Chapitre 269
« Cinquante-neuf : mieux vaut toujours interrompre un plan que le mener à bien. Vos plus belles réussites seront toujours les échecs de votre ennemi. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
« Tu es d’une humeur sacrément bonne, pour un homme qui tient à peine debout », marmonna Ranker.
La plupart des gens ne l’auraient pas remarqué, songea Amadeus, mais la maréchale gobeline était son amie depuis très longtemps. Bien plus longtemps que ne le permettait la durée de vie communément attribuée aux gobelins, mais c’était l’un des sujets qu’ils évitaient. Ranker avait droit à ses secrets, tout comme lui aux siens. Le Chevalier Noir resserra la couverture de laine autour de ses épaules et leva les yeux vers le ciel nocturne, un semblant de sourire aux lèvres.
« C’est nostalgique, n’est-ce pas ? reprit-il. Nous voilà quelques-uns à nous serrer dans le noir, entourés d’un royaume qui nous tuerait tous. »
Sa force détachée comptait deux mille hommes, sous le commandement général de la maréchale Ranker, car ses sapeurs et ses éclaireurs leur seraient plus utiles que des soldats réguliers ou des troupes lourdes. Même après une journée de marche sous son aspect — une journée qui aurait dû semer dans la poussière tous ceux qui auraient tenté de les poursuivre —, on avait jugé les feux de cuisine trop risqués. Les légionnaires avaient laissé tomber leur paquetage et s’étaient couchés à même le sol rocailleux, sans même prendre la peine d’élever des fortifications. C’était la décision de Ranker, et il l’avait approuvée. Leur allure poussait déjà les soldats dangereusement près de leurs limites, aspect ou non.
« Ça n’avait plus été comme ça depuis la guerre civile, admit Ranker. La Conquête avait été une campagne ordonnée, rien à voir avec celle-ci. On a l’impression d’improviser au fur et à mesure. »
« Trop planifier, c’est se faire percer à jour par l’Augure, lui rappela Amadeus. Tant que nous prenons des décisions à court terme et que notre rythme est supérieur au leur, nous gardons une longueur d’avance. »
En pratique, c’était un peu plus complexe. À trois reprises, le nouvel ordre de mages du Premier Prince avait transmis des augures sur les déplacements futurs de ses légions, mais le simple fait qu’ils aient intercepté ces informations les rendait pratiquement inutiles. Après tout, prédiction et prophétie étaient deux choses différentes. La première pouvait tout à fait être évitée, si on la connaissait, tandis que la seconde ressemblait à un trou de sable : plus on se débattait, plus vite on s’y noyait. Bien sûr, même les prophéties pouvaient être brisées. Elles n’étaient jamais que le décret d’un camp dans le Grand Jeu et, si les événements étaient aussi immuables, la Création n’aurait aucune raison d’exister — du moins, selon le Livre de toutes choses. Malgré tout, même les prédictions de l’Augure constituaient une arme extrêmement dangereuse pour leurs adversaires. Vu le peu qu’on y avait recouru et les révélations récentes sur les forces qui s’agitaient au nord, Amadeus soupçonnait que, si le Roi Mort n’avait pas été en mouvement et accaparé l’attention de la devineresse, cette campagne aurait été bien plus pénible.
« Je le sais, répliqua-t-elle sèchement. Et j’ai de bons souvenirs de l’époque, ne te méprends pas. Mais alors, nous étions encore jeunes. Nous découvrions nos places, nos pouvoirs, nos histoires. Ça fait longtemps que nous ne sommes plus rien de tout ça. »
« Chantons nos ennemis, fredonna-t-il à mi-voix. Nos victoires, nos exploits, et ce premier malheur : la tyrannie du soleil. »
« Tu sais que je déteste cette chanson, Amadeus, grogna Ranker. C’est l’hymne de nos vieilles défaites, une ballade de ruine. »
« C’était un regard lucide sur ce que nous étions, au moment où elle fut écrite, répondit le Chevalier Noir. Nous ne sommes plus ainsi, mais je soupçonne que nous n’avons jamais vraiment renoncé à cet état d’esprit. »
Comme un vieil ami empoisonné qu’on avait serré contre soi tandis que ses crocs s’enfonçaient et que le venin se répandait. La Tyrannie du Soleil — le titre de la chanson était aussi celui de son couplet le plus célèbre — avait été écrite vers la fin de la Guerre de soixante ans. Ce fut sans doute le plus brutal des affrontements entre deux puissances souveraines de toute l’histoire de Calernia, et Callow comme Praes en étaient ressortis en ruines fumantes. La paix avait été conclue en grande partie parce qu’aucun des deux camps n’était encore en état de poursuivre la guerre. L’Empereur de l’Effroi Nihilis s’était retiré sur l’Île bénie avec ses armées et avait mis fin au conflit sans jamais signer de traité officiel. Il était toutefois mort sans parvenir à reconstruire l’Empire, et un siècle de médiocrité meurtrière s’était ensuivi, jusqu’à ce que Praes se remette assez pour se lancer dans ses désastreuses Guerres secrètes. À certains égards, Amadeus soupçonnait que la Guerre de soixante ans avait davantage traumatisé la culture praesie que l’effondrement de l’empire de Triomphante, un siècle et demi plus tôt. Triomphante avait connu le succès avant de trouver sa perte. La succession d’Empereurs et d’Impératrices qui avaient fait la guerre à Callow pendant soixante ans avait connu bien des défaites et peu de victoires.
