Chapitre 274
« Seul un homme mesquin a besoin d’une raison pour accomplir un rituel qui ferait s’écraser la lune sur la Création. »
— L’Empereur de l’Effroi Malignant III, avant sa mort et son second règne sous le nom d’Empereur de l’Effroi Revenant
Le Sigil Urulan s’effondra moins d’une heure après que son chef eut péri de ma main.
La leçon était précieuse : elle m’apprenait comment traiter les drows à l’avenir. Décapiter une armée procerane ou praesienne, par exemple, ne suffirait pas nécessairement à la mettre hors de combat. Les Légions, du moins depuis les Réformes, avaient été conçues en partant du principe que les officiers les plus gradés seraient des cibles naturelles pour les Héros ou les résistants. Leur structure prévoyait donc des redondances et un ordre de succession clair pour la chaîne de commandement. Les princes de Procer, eux, avaient beau être les maîtres incontestés de leurs armées, ils avaient aussi tendance à déléguer les aspects pratiques des campagnes à des officiers de carrière formés à cet effet. Dans les deux cas, empaler sur une pique la tête du chef de l’armée ferait beaucoup de dégâts, mais ne disperserait pas pour autant cette armée. Les sigils, en revanche, n’étaient pas des armées : c’étaient des tribus que seule la force du porteur du sigil maintenait unies. Quand j’avais jeté la tête tranchée d’Urulan au beau milieu de la bataille, le ciment qui maintenait le sigil s’était effrité. Au fond, les drows laissaient leurs actes être dictés par l’équilibre invisible des forces martiales. Si l’attaquant était capable de tuer le porteur du sigil, il y avait fort à parier que celui qui l’avait fait pouvait à lui seul anéantir le reste du sigil. Mieux valait négocier, si possible, ou fuir dans le cas contraire.
Sans surprise, les Puissants furent ceux qui résistèrent le plus longtemps. Les Dzulu pouvaient se rendre plus facilement, sachant qu’ils ne valaient pas la peine d’être récoltés par les rangs supérieurs de l’ennemi et que, quel que soit le chef de leurs vainqueurs, il aurait toujours besoin de guerriers à envoyer dans le hachoir. Qu’importait le sigil sous lequel ils seraient sacrifiés ? Les drows ne se battaient pas pour le butin comme la plupart des tribus et des clans, pas exactement. Pour devenir quelqu’un, ils avaient besoin de Nuit, et la guerre était certainement le moyen le plus facile d’en accumuler — mais quand le vainqueur était évident, s’acharner dans une bataille perdue ne leur apportait rien. Les Puissants, en revanche, savaient qu’après une défaite, on les traquerait pour les récolter. On les utiliserait comme butin, plutôt que comme monnaie ou nourriture. Une reddition pouvait être envisageable si des garanties étaient offertes, mais ce n’était pas la coutume. Pour des raisons évidentes, les drows préféraient accroître la force de leurs propres Puissants plutôt que d’intégrer les vaincus. Je faisais partie d’une tendance plus générale de leurs mœurs, que je ne commençais à saisir que maintenant : aux yeux des drows, peut-être neuf d’entre eux sur dix étaient tout bonnement insignifiants. La vie et la mort se jouaient entre quelques Puissants de chaque camp, tandis que les dzulu et les nisi servaient d’outils et d’ornements à ceux qui l’emportaient.
En pratique, cela signifiait qu’à la mort du Puissant Urulan, la bataille avait cessé et le nettoyage avait commencé. La situation aurait encore pu tourner à notre désavantage si nous n’avions pas été prudents. Les Urulan comptaient trois fois plus de Puissants que nous, et s’ils avaient réussi à réduire mes effectifs, l’idée de poursuivre la résistance aurait pu s’imposer. Les cadavres auraient été récoltés, de nouveaux demi-dieux élevés puis envoyés contre nos « champions ». Ivah nous avait tirés d’affaire, en l’occurrence. Mon Seigneur des Pas silencieux n’avait aucun intérêt à combattre les larbins et s’était acharné sur les Puissants ennemis. La situation aurait été tout autre s’ils avaient pu se regrouper ; au lieu de quoi ils s’étaient fait surprendre et éliminer un par un par une drow titrée qui n’était pas étrangère à ce genre d’affrontement. De l’autre côté, l’avancée d’Archer n’avait rencontré qu’une résistance de pure forme avant qu’elle ne s’arrête sur mon ordre. Lorsqu’il devint clair qu’elle et ses escorteurs n’avaient pas l’intention d’aller plus loin, les forces envoyées à sa rencontre rebroussèrent chemin pour rejoindre mon assaut. Mais il était trop tard pour renverser la situation. Le porteur de leur sigil était déjà mort.
