Chapitre 268
« Un homme pourrait fouiller toute la Création sans jamais trouver ne serait-ce qu’une parcelle de cette chose insaisissable qu’on appelle le bien supérieur. Comme tous les autels les plus dangereux, il est entièrement de notre propre édification. »
– Le roi Edmund de Callow, la Main d’Encre
« On dirait que tu as fourré le moignon dans le feu », soupira Fadila Mbafeno.
C’était, en fait, exactement ce qu’avait fait Hakram. Même les Nommés pouvaient mourir d’une perte de sang et, s’il avait été atrocement douloureux de pousser son moignon frais dans le feu d’une cheminée jusqu’à ce que la chair se cautérise, cela valait toujours mieux que de mourir dans une taverne minable de Laure. L’assistante de Masego — et, en son absence, responsable en titre de l’Observatoire — avait répondu sans tarder à la convocation après son retour au palais, puis s’était mise à soigner sa blessure sans discuter. Il y avait d’autres mages dans la capitale, bien sûr, et de nombreux prêtres. Mais Fadila était de Praes, et cela avait déterminé son choix de guérisseuse. Les Soninkés étaient élevés dans le respect de la discrétion et l’habitude de ne pas se mêler des affaires de leurs supérieurs. La femme à la peau sombre se pencha, scalpel d’argent à la main, et incisa légèrement la chair brûlée au bout de son moignon. Il ne sentait aucune douleur, nota-t-il, mais c’était peut-être simplement parce qu’il avait assez la tête qui tournait pour ne plus rien ressentir. La lame ressortit rouge et la sorcière la lava dans un bol d’eau claire avant de l’essuyer avec un linge.
« Je vais devoir retirer la chair brûlée avant de soigner les dégâts en dessous, lui expliqua-t-elle. La guérison n’est pas ma spécialité et les brûlures sont plus délicates que la plupart des blessures. Injecter de la magie dans de la chair calcinée a tendance à produire des résultats… imprévisibles. »
« Faites comme bon vous semble, gronda l’Adjoint. Je m’en remets à votre jugement. »
Elle hocha la tête, reconnaissante.
« Vous avez perdu beaucoup de sang, ajouta Fadila. Je vous conseillerais de manger de la volaille, du poisson et de la viande rouge — qui sont de toute façon des aliments de base chez les vôtres. Les orques sont moins sujets que les humains aux problèmes liés aux transfusions sanguines ; c’est donc tout à fait possible si vous voulez accélérer votre rétablissement. Mais si j’en crois ce que je sais, les coutumes locales désapprouvent ce genre de rituel. »
« Ce ne sera pas nécessaire », répondit simplement Hakram.
Il fallait que les conséquences de ses actes se déploient pleinement, sans quoi le geste perdrait une partie de son poids. Elle ne remit pas en question sa réponse, pas plus qu’elle ne s’était attardée sur la possibilité de rattacher sa main, qu’il avait déclinée. La Soninké passa son couteau à la flamme pour le purifier, puis entreprit de retirer méthodiquement la chair brûlée de son moignon avant de le soigner. Hakram ne reconnut pas le sort qu’elle employa à cette fin. La sorcière ne prononça aucune incantation, et la forme comme la couleur de sa magie différaient de celles des Légions de la Terreur. La douleur revint rapidement, lancinante et profonde, et ce ne fut qu’alors qu’Hakram comprit qu’elle avait discrètement anesthésié ses nerfs avant son premier examen. Gentille attention de la Dame Mbafeno, songea-t-il. Le titre qu’employaient parfois les serviteurs et les gens de la cour pour s’adresser à l’étrangère l’amusait quelque peu, il devait bien l’admettre en son for intérieur. C’était un titre de courtoisie callowan, qui lui aurait sans doute valu la mort si elle s’en était prévalue alors qu’elle servait encore un patron des Terres désolées — il aurait révélé des ambitions que les aristocrates de Praes aimaient peu voir chez leurs subordonnés.
