Chapitre 277
« Alors Sinistra déclara : “Ce que nous ne pouvons faire pousser, nous le prendrons par la terreur, et que la damnation s’abatte sur quiconque s’y oppose.” »
— Extrait du Rouleau des infortunes, treizième volume des Histoires secrètes de Praes
Le Salon sans vent était un caprice.
Pas le sien, à l’origine, mais celui de l’Empereur de l’Effroi Sorcerous. Le tristement célèbre empereur-sorcier avait raffolé des expériences ambitieuses visant à démontrer la supériorité de la sorcellerie praesienne sur toutes les autres. De la sienne, en particulier, et il n’avait jamais hésité à grever le trésor pour satisfaire sa dernière lubie. Le Salon avait été l’un de ses premiers projets : un étage entier de la Tour, bien au-dessus des nuages, transformé en une seule pièce. Les pierres des murs et du plafond avaient été enchantées pour donner l’impression d’être entièrement à l’air libre, dévoilant une vue d’une beauté à couper le souffle dans toutes les directions. Nefarious l’avait détesté : il avait passé près d’une décennie à tenter d’en percer les secrets, sans récolter que des échecs. À vrai dire, rares étaient ceux, hormis Sorcerous lui-même, qui avaient jamais fréquenté le Salon sans vent. Alaya et ses prédécesseurs n’aimaient guère laisser les seigneurs et dames de Praes accéder à cette hauteur de la Tour, et les murs regorgeaient d’autres merveilles capables de produire l’effet voulu lorsqu’on recevait des invités. L’Impératrice avait plutôt fait de cette coûteuse vanité de Sorcerous une sorte de bureau.
Les fauteuils et les canapés avaient été retirés, à l’exception de son propre fauteuil capitonné, somptueux, et les tables de banquet ouvragées avaient cédé la place à deux bureaux et une écritoire. L’accès des lieux était réservé à ceux à qui elle avait remis un jeton, et pour cause. Les murs transparents du Salon sans vent étaient couverts d’un labyrinthe de secrets et de visages. Des mosaïques peintes représentant tous les nobles praesiens qui comptaient flottaient dans le vide apparent ; des annotations à la craie, inscrites sur les carreaux, indiquaient leurs manigances, leurs objectifs et leurs alliances les plus récents. Des lignes reliaient conspirateurs et ennemis, tissant une toile de trahisons et d’intérêts qui s’étendait sur tout son empire. Rien de tout cela n’était parfaitement exact, bien sûr. Croire ce sanctuaire inviolable sous prétexte qu’elle faisait fouiller à intervalles irréguliers l’esprit de tous ceux qui y avaient accès aurait relevé de l’arrogance. Les carreaux étaient incomplets ; parfois, on y ajoutait de fausses informations pour tromper un espion en puissance. La seule version complète et véridique se trouvait dans l’esprit d’Alaya.
Des années d’habitude lui avaient appris qu’il lui suffisait de fermer les yeux pour en visualiser l’ensemble, mais voir les intrigues des Terres désolées étalées sur le fond du ciel d’Ater avait quelque chose d’étrangement apaisant. Ces dernières années, une nouvelle section avait vu le jour. Un petit groupe de noms sous une couronne dessinée à la craie. Une représentation si modeste pour quelques personnes qui avaient ébranlé les fondations de Calernia. Une coupe de vin à moitié vide à la main, l’Impératrice de l’Effroi Malicia laissa son regard s’attarder sur les principaux personnages du royaume de Callow. Certains noms n’étaient suivis que de rares notes. Hakram des Loups Hurlants, l’Adjoint, demeurait impénétrable dans ses intentions et ses motivations, malgré tous ses efforts. Il était tentant d’étudier Woe à travers le prisme de ce qu’elle savait des Calamités, mais ce serait une vision par trop simpliste. Oh, la plupart de ses membres avaient des liens avec la vieille garde : Masego était le propre fils de Wekesa, la Tireuse avait été l’élève préférée de ce chien enragé du Refuge et Catherine avait été la seule apprentie qu’Amadeus eût jamais prise. Quant à l’Adjoint, on le réduisait souvent à une version verte de l’héritage de la Capitaine, ce qui avait toujours beaucoup amusé Malicia.