Quelques-uns tentèrent tout de même de la prendre de flanc, mais après qu’elle eut tiré une deuxième fois dans la gorge d’un jawor dès qu’il sortit de sa cachette, leur enthousiasme s’émoussa mystérieusement.
Je passai le reste de la bataille à veiller sur mes troupes comme une poule sur ses poussins. Je ne leur tenais pas la main, mais je m’assurais de pouvoir écraser rapidement l’adversaire si elles se retrouvaient dépassées. À ma grande surprise, même lorsque nous commençâmes à prendre des quartiers du Carrefour essentiellement peuplés de nisi, je n’eus jamais besoin de rappeler ma bande de guerre à l’ordre. Mes Puissants étaient liés par serment à la décence, mais pas les dzulu. Pourtant, ils avaient bien compris que le massacre gratuit ne serait pas toléré, pas plus que le viol — ce dernier crime semblait presque inconnu chez les drows, qui considéraient le sexe comme une corvée plutôt que comme un plaisir et s’en souciaient rarement, sauf s’ils étaient nisi — et, au bout du compte, ils ne contestèrent pas mes lois. Je me demandai s’ils auraient tiré sur la laisse si je n’avais pas tué de mes propres mains Urulan et son plus puissant rylleh. Mon aversion générale pour ce qui passait pour la nature drow me soufflait que oui, mais je leur faisais peut-être injustice. Je ne me berçais pas d’illusions sur la moralité d’un peuple dont l’activité principale était le meurtre, mais quelque chose chez eux me rappela de vieux mots de Noir. Si tu as les moyens d’accomplir quelque chose, tu en as le droit. À l’époque, je n’avais pas compris à quel point cette petite phrase en disait long sur lui, ni combien elle rejoignait, dans les faits, la philosophie praesienne qu’il méprisait.
Mais elle avait une résonance, une idée sous-jacente que je voyais reflétée dans la façon de penser des drows. Les monstres pragmatiques qui avaient façonné la femme que j’étais devenue — et le pluriel n’était pas une erreur, car Malicia avait aussi été une enseignante, même si elle n’y avait mis ni bonne volonté ni douceur — adhéraient à une foi qui ne vénérait que la capacité, le pouvoir d’imposer sa volonté. À la surface, cette foi avait pris ce visage sous l’influence des jeux compliqués de la politique, où chaque petit acte faisait partie d’une guerre plus vaste et toujours plus raffinée. Ici-bas, on avait arraché le vernis de la civilisation, et le visage de ce dieu était plus brut : le pouvoir. Rien que le pouvoir. Si tu étais assez fort, tes règles étaient les seules qui existaient ; personne ne les remettait en question ni ne leur désobéissait, à moins que quelqu’un de plus fort que toi ne les contredise. Je pouvais leur ordonner d’agir contre leurs coutumes, mais tant que je resterais le plus grand monstre, ils obéiraient, car cela aussi relevait de la coutume. Et peut-être plus profondément que le reste.
« C’est moi ou tu deviens toujours silencieuse et philosophe après une grosse bataille ? » observa Indrani.
Elle arriva d’un pas conquérant, son manteau éclaboussé de sang et un sourire satisfait aux lèvres. Archer méprisait les fioritures de la civilisation, mais elle s’était bien adaptée aux batailles. Elle avait fini par les apprécier davantage que je ne l’aurais cru, elle dont le sens de la victoire était si personnel qu’il se prêtait mal aux affrontements entre armées. Je me rappelai qu’on pouvait encore être surpris par les gens, même quand on croyait les avoir cernés.