Fadila Mbafeno avait, après tout, été autrefois mfuasa des Sahelians. Cela signifiait qu’elle était issue du sang des serviteurs, et distinguait les gens du peuple des domestiques directement au service de la noblesse. Hakram avait étudié ses antécédents en détail, justement. Après que Masego l’avait arrachée à la potence pour la prendre à son service, Catherine avait dit sans détour à l’orque que si Fadila représentait un risque, elle aurait un « accident » dès que possible. L’enquête lui avait permis d’en apprendre beaucoup sur les coutumes de Praes, en particulier celles qui concernaient les mages. Dans les Terres désolées, sorcellerie et pouvoir politique étaient étroitement liés depuis bien avant que les Miezans ne débarquent sur Calernia, davantage encore qu’ailleurs. Les seigneurs, grands ou petits, avaient intégré la sorcellerie à leurs lignées avec une précision méthodique, accueillant des mages doués dès que le sang semblait s’affaiblir ; mais ces arrangements avaient leurs limites. Soninkés comme Taghrébiens donnaient naissance à plus de mages que n’importe quelle autre ethnie humaine du continent, ce qui rendait pratiquement impossible pour les nobles de garder entièrement la pratique de la sorcellerie entre leurs seules mains.
À l’École de guerre, l’Adjoint avait lu les traités nécessaires ; il savait donc que la plupart des personnes nées avec le Don ne découvraient jamais qu’elles le possédaient, ou mouraient jeunes après avoir pratiqué la sorcellerie sans contrôle ni formation. Une autre proportion importante n’avait pas assez de talent pour aller au-delà de quelques tours sans un enseignement approfondi ; lorsqu’elles naissaient dans des familles aisées, ces personnes formaient toutefois l’essentiel des alchimistes et des universitaires de l’Empire. Les Hauts Seigneurs et leurs vassaux passaient régulièrement leurs sujets au crible pour dénicher la minorité dont le Don était assez puissant pour la sorcellerie rituelle ou de combat. Le traitement réservé à ces « chanceux » variait d’une région à l’autre. Les Taghrébiens, en règle générale, les traitaient comme une sorte de noblesse inférieure et établissaient sur leurs terres des lignées de mages auxquelles ils pouvaient faire appel pour la guerre ou les mariages. Les Soninkés, comme en bien d’autres domaines, se révélaient trop complexes pour qu’on puisse les résumer facilement. À Okoro et à Nok, on avait tendance à intégrer les mages dociles comme mfuasa et à contraindre ceux jugés peu fiables à servir dans les troupes de la maison du noble local. Les têtus et les fugitifs disparaissaient.
Aksum était la plus inflexible des régions selon la tradition : tout mage qui n’était ni tenu en laisse ni marié était tué sans cérémonie avant de pouvoir poser problème. Le père d’Akua Sahelian, justement, était célèbre pour être né avec un talent suffisant pour représenter une menace même en tant que serviteur, sans qu’aucune parente ne soit disponible pour l’épouser. Il avait dû fuir la région, des tueurs à ses trousses, et trouver refuge à Wolof. C’était à cette lignée que Fadila avait autrefois prêté serment, et Wolof était la dernière des grandes cités soninkées. Centre de sorcellerie capable de rivaliser avec Ater, elle l’était restée pendant des millénaires en investissant massivement dans la formation des mages. On savait qu’elle « acquérait » des mages d’autres régions lorsque les circonstances s’y prêtaient, mais Fadila était née dans la cité et relevait donc de ses politiques internes. Comme tous les enfants dotés de talents magiques prometteurs, elle avait été arrachée à sa famille en bas âge ; ses parents avaient reçu une somme forfaitaire en compensation de la perte de leur enfant, puis elle avait été formée aux frais de la Haute Dame jusqu’à ses douze ans. Les jeunes mages qui survivaient jusque-là — ce qui n’allait pas de soi, puisqu’un enfant sur trois mourait — étaient affectés à vie aux Sahelians ou à l’une de leurs familles vassales. Ce processus, hautement politique, permettait à la famille régnante de Wolof de récompenser ou d’humilier ses subordonnés.