« Nous, ricana la gobeline. Un mot qui s’étiole d’année en année. Nous sommes des exilés à plus d’un titre, Amadeus. C’est toi qui as fait en sorte que nous le soyons, après la Folie d’Akua. »
« Ce n’est pas la première fois qu’on me dit que j’aurais dû tenter de gravir la Tour, haussa les épaules l’homme. Ce ne sera probablement pas la dernière. Déclencher une guerre civile dans les Terres désolées alors que Procer rassemblait ses armées juste de l’autre côté de la frontière aurait été une entreprise vouée à l’échec. »
« Les Clans auraient pris ton parti, dit Ranker. Les Tribus aussi, probablement. Les Matriarches sentent la faiblesse, Black, et elles n’ont jamais qu’une seule façon d’y réagir. »
« Je vois peu de choses plus stupides que de sous-estimer Alaya, dit-il doucement. Même maintenant. Elle n’a jamais agi sans plan, et le fait que nous ne comprenions pas ses manœuvres devrait nous effrayer, pas nous rendre méprisants. »
« Il y a de fortes chances que ce soit elle qui ait conclu un pacte avec le Roi Mort, dit Ranker. »
« Ça aurait aussi pu être Catherine, admit franchement Amadeus. Elle s’épanouit dans le chaos. Au point d’avoir pris la mauvaise habitude de le provoquer, sachant que cela accroît ses chances de l’emporter, même si les dégâts collatéraux s’en trouvent considérablement aggravés. »
« La Reine Noire, songea la gobeline. Voilà encore une situation qui part en fumée. Une que tu as évité d’affronter de trop près. »
« La Conquête était un moyen d’atteindre des objectifs, répondit Amadeus. L’annexion n’en était finalement qu’une conséquence, pas une fin en soi. Je n’ai guère de mal à renoncer à des gains superflus si le geste permet d’atteindre les véritables objectifs. »
« Ton calcul tient la route, soupira Ranker. Avec toi, c’est toujours le cas. Mais il n’y a pas que les chiffres, mon vieil ami. Nous avions établi un ordre, et maintenant il s’effondre. »
« Et tu te demandes ce qui le remplacera, dit Amadeus. Et si, dans ce nouvel ordre, nous aurons encore notre place. »
« Certains diraient qu’il est trop tôt pour penser à l’après-guerre. Toi et moi, nous savons mieux que ça. Une victoire ne sert à rien si, une fois remportée, elle ne mène nulle part. »
« Un monde meilleur, murmura le Chevalier Noir, les yeux levés vers des étoiles qui n’étaient pas celles sous lesquelles il était né. Ah, j’y ai souvent réfléchi. À ce que cela pourrait signifier, à quoi il pourrait ressembler. »
« Nous en avions bâti un, dit Ranker. Il est en flammes, maintenant. »
« Et qui y a mis le feu ? sourit-il. Cordelia Hasenbach. Catherine Foundling. Kairos Theodosian. Des enfants, à nos yeux. Mais n’est-ce pas le droit de la nouvelle génération de contempler l’œuvre de ses aînés et de la juger insuffisante ? »
« Alors ils ont raison, et nous serons balayés comme de la poussière par cette nouvelle ère, dit Ranker, sans dissimuler son scepticisme. »
« Je ne crois toujours pas, murmura Amadeus de l’Étendue Verte, que j’aie tort. Que nos méthodes et nos œuvres puissent être écartées si facilement. Si ces jeunes veulent prouver qu’ils méritent de façonner le monde, eh bien… »
Il découvrit les dents.
