Chapitre 275
« À grande folie, grandes possibilités. »
– Empereur de l’Effroi Malveillant Ier, le Profané
Trois heures s’écoulèrent avant qu’un premier émissaire se présente, demandant le nom du sigil qui avait délogé les Urulan et s’enquérant poliment de ses intentions. Un pauvre bougre dzulu, manifestement envoyé parce qu’il était remplaçable. On ne le laissa pas entrer dans le Carrefour — non qu’il en eût particulièrement envie — et j’envoyai plutôt Ivah le rencontrer à mi-chemin, sur l’un des ponts. Notre approche diplomatique, si l’on pouvait l’appeler ainsi, était assez simple : je voulais réunir les neuf détenteurs de sigil encore en vie à Grand Lotow. En échange, je leur fournirais des informations sur une grande menace commune qui approchait ; Ivah avait reçu pour consigne de la présenter sous un jour suffisamment terrible, tout en restant vague sur les détails. Vu l’ampleur de l’invasion naine, ce n’était guère difficile. En décapitant le Puissant Urulan, j’avais attiré l’attention des gens qui détenaient le pouvoir dans la ville, mais je n’avais pas fait assez forte impression pour les contraindre à me suivre. Pour obtenir une audience, il me fallait leur offrir quelque chose.
Un avertissement au sujet des nains qui envahissaient les lieux devrait faire l’affaire.
Le premier sigil à venir à notre rencontre fut celui des Slaus, qui détenaient le territoire juste sous le Carrefour. Ils avaient entretenu des relations plutôt correctes avec les Urulan, qui avaient généralement mieux à faire que de piller leurs voisins d’en dessous, mais leur émissaire ne cacha pas qu’ils ne pleuraient pas exactement le départ de leurs anciens occupants. À leurs yeux, un bouchon plus solide au sommet de la bouteille qu’était Grand Lotow était une bonne chose : si le Carrefour était faible, leurs terres se retrouvaient à la merci des raids. Le dzulu fournit à mon Seigneur des Pas silencieux des noms et une description sommaire — probablement très partiale — de la situation, tandis qu’Akua et moi réglions les détails de l’audience. Le rapport qu’on me remit ensuite fut instructif, même si j’en connaissais déjà certains éléments grâce aux interrogatoires précédents. Outre mon propre sigil, Lotow en comptait neuf autres. Le sigil Slaus, mes nouveaux « amis », se disputait le contrôle des niveaux supérieurs avec les Kanya et les Losle. Avec les Urulan, ces trois sigils formaient les tribus dites « plus faibles », repoussées vers le haut de la ville et privées de l’espace et des ressources des meilleurs quartiers.
Tout en bas se trouvaient deux sigils, les Orelik et les Vasyl, les plus importants de la ville. On les avait tacitement autorisés à monopoliser les grandes fermes et les lacs, à condition qu’ils continuent de commercer avec les autres. L’équilibre y était délicat : les autres sigils les maintenaient assez faibles pour qu’ils ne puissent pas refuser, sans toutefois les abîmer au point de tarir l’approvisionnement en nourriture. Il restait quatre sigils qui se disputaient ce qui avait autrefois constitué le cœur de Grand Lotow : les Sagas, les Nodoi, les Soln et les Zarkan. À ce que j’avais compris, ils se faisaient la guerre depuis près d’un millénaire, enchaînant assez d’alliances héroïques et de trahisons infâmes pour remplir une douzaine d’épopées, se prenant et se reprenant mutuellement des territoires au fil des ans. Tous quatre attaquaient les autres sigils, mais le plus souvent pour se renforcer contre leurs adversaires du centre. Le reste de la ville entretenait volontiers ces querelles séculaires, sachant bien que si l’un d’eux devenait assez puissant pour dévorer les autres, le reste de Lotow ne tarderait pas à suivre.
Le nom de Puissant Soln m’était déjà familier, en fait. C’était le même drow qui avait jadis écrasé le Kodrog, désormais mort, au point de le pousser à fuir vers l’anneau extérieur, où il avait eu le malheur de tomber sur les nains, puis sur moi. À mes yeux, Soln était le plus prometteur des Puissants de la ville, car sa réputation était celle d’un négociateur équitable. Ce qui signifiait surtout qu’il rompait officiellement ses alliances avant de se retourner contre ses anciens alliés, mais c’était déjà mieux que les autres. C’était surtout sa disposition à passer des accords qui m’intéressait.