Le garçon avait davantage en commun avec la Scribe qu’avec Sabah, que tous pleuraient encore, et même cela relevait d’une simplification excessive. Son Nom, autant qu’elle pût en juger, avait été façonné dès sa création pour servir de bouclier au Rôle propre à Catherine Foundling et le renforcer. Woe n’était pas leurs prédécesseurs, et c’était bien dommage : Alaya avait passé des décennies à apprendre à travailler avec les Calamités et à composer avec elles. Gérer une version plus jeune et plus grossière d’elles aurait été d’une facilité bienvenue. Non, à la place, elle avait dû apprendre à naviguer sur un fleuve de désirs et de motivations tout à fait différent. Des choses changeantes, surtout chez des individus si jeunes. La fille que l’on appelait désormais la Reine Noire avait bien peu en commun avec l’enfant qui courait dans l’ombre de Noir en tant qu’Écuyer. Elle commençait malgré tout à comprendre leur nature. Les points où exercer la pression pour obtenir le résultat voulu. Vivienne Dartwick était le maillon faible. La Tireuse aurait été le choix évident, mais, comme Hye, la jeune femme était tout simplement trop indifférente pour se laisser influencer. Difficile de faire levier sur quelqu’un qui ne se souciait de rien, sinon de quelques plaisirs terrestres que pratiquement n’importe quelle grande ville de la surface de Calernia pouvait lui offrir.
La Voleuse, en revanche ? C’était une nationaliste callowane, comme le royaume en produisait par milliers. Un vieil adversaire des Praesiens, presque prévisible, mais pas moins dangereux pour autant. Des gens comme Vivienne Dartwick avaient fait échouer les invasions des Terres désolées pendant un millénaire et demi, et leurs efforts n’avaient connu que deux échecs majeurs. Le patriotisme était une paire d’œillères, Malicia ne prétendrait pas le contraire, mais, si étroite que fût la perspective, elle s’était révélée extraordinairement efficace pour contrarier les desseins praesiens. Heureusement, ses principes fondamentaux allaient à l’encontre du genre de nation que Catherine cherchait à bâtir. La Reine Noire n’avait pas compris, songeait souvent Malicia, à quel point elle avait été façonnée par la culture praesienne. Les Callowans avaient tendance à confondre leur groupe ethnique et leur nation, contrairement aux Praesiens. Depuis la Déclaration, l’Empire de l’Effroi avait été composé de forces disparates, souvent antagonistes. Sous cet angle, guider vers le territoire callowan les réfugiés du sac de Nok revenait à faire d’une pierre deux coups.
Cela allégeait la pression sur les greniers de Malicia en dispersant des gens qui, privés de nourriture, se seraient tournés vers le banditisme ou l’émeute, tout en imposant à Callow un problème qu’on ne pouvait résoudre à coups d’épée. Enfin, reconnut-elle, ce n’était pas tout à fait vrai. Si la Voleuse et l’Adjoint avaient envoyé des soldats massacrer chaque réfugié pénétrant sur le territoire du royaume, le flot se serait brusquement interrompu, et l’Impératrice n’aurait guère pu y faire quoi que ce soit sans desserrer la bride des Hauts Seigneurs — ce qui aurait été malavisé, à ce stade. D’un autre côté, si Woe était réellement aussi impitoyable, la situation serait tout autre. En l’état, Vivienne Dartwick devait ruminer le conflit fondamental entre faire le bien — ne pas massacrer des paysans désespérés — et constater le coût immédiat de ce geste pour ses compatriotes. Cela finirait par s’envenimer, songea Alaya. En elle, comme chez les fermiers déplacés sur ordre de Catherine. La Reine Noire avait beau considérer sa terre comme autre chose qu’un royaume de tribus, rares étaient ceux, jusque dans son cercle le plus proche, à partager cette vision.
La graine avait été semée, et le conflit pousserait. Alaya avait estimé que cela suffirait à fragiliser le royaume sans le faire s’effondrer. Un compromis finirait par être forgé, qui ne satisferait personne, et ramènerait peu à peu Catherine Foundling à la position que Malicia lui préférait : celle d’un mal nécessaire, impopulaire mais incontesté. Si ces dissensions pouvaient atteindre le cœur de Woe, tant mieux. Cette bande d’enfants avait déjà prouvé qu’elle pouvait déjouer les desseins des empires si on la laissait agir à sa guise. L’Impératrice éprouvait une joie toute personnelle à l’idée que les conséquences de son offensive devaient donner un ulcère douloureux à Cordelia Hasenbach.