« Je n’ai jamais aimé cette partie, admis-je lorsqu’elle vint se placer à côté de moi. Le nettoyage. Quand les lames s’entrechoquent et que les boucliers s’entrechoquent, je peux presque sentir ce que chantent les chansons, mais les suites gâchent tout. Le retour aux réalités crues de ce qui s’est passé. »
En nombre, cela avait à peine mérité le nom d’escarmouche. La simulation de bataille qui m’avait valu le commandement de la Quinzième avait engagé davantage de soldats et, sans doute, mis en œuvre des tactiques bien plus complexes. Combien de personnes avaient vraiment combattu aujourd’hui ? Cinq cents, peut-être. Et moins d’une centaine avait eu une réelle influence sur l’issue de l’affrontement. Il n’y avait même pas deux cents morts lors de la prise du Carrefour, mais les cadavres traînés puis alignés le long de la plus grande avenue donnaient l’impression qu’il y en avait davantage. La plupart avaient déjà été dépouillés de leur Nuit, leurs meurtriers n’ayant pas tardé à réclamer leur dû, mais il en restait assez pour que les enchères à venir soient les plus importantes jusqu’ici. Indrani soupira.
« Ça m’énerve, que tes meilleures qualités soient aussi les plus irritantes, dit-elle.
Je reniflai et n’ajoutai rien. Toutes les deux, nous savourâmes un rare moment de silence complice. Elle avait tendance à les meubler religieusement, presque comme si le silence l’effrayait ; aussi savourai-je cette pause bienvenue.
« Je peux te demander pourquoi tu portes des vêtements trop grands pour toi ? » finit-elle par demander.
« Non, grognai-je.
— Bon, le pantalon est assez serré pour rendre ton cul magnifique, dit Indrani. Mais avec ces manches longues, on dirait une marchande de Mercantis. »
« Tu sais quoi, je vais prendre ça comme un compliment, dis-je. Il va quand même falloir que je me change avant de parler à qui que ce soit qui se présente. »
« Va peut-être d’abord parler à la Diaboliste. Ce n’est pas comme si elle portait de vrais vêtements, mais c’est décevant qu’elle ne soit pas toujours nue. »
Dieux merci. Indrani ne réussirait jamais à faire quoi que ce soit si les atouts, il fallait l’admettre impressionnants, d’Akua étaient constamment exposés.
« Je le ferai, répondis-je. Mais pas tout de suite. Elle compte encore nos prises. »
« Évidemment, traîna Indrani. On dirait presque qu’elle manœuvre pour être le choix qui s’impose quand il faudra surveiller les drows une fois remontés à la surface. »
On oubliait parfois facilement que le manque de manières d’Archer relevait davantage d’un choix que d’une incapacité. À certains égards, elle lisait les courants sociaux aussi bien que Hakram.
« Elle peut manœuvrer tant qu’elle veut, elle n’aura pas le poste, dis-je. Je n’ai pas encore décidé qui supervisera les choses en mon absence, mais elle n’est pas dans la course. »
« Vivienne ? » proposa Indrani.
« Elle n’a pas le caractère qu’il faut, admis-je à contrecœur. Ils la mettront à l’épreuve. J’envisage Larat. »
« Voilà une vraie question philosophique, lança Indrani. Combien de lieutenants traîtres, c’est trop de lieutenants traîtres ? »
« Un seul, mais on fait avec ce qu’on a, soupirai-je.
— On fait avec ce qu’on a, répéta Indrani d’un ton funèbre en plissant les yeux, dans une piètre imitation de mon air renfrogné. »
« Je ne parle pas comme ça, protestai-je.
Elle rentra les épaules et releva le menton, tentant d’exprimer une noble tristesse, mais ressemblant surtout à quelqu’un qui avait des crampes d’estomac.
« Je cogne sur des empires, mais ça me tourmente vraiment. Une reine des fées a nommé ma bande Woe parce que je suis si tragique et incomprise », déclara Indrani.
« Va te faire voir, souris-je. Tu en fais partie aussi. »
« Un jour, j’ai fini le ragoût alors que je n’ai même pas besoin de manger, parce que je suis vraiment la pire », ajouta solennellement Indrani.
