilles de plusieurs siècles en munitions. Tu restes en ville, et nous n’en reparlerons plus. »
La chaleur envahit la pièce, portée par une légère odeur de soufre. Il avait perdu son sang-froid. Masego se redressa lentement sur sa chaise.Il est presque aussi grand que moi, réalisa Wekesa, avec une surprise contenue. Son séjour à l’étranger l’avait rendu plus élancé, mais ses longues tresses et les breloques qui y étaient entrelacées lui donnaient plus de carrure. Ses robes d’un noir profond, ses yeux voilés : il ressemblait à un étranger. À un homme, et non plus à un garçon.
« Je crois que nous avons assez longtemps gardé le silence, dit froidement le Hiérophante. Et ma patience est officiellementà bout. »
Ils ne réagirent pas à ses paroles, du moins pas de façon visible.
Mais Masego sentit le poids de ses mots s’abattre sur la pièce et s’en réjouit. Il avait espéré qu’ils le lui diraient d’eux-mêmes. Qu’il n’aurait pas à leur arracher la vérité, qu’ils auraient peut-être une bonneraison. Il avait grandi depuis son départ pour combattre lors de la Rébellion de Liesse. Il avait appris tant de choses sur lui-même et sur la Création qui l’entourait, tant de révélations l’avaient porté au-delà du Nom d’Apprenti. S’ils l’avaient reconnu, s’ils avaient agi en conséquence… Cela n’aurait pas cicatrisé ses blessures, non. Pas entièrement. Mais cela aurait compté. Cela aurait pesé dans la balance de la trahison. Au lieu de quoi, le voilà censé rester assis là et faire comme s’ils ne lui avaient pasmentitoute sa vie. Non, pire qu’un mensonge. Ils lui avaient caché la vérité après l’avoir élevé à la rechercher par-dessus tout. Quelle justification pouvait bien excuser cela ?
« Masego, dit Papa avec prudence, je ne sais pas ce que… »
« Tu sais, dit Masego. Ou tu le soupçonnes, du moins. Je suis allé à Keter, mes pères. Et les choses que j’ai vues au cours de ce voyage ! Les secrets que j’ai entrevus ! »
« Le Roi Mort ment, dit calmement Père.
Ses yeux étaient des miroirs sombres où rien ne se reflétait.
« Toi aussi, tu mens, siffla le Hiérophante. Mais lui, au moins, ne prétend pas le contraire. »
« Tu ne comprends pas, soupira Papa.
« C’est souvent ce qui arrive quand on vous cache la vérité, répliqua durement Masego.
« Les ténèbres, murmura Père. Le terme convient, mais tu l’emploies mal. On t’a tenuà l’écartdes ténèbres, mon fils. »
« Il n’y a rien en ce monde à craindre, sinon l’ignorance, dit le mage aveugle. Tu me l’as enseigné, autrefois. Tu aurais dû adapter cette leçon à tes actes, si tu ne voulais pas avoir à en répondre. »
Père s’adossa à son siège, puis tambourina des doigts sur la table.
« Selon toi, qu’est-ce que la mort, Masego ? demanda-t-il.
« Voilà qu’on parle de religion, ricana le jeune homme. Le refuge de ceux qui n’ont pas de réponses à donner. »
« Parlons de deux empereurs de l’Effroi, reprit Warlock. L’un nommé Malignant III. L’autre, Revenant. »
« Le même homme, dit Masego. C’est bien connu. »
Malignant III s’était donné la mort par un rituel, puis était revenu d’entre les morts un an plus tard, avait détrôné son successeur et régné de nouveau sous le nom d’Empereur de l’Effroi Revenant. Une rébellion avait éclaté lorsqu’il était devenu évident qu’il comptait régner pour l’éternité : ce fut la première des Guerres des morts. Masego se souvenait vaguement que le cas de Revenant avait servi de fondement à l’argument juridique qui avait ensuite interdit aux morts-vivants de revendiquer la Tour, même si d’autres guerres à peine plus intéressantes s’étaient déroulées entre-temps.