Les loyaux recevaient les jeunes talents ; les fauteurs de troubles, les rebuts.
Fadila elle-même avait été jugée assez douée pour entrer au service des Sahelians et avait été formée comme mfuasa de la famille. Elle connaissait la Diaboliste de vue, sans jamais avoir fait partie de son cercle intime, et on la croyait destinée à un poste d’enseignement ou de recherche après une ou deux décennies passées à combattre comme mage de guerre pour ses maîtres. Son talent de ritualiste et de théoricienne avait été remarqué dans les cercles de Praes — elle avait fait parler d’elle en démontrant qu’il était possible de forger un faible lien sympathique artificiel dans les outils de scrutation — et cette réputation expliquait probablement pourquoi la Diaboliste l’avait choisie comme servante lorsqu’elle s’était lancée dans la création du Doom de Liesse. Transformer une ville entière en réseau runique aurait demandé un travail colossal, et Fadila était tout indiquée pour qu’Akua Sahelian lui délègue les tâches subalternes. Hakram songeait souvent qu’il avait eu de la chance qu’on l’arrache au service de la Diaboliste avant qu’elle ne puisse l’aider dans cette entreprise. Combien de temps aurait-il fallu pour créer le Doom de Liesse avec une telle assistante ?
« Voilà, dit Fadila en reposant son couteau d’argent dans l’eau. Je ne peux pas faire davantage. Si vous changez d’avis et voulez rattacher votre main, il faudra couper une petite partie du moignon, et vous perdrez un peu de fonctionnalité. Au cas où vous ne le sauriez pas, si on tente de rattacher un membre plus de dix heures après sa perte, on n’a au mieux qu’une chance sur quatre de réussir. Je ne saurais dire ce dont le seigneur Hiérophante serait capable, bien sûr, ni même les prêtres callowans. Leurs méthodes m’échappent en grande partie. »
« Je tâcherai de m’en souvenir », répondit Hakram en baissant les yeux vers son moignon.
On lui avait retiré sa chair morte, morceau par morceau ; à présent, une fine peau verte recouvrait son poignet. Presque aussi fine que celle d’un humain, songea-t-il, mais elle s’épaissirait avec le temps.
« Faites attention, elle est fragile, même selon les critères humains, dit la sorcière. La chair a atteint son niveau de saturation maximal pendant l’opération. Je ne pourrai plus y toucher avant au moins deux jours, et ensuite, seules de petites retouches seront possibles. L’idéal serait d’éviter toute perforation de la peau pendant un mois entier. »
« J’y ferai attention », dit l’Adjoint en clignant des yeux.
Il avait essayé de bouger des doigts qui n’existaient plus, comprit-il. Il allait devoir s’y habituer.
« Merci, Dame Mbafeno, dit-il enfin. Ce sera tout. »
« Ce fut un plaisir, seigneur Adjoint », répondit-elle avec respect.
Elle rassembla ses affaires et s’inclina avant de partir. Elle n’avait peut-être pas vu les Terres désolées depuis des années, mais elle en avait gardé les manières. L’angle de sa révérence était celui que l’étiquette de la cour prescrivait devant un Haut Seigneur de Praes. Bien qu’il fût plongé dans ses réflexions, Hakram ne s’attarda pas dans la pièce privée qu’il avait réservée pour les soins. Cette affaire n’était pas encore tout à fait réglée. Sa conversation avec la Voleuse avait été interrompue par l’horreur manifeste que lui inspiraient ses actes, horreur aggravée lorsqu’il avait cautérisé la plaie dans le feu de la cheminée de la taverne. Il ne s’en était pas vraiment étonné. En décidant de la marche à suivre, il avait estimé à plus d’une chance sur deux qu’ils devraient faire une pause le temps que sa blessure soit soignée. D’ordinaire, Hakram dormait dans son bureau quand il trouvait le temps de fermer l’œil, mais il possédait aussi ses propres appartements au palais. Assez amusant, ils avaient autrefois appartenu aux reines consorts de Callow. Il ignorait si Catherine l’ignorait ou s’en moquait, mais il était également possible qu’elle le sache et que ce soit là un trait de son humour sardonique. Quoi qu’il en soit, ces appartements étaient les plus proches des siens. Il avait été touché par ce que cela impliquait, même s’il ne les utilisait que rarement.