Un éclat de rire m’échappa, et une fois lancé, il ne s’arrêta plus. Nous restâmes là toutes les deux comme des idiotes, à glousser pour pas grand-chose. J’ignorais que j’avais besoin de me libérer ainsi, et je ne pus m’empêcher de lui en être reconnaissante. J’avais déjà pensé qu’Indrani était plus belle dans les instants fugitifs où celle qui était plus glorieuse et vivante que toute personne que j’aie jamais connue remontait à la surface, et où c’était tout ce qu’on voyait. Je ne m’étais pas trompée, décidai-je. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle m’attirait davantage maintenant — le rire faisant scintiller ses yeux noisette, légèrement essoufflée et se moquant du monde entier — qu’elle ne l’aurait fait à moitié nue sur mon lit, vêtue de presque rien d’autre que de dentelle.
« J’ai fait une promesse, en combattant Urulan, la taquinai-je.
— Ah oui ? dit-elle. Quelle… »
Je glissai la main autour de sa taille, sous son manteau, et elle se laissa basculer en arrière. Les yeux écarquillés, je la vis entrouvrir les lèvres et me penchai pour l’embrasser. Elle avait, me sembla-t-il, un goût d’épices — mais bientôt, je ne sentis plus que la chaleur ardente de ses lèvres contre les miennes, et le claquement maladroit de nos dents avant qu’elle ne me taquine de la langue. Elle enfouit les doigts dans mes cheveux et m’attira plus près. Quand nous nous séparâmes enfin, elle avait les joues rouges et le souffle court.
« Dieux, dit-elle, tu es tellement petite. »
Naturellement, je la lâchai. Elle s’étala par terre dans un grand cri ; elle aurait parfaitement pu retomber sur ses pieds, mais elle n’était pas du genre à laisser les considérations pratiques faire obstacle au théâtre. Je m’essuyai les lèvres, puis haussai les épaules.
« Voilà, promesse tenue, dis-je. Au travail. »
« Vraiment ? geignit-elle. Tu vas me mettre dans tous mes états et me laisser en plan ? »
« Je suis sûre que tu t’en remettras, répondis-je avec un sourire, avant de lui tourner le dos.
Elle m’insulta à grands cris tandis que je m’éloignais d’un pas désinvolte, me sentant plus humaine que je ne l’avais été depuis très longtemps.
Je trouvai la Diaboliste assise comme la reine d’une ruche affairée aux ouvriers gris de peau. Les drows convergeaient vers elle et Centon pour recevoir des consignes traduites, puis repartaient les exécuter. Ils commençaient à prendre l’habitude de lui obéir, constatai-je. Pas les Puissants — à mon avis, ils la voyaient davantage comme un obstacle à franchir que comme une supérieure —, mais le jeune groupe d’officiers et de superviseurs dzulu s’était accoutumé à recevoir ses ordres. Ils me voyaient peu au quotidien. Akua, perchée avec maintien sur une pierre plate, était une vision dans sa longue robe d’argent et d’azur. Son col haut et son allure apparemment sage dissimulaient une coupe très flatteuse pour sa silhouette : sa tenue suggérait plutôt qu’elle ne révélait, mais la suggestion n’avait rien de discret. Ses yeux écarlates restèrent fixés sur moi tandis que je m’approchais et m’asseyais à côté d’elle. Je jetai un regard à Centon.
« Vous pouvez disposer, dis-je en miezan inférieur. Tous. »
Les nisi — même si ce statut pourrait bien changer aujourd’hui — s’inclinèrent profondément et répétèrent l’ordre en crépusculaire. En cinq battements de cœur, l’avenue fut entièrement déserte.
« Catherine, me salua la Diaboliste. Une victoire de plus à ton palmarès. »
« Ce n’était que la première mesure, répondis-je. Le véritable tournant viendra quand les sigils plus profonds décideront de leur réaction. »
« Des éclaireurs sont venus, nota-t-elle. Pas encore de Puissants. »
« Ça ne saurait tarder. Ils ne peuvent pas laisser une inconnue leur échapper longtemps, pas quand nous contrôlons le dernier étage de la Colonne. »
« À t’entendre », murmura Akua en inclinant la tête. « J’ai eu le privilège d’assister de loin à ton duel contre le Puissant Urulan. »
Je fredonnai.
« Et tu as un avis à donner, dis-je.
J’en avais un moi aussi, et je voulais savoir si nous étions du même avis.