« Qu’ils viennent, dit-il. Qu’ils le méritent. S’ils peuvent nous surpasser, alors le péché est le nôtre. »
« Et s’ils n’y arrivent pas ? demanda Ranker. »
« Alors ils rentreront dans le rang ou seront détruits, et nous livrerons une dernière grande guerre, répondit-il. Celle qui comptera. »
Tous deux restèrent longtemps silencieux, assis au bord du camp. Au loin, on distinguait à peine la ville de Saudant. Un simple bourg au bord d’un lac, parmi des centaines d’autres dans la région. Amadeus doutait que son nom reste dans les mémoires autrement que comme une note de bas de page, car aucune bataille ne s’y déroulerait, même s’il s’était trompé. Sous la lumière des étoiles, le Chevalier Noir méditait sur la Providence et sur le pari de lâche qu’était le Destin. Il ne dormit pas, malgré l’épuisement qui le gagnait.
À l’aube, il saurait s’il avait une fois encore dupé les Cieux aux dés.
Gauthier Legrand était capitaine en chef de la garde d’Iserre depuis trente ans. Il avait servi le prince Merlaux avant que le prince Amadis ne monte sur le trône, et l’ancien prince l’avait nommé à son poste. Pourtant, personne n’avait parlé de le remplacer lorsque le jeune prince avait pris le pouvoir et commencé à placer ses partisans à des postes influents. Gauthier attribuait cela au fait qu’il avait accompli son travail avec constance et honnêteté, en se tenant à l’écart de la politique de cour et des intrigues inhérentes à chacune des résidences royales de Procer. Il n’ignorait pas que sa franchise occasionnelle et son refus de gagner des faveurs en offrant des postes de choix aux proches des puissants avaient amené certains à le croire simple d’esprit. Les plus polis disaient qu’il avait « l’âme d’un soldat ». Gauthier s’en moquait. Tant qu’on le prendrait pour un idiot, on ne chercherait pas à l’impliquer dans leurs petites manigances, et cela lui convenait parfaitement. Iserre n’avait cessé de s’agrandir et de s’enrichir sous le règne du prince Amadis, mais cette prospérité s’était accompagnée des problèmes inévitables d’une ville en pleine expansion. Maintenir l’ordre et faire respecter la loi était un labeur sans fin, surtout dans un pays où l’un comme l’autre pouvait changer au gré des caprices du prince régnant.
Gauthier avait toujours estimé qu’Amadis avait bien servi la ville et la principauté. Leur prince les avait habilement tenus à l’écart du pire de la Grande Guerre, et avait récolté à juste titre les fruits du prestige grandissant d’Iserre une fois les épées rengainées. Le vieux prince Merlaux avait mieux su se concilier le peuple, c’était vrai, mais son fils était un administrateur bien plus compétent. Le financement de la garde avait augmenté sous Amadis, et son équipement rivalisait désormais avec celui de nombreuses compagnies de fantassins qui faisaient métier de la guerre. Cela lui avait semblé une aubaine incontestable, à l’époque, mais le capitaine Gauthier était désormais forcé de s’interroger. Une situation qui ne lui plaisait guère. La principauté était assaillie par de cruels Orientaux venus des Terres désolées et, au grand désarroi de tous, les levées générales ordonnées avant le départ en campagne du prince Amadis avaient privé le pays de presque tous ses hommes en âge de combattre. Iserre était la capitale de la principauté éponyme ; elle avait donc conservé une garnison de deux mille soldats professionnels. Mais l’équipement de la garde n’était que légèrement inférieur au leur, et ses effectifs s’élevaient à cinq mille hommes.
En théorie, la défense de la ville incombait au commandant de cette garnison, Antonine Milenan. En pratique, sa cheffe était une ivrogne d’âge mûr, dont la seule expérience militaire se résumait à trois ans dans une compagnie de fantassins qui n’avait jamais quitté les frontières d’Iserre pendant la Grande Guerre. Elle aurait, disait-on, commandé une escarmouche victorieuse contre des bandits. La rumeur voulait qu’il se soit en réalité agi de réfugiés de Salamans terrorisés, mais que, dans sa rage alcoolisée, elle ait refusé d’en voir la différence. Si Antonine n’avait pas reçu de commandement dans l’armée de la Croisade, c’était pour une bonne raison. Gauthier supposait que, quelques mois plus tôt, la nommer à la tête d’une garnison qui ne verrait jamais le combat avait semblé un moyen discret pour le prince d’écarter une parente encombrante. Mais à présent que les gens des Terres désolées étaient arrivés, la femme avait été discrètement placée sous surveillance au palais, où elle ne pouvait causer aucun problème. Une mesure fâcheuse, provoquée par une soirée bien arrosée au cours de laquelle elle avait décidé d’ordonner à la garnison d’Iserre de sortir en force et de « disperser la racaille étrangère dans les champs ».