« Je pense qu’une cabale est le meilleur moyen de réunir ces Puissants sous votre bannière, ma reine, dit Ivah. Une soumission pure et simple serait longue et coûteuse, compte tenu de nos forces actuelles. »
Il avait encore changé, songeai-je. Ses yeux bleu profond ne portaient plus la moindre trace de leur vert d’origine ni de l’argent qui y avait poussé, mais ce n’était là que le moindre des changements. Mon Seigneur des Pas silencieux était toujours grand et mince comme une lame, mais sa silhouette avait désormais une force qui lui avait jusque-là manqué. Les Fées pouvaient être maigres comme des gobelins et pourtant assez fortes pour terrasser un bœuf, et l’attribution du titre avait conféré ce pouvoir à Ivah. Cette impression muette que son corps n’était qu’un déguisement, que ses capacités physiques n’avaient rien à voir avec sa chair. Il foulait la Création comme un être qui n’en était pas issu, un invité de passage. Sa présence s’était épanouie à mes sens, mais je ne m’étais attendue à rien de moins en lui offrant la récolte du Puissant Urulan. J’avais besoin d’un bras droit solide parmi les drows, et Ivah s’était montré assez utile pour mériter cette récompense. Cela comportait des risques, mais aussi des avantages.
Si nous devions nous battre à nouveau, mon camp disposerait des tours des Urulan.
« Une cabale, répétai-je. Une sorte de société d’honneur guerrière, non ? »
« C’est une question nuancée, répondit le Seigneur des Pas silencieux. Jadis, les cabales se formaient autour des douze desseins et des trois devoirs, mais cette pratique a été abandonnée par tous, sauf les plus traditionalistes de mon peuple. Certaines cabales sont, comme vous le dites, des associations fondées sur l’honneur et la reconnaissance. Seuls les Puissants de renom y sont invités, et leur nom grandit avec ceux qui les rejoignent. Mais ce n’est plus la coutume admise. »
« Et quelle est-elle, alors ? » le poussai-je.
Ivah hésita. Je lui pardonnerais, songeai-je, puisque je lui demandais de résumer simplement une question qui commençait à me sembler assez complexe pour qu’une étrangère comme moi puisse la comprendre.
« On pourrait dire qu’une cabale est un pacte entre des Puissants qui partagent un même désir, finit par expliquer le drow. Ce désir peut être presque n’importe quoi, ma reine. La légendaire Chasse Rouge naquit lorsque des Puissants entreprirent d’anéantir le sigil Fagran. L’Heure du Crépuscule fut instaurée quand les plus puissants de Grand Albenrak voulurent conquérir Grand Telarun — et une centaine de cabales furent formées pour semer les graines de sa propre destruction. L’Ancienne Vigile protège les temples et les bibliothèques qui appartenaient jadis aux Sages, tandis que les Voyageurs maintiennent encore ouvertes les routes du nord de l’Hylia à quiconque veut les emprunter. »
« Des Puissants, mais pas des sigils, dis-je lentement. C’est une affaire individuelle. Si le détenteur d’un sigil appartient à une cabale, cela ne signifie pas que tout son sigil en fait partie. »
Ivah hocha la tête.
« Une cabale peut réunir des individus issus de nombreux sigils, dont certains sont en guerre les uns contre les autres. Tant qu’ils agissent pour respecter le pacte, ils ne se retourneront pas les uns contre les autres, dit le drow. C’est une question distincte, dont on ne parle pas. »
Cela expliquait au moins en partie pourquoi l’Obscurité ne se composait pas encore d’une demi-douzaine de dieux mineurs retranchés chacun dans sa propre cité, tandis que le reste de leur peuple aurait disparu. Si un sigil commençait à exaspérer tous ses voisins, la moitié des Puissants de la région formeraient une cabale et le remettraient à sa place. Il fallait peser les gains au regard du risque de représailles.
« Par exemple, il ne serait pas étonnant que nombre des Puissants de Lotow appartiennent à une cabale chargée de veiller à ce que les fermes des niveaux inférieurs restent intactes », précisa Ivah.