« J’ai connu les deux, dit Papa. Et je crois que c’est faux. »
Il observa l’incube, cherchant un mensonge sans en trouver. Mais ils étaient tous deux bien meilleurs menteurs qu’il ne l’avait cru, n’est-ce pas ?
« Ce qui est revenu avait beaucoup en commun avec Malignant, poursuivit Papa. Ses souvenirs, ses pensées, ses opinions. Mais c’était aussi fondamentalementautre. C’était… le calque de cet homme. Une imitation parfaite, mais rien de plus. Une imitation. »
« Voilà qui est intéressant, dit Masego. Mais cela n’a absolument rien à voir avec cette conversation. »
« Si. Si, c’est lié, dit doucement Père. Car dans l’une des plus profondes salles fortes sous la Tour se trouve la version la plus complète du Livre des Ténèbres de Kabbalis qui existe. Un tiers du texte intégral, et sans continuité. C’est là que Malignant a appris les principes fondamentaux du rituel qui l’a transformé en Revenant. »
Ses doigts se crispèrent. Tout ce temps, le savoir avait été là. Dans les souvenirs de son père, oui, mais aussicouché sur du parchemin. Et ils le lui avaient caché. La plus ancienne et la plus importante apothéose de l’histoire du continent, dissimulée loin de lui. Ses dents claquèrent si fort que sa bouche faillit saigner.
« Si vous pensiez que cela plaidait en votre faveur, répondit Masego dans un murmure furieux, permettez-moi de vous détromper. »
« Tu aurais adopté ces enseignements, dit Papa. Quoi que nous ayons pu te dire. »
Son Nom flamba comme un soleil levant, tandis qu’une puissance brute émanait de lui en volutes de fumée.
« Et Père t’a donc lié pour t’empêcher d’en parler, siffla-t-il. Voilà qui en dit long sur le libre arbitre. »
« Je ne l’ai pas fait, dit Warlock.
« Menteur, cracha Masego. Tu n’aurais pas dû m’enseigner la démonologie si tu voulais maintenir cette prétention. Papa est mû par ledésir. Il avait les réponses que je voulais. Qu’est-ce qui aurait pu le faire taire, sinon un lien ? »
Dieux, combien d’autres liens cachés y avait-il ? Père lui avait-il aussi imposé l’amour ? Comment savoir si une seule chose qu’il avait vue, entendue ou ressentie était authentique ? Papa avait-il cuisiné parce qu’il aimait ça, ou parce qu’une règle l’y obligeait ? Le jeu de serments le plus sophistiqué qui existât liait l’incube, et sa conception avait pris des décennies. Ils avaient appelé cela du libre arbitre façonné par l’ingéniosité des mortels. Pouvait-on vraiment parler de libre arbitre s’il y avait desexceptions ?
« Un désir plus puissant, dit Tikoloshe. Le mien. »
Le Hiérophante eut un rire amer.
« Tu tenais tant que ça à me garder dans l’ignorance ? »
« Je voulais que mon fils reste en vie, dit doucement Papa. Même si cela devait le faire souffrir. Même s’il me haïssait. »
Masego tressaillit.
« Tu ne peux pas simplement… »
« Tu aurais dû t’en rendre compte, dit Père d’un ton calme et égal. On m’a dit que tu avais étudié en profondeur sa physiologie, physique comme métaphysique. Les signes doivent être là. »
« Non, dit Masego.