Et c’était ainsi que le capitaine Gauthier Legrand se retrouvait à la tête de la défense d’Iserre.
Cette seule responsabilité aurait déjà été difficile à porter, mais, en tant que commandant de facto, il avait aussi reçu les ordres secrets du Premier Prince de Procer. Rédigés par un scribe, très certainement, et dictés par ses officiers : Hasenbach était une curieuse Lycaonaise, connue pour son peu de goût et d’affinité pour la guerre. Gauthier comprenait la froide logique de la lettre qu’on lui avait remise. Avec seulement deux mille soldats, ses gardes et les paysans qu’il pourrait armer et poster sur les remparts, la défense d’Iserre serait une entreprise hasardeuse. Les Orientaux étaient peut-être des impies adorateurs de démons, mais les Légions de la Terreur passaient pour l’une des meilleures armées du continent et leurs généraux jouissaient d’une grande renommée. Le capitaine savait qu’il n’était pas un grand tacticien, ni même vraiment un soldat. Il disposait de machines de guerre naines sur les remparts, grâce à la prévoyance de son prince, mais elles étaient peu nombreuses, tout comme les hommes formés à leur maniement. Ces engins étaient réputés capricieux et sujets aux pannes, dépassant rarement cinq ans d’utilisation régulière. Un maniement brutal risquait d’en détruire plusieurs avant même qu’on ait pu les mettre correctement en service.
Et pourtant, le voilà qui lisait un rapport annonçant que les Légions n’étaient qu’à une journée de marche, tout en envisageant la trahison.
Il n’y avait pas à tergiverser : désobéir aux ordres du Premier Prince serait un crime de haute trahison. La Principauté avait proclamé une Croisade, et son autorité en matière militaire était absolue. Gauthier n’était pas un soldat, ce qui aurait peut-être pu lui servir d’échappatoire en d’autres temps. Mais en tant que commandant de la défense de la ville, il devait obéir à tous les ordres portant le sceau de Cordelia Hasenbach. Leur formulation était délicate et pleine de regrets, mais leur cœur était d’une brutalité sans nom : après une brève défense des remparts, il devait attirer les Praesiens dans Iserre et incendier la ville autour d’eux. Ses troupes devraient ensuite évacuer les lieux et rejoindre les renforts envoyés par le Dominion, pour fondre sur les Orientaux alors qu’ils venaient d’essuyer de lourdes pertes. Selon le dernier recensement royal de la princesse Milenan, Iserre comptait plus de cent mille âmes derrière ses remparts. Gauthier savait qu’elles étaient plus nombreuses encore, peut-être dix mille de plus, étrangers non recensés ou trop éloignés de la loi pour vouloir voir leur présence consignée dans un document aussi officiel qu’un recensement.
Il ne serait pas autorisé à les évacuer. Comme le précisait la lettre, leur panique empêcherait les Praesiens de retirer leurs troupes à temps en encombrant les rues.
Il pesa sa décision toute la nuit. Des hommes triés sur le volet préparèrent discrètement les incendies : s’il ne donnait pas l’ordre dès à présent, il serait trop tard ensuite. À l’aube, Iserre était devenue un bûcher. C’était le calcul qui le hantait. Selon les rapports, les Orientaux étaient peut-être quinze mille, accompagnés de moins de la moitié de ce nombre en brigands. Une armée de vingt mille hommes tout au plus. Et ses ordres consistaient à en brûler vifs cinq fois plus pour blesser les Praesiens. Il serait damné aux yeux des Dieux, s’il faisait cela. Mais combien d’autres mourraient dans les villes et les villages s’il ne le faisait pas ? Pas seulement à Iserre, mais dans tout le royaume. Le devoir et la foi le tiraillaient en sens opposés. En milieu de matinée, un émissaire praesien arriva en ville. L’offre était aussi brutale que les ordres du Premier Prince : si Iserre livrait ses greniers et son trésor, elle serait épargnée du pillage. En cas de résistance, tous les hommes en armes à l’intérieur des remparts seraient passés au fil de l’épée. Gauthier chevaucha lui-même à la rencontre de l’émissaire, pour contempler de ses propres yeux le Mal.
La créature qui lui faisait face avait la peau verte : l’un de ces êtres qu’on appelait orques. Un monstre barbare qui se nourrissait de chair humaine et ne vivait que pour le sang et le viol. Gauthier ne vit dans ses yeux que de la faim. À ses côtés se tenait une petite femme aux mains tachées d’encre, au teint des Cités libres, mais elle gardait le silence. Une sorte de servante, supposa-t-il.