Il le savait, la Voleuse ne viendrait pas le trouver dans son bureau. À ses yeux, c’était le siège de son pouvoir. C’était aussi là qu’il gardait sa hache, et Vivienne le préférait désarmé quand elle supportait seulement sa présence. Le lieu le plus approprié pour la dernière partie de leur échange serait un endroit où l’on pouvait s’attendre à le trouver, mais où sa présence se ferait peu sentir ; l’orque ne perdit donc pas de temps avant de gagner ses appartements. Il avait senti des regards sur lui dès qu’il avait franchi le seuil de la salle de soins, puis deux autres fois en chemin ; il ne fut donc pas surpris de trouver la Voleuse qui l’attendait à l’intérieur lorsqu’il ouvrit la porte. Ses informateurs avaient dû le suivre jusqu’ici. Les appartements personnels des reines consorts de Callow avaient été luxueux avant même que Laure et son palais royal ne tombent sous la domination des gens des Terres désolées, dont la noblesse était réputée pour son faste presque absurde. L’orque avait retiré la plupart des décorations, mais les meubles étaient d’excellente facture et étaient donc restés en place. Le seul luxe auquel il s’était parfois accordé était le grand balcon qui donnait sur un jardin, le coin de verdure le plus proche qu’il avait pu trouver dans cette cité. C’était là que la Voleuse l’attendait.
Elle avait l’air petite et frêle, assise sur le rebord d’une fenêtre ouverte, baignée par la lumière de la lune. Même pour une humaine. Catherine était plus petite encore, mais, comme son enseignante, elle avait une présence telle qu’on le remarquait à peine en la regardant. Les cheveux de Vivienne Dartwick avaient encore poussé, remarqua-t-il. Hakram ne laissa pas son regard s’y attarder : son attention n’aurait fait qu’aggraver le problème que cela révélait. Mais il l’avait remarqué dès les premiers signes. C’était avant le départ pour Keter ; pour que le changement ait déjà été visible à l’époque, il avait dû commencer un peu plus tôt. Les Noms relevaient d’un amas d’imprécisions et d’exceptions, mais tout effet avait une cause. Si, comme Catherine l’affirmait, l’apparence d’un Nommé reflétait la façon dont il se percevait, alors de tels changements chez la Voleuse annonçaient une fragilité de son état mental. Une source d’inquiétude, vu son influence et la responsabilité officielle qu’elle exerçait sur le seul réseau d’espions dont disposait Callow. Vivienne n’aurait pas besoin de se rebeller pour nuire au royaume : il lui suffisait de retenir une information capitale au moment crucial. Ou, plus probablement à ses yeux, de simplement partir. Le vide qu’elle laisserait porterait un coup fatal à un royaume qui, deux ans à peine auparavant, avait commencé à se reconstruire quasiment de zéro.
« Adjoint, dit-elle en lui jetant un coup d’œil. Au moins, tu as eu assez de jugeote pour consulter un mage. »
« J’aurais survécu », répondit-il simplement.