« Et pourtant, dit l’Impératrice de l’Effroi Malicia en observant les murs qui n’étaient pas là. »
Elle porta le vin à ses lèvres. Sous le visage même de Catherine Foundling, on avait laissé un espace vide. Ce n’était pas que les projets de la jeune femme fussent inconnus : Malicia était parfaitement informée de ce qui se passait dans le royaume, malgré tous les efforts d’Amadeus pour l’en empêcher. Mais une question, songea-t-elle, devait peser lourd dans l’esprit de chaque souverain de ce continent.
Où diable était la Reine Noire ?
Callow était peut-être relativement stable, mais il ne lui faudrait qu’un mauvais hiver pour s’effondrer de fait. Si Alaya ordonnait de brûler la plupart des greniers royaux, la famine frapperait la moitié du royaume après les premières neiges. Et pourtant, à peine sortie de son échec à Keter, Catherine avait disparu dans la nature. L’Adjoint et la Voleuse avaient été renvoyés à Laure pour régler les affaires du royaume, mais ni l’un ni l’autre n’avait la légitimité nécessaire pour garder véritablement la situation sous contrôle. Était-ce de la simple négligence ? Alaya avait assez de lucidité pour reconnaître qu’elle n’aimait pas la jeune femme, et qu’elle avait donc tendance à attribuer les erreurs qu’elle lui prêtait à des défauts de caractère. Pourtant, la Reine Noire s’était révélée étonnamment habile en diplomatie. Avoir contraint les croisés du nord à partir en signant un traité plutôt que de risquer l’anéantissement était une idée brillante, tout comme sa demande de rejoindre la Grande Alliance. Si le Premier Prince avait eu une emprise plus solide sur Procer au moment de cette proposition, Hasenbach aurait peut-être accepté. Non sans y laisser quelques plumes, mais le Premier Prince avait déjà prouvé qu’il savait faire preuve d’un pragmatisme glacial quand la situation l’exigeait.
Au bout du compte, cela n’aurait rien changé. Le Roi Mort aurait bouleversé l’échiquier quoi qu’il arrive. Pourtant, la jeune femme avait du talent, encore brut, et cela signifiait qu’elle avait appris. Si elle était capable de façonner une campagne militaire pour qu’elle débouche sur le genre de paix qu’elle désirait, elle devait pouvoir comprendre que Callow, sans elle, n’était qu’un château de cartes. Quelque chose l’avait forcée à chercher une autre voie, et le seul véritable candidat était ce qui s’était produit à Keter. Au fond, la Reine Noire restait une soldate. En temps de crise, elle se tournerait vers la force militaire. C’était la solution qu’elle connaissait le mieux. Ses options seraient toutefois peu nombreuses. La Ligue refuserait d’emblée, puisque le Hiérarque était la marionnette folle du Tyran d’Héliké — lequel lui avait envoyé une charmante lettre professant une amitié éternelle, mais était taillé dans un moule que les Praesiens connaissaient bien. L’Obscurité éternelle était un amas de tribus primitives en guerre, pratiquement impossible à mobiliser rapidement et, de toute façon, très peu fréquentable comme alliée. Il ne restait donc que deux options réelles : le Royaume d’En dessous et les faës. Malicia avait appris que les nains étaient en pleine phase d’expansion, une fois de plus ; ils refuseraient donc de se mêler des affaires de la surface.
Ne restait que la dernière Cour d’Arcadie, avec laquelle la Reine Noire avait déjà des liens.
Alaya devait s’avouer qu’il existait une possibilité bien réelle : dans les six mois à venir, une horde de faës pourrait déferler par des portails après que Catherine aurait conclu un marché avec eux. C’était de la folie, bien sûr. Leur offrir une meilleure prise sur la Création était une erreur dont toutes les âmes vivantes paieraient le prix. Mais combattre le feu par le feu était la marque de fabrique de Catherine, et l’entrée du Roi Mort dans la mêlée avait très bien pu suffire à dissiper ses doutes. De toutes les nations actuellement engagées dans la Dixième Croisade, l’Empire serait la mieux placée pour repousser une telle incursion, grâce à ses villes lourdement protégées et au grand nombre de ses mages chevronnés. Mais Praes était déjà attaqué par les Ashuriens. De profondes incursions dans les Terres désolées, épargnant les forces des Hauts Seigneurs, pourraient tourner à la catastrophe, et il ne faisait aucun doute que les conseillers de la Reine Noire connaissaient assez bien les affaires praesiennes pour le savoir, même si elle-même n’en était peut-être pas pleinement consciente. Thalassina était donc devenue le creuset où se jouerait son règne. Si Ashur pouvait être écarté de l’équation, une attaque contre l’Empire prendrait un tout autre visage. Les préparatifs de Wekesa et de son fils revêtaient une importance capitale.