« Alors nous allons créer notre propre cabale, dis-je. Qui voudra évacuer les lieux face aux nains. »
« Les Puissants sont des créatures fières, déclara Ivah sans la moindre ironie. Il serait plus judicieux de le présenter autrement. »
Je reniflai.
« Je suppose que nous appeler la Cabale des Foutez le camp avant l’arrivée des nains ne serait pas très impressionnant, dis-je. Disons plutôt… que nous cherchons Sve Noc pour lui demander comment répondre à la menace nerezim. »
« Ce serait acceptable, nota Ivah. Sve ne parle que lorsqu’elle le souhaite, mais la crise est grave. La coutume peut être assouplie. »
« Et tu crois que cette offre leur suffira pour l’accepter ? demandai-je.
« Peut-être les sigils supérieurs, répondit le drow. Ils savent que si une cabale se forme pour défendre Lotow contre l’avancée des nerezim, son premier acte sera de les dévorer afin de se renforcer avant la bataille. Je ne crois pas que les autres se mettront à votre service. »
« Et si j’exige qu’on prête serment pour rejoindre la cabale ? »
« Aucun ne pliera, répondit sèchement le Seigneur. L’exil leur semblerait préférable. Des cabales peuvent se former pour répondre à la menace sans nous, de toute façon. On nous verra comme un renfort utile, mais pas indispensable. »
Oui, c’était à peu près ce à quoi je m’attendais. Même avec une apocalypse barbue à leur porte, les drows auraient du mal à accepter mes règles. Mon sigil n’était qu’une goutte dans l’océan de l’Obscurité et, même dans une ville frontalière comme Grand Lotow, nous n’étions pas le plus gros étalon de l’écurie.
« On va quand même essayer, dis-je. »
Les yeux bleus d’Ivah m’observèrent attentivement.
« Et si nous échouons ? demanda le Seigneur des Pas silencieux.
« Alors je les frappe avec un bâton, répondis-je. Et je leur repose la question, avec beaucoup moins de politesse. »
Ce n’était pas de bon augure : je n’arrivais même pas à faire venir tous les détenteurs de sigil de la ville. Les Losle refusèrent de se présenter si les Nodoi étaient là, et les Zarkan exigèrent audacieusement une dîme de dzulu prélevée dans mes rangs ainsi qu’une alliance contre les Soln pour daigner assister à la réunion. Les deux sigils du bas insistèrent lourdement pour que celle-ci se tienne près de leur territoire, au niveau le plus bas de la Colonne ; à peu près tous les autres firent clairement comprendre que c’était hors de question. Je choisis les Nodoi plutôt que les Losle — ces derniers étaient furieux des raids répétés des premiers, ce qui se comprenait, mais les Nodoi étaient plus puissants et j’avais davantage besoin d’eux — tandis qu’Archer renvoya l’émissaire Zarkan vers son sigil en le jetant du pont dans la direction de leur territoire, après qu’il eut commencé à s’agiter. Sept sur neuf feraient l’affaire ; de toute façon, je n’avais jamais sérieusement envisagé de suivre la suggestion des sigils du bas. Non seulement cela aurait déplu à tout le monde, mais ça aurait compromis mon plan de secours. Pas au point de le rendre impossible, non, mais les dommages collatéraux auraient été bien plus importants si les choses tournaient mal.
Les émissaires firent la navette pendant presque toute une journée avant que tout le monde finisse par se rassembler. Cela aurait peut-être pris moins de temps si les sigils éconduits n’avaient pas commencé à leur tendre des embuscades, mais les Puissants Soln s’emparèrent des niveaux centraux de la Colonne pendant quelques heures et leur garantirent un passage sûr. Je leur envoyai un poli message de remerciement ; ils répondirent en laissant entendre que cette courtoisie pourrait être rendue de façon plus concrète. Je leur renvoyai donc un seul mot : nerezim. Je n’avais pas la moindre réticence à favoriser certains plutôt que d’autres, dès lors qu’ils se montraient à peu près corrects. Environ une heure avant la réunion, Ivah vint me signaler un problème auquel je n’avais pas pensé. Si vous voulez vous tenir parmi eux en tant que détentrice de sigil, ma reine, il vous faut un sigil, m’informa-t-il. Certains de mes drows avaient commencé à appeler notre bande un sigil, mais il était vrai que je n’y avais jamais vraiment réfléchi. Je n’étais pas moi-même drow et je n’avais pas l’intention de rester leur équivalent d’une noble une fois que nous aurions quitté l’Obscurité. Ivah insista, arguant qu’arriver sans la tenue adéquate serait irrespectueux et nuirait à mon prestige aux yeux des autres. Je cédai, sans vouloir m’entêter pour un détail aussi insignifiant.