Il s’approcha d’elle à pas lents. La fenêtre, malgré sa largeur, ne leur permettrait pas de s’asseoir côte à côte. Il posa simplement les coudes sur le rebord et se pencha en avant. Sans se tourner pour la regarder, il sentit ses yeux se poser sur le moignon. Bien. Il avait compris très tôt qu’aucune parole de sa part ne pourrait vraiment la convaincre. Elle se méfiait trop de lui. Catherine pouvait bavarder une demi-heure au coin du feu avec un inconnu et le persuader de tuer en son nom, mais ce n’avait jamais été l’un de ses talents. Il savait apaiser et détourner les courants, mais pas les faire naître. Il croyait qu’un Nommé devait reconnaître ses limites. Pour eux, les conséquences de l’arrogance étaient bien plus lourdes que pour quiconque. Sachant cela, Hakram avait dû prendre une décision. Il était hors de question de laisser simplement les choses suivre leur cours. Plus longtemps on laisserait la Voleuse consolider son pouvoir — et elle s’y employait déjà, en ralliant les informateurs qui avaient autrefois répondu à Ratface — plus sa défection ou sa trahison coûterait cher. Il aurait peut-être pu faire traîner les choses jusqu’au retour de Catherine s’il avait su précisément quand elle reviendrait, mais ce n’était pas le cas. Il ne lui restait qu’à la tuer avant qu’elle ne devienne un problème, ou à trouver un moyen d’apaiser ses doutes.
« La devise même des Woe, murmura la Voleuse en détournant les yeux de sa main absente. Nous survivrons. Ça ressemble davantage à du désespoir qu’à de la bravoure. »
« La bravoure, c’est l’affaire des vainqueurs, répondit Hakram. Si tu as le loisir de t’inquiéter des apparences, c’est que ce n’est pas une guerre à mort. Nous avons rarement connu autre chose. »
« Il vient un moment où ces excuses ne tiennent plus, Adjoint, dit-elle. Enfant, on m’a appris que les circonstances sombres mettaient le caractère à l’épreuve. Que les justes s’élèvent au-dessus, tandis que les méchants s’enfoncent. »
« Enfant, on m’a appris que tuer un homme pour une chèvre était glorieux, à condition de le faire en plein champ, dit-il. Nous sommes plus que les premières leçons qu’on nous enseigne. Il le faut, sans quoi nous ne serons jamais que le reflet de nos ancêtres. »
« Les vieilles leçons ont leur valeur, dit la Voleuse. Leur sagesse aussi. »
« S’ils étaient si sages, dit Hakram d’un ton doux, pourquoi nous ont-ils légué un monde aussi lamentable ? »
Elle se figea.
« Ces traditions ont préservé la liberté de Callow pendant des millénaires, dit-elle. »
« Elles ont fini par échouer, répondit l’orque sans méchanceté. »
« À cause du Seigneur Charogne, répliqua la Voleuse. À quelle fréquence Praes engendre-t-il un homme comme lui ? Calamité était le nom qu’il fallait à sa bande. Ce genre de catastrophe ne se produit qu’une fois tous les quelques siècles. »
« Même avant lui, ce royaume était le champ de bataille du continent, dit Hakram. Praes envahissait le pays tous les dix ans, Procer lorsque les étoiles étaient bien alignées. À quand remonte la dernière fois où cette terre a vraiment connu la paix ? »
« Nous avons apporté bien des choses à Callow, Hakram Main-de-Mort, dit gravement la Voleuse. La paix n’en faisait pas partie. »
« C’est ce qu’on m’a dit, répondit-il : les naissances sont rarement des affaires sans douleur. »
« Et qu’est-ce que nous mettons au monde ? demanda-t-elle. Ces deux dernières années, il y a eu plus de loi martiale que de véritable loi. Nous avons assassiné et pendu, sacrifié des milliers de personnes pour conclure des accords, et pourtant nous tremblons toujours dans l’ombre de la Tour. À partir de quand, Adjoint, une justification devient-elle une excuse ? »
« Nous avons aussi nourri ceux qui mouraient de faim, dit Hakram. Abrité ceux qui étaient perdus. Nous avons bâti un royaume et repris ses frontières. Le bien n’efface peut-être pas le mal, mais le mal n’efface pas le bien. »