Il pourrait être nécessaire d’organiser un échec dans la protection du Hiérophante contre les nobles avides de vengeance, une fois les événements passés, même si les conséquences seraient graves. Elle y réfléchirait. Elle appréciait le jeune homme, personnellement, et l’avait trouvé rafraîchissant lors des quelques rencontres qu’ils avaient eues. Il était aussi, malheureusement, l’un des atouts militaires les plus dangereux du royaume de Callow. Un compromis serait peut-être possible par l’intermédiaire de Warlock, songea-t-elle. Il préférerait certainement voir son fils unique emprisonné quelques années plutôt que mêlé à un sanglant combat au couteau entre Woe et l’Empire, où il risquerait réellement la mort. Wekesa avait clairement fait savoir qu’il était prêt à casser quelques pots si cela permettait de revenir à la normale. Comme elle, il savait que se débarrasser des éléments litigieux entraînerait des représailles à court terme, puis une réconciliation une fois la tempête passée. Ce serait leur désaccord le plus laid, et il empoisonnerait leur relation pendant des décennies, mais Alaya n’était rien sinon patiente.
On ne frappa pas à la porte. Quiconque aurait eu besoin d’une telle annonce aurait péri sous l’effet des protections du couloir. Le bruit des pas, toutefois, permettait à Malicia de reconnaître l’identité de sa visiteuse. Les quatre serviteurs autorisés à entrer ici avaient chacun une démarche différente, tout comme l’unique autre personne possédant un jeton.
« Ime, dit l’Impératrice en saluant son invitée sans se retourner. Quelle agréable surprise. »
Sa maîtresse-espionne observa les convenances : elle s’avança, s’agenouilla, puis se releva. Pas tout à fait avec la fluidité d’autrefois, remarqua Alaya, et ce constat lui causa un chagrin qui la surprit à moitié. Ime avait vieilli, même si son corps ne le laissait pas paraître. Mais les rituels ne pouvaient pas tout, et, tôt ou tard, un tissu trop tendu finirait par se déchirer. Cela pourrait prendre encore vingt ans, mais c’était aussi inévitable que le lever du soleil.
« Mon Impératrice, dit Ime.
Elle demeura debout. Il n’y avait pas d’autre siège ici, et c’était tout à fait délibéré. Personne d’autre qu’elle ne devait être encouragé à s’attarder.
« Je suppose que les Yeux ont fait parvenir un nouveau rapport, dit Malicia en haussant un sourcil.
Ses petites retraites au Salon sans vent n’étaient pas formellement à l’abri des interruptions, mais on ne s’y aventurait pas à la légère.
« Nos agents dans la principauté ont réussi à transmettre des nouvelles urgentes par les relais de clairvoyance, répondit la maîtresse-espionne, avant d’hésiter. Les légions de Lord Black battent en retraite à travers des terres qu’elles ont déjà mises à sac. Les armées du Dominion les poursuivent. »
Alaya dissimula sa surprise. Elle avait cru comprendre les intentions de Maddie en découvrant quelles principautés il visait — à savoir, les opposants les plus bruyants à Hasenbach au sein de la Haute Assemblée. Mais il aurait dû se diriger vers le sud ou traverser les lacs, pas rebrousser chemin. C’était son hésitation qui le trahissait.
« Ime, dit doucement Alaya. Parle. »
« Nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé, admit la maîtresse-espionne. Mais il y a une ville pleine de cadavres à l’endroit où il aurait volé la flotte procerane, et Salia a ordonné la récupération des barges. »
Elle s’aperçut qu’elle avait la bouche sèche.
« Il n’a pas volé une flotte à lui seul, dit Alaya. Les légionnaires qui l’accompagnaient ? »
« Les ordres venus de Salia ne mentionnaient aucune résistance », grimaça Ime.
Son estomac se noua.
« Je ne crois pas qu’il soit mort, Malicia, dit doucement sa maîtresse-espionne. Je sais que ce n’est pas grand-chose, mais Hasenbach a envoyé des gens discuter avec les commerçants de l’avenue centrale de Salia. »
Les lèvres d’Alaya se pincèrent. Elle serra les dents si fort qu’elles lui semblèrent sur le point d’éclater.