« Les conditions restent celles qui vous ont été proposées, dit l’orque. Il n’y aura pas de négociations. »
« Tu es loin de chez toi, peau-verte, dit Gauthier. À faire les guerres des humains. »
« Nous allons, répondit l’émissaire, où va la bannière. »
« Votre bannière est arrivée dans la Principauté d’Iserre, que les Dieux vous emportent tous, dit le capitaine. Nous ne nous inclinons pas devant les étrangers. Nous ne nous inclinons pas devant les serviteurs des Dieux des Enfers. Si vous voulez votre putain de butin, venez le prendre. »
« C’est un choix respectable, répondit l’orque. Mais vous pourriez bien le regretter. »
« Dis à tes maîtres que nous sommes à Procer, pas dans l’une de leurs villes esclaves, cracha-t-il. Mettez nos remparts à l’épreuve à vos risques et périls. Nous étions là quand la Tour est tombée. Et nous le serons encore. »
Ces paroles avaient beau être bravaches, elles lui laissèrent un goût de cendre dans la bouche tandis qu’il rentrait à Iserre. Il venait de condamner la ville qu’il avait passé toute sa vie à protéger à périr dans les flammes ou à être mise à sac dans un bain de sang. Les Légions de la Terreur arrivèrent après midi, et il les observa se déployer depuis le haut des remparts. Des machines de guerre naines volées dans d’autres villes et arsenaux furent amenées au front ; les gobelins retors en avaient modifié la forme. La rumeur disait que ces derniers étaient des nains corrompus et transformés en êtres immondes par le contact des Dieux d’en Bas. Les Orientaux et leurs auxiliaires traîtres installèrent leurs campements et ne commencèrent le bombardement qu’à la nuit tombée. Les remparts de la ville avaient été entièrement reconstruits au début de la Grande Guerre : ils souffrirent, mais ne cédèrent pas. Gauthier ne craignait pas les pierres, mais l’assaut des soldats en armure d’acier. Deux jours passèrent, et une seule brèche apparut, vite comblée sur ses ordres avec des sacs de sable et de gravier. Mais le temps lui manquait. L’assaut ne tarderait pas, il le savait, et il lui faudrait alors prendre sa décision. Devoir ou bien. Que les Dieux lui pardonnent, mais, lorsque tomba la quatrième nuit, le capitaine Gauthier fit son choix. Mieux valait passer pour un traître que pour un boucher. Quand viendrait l’assaut, il viderait la ville et chevaucherait jusqu’à Salia pour y être jugé.
Puis vint l’aube, et avec les premières lueurs du jour la certitude que les Praesiens étaient partis.
« Du calme, ordonna Amadeus. Je ne veux pas d’incident. »
La force de défense de Saudant se résumait à trente miliciens, qui avaient aussitôt rendu les armes en comprenant qu’ils étaient largement dépassés en nombre. Il y avait toutefois de véritables soldats dans les parages, qui avaient combattu : les Levantins avaient laissé quatre cents hommes pour garder la flottille de barges qui les avait transportés de l’autre côté des lacs, au cœur de Procer. Aucun ne s’était rendu, même lorsqu’on leur avait proposé des conditions plutôt généreuses. Cinq barges avaient été perdues dans les flammes et les combats avant que les soldats ne soient éliminés. Une perte regrettable, mais Amadeus avait lui-même brûlé des navires la veille encore. Les barges avaient transporté trente mille fantassins du Dominion, alors que lui-même n’en déplacerait tout au plus que vingt mille. N’ayant aucune intention de laisser le moindre navire à Procer après son départ, il avait fait brûler le surplus.
Les marins et les capitaines auxquels ils appartenaient étaient furieux, mais ils n’étaient pas armés et ne pouvaient donc s’opposer à ses ordres. Le Premier Prince avait constitué cette flotte en réquisitionnant des navires marchands, plutôt qu’en faisant construire des vaisseaux de guerre. Or, la piraterie étant quasiment inexistante dans les eaux proceranes, les marins marchands ne portaient presque jamais d’arme plus imposante qu’un couteau. Ils n’avaient pas non plus très envie de mourir pour les Lycaonais qui dirigeaient Salia et les avaient forcés à servir. Les assurances d’Amadeus, selon lesquelles les marins seraient libérés sains et saufs après avoir transporté ses troupes là où il le souhaitait, furent donc accueillies avec plus de gratitude que d’hostilité. Il avait veillé à se montrer conciliant avec eux : les Praesiens étaient généralement de piètres marins et les Légions, dans l’ensemble, incapables de manœuvrer des navires. Quelques Thalassins dans les rangs avaient une expérience moyenne de la mer, mais ils étaient trop peu nombreux, et ceux-là manquaient d’expérience pratique pour commander correctement des barges. Il aurait peut-être été possible de se passer des marins, mais la flotte n’aurait avancé qu’à l’allure d’un escargot, ce qui aurait quelque peu compromis l’intérêt de s’en emparer.