« Et pourtant, je me le demande, dit la Voleuse. D’autres auraient-ils pu faire ce que nous avons fait sans en payer le prix ? Sans renoncer à ce qu’ils étaient ? »
« S’il y avait de telles personnes, elles ne sont pas venues, répondit Hakram. Tu te compares à des fantômes que tu as créés toi-même. »
« Nous ne sommes pas les meilleurs, mais nous sommes tout ce qu’il y a, dit-elle avec amertume. C’est ce que j’ai dit moi-même. Aux autres, et face au miroir. À force de le répéter, ça aussi s’use. Dieux, si ces gens étaient venus, je dois me demander… les aurions-nous tués ? L’avons-nous fait, avant même qu’ils deviennent ce qu’ils étaient ? »
« S’ils n’étaient pas capables de nous affronter… »
« Ils n’étaient pas capables d’affronter Malicia, rétorqua sèchement la Voleuse. Ni Cordelia Hasenbach, ni ses Héros, ni le Seigneur Charogne. Je sais, que les Dieux te damnent. Je sais. Et je sais aussi que je pourrais tout aussi bien crier dans le vide, mais il faut quand même que je le dise : nous ne sommes pas le moindre mal. Plus maintenant que nous cherchons à conclure des pactes avec le foutu Roi Mort et que nous déplaçons des armées comme des pièces sur un plateau pour en tirer des avantages diplomatiques. La seule différence entre nous et les anciens maux, c’est que nous sommes novices dans ce jeu et que nous sommes loin d’être aussi doués. Ce n’est pas une différence dont on peut être fier. »
Et voilà où le bât blessait : Hakram avait déjà entendu ce genre de discours et n’y avait jamais accordé grand crédit. Il avait parlé une fois avec Juniper et, à sa manière directe, elle en avait mis le cœur à nu. Les Callowans regardaient les chevaliers et voyaient la chevalerie, l’honneur et toutes ces autres vertus. Les orques regardaient les chevaliers et voyaient des tueurs à cheval. Vivienne avait défendu des causes, l’une après l’autre, avant qu’on les abandonne au nom de la nécessité. Pourtant, aucune d’elles n’était indigne. Elle se sentait écartée et ignorée parce que, franchement, c’était le cas. Ses seules victoires étaient venues des plans d’autrui ; on s’était servie d’elle comme d’un rouage dans une mécanique plus vaste. Hakram, lui, appréciait assez ce rôle. C’était ce qu’on lui avait appris, ce qu’il savait faire. Mais il était certain de sa valeur en dehors de ce cadre, et Vivienne Dartwick ne l’était pas.
Il fallait commencer à l’écouter.
Non pas parce qu’ils la perdraient s’ils ne le faisaient pas, mais parce qu’elle avait raison — ou du moins qu’elle n’avait pas entièrement tort. Ils avaient tous rallié la bannière de Catherine parce qu’ils aimaient le monde qu’elle voulait bâtir, celui qu’elle faisait advenir rien qu’en étant elle-même. Et la Voleuse, à sa manière, en était peut-être la plus ardente partisane. Car elle resterait fidèle à cette vision même quand Catherine ne le ferait pas, quitte à être la seule à s’opposer au conseil. Un obstacle plutôt qu’une voix, comme elle l’avait dit elle-même. Combien de ces conseils avaient été de véritables débats, au lieu de ratifier une décision déjà prise ? Trop peu, songea l’Adjoint. Beaucoup trop peu pour ce que nous voulons être. Il sentit son regard revenir sur son moignon et sut que le marché en avait valu la peine. La leçon avait été bien assimilée. Ne sommes-nous pas tous tes élèves, Catherine ? Chacun à notre manière détournée. Tu nous as appris qu’il existe toujours une issue, si nous sommes prêts à saigner. Les mots ne convaincraient pas la Voleuse, mais chaque fois que le doute reviendrait, elle pourrait regarder le moignon et savoir, sans l’ombre d’un doute, qu’on l’avait jugée digne.
Voilà qui valait bien plus que quelques doigts.
« Alors dis-moi, fit l’Adjoint. Comment faire pour être différents ? »
Son regard croisa le sien, hésitant. Craintif. Évaluateur. L’espoir était toujours une coupe tentante, même quand on savait que le calice pouvait être empoisonné.
Sous la pâle lumière de la lune, Vivienne Dartwick prit la parole et Hakram Main-de-Mort l’écouta.