— Si je peux parler franchement ? demanda la Diaboliste.
— Il n’est jamais trop tard pour commencer, répondis-je d’un ton traînant.
— Oui, oui, très spirituel, soupira-t-elle. Je commence à m’inquiéter, Catherine. Urulan faisait peut-être partie des vingt drows les plus puissants du Grand Lotow, et se trouvait probablement tout en bas de cette tranche. Il s’est battu… mieux que je ne m’y attendais. Tu as frôlé la mort plus d’une fois. »
« Ça m’a ouvert les yeux, convins-je à voix basse. Nous ne les prenions pas assez au sérieux, pas vrai ? Lotow n’est pas une des grandes cités, après tout. Des léviathans nous attendent plus loin. »
« Tu t’es habituée à survivre à des blessures qui tueraient même des Nommés, dit Akua. Et tu as pris ce que je ne peux qu’appeler de mauvaises habitudes. J’ai entendu les récits de tes affrontements avec les Héros à la bataille des Camps, et avec la Sainte en particulier. Je ne peux m’empêcher d’y voir une tendance plutôt qu’un cas isolé. »
« Là-dessus, nous sommes d’accord, répondis-je.
Certains des combats que j’avais livrés, dernièrement… Noir en pleurerait s’il les voyait. J’avais toujours préféré la bagarre à la finesse, mais je commençais à comprendre pourquoi mon maître n’avait jamais considéré comme une faiblesse son manque de puissance comparé à ses prédécesseurs. Quand on a un marteau assez puissant, tout finit par ressembler à un clou. C’était bien plus susceptible de vous tuer qu’un manque de jus. J’avais commencé à m’appuyer sur des capacités que je n’aurais dû utiliser qu’en dernier recours, et un jour, quelqu’un me tuerait pour ça.
« Tu n’utilises qu’une infime partie de ce dont l’Hiver est capable, dit la Diaboliste. Peut-être serait-il temps d’explorer plus en profondeur. »
« Tu veux que je me batte comme toi, souris-je. À distance, en gardant le contrôle, sans jamais m’engager. »
« Je sais que ce n’est pas ton genre, dit-elle. Mais tu n’es plus vraiment l’Écuyer. Ton répertoire s’est étoffé. »
« Les tours sont utiles, admis-je. Et je dois apprendre à manier les grands sortilèges que tu as déchaînés quand tu chevauchais mon manteau. Mais tu te trompes sur le reste. »
Ses yeux se plissèrent.
« Tu comptes prendre le chemin opposé, dit Akua.
— Les bases, réfléchis-je. Je les ai négligées depuis que j’ai pris mon manteau. Je me suis dit que je pouvais me permettre de me battre parce que j’étais assez forte pour gagner. Mais bon nombre de ces affrontements n’auraient jamais dû avoir lieu. »
« Ne livrez aucune bataille que vous puissiez éviter, car la guerre se gagne mieux loin du champ de bataille », cita pensivement la Diaboliste.
« Theodosius ? demandai-je.
— Terribilis Ier, répondit-elle. Tu comptes… prévoir des mesures de précaution pour la prochaine rencontre avec les drows. »
« Les précautions sont utiles, marmonnai-je en levant les yeux vers le plafond de pierre nue de la caverne.
Il était temps, décidai-je. L’ouverture était là.
« Marqueur, dis-je. Il est temps d’avoir une de nos petites conversations habituelles, Akua. »
« Ah oui ? fit la Diaboliste. Je ne me souviens pas… »
Elle s’interrompit. Son visage se vida de toute expression et j’esquissai un sourire contrit.
« Je te contrains à répondre à mes questions avec honnêteté et sans rien omettre », prononçai-je.
L’ombre frissonna, l’ordre s’insinuant en elle.
« Nous avons déjà fait ça, dit la Diaboliste.
— Oui, murmurai-je. As-tu cloisonné des souvenirs ou des connaissances, ou envisagé de le faire ? »
« Non, répondit Akua.
— Y a-t-il des trous dans tes souvenirs ? »
« Non, dit-elle, puis elle pencha la tête sur le côté. Non. Oh, tu as été minutieuse. »
Je l’avais été. J’avais su dès le début que je ne la surpasserais pas à coups de mots ; elle avait toujours été meilleure que moi dans ce domaine. Mais j’avais d’autres moyens de rééquilibrer la balance.