« Catherine Foundling est morte à la Seconde Liesse, dit doucement Warlock. Ce qui est sorti de cette forteresse n’est rien de plus ni de moins qu’une empreinte de la jeune femme laissée dans la trame de l’Hiver. Je suis désolé, Masego. Vraiment. Je sais que tu l’appréciais. Mais même si la Reine Noire croit être la même personne, ce n’est pas le cas. Amadeus ne s’en est pas rendu compte non plus, il n’a pas les connaissances nécessaires. Mais il m’a raconté ce qui s’est passé dans la ville. Il n’y a aucun doute possible. »
« Nous t’avons fait du mal, dit Papa. Et je m’en excuse. Mais je ne le regrette pas. Pas tant que tu es encore en vie pour en souffrir. »
Il ne voulait pas y penser, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. On lui avait exposé une théorie, il devait donc l’examiner. Il avait remarqué chez Catherine une certaine rigidité de pensée, une incapacité à s’écarter de ses objectifs, même si cela l’obligeait à employer des moyens qu’elle aurait auparavant rejetés sans hésiter. À l’époque, il avait cru que le manteau s’était fondu dans son âme et qu’il en avait conservé certaines propriétés, désormais ancrées en elle. C’était une théorie raisonnable. Ou alors, l’empreinte laissée dans l’Hiver était limitée par nature, et la créature qui se faisait passer pour Catherine était incapable de s’en écarter. Il savait déjà que son corps était une construction : il l’avait prouvé.
Son esprit aussi ?
« Oh, mon enfant, dit tristement Père. Ça passera. La première est toujours la pire. Mais tu ne te rends pas service en niant la vérité. »
Masego ne pouvait plus fermer les yeux. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était cesser de prêter attention à ce qu’il voyait. Ce n’était pas un abandon. Il lui fallait encore un effort de volonté, et il renonça à essayer au bout d’un instant.
« Non, dit-il.
« Masego, je comprends que tu ne veuilles pas… »
« Ce n’est pas une question de sentiments, dit le Hiérophante. Je ne suis pas d’accord avec vous, pour des raisons rationnelles. Même si ce que vous dites est vrai, cela n’a aucune importance. Elle reste la même personne. »
« Tu sais que c’est faux, dit Père.
« Je ne suis plus la même personne que ce matin, dit le Hiérophante. J’ai appris, j’ai changé. Je reste Masego. »
« L’ampleur du changement est différente, dit froidement Warlock.
« Et qui décide du seuil à partir duquel il compte ? répliqua-t-il. Si j’effaçais tous mes souvenirs entre mes cinq et mes quinze ans, je me comporterais autrement. Une partie de ce qui fait que je suis moi aurait disparu, et pourtant, je me considérerais toujours comme la même personne. À supposer que votre théorie soit juste, les changements qu’elle a subis sont moins importants que cela. C’est donc sans pertinence. »
« Tu fais preuve d’une mauvaise foi délibérée… »
« De plus, poursuivit le Hiérophante en haussant la voix, si votre théorie est fausse, vous m’avez tous les deux maintenu dans l’ignorance par peur mesquine. »
« Mesquine ? répéta doucement Papa. Une rare colère vibrait dans sa voix.
« Je ne suis pas un grand connaisseur des convenances, répondit-il. Mais même moi, je sais qu’une excuse qui n’est passincèresonne creux. »
« Alors considère-la comme retirée, dit Papa d’un ton neutre. »
Son cœur se serra, mais il ne céderait pas sur ce point.
« Tu aurais pu me le dire, dit Masego. Ce que tu crois, pourquoi je ne devrais pas le faire. Mais tu ne l’as pas fait. Tu as choisi à ma place. »
« C’est ce que font les parents, Masego, dit Père.
Il déglutit.
« Je vous aime, tous les deux, dit-il. Mais je ne suis pas d’accord. Vous n’avez rien appris, vous avez juste… reculé. Et l’apothéose n’est pas faite pour les âmes sensibles. »
« Il est des voyages, dit Père, que l’on ne peut jamais achever. Car la personne qui est partie n’est pas celle qui arrive. »
« Il n’y a rien en ce monde à craindre, sinon l’ignorance, répondit Masego, les yeux brûlants. Et quoi qu’il advienne,je ne reculerai pas. »