Le petit problème, c’était que le sigil d’un sigil était généralement le nom de son détenteur, écrit en Crépusculaire stylisé ; la couleur du tissu sur lequel il était brodé indiquait le credo. Le noir pour la quête de la Nuit, le rouge pour l’ambition, diverses nuances de bleu pour ceux qui prônaient certaines vertus. Ivah aurait pu continuer à m’en parler pendant une heure si je ne l’avais pas interrompu. L’équivalent le plus proche de « Catherine » en Crépusculaire était apparemment Katarin, dont les symboles pouvaient être accentués de façon à signifier soit « serpent élégant », soit « délicate perle sombre ». J’étais plutôt contente qu’Archer ne soit pas là pour entendre la seconde version, même si Akua prit malgré tout un air assez narquois. « Foundling » n’avait pas de véritable équivalent, mais après avoir conversé un moment comme deux sourds criant d’un bord à l’autre d’un fossé linguistique, je parvins à comprendre les sons et le sens du mot en miezan inférieur. Losara, finit par dire Ivah. Les caractères signifiaient « perdu et retrouvé » et, tracés dans la terre, ils ressemblaient à un arbre dont les branches surplombaient deux cercles inachevés. Peint en argent sur du tissu violet, le sigil symbolisait la quête d’un dessein supérieur.
L’ironie m’amusait. C’était bien vers le haut que je comptais les mener, après tout.
On dénicha un nisi doté d’un certain talent pour la peinture, qu’on n’avait pas tué pour cette raison, et on produisit un sigil ; il était à peine sec quand je partis seule. J’avais besoin de la Diaboliste et d’Archer ailleurs et, vu la nature de mes projets, emmener une suite aurait été inutile. De plus, l’accord prévoyait une réunion entre moi seule et les détenteurs de sigil. Le choix de la langue de la conversation avait occupé un bon tiers des négociations entre émissaires, et elles s’étaient finalement accordées sur le Chantant. L’idée que des gens avaient probablement été tués pour que tous les détenteurs de sigil parlent couramment la langue procerane me resta en travers de la gorge, mais les paroles d’Indrani m’étaient restées en mémoire. Je n’étais pas venue ici pour sauver les drows d’eux-mêmes. Je n’étais pas sûre d’en être capable. Ni même de le devoir. Je me rendis auprès des Puissants de Grand Lotow sans ma cape, mais vêtue du tissu de mon sigil par-dessus mes habits. Le glamour que je portais était ancré dans une pierre que je m’étais moi-même fait avaler, soigneusement travaillée pendant des heures jusqu’à la perfection. Aujourd’hui, je n’avais pas droit à l’erreur.
La réunion devait se tenir dans la Colonne ; c’était ma première incursion au cœur mort de cette ville en ruines. La structure elle-même formait un large pentagone, dont chaque côté mesurait exactement soixante-cinq pieds et sept pouces. Vu la hauteur absurde de la Colonne — elle devait faire près d’un mille —, empiler des pierres n’aurait pas suffi à la maintenir debout. Les anciens drows n’avaient d’ailleurs pas procédé ainsi : la maçonnerie était une tout autre affaire quand on vivait sous terre. La Colonne était le vestige d’un ancien sol ferme, autour duquel on avait creusé un gouffre ; cinq arêtes d’un métal rouge la renforçaient encore, de la base au sommet, tandis qu’une multitude de ponts la reliaient aux quartiers alentour. Quand je l’avais vue pour la première fois, j’avais cru que le métal n’était que de l’acier rouillé, mais il était huileux au toucher et parfaitement préservé. Sans mes soupçons sur le fait qu’il constituait le principal soutien de la structure, j’en aurais arraché quelques morceaux pour les rapporter à Callow : je n’avais jamais vu un alliage pareil et, s’il pouvait résister plusieurs siècles sans entretien, il surpassait de loin tout ce que mon peuple avait jamais utilisé.