« Un défilé en l’honneur des Héros, lâcha-t-elle. Pour célébrer sa mort. »
« Un triomphe, rectifia Ime. Comme ceux qu’organisaient autrefois les Miezans. On y exhibait un ennemi fait prisonnier. Il ferait un très précieux otage. Il exerce son influence sur chacune des forces de leur front oriental. »
« Ne me ménagez pas, dit doucement Malicia.
« C’est mon avis professionnel, l’assura sa cheffe des espions. Ils doivent savoir qu’en le tuant sans autre forme de procès, ils feraient sortir Ranger de ses gonds. »
Elle serra les dents. Aussi déplaisant que ce fût, ce n’était pas faux. Restait à savoir s’ils s’en soucieraient, vu le nombre de Héros sur le terrain. Hye était dangereuse, mais pas invincible, et son duel contre la Reine de l’Été lui avait infligé de graves blessures dont elle ne s’était pas encore remise.
« Mobilisez les Yeux en force, dit Alaya. Je veux des réponses. »
Les lèvres d’Ime se pincèrent.
« Mon Impératrice, agir aussi ouvertement…
« Peu m’importe si nous devons démasquer tous nos agents dans ce maudit trou à merde qu’ils appellent leur pays, siffla Alaya. Découvrez s’il est vivant. »
Ime acquiesça lentement et l’Impératrice força ses mains à se poser sur ses genoux, où personne ne pourrait les voir trembler.
« Et transmettez cela à Wekesa, ajouta-t-elle d’un ton las.
Ime hésita de nouveau. La colère d’Alaya monta en flèche, mais elle la maîtrisa.
« Il pourrait quitter Thalassina, dit-elle.
« Si Maddie est… » commença-t-elle, avant de s’interrompre. « Warlock le saurait. Ils ont des accords. Et il saurait que je lui ai caché la nouvelle. De toute façon, qu’il s’agisse de vengeance ou de sauvetage, il n’agira pas avant que la Scribe ne le contacte. Gardez un œil là-dessus. Elle sait peut-être quelque chose que nous ignorons. »
« Je m’en chargerai », dit Ime.
Un battement de cœur passa.
« Et pourtant, vous êtes toujours là, dit Malicia.
« Nous devons nous préparer à toutes les éventualités, répondit Ime. S’il est vraiment mort, l’équilibre avec Callow a changé. S’il a été capturé, peut-être certaines questions devraient-elles être réexaminées. »
Calme, songea-t-elle. Un étang sans la moindre ride, pour qu’ils n’y voient jamais que leur propre reflet.
« La situation à Callow a déjà changé, simplement avec ce que vous venez de m’apprendre, dit Malicia. Contactez notre envoyé à Laure. Les termes complets de mon pacte avec Keter doivent être révélés. »
« Le plan initial, dit prudemment sa maîtresse-espionne, était d’attendre le retour de la Reine Noire. »
« Il reposait aussi sur l’idée qu’il l’empêcherait de songer à faire la guerre à l’Empire, dit Malicia. Nous ne pouvons plus compter là-dessus. Il nous faut une nouvelle garantie qu’elle ne fera pas surgir des portails pour réduire en cendres quelques lieues de terres agricoles chaque fois qu’on la provoque. »
Ime acquiesça.
« Je sais que vous pourriez hésiter à envisager toutes les options si on l’a capturé, dit-elle. Mais mon devoir est de parler.
« Alors faites-le, dit sèchement Malicia.
« S’il est emprisonné à Salia, le mieux serait peut-être de l’y laisser, dit Ime. Temporairement, du moins. Ce serait l’occasion de ramener ses légions dans le rang, et nous pourrions le libérer une fois la situation dans les Terres désolées moins instable. »
Malicia se força à envisager cette possibilité d’un œil froid. Les légions qui avaient suivi Amadeus jusqu’aux frontières et repoussé l’invasion dans les vallées n’étaient pas exactement en rébellion, mais elles avaient indéniablement agi à l’encontre de ses intentions. Elle avait toujours su que, si un jour les loyautés de la vieille garde étaient mises à l’épreuve, la plupart ne la choisiraient pas. Elle avait toujours eu tendance à écarter la question, à la reléguer au rang de simple éventualité théorique, mais une Impératrice de l’Effroi de Praes ne pouvait se permettre de s’abandonner à de tels espoirs. Elle avait mis en place des mesures depuis des décennies, en se disant que ce n’était pas grave si elle ne les utilisait jamais. Elle ne l’avait toujours pas fait, et ne le ferait que si elle n’avait pas le choix. Pourtant, les moyens de pression plus ordinaires dont parlait Ime pourraient accomplir bien des choses : face au fait accompli, après sa libération, Noir serait probablement contraint d’abandonner ses projets les plus récents. Aussi dangereux qu’il pût être, sans armée, il n’était qu’un homme.