Les légionnaires qu’il avait appelés acquiescèrent et modérèrent le ton lorsqu’ils s’adressèrent aux habitants qui chargeaient les navires. Découvrir qu’il restait dans la ville des provisions destinées à l’armée levantine, déjà partie, avait été une agréable surprise : cela signifiait qu’il avait intercepté sans le vouloir l’arrière-garde du ravitaillement ennemi. Il n’était pas idiot, bien sûr, et avait fait vérifier les céréales et les vivres pour s’assurer qu’ils n’étaient pas empoisonnés. Hasenbach était peut-être assez désespérée pour recourir à une telle ruse, même si les Levantins ne l’étaient pas. On ne trouva rien, et la découverte lui plut assez pour qu’il distribue une partie des provisions aux habitants de Saudant, afin de les inciter à charger le reste plus vite. Ils étaient à peine plus d’un millier en tout, et la promesse de récits passionnants à raconter tout l’hiver suffisait à les contenter. Malheureusement, les levées générales ordonnées par le prince d’Iserre avaient laissé bien peu de gens capables de fournir un travail pénible. Il avait donc affecté quelques compagnies de légionnaires à la tâche.
En quittant les quais — et la rive abritée autour, où le manque de place avait contraint la plupart des barges à s’amarrer —, Amadeus retrouva Ranker dans la taverne voisine qu’il avait réquisitionnée pour en faire son quartier général temporaire.
« Ils ont des bateaux de pêche, lui apprit aussitôt la maréchale gobeline. Une douzaine au moins. »
« Pas assez pour transporter un nombre significatif d’hommes, fit remarquer le Chevalier Noir. Les couler ne nous rapporterait pas grand-chose et nous nous mettrions les habitants à dos. Laissons-les tranquilles. »
« Ordonne au moins qu’on les mette au sec pendant quelques semaines, dit Ranker. Sinon, une âme entreprenante pourrait bien chercher à découvrir où nous allons. »
Il hocha la tête après un instant, même s’il doutait que leur destination soit bien mystérieuse. Que l’Augure la devine ou non, la situation stratégique la rendrait évidente. À présent, Grem et Scribe devaient avoir levé leur « siège » d’Iserre, après y être restés assez longtemps pour attirer les forces envoyées à la rescousse de la ville. Ils se hâteraient vers la côte la plus proche, où les attendrait la flotte dont Amadeus venait de s’emparer. De là, ils pourraient laisser leurs poursuivants ruminer, impuissants, de l’autre côté de la Principauté, tandis qu’ils frapperaient des cibles plus faciles.
« Tu as décidé où nous irons ensuite ? demanda Ranker.
— C’est encore à débattre, admit Amadeus. Segovie nous permettrait d’achever de saper les opposants du Premier Prince et de fragiliser sérieusement sa position. »
« Mais tu penses à Salia, dit la gobeline d’un ton entendu. »
« Nous ne pouvons pas prendre la capitale, dit-il, énonçant l’évidence. Même en armant le tiers de cette ruche, elle pourrait nous noyer sous le nombre. Mais si nous ravageons les territoires alentour, la perte de prestige pourrait suffire à la faire tomber. »
« Grem trouvera ça risqué, prédit Ranker. Et je ne lui donnerai pas tort. »
« Alors la question reste ouverte, répondit le Chevalier Noir. Nous en discuterons en détail quand nous aurons retrouvé Grem et Eudokia. »
Un silence s’installa. La gobeline l’observait, pensive et sans détour.
« Ça fait deux jours que tu n’as pas utilisé d’aspect, dit-elle. Je pensais que tu serais en meilleure forme, maintenant. »
« J’ai puisé plus profondément que je ne l’avais fait depuis des décennies, admit-il franchement. Et tu sais que ma réserve est moins grande que celle de la plupart des gens. Je pense qu’il me faudra une quinzaine de jours pour m’en remettre. »
Elle hocha la tête après un instant.