L’intérieur était étonnamment richement décoré. On avait arraché ou martelé tout ce qui pouvait l’être, y compris des pans entiers de mosaïques et tout ce qui brillait d’un tant soit peu, mais chaque étage était un livre en Crépusculaire, dont les magnifiques caractères incurvés se déployaient en rangées et en volutes. Chroniques historiques et récits, chants et poèmes : toute l’écrit qui formait le sang d’une culture. Le contraste était saisissant avec les socles laissés par les statues volées, les cavités poussiéreuses des mosaïques arrachées et les toiles d’araignées tissées dans les assemblages complexes des magelumières éteintes et des miroirs disparus, qui avaient dû répandre leur lumière sur tous les étages de la Colonne. La structure n’avait été ni le centre administratif de Grand Lotow ni son centre religieux — les temples et les palais se trouvaient dans les quartiers du milieu —, mais elle avait été le cœur de la vieille cité. Je traversai des marchés déserts et des fontaines désormais sèches, envahies par le chaos ; des jardins de poussière et les gradins brisés de ce qui avait dû être un théâtre public. C’était la tombe d’un peuple ancien, encore hantée par ses derniers vestiges. Je m’autorisai à éprouver de l’admiration, mais pas trop. Les gloires passées comptaient peu face aux dangers bien vivants.
J’aurais préféré avoir Masego avec moi pour les calculs, mais la Diaboliste n’était pas mauvaise en mathématiques. Elle avait compté les ponts, calculé le poids et trouvé l’étage qu’il me fallait. Du moins, je l’espérais. Si elle s’était trompée, il n’y aurait pas de seconde chance. Le dixième étage aurait été idéal, mais j’avais dû faire un compromis et choisir le onzième. La plupart des niveaux de la Colonne avaient plusieurs accès, en plus des deux escaliers en spirale dont chacun était pourvu, mais le onzième étage avait autrefois servi de tribunal pour régler les délits mineurs. Aucun pont n’y menait et, en son centre, se trouvait une grande salle d’audience dont les seules entrées et sorties étaient d’immenses portes de pierre. Vu la tentation que représentait le fait de piéger autant de Puissants au même endroit, on avait jugé cet étage idéal pour la réunion. Le temps était fluide dans l’Obscurité, non pas comme en Arcadie, mais parce que les instruments pour le mesurer y étaient si rares. Pas de cloches, ici, et je ne fus donc pas trop surprise d’être la dernière arrivée. J’avais pris mon temps pour m’en assurer, après tout.
Les portes étaient entrouvertes, juste assez pour laisser passer une personne, et sept Puissants siégeaient sur de hauts trônes derrière elles. Malgré le pouvoir qui tourbillonnait autour d’eux comme des courants, je ne pouvais m’empêcher de les trouver pareils à des enfants. Dix-neuf sièges étaient disposés contre les murs et, à voir les détenteurs de sigil occuper moins de la moitié d’entre eux, ils semblaient n’être que des gamins affublés des atours des adultes. Des enfants qui jouaient à l’empire au milieu des ruines. Aucun ne se leva quand j’entrai ; ils restèrent assis sur leurs trônes de pierre, où ils avaient drapé les bannières de leurs sigils. Sans un mot, je me penchai et empoignai les anneaux de métal rouge enchâssés dans les portes de pierre. Je les refermai d’un coup derrière moi, tandis que mes os craquaient sous l’effort. Sept paires d’yeux m’étudièrent en silence. Je m’essuyai les mains, désormais couvertes de poussière, sur mon pantalon et m’avançai tranquillement. Sans trop réfléchir à la façon de m’asseoir, je m’emparai du trône à gauche des portes et y installai ma bannière.