« Non, dit Alaya.
« Mon Impératrice…
« Je ne me répéterai pas, dit-elle. Il risque trop d’être exécuté si nous le laissons longtemps entre leurs mains. Il faut le libérer dès que l’occasion se présentera. »
« Vous n’y réfléchissez pas clairement, Malicia, dit doucement Ime. Je sais que vous avez le sentiment d’avoir une dette envers lui. Moi aussi. Mais vient un moment où il faut faire le compte des dettes. Une vie épargnée — ou sauvée — n’est pas une vie qu’on doit. »
Le rire qui lui échappa n’avait rien de bon.
« C’est donc ce que vous croyez ? railla Alaya. Il vous a épargné la vie après que vous l’avez aidée à massacrer les siens avec celle de l’Héritière, et parce qu’il n’a pas abattu sa lame, vous comprenez ce que nous sommes. »
La maîtresse-espionne se raidit, mais ne protesta pas.
« J’aimerais que tout cela ne soit qu’une question de dette, murmura Alaya, sachant qu’elle mentait. Comme ce serait simple. »
Comment aurait-elle pu dire à cette étrangère si familière qu’ils n’avaient fait qu’un si longtemps que certains jours, elle ne savait plus où elle finissait et où il commençait ? Peut-être leur lien aurait-il pu se résumer à une dette, si, après la guerre civile, il l’avait traitée comme une potiche — ce qu’il aurait parfaitement pu faire. S’il s’était révélé être une cage de plus, plus douce que la précédente, mais tout aussi prison. Or, il avait compris qu’elle ne désirait ni le réconfort ni une vengeresse enragée. De la bonté, des consolations, toutes les douces paroles que leur langue pouvait offrir. Cela, elle aurait pu en mesurer la valeur et tout rembourser. Mais à la place, il lui avait offert quelque chose d’inestimable : un monde de chemins sans fin, et quelqu’un pour les parcourir à ses côtés. Une dette ? Elle aurait tout aussi bien pu essayer de peser la valeur de l’air dans ses poumons, du sang dans ses veines. Elle n’était pas Catherine Foundling, à s’arracher des morceaux d’âme sur un coup de tête.
« Je vous donne des ordres, dame Ime, dit Malicia dans le silence qui suivit. Exécutez-les. »
Sa maîtresse-espionne n’était pas assez grossière pour laisser paraître la moindre désapprobation après avoir été congédiée, mais nul doute qu’elle la ressentait. Peu importait. Elle avait appris à ne pas dépasser les bornes.
« Votre Majesté la plus redoutable », dit Ime en s’inclinant profondément.
Ses pas s’éloignèrent sans bruit, laissant l’Impératrice de l’Effroi de Praes seule avec ses pensées. Son environnement minutieusement tissé lui semblait désormais une raillerie, un rappel que, si ordonné qu’elle rendît son monde, le chaos finirait toujours par s’insinuer dans les fissures.
« Je vous avais prévenu, dit Alaya au salon désert. Dieux, je vous avais prévenu. Que cela ne pouvait durer, qu’un jour vous feriez une erreur et que ce serait tout ce qu’il faudrait. »
Et pourtant, elle n’avait pas agi. Parce qu’il en était si certain, parce que l’obliger à rester assis à ses pieds l’aurait tué de l’intérieur. En cage. Et il avait gagné, n’est-ce pas ? Encore et encore et encore. Alors elle n’avait pas prononcé ces mots. Elle aurait dû. Mieux valait le blesser que de rester à l’autre bout du continent, à se demander si son cadavre flottait face contre l’eau dans quelque lac étranger. Erreur, songea-t-elle. Ce mot était trop amer pour qu’elle le prononce avec regret.
« Nous survivrons, dit l’Impératrice de l’Effroi Malicia, première de son nom. Vous et moi, et les autres. Cet empire que nous avons bâti. Nous survivrons à cette épreuve, comme à toutes les autres catastrophes. »
Mais si Cordelia Hasenbach et sa meute de tueurs vêtus de pâle l’avaient fait ? Oh, elle n’avait plus dix-sept ans. Elle ne saignait plus de la bouche, incapable de se relever tandis que les Sentinelles clouaient son père au sol.
S’ils l’avaient tué, Alaya lui offrirait un empire en guise de bûcher.