Chapitre 267
« En Orient, on dit que le doute tue les hommes, mais j’ai vu où mène le chemin qui bifurque et voici ma réponse : la certitude aussi, mais seulement pour les autres. »
— Theodore Langman, Mage de l’Ouest
La panique lui vida l’esprit pendant un battement de cœur. Ses doigts serrèrent la chope si fort qu’elle crut qu’elle allait se briser. C’était donc ça ? La conversation qui précédait le moment où le Mortemain lui arracherait la vie ? Je peux m’enfuir, pensa-t-elle. Mais ce serait déclarer sa trahison, ou peu s’en fallait, et ils la traqueraient comme une bête. Combien de Jacks lui resteraient fidèles si sa tête était mise à prix ? Quelques-uns, mais pas assez. Les membres des guildes qui avaient autrefois répondu à Ratface et qu’elle avait commencé à intégrer à son propre réseau changeraient de camp sans sourciller. Elle resterait la Reine des Voleurs jusqu’à ce qu’on lui reprenne la couronne volée, mais cela relevait davantage de la coutume que de la loi, et Catherine leur avait inspiré une peur viscérale. Certains la vendraient si l’alternative était de s’opposer à la main droite de la Reine Noire. Elle avait de toute façon renvoyé tous ses gens avant l’arrivée du Mortemain, les laissant seuls tous les deux, avec le feu qui crépitait dans l’âtre. La voleuse se força à avaler une gorgée de bière, le cœur battant encore contre ses tympans. Elle ne pouvait, ne devait pas s’effondrer aussi facilement. Parlons un peu, toi et moi, avait dit l’orc. Il avait présenté cela comme une proposition, comme si elle avait le choix.
Tous deux savaient qu’elle ne l’avait pas.
« De l’honnêteté, c’est ça ? dit-elle en affectant un ton traînant. Je ne savais pas que tu proposais ce genre de luxe, Adjoint. Quelle ambition. »
Il ne sourit pas. Ne sachant où poser les yeux — sur ce regard froidement scrutateur, sur ces lèvres dissimulant des crocs ou sur cette maudite main, même cachée sous un gant —, elle préféra boire une nouvelle gorgée.
« Tu sais, dit doucement Hakram Deadhand, je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai eu vraiment peur. J’ai craint pour nous, au combat, mais une véritable terreur ? Non, même pas quand la Reine de l’Été est descendue. J’ai du mal à imaginer ce que ça fait de vivre avec cette épée suspendue en permanence au-dessus de sa tête. De la voir teinter chaque paysage, chaque odeur, se glisser dans tous les recoins de ton être. »
Vivienne posa sa chope, lentement et avec précaution.
« Pour avoir peur de quelque chose, dit-elle, il faut d’abord tenir à quelque chose. »
Et toi, tu tiens à quelque chose ? Tenait-il à la moindre chose dans toute la Création ? Parfois, elle pensait qu’il aimait Catherine, mais pas d’un amour qui aurait pu mener à une cour. Les Woe ressemblaient si souvent à des tournesols, tournés vers l’astre brûlant qui trônait dans leur ciel commun ; et, parmi eux, Hakram Deadhand avait été le premier. Peut-être l’amour qu’un noyé éprouverait pour le rivage. Mais cela ne pouvait suffire à définir qui que ce soit. Et comment faire confiance aux paroles d’une créature qui traitait chaque instant comme une scène de théâtre ? Vivienne ne savait pas quelle vérité serait la plus dangereuse : qu’il y eût quelque chose enfoui au plus profond de lui, ou qu’il n’y eût vraiment rien. L’orc inclina la tête, pensif. Ce geste et l’expression qui l’accompagnait n’étaient pas courants chez les siens ; la voleuse avait connu assez d’orcs pour en être certaine. C’était appris. Il le présentait délibérément à son regard.
« Je réfléchis à un jeu, ces derniers temps, dit le Mortemain. Je t’épargnerai les détails, car ils sont largement sans rapport avec cette conversation, mais il y a un aspect qui me pose problème. »
La voleuse conserva un sourire avenant et le laissa parler sans l’interrompre, bien que son esprit tournât à toute vitesse. Un jeu ? Elle s’était attendue à des questions, pas à une métaphore subtile.
« La confiance, dit l’Adjoint. C’est le seul élément que je n’ai jamais réussi à comprendre. On ne peut pas gagner à ce jeu sans que les joueurs cachent leurs pensées, et pourtant il ne peut véritablement progresser sans confiance non plus. J’ai essayé d’étudier les raisons de son échec ou de son apparition, sans succès. Les mêmes réponses s’appliquent rarement deux fois. »
« Voilà une question qu’il vaudrait peut-être mieux laisser aux philosophes, dit Vivienne, trop méfiante pour s’y aventurer à l’aveuglette. Ou aux théologiens, j’imagine. La foi et la confiance ont beaucoup en commun. »
« Ah oui ? demanda l’orc avec curiosité. Je sais que tu as été élevée à la Maison de la Lumière, mais je n’ai jamais appris ses enseignements en profondeur. Mon peuple, comme les Praesi, voit davantage la prière comme un marché que comme une offrande. »
Et voilà. Le point sensible. Pas la religion, mais ce qu’il venait de mentionner avec désinvolture. Mon peuple. Les Praesi. Comme s’il s’agissait de deux choses entièrement distinctes. Peut-être l’étaient-elles, pensa Vivienne. Elle y avait assez souvent songé par le passé. Pourquoi le premier orc à recevoir un Nom depuis des siècles se soumettrait-il à un humain venu d’une terre qui avait toujours été un terrain de pillage et de razzia pour les siens ? Oh, son Nom se prêtait bien à l’obéissance. Mais même s’il avait fini par devenir le Berger, il aurait pu retourner dans les Steppes et vivre comme un roi jusqu’à sa mort. Quel intérêt y trouvait-il, s’était-elle demandé ? Elle avait conclu qu’en restant aux côtés de Catherine, il pouvait faire davantage pour son peuple qu’en retournant dans son foyer désolé ou en restant au service de l’Empire. À cette époque, Cat était presque reine de Callow, même si l’existence d’un Conseil dirigeant n’était plus qu’un mince simulacre. Si l’Empire était démantelé de l’intérieur, si les Clans étaient soutenus par une souveraine callowane dont le plus proche ami était un orc… Pourtant, rien ne laissait entrevoir les étapes qui auraient dû précéder cela.
Il n’y avait aucune faction de peaux-vertes à la cour. À sa connaissance, personne n’avait