« Losara, dit l’un des Puissants. Nous avons enfin un nom. »
Le Chantant qu’il parlait mêlait étrangement la prononciation du Crépusculaire à une ancienne façon de parler alamane, mais restait parfaitement compréhensible. Je jetai un œil à la bannière derrière l’orateur, ayant mémorisé les noms associés aux symboles. Orelik, songeai-je en reconnaissant le motif sinueux, semblable à un poisson. L’un des deux sigils du bas, ceux qui détenaient les fermes. C’était le premier drow obèse que je voyais, et le spectacle avait quelque chose de déconcertant. Sa tunique ample en peau ne dissimulait pas ses replis de peau grise, mais ses yeux d’argent pur rappelaient que, gros ou pas, il excellait dans l’art de tuer.
« Puissant Losara, espèce de vieille limace boursouflée, répliqua un autre drow. Urulan le confirmerait, s’il pouvait encore parler. »
Son symbole ressemblait à des yeux au-dessus de trois crocs : les Slaus, mes voisins d’en dessous. C’était le sigil qui avait le plus à perdre dans cette affaire : il partageait une frontière avec moi et serait le prochain sur la liste si une menace extérieure se frayait un chemin jusqu’ici. Je m’installai sur mon trône, laissant les autres poursuivre leur échange. Ce qu’ils firent, en phrases sifflées en Crépusculaire, les Puissants reprenant une vieille querelle pleine d’amertume. Le fracas de la pierre qui se brisait les interrompit. Le Puissant qui venait de frapper son trône et d’en pulvériser un morceau se leva, le visage tordu par l’irritation. J’identifiai sans peine le sigil derrière lui, car je l’avais étudié avec soin : un cercle d’épées, avec une bouche ouverte en son centre.
« Vous gaspillez le temps de vos supérieurs, dit le Puissant Soln. Silence. »
Les deux autres drows avaient l’air furieux, mais ils ne protestèrent pas. Je me raclai la gorge.
« Si nous avons terminé, dis-je en haussant un sourcil, et personne ne me contredit. Vous êtes venus parce que je vous ai promis des informations. Comme elles concernent la discussion que je souhaite avoir ensuite, je vais commencer par tout vous expliquer. »
Tous les yeux d’argent se tournèrent vers moi, et je remuai sur mon trône. Cette foutue chose avait été taillée pour quelqu’un de la taille de Hakram, pas de la mienne ; mes jambes en pendaient comme celles d’une gamine sur le siège de son père. Le comble, c’était que je savais pertinemment que les sièges nains m’allaient parfaitement.
« Depuis deux mois, dis-je, les nerezim ont commencé à envahir l’Obscurité. »
Dans le silence qui suivit, on aurait entendu une épingle tomber.
« Permettez-moi d’être parfaitement claire, poursuivis-je. Je ne me suis pas mal exprimée. Ce n’est pas une expédition, c’est une invasion. Au moins cent mille soldats ont traversé l’Obscurité, leur avant-garde menée par un Porteur de Nom. Ils emmènent des civils, car ils comptent s’installer. À l’heure où nous parlons, la majeure partie de l’anneau extérieur est déjà entre leurs mains. Ils n’ont rien de moins en tête que l’extermination de votre peuple. »
L’un des Puissants ricana. Son sigil ressemblait à un mur enfoncé. Sagas, songeai-je. L’un des puissants sigils du centre.
« De grands mots, dit le Puissant Sagas. Mais quelle preuve apportez-vous ? »
« J’ai des témoins, si ma parole ne vous suffit pas, répondis-je. Ils ont vu l’avant-garde de leurs propres yeux. Ils l’ont vue massacrer tout un sigil de l’anneau extérieur. »
« Je ne doute pas de vos paroles, dit le Puissant Orelik. Le message a été transmis. Vous nous avez rendu service, humaine ; vous pouvez maintenant partir. »
« Ça n’arrivera pas, répondis-je avec douceur. »
« Vous croyez qu’en imitant nos coutumes, vous gagnez le droit de siéger ici ? siffla le drow. Vous êtes une intruse, pas une invitée. N’oubliez pas votre pl- »
« Tais-toi, Orelik, dit doucement le Puissant Soln. Si je dois te le demander une troisième fois, il n’y en aura pas de quatrième. »
Le premier Puissant ouvrit la bouche, mais Soln se leva de son siège et il la referma. Je hochai la tête en signe d’approbation, mais ne reçus qu’un regard indifférent en retour.