« As-tu comploté ou agi contre mes intérêts ? demandai-je.
— Non, répondit-elle d’un ton amusé.
— Quels sont tes objectifs actuels, à court et à long terme ? »
« Je cherche à prouver que je suis indispensable à la gestion de ton sigil, dit-elle. Et ainsi, à rester incontestablement utile tant que tu auras besoin des drows. Mon seul objectif à long terme est de survivre. »
« Comment comptes-tu assurer ta survie ? »
Ses lèvres s’amincirent. Elle n’avait jamais aimé cette question.
« Je dois d’abord connaître le libellé exact du serment que je crois que tu as fait prêter à la Voleuse, afin de déterminer s’il peut être contourné par un détail technique, dit Akua. Je dois ensuite me rendre indispensable à tes propres objectifs pour que tu m’y autorises. Je dois me réconcilier avec Vivienne Dartwick, ou la faire disparaître de l’équation. Si le libellé est inattaquable, je chercherai à obtenir une forme de résurrection qui préservera l’essentiel de ce que je suis. »
Rien de nouveau, donc. Parfait.
« As-tu manipulé les serments majeurs ou mineurs, ou les deux, afin de pouvoir les exploiter d’une quelconque manière ? demandai-je.
— Non, dit-elle.
C’était la même réponse que chaque fois que je lui avais posé la question, mais mieux valait vérifier.
« Sais-tu pourquoi j’ai insisté pour que les serments soient prêtés à la Souveraine de la Nuit sans Lune ? »
« Non, dit-elle.
Ah, la question était trop vaste.
« As-tu des théories sur la raison de mon choix ? demandai-je.
— Oui, répondit la Diaboliste d’un ton traînant. Tu veux que je t’épargne du temps et que je développe ? »
Je l’ignorai. Sans y être invitée, elle pouvait mentir.
« Quelles sont ces théories ? »
« Je crois que tu comptes te détourner toi-même ou détourner ton manteau à l’avenir, et que tu as donc dissocié l’accomplissement des serments de ton identité personnelle, dit-elle. Je ne sais pas si le bénéficiaire sera un objet ou une personne, mais je soupçonne que ce sera l’ancien Prince du Crépuscule. »
Elle se trompait, mais elle n’avait pas besoin de le savoir.
« Y a-t-il une autre partie de mon âme que tu aimerais que je mette à nu ? demanda Akua. Tu dois bien avoir d’autres questions. »
Je devais faire vite — plus ça durait, plus le risque qu’elle remarque quelque chose augmentait — et d’habitude, je gardais ma dernière question pour vérifier qu’elle n’avait rien compris. Je pourrais le faire demain sans grand inconvénient. Et certaines choses commençaient à m’intriguer.
« Pourquoi est-ce que tu flirtes avec moi ? »
Elle éclata d’un rire sonore.
« Je sais que tu as du mal à ne pas t’attacher quand tu entretiens une relation sexuelle, et que tu as un faible avéré pour les femmes puissantes, dit-elle. Je crois aussi que le contact entre nous me permettrait de retrouver temporairement toutes mes sensations physiques, ce qui est prometteur, car je te trouve assez attirante pour que le sexe ne me déplaise pas. »
J’attendis un instant.
« Et cela rend la Voleuse furieuse quand elle nous entend, ajouta Akua à contrecœur, contrainte par l’ordre. Ce qui me réjouit profondément. »
« C’est peut-être la chose la plus humaine que je t’aie jamais vue faire, dis-je.
Elle haussa langoureusement les épaules.
— Et maintenant ? »
« À partir du mot “marqueur” que j’ai prononcé plus tôt aujourd’hui, tu te souviendras de cette conversation comme d’un bavardage sans importance, à compter de la fin de cette phrase », prononçai-je.
Sa forme ondula et un battement de cœur s’écoula.
« Aussi amusant que cela ait été, je crois que des affaires plus urgentes nous attendent, dit la Diaboliste.
— Tu as raison, dis-je. Parlons donc de mesures de précaution. »
Pour l’instant, tout était sous contrôle.
Je lui reposerais la question demain.