« Dieux, au moins, ça a marché, soupira-t-elle. Je m’attendais à moitié à ce qu’une bande de Héros nous attende. »
« Iserre compte plus de cent mille âmes, dit Amadeus, sans laisser paraître la moindre trace de suffisance. Autant de personnes menacées de massacre si elles restent sans protection. Tant que nous étions prêts à accomplir cette sale besogne, nous pouvions choisir où aurait lieu l’intervention héroïque. Je pense que Grem a trouvé l’endroit grouillant de Héros. Il aurait attiré tous les glaives des Cieux qui n’étaient pas partis au nord combattre le Roi Mort. »
« Pas la peine de te rengorger, lui dit Ranker en plissant les yeux. »
Hélas, il arrivait parfois qu’aucune bataille ne puisse être gagnée. Le quatrième jour, ils quittèrent la charmante petite ville de Saudant en ayant étonnamment bien traité avec ses habitants. Les légionnaires étaient répartis sur la flotte en effectifs trop clairsemés au goût d’Amadeus, mais ils comptaient assez de mages pour que les marins tentés par une résistance patriotique soient retenus par leurs camarades, plus craintifs. La flotte avançait à bonne allure, les trois premiers jours.
Puis la maladie apparut.
Les marins furent les premiers touchés. Fièvre, sueurs, faiblesse des membres : douze heures plus tard, ils étaient morts. Dès qu’il aperçut les premiers symptômes, Amadeus ordonna de jeter par-dessus bord tous ceux qui les présentaient. La maladie était trop soudaine, trop propre : rien ne l’avait annoncée, et les marins étaient en parfaite santé. Ce n’était pas une maladie naturelle. À contrecœur, il ordonna qu’on se débarrasse de tous les marins procerans dès qu’un premier légionnaire présenta les mêmes symptômes. Mais il était déjà trop tard.
Le sixième jour, Amadeus de l’Étendue Verte se retrouva seul survivant de toute la flotte.
Tariq laissa échapper un souffle haletant lorsque la dernière victime mourut.
Il savait que certains Chœurs considéraient leurs rapports avec les Héros comme une forme de sujétion. Les Hashmallim de Contrition, en particulier, étaient réputés autoritaires — même si, à ce jour, il ne savait pas s’ils l’étaient parce qu’ils choisissaient les plus désespérés ou simplement parce que c’était leur nature. Dans sa jeunesse, le Pèlerin avait découvert que le Chœur de Miséricorde n’exigeait rien de lui. Il s’était simplement avéré qu’il partageait les vues des Ophanim, qui s’étaient alors retrouvés à ses côtés. Comme s’ils avaient toujours été là. Ils tenaient davantage de vieux amis que de patrons et n’étaient jamais loin de ses pensées. Toujours présents pour lui souffler des paroles réconfortantes dans les moments difficiles, pour le rassurer quand le monde s’assombrissait. Après tout, ils partageaient la même mission.
Soulager la souffrance.
Tariq n’était déjà plus jeune lorsqu’il comprit toute l’horreur que recelait cette phrase pourtant si simple. Comme souvent les mortels, il avait cru que les anges voyaient par ses yeux. Qu’ils comprenaient ses pensées, ses croyances et ses choix. Pour le premier point, c’était peut-être vrai. Pas pour le reste. Les Ophanim étaient absolus par nature et dans leur mission. Leur perspective ne souffrait aucune nuance. Ils pouvaient les tolérer avec affection chez ceux qui avaient prêté serment au Chœur de Miséricorde, mais cette indulgence ne devait jamais être confondue avec de l’approbation. Le Pèlerin Gris l’avait compris pour la première fois lorsqu’il avait étouffé dans son sommeil son jeune neveu, sachant que le garçon était assez charismatique pour unir le Dominion et déclencher une guerre contre Procer. Il avait d’abord essayé de le raisonner, de lui montrer que poursuivre de vieilles rancunes dans le sang ne pouvait rien racheter.
Les jeunes n’écoutaient jamais, avait-il appris. Alors les vieux imbéciles comme lui devaient adoucir les aspérités de la Création.
On lui avait dit que les Praesiens croyaient que le Bien ne pouvait prendre que certaines formes. Qu’il devait respecter des frontières et des règles strictes, qu’il devait s’en remettre à de petites astuces comme la Providence ou l’intervention des anges. Une méprise compréhensible. Malgré toute la fureur des Tyrans qui gravissaient la Tour et se proclamaient ennemis de tous les enfants des Cieux, ils avaient rarement affronté des adversaires au-delà de Callow — où l’héroïsme était si étroitement lié à la guerre qu’un méchant qui en menait une passait désormais pour un gentil. Après des millénaires à se heurter à un certain type d’histoires, les Praesiens avaient appris à les enterrer et à les vaincre. Mais quelle compréhension superficielle ! Le monde était vaste, et rares étaient ceux qui en voyaient plus qu’une parcelle. Il y avait autant d’histoires que de peuples, et fonder sa compréhension sur une infime partie d’entre elles, c’était bâtir une tour sur des sables mouvants. Le Chevalier Noir, songea Tariq, n’était pas un homme stupide. Mais il avait été assez arrogant pour croire qu’il connaissait toutes les règles de son monde, et l’arrogance était toujours fatale aux méchants.