« Je suis venue aujourd’hui proposer la fondation d’une cabale, dis-je. Pas pour défendre Grand Lotow : la ville est déjà perdue. Depuis que les nerezim ont traversé l’Obscurité en force, en tout cas. Mais pour trouver Sve Noc et lui demander conseil. »
L’un des Puissants renifla. Nodoi, constatai-je, le dernier des sigils du centre présents. C’étaient eux dont j’avais le plus besoin si je voulais avancer.
« Sve parle quand elle le souhaite, dit le Puissant Nodoi. C’est la coutume. Lui demander de parler, c’est implorer une malédiction. »
Le Puissant Slaus ricana.
« Sommes-nous des peaux-sombres de l’anneau intérieur pour bavarder de tradition ? rétorqua-t-il. Le Puissant Losara a raison. Les temps extraordinaires exigent des mesures extraordinaires. »
J’aurais été plus sensible à son soutien si je n’avais pas su qu’il venait du fait que les Slaus seraient les premiers sur le billot dès que les sigils du centre décideraient de s’unir pour défendre la ville. Ce n’était pas ma solution qui le poussait à parler, mais son instinct de survie.
« Sait-on quand les nerezim frapperont ? demanda l’un des Puissants en me fixant. »
Vasyl, indiquait son symbole. L’autre sigil du bas, et jusqu’ici nettement moins hostile que les Orelik.
« Dans au moins deux semaines, répondis-je. Peut-être davantage, s’ils dispersent leurs forces pour nettoyer complètement les anneaux extérieurs. »
« Ce n’est pas le moment de tergiverser, déclara sombrement le Puissant Vasyl. Il faut s’occuper des défenses ou abandonner la ville. Il n’y a pas de troisième option. »
« Je vais être franche, dis-je. Vous ne pouvez pas défendre Lotow. Ils feront s’effondrer la ville sur vos têtes et noieront les quartiers sous la pierre en fusion sans même vous affronter. Ils ont les machines pour ça. Ce n’est pas une guerre comme celles que vous connaissez. Ils ne captureront personne et ne feront aucune récolte : ils veulent s’emparer de l’Obscurité sans qu’aucun d’entre vous y survive. »
« Vous ne savez rien, petite, ricana le Puissant Orelik. Nous avons mené des guerres, repoussé les Chiens Hylien quand ils ont éprouvé nos frontières. Vous… »
« … avez commandé des armées plus nombreuses que toute cette ville, répliquai-je sans détour. J’ai tué des Héros et trompé des Fées, parcouru les rues de Keter en invitée et arraché des vies aux Hashmallim. Vous n’êtes qu’un rat dans son trou, Orelik. Si vous mettez encore ma patience à l’épreuve, je le jure sur tous les Dieux, je vous ferai bouffer vos propres putains de membres. »
Il tressaillit, et des murmures parcoururent la salle. Ici, ils ne connaissaient peut-être pas grand-chose aux Fées ou aux Héros, mais la mention de la capitale du Roi Mort avait fait mouche. Lui, ils s’en souvenaient.
« On dit que vous faites même prêter serment aux Puissants, dit le Puissant Soln, sa voix dominant les chuchotements. »
« J’ai des règles, répondis-je. Elles confèrent du pouvoir autant qu’elles imposent des contraintes. Beaucoup ont jugé que l’échange en valait la peine. »
« Et ces règles, reprit Soln, chercherez-vous à les imposer à tous ceux qui rejoindront votre cabale sans nom ? »
Je me levai, glissai la main sous mes vêtements et en sortis un rouleau de parchemin. Je le lançai au Puissant Soln, qui l’attrapa sans peine.
« Oui, dis-je. Voici les serments, écrits en Crépusculaire, mais ils devront être prêtés dans ma langue maternelle. »
Le drow le déroula et parcourut le texte de ses yeux d’argent. Il n’en avait pas lu la moitié qu’il reniflait déjà avant de lancer le parchemin au Puissant Vasyl.
« Ce n’est pas une alliance, c’est une soumission, dit le Puissant Soln. »
« Ce sont des règles de conduite, répondis-je calmement, que mon manteau fait respecter. »
Ça ne le fit pas changer d’avis. Je m’adressai donc à l’assemblée entière et poursuivis :
« Aucun de vous n’est tenté par l’idée d’une alliance dont vous savez qu’elle tiendra ? Qui ne mènera à aucune trahison, puisque rompre les serments signifie la mort ? Qu’est-ce que vous pourriez accomplir, si vous n’aviez pas sans cesse à surveiller les couteaux dans votre dos ? »
« L’idée d’une cabale est valable, dit le Puissant Soln. Mais ce n’est pas une cabale, Losara. C’est… une reine, comme vous dites dans votre langue. »
« Ça ferait de moi un seigneur de guerre, répondis-je. Jusqu’à la fin de la guerre. Une mesure extraordinaire pour une crise extraordinaire. »
Le Puissant Vasyl avait passé le parchemin au Puissant Nodoi, qui éclata franchement de rire.
« Vous posez vos conditions comme un vainqueur, dit-il. Vous n’en êtes pas un. Vous dépassez les bornes. Obéir à vos ordres sans faillir ? C’est de la folie. Une folie arrogante. »
« Vous avez surestimé vos forces, petite, dit le Puissant Orelik. »
Cette fois, personne ne le reprit.
« Je suis triste de vous l’entendre dire, déclarai-je. Dois-je considérer que vous refusez tous ? »
« L’obéissance n’est pas dans nos traditions, dit le Puissant Slaus. Il faut changer les conditions. »
Le Puissant Soln éclata de rire.
« Regarde-la dans les yeux, Slaus, dit-il. Y vois-tu la moindre envie de faire des compromis ? Non. Ce n’était pas une proposition. C’était un ordre. »
Lentement, je me rassis sur mon trône.
« N’y a-t-il rien, demandai-je, que je puisse faire pour vous faire changer d’avis ? »
« Si vous voulez imposer les conditions d’un vainqueur, dit le Puissant Soln, prouvez que vous en êtes un. »
Le défi résonna dans la salle. Les autres affichèrent tous la même approbation ; je tirai donc sur les chaînes qui me liaient à Akua. Notre signal.
« J’y ai pensé, admis-je. Mais à quoi bon ? Je n’ai que faire des cadavres et du chaos. C’est vous que je veux. Tous autant que vous êtes. »
La Colonne trembla sous nos pieds et, en un instant, chaque Puissant avait quitté son trône.
« Une embuscade, dit le Puissant Orelik. Votre dernière erreur, humaine. »
« Je ne vais pas me battre contre vous, répondis-je calmement. Ce serait du gaspillage, et on m’a appris à mieux faire. Ceci est… un contre-argument. »
Au loin, la pierre se fracassa dans un grand fracas, et la moitié des Puissants se mirent à bouillonner de Nuit. C’était inutile. La porte s’était ouverte dès que la Colonne avait tremblé. Akua et moi n’étions pas dépourvues d’imagination ; nous avions donc prévu qu’elle s’ouvre juste sous le plafond de l’étage inférieur. Ils ne la sentiraient pas avant qu’elle ne perce les murs, et alors il serait trop tard. Les ponts cédèrent sous le poids, et les Puissants qui auraient pu m’affronter sentirent le sol se dérober sous leurs pieds tandis que nous nous mettions à tomber, contre toute logique. La conclusion fut à la hauteur : notre morceau de la Colonne s’écrasa au sol dans un fracas colossal, et la porte trancha juste sous le plafond au-dessus de nous avant de se refermer. Je tombai de mon trône et me brisai la cheville dans un mauvais angle, mais me forçai à me relever.
Le soleil de midi brillait au-dessus de nous, apportant avec lui une brise froide.
« Qu’avez-vous fait ? hurla le Puissant Nodoi. »
« Bienvenue, dis-je calmement, en Arcadie. »
« Ce n’est pas l’Obscurité, dit le Puissant Soln, déconcerté. »
« Non, répondis-je avec un sourire. Et si vous voulez un jour y retourner, eh bien, vous avez le parchemin. Quelques serments suffiront. »
« Vous ne survivrez pas à ça, hurla le Puissant Orelik. »
« Je reviendrai demain, dis-je en l’ignorant, pour voir si l’un de vous a changé d’avis. Essayez de ne pas mourir. »
Sans prendre la peine de leur dire au revoir, j’abandonnai le cadavre drow sous glamour que je contrôlais et les laissai seuls dans les confins du domaine de la Cour d’Hiver.