Créer la peste avait été aussi facile que de claquer des doigts, et c’était peut-être là le plus troublant. L’Ennemi aimait exhiber sa puissance, ériger des machines colossales ou tisser d’élaborés complots pour célébrer sa ruse et son ingéniosité. Comme si lui seul était capable de telles choses, comme si ne pas recourir aux moyens répugnants des Dieux d’en Bas n’était pas un choix. Le Pèlerin Gris aurait pu engendrer des maladies et des fléaux qui auraient hérissé les cheveux de Warlock, s’il l’avait voulu. Mais il fallait user du pouvoir avec responsabilité et le mettre au service d’une juste cause ; sans cela, il ne pouvait être qu’une forme de tyrannie. Alors Tariq avait pleuré et demandé aux Ophanim de le guider pour créer une maladie qui anéantirait le Chevalier Noir et tous ses projets meurtriers. Faire en sorte que le corps de quelqu’un se retourne contre lui-même n’était pas si différent de le guérir. Pour permettre à la maladie de se propager, il lui avait fallu apprendre bien au-delà de ses capacités, mais, comme toujours, le Chœur lui avait fourni son aide.
À un petit prix : le souvenir de ce qu’il avait causé. Il ressentirait l’agonie de tous ceux que la maladie emporterait.
Il était arrivé à Saudant en étranger, par une nuit sombre, et avait semé ce funeste miracle dans le corps d’un seul homme avant de repartir. La maladie attendrait dix jours et dix nuits avant de commencer à tuer. Il n’avait jamais fait de doute que le Chevalier Noir passerait par cette petite ville endormie. À ses yeux, les Héros ne pouvaient se rendre qu’à Iserre. Il bafouait la décence en les forçant à intervenir sous la menace, avant de s’emparer d’une flotte pour semer encore plus de mort. Où était-il écrit, avait alors pensé Tariq, que le Mal aurait le monopole de l’impitoyable ? Il était resté dans les environs, accompagné de Laurence et de quatre autres Héros. Assez loin pour qu’un si petit groupe passe inaperçu, mais assez près pour empêcher les malades de quitter Saudant et de propager l’épidémie dans le reste de Procer. Les Praesiens étaient venus, puis repartis, et il les avait suivis. À sa manière, Laurence lui avait proposé de purifier la ville. Il avait refusé et avait lui-même accordé la Dernière Miséricorde.
Ce péché serait le sien, du début à la fin.
Ils avaient ensuite suivi le méchant dans des bateaux de pêche. Inutile d’une embarcation aussi clinquante qu’une barge, puisqu’ils n’étaient qu’une poignée. Trouver le Chevalier Noir n’avait pas été difficile. Il se tenait au milieu d’une flotte d’hommes morts, un cercle de navires à la dérive sur le lac. Tariq fut le premier à monter à bord, mais Laurence ne tarda pas à le rejoindre. Ils le trouvèrent qui les attendait sur le pont, droit comme un i, en armure ancienne, sans avoir pris la peine de mettre son casque. Il les regarda approcher en silence, ses yeux vert pâle dénués d’émotion.
« Nous nous rencontrons enfin, Chevalier Noir, dit le Pèlerin Gris. »
L’homme ne répondit pas. Il observait les autres, son regard s’attardant sur leurs armes et leurs armures. Il devinait leurs Noms, leurs pouvoirs. Il préparait déjà sa dernière bataille. Pourtant, Tariq ne sentait émaner de lui aucun pouvoir, aucune présence. Comme si son Nom avait été étouffé. C’était peut-être bien le cas, songea le vieil homme. Les Dieux d’en Bas ne réservaient qu’un seul sort aux chevaux boiteux.
« Rendez-vous, dit le Pèlerin. Cela ne finira pas bien pour vous. »
« Ça n’allait jamais bien finir, sourit l’homme aux yeux verts. C’était bien le but. »
Son épée jaillit du fourreau dans un tintement clair.
« Voyons voir, dit Amadeus de l’Étendue Verte, si je peux au moins laisser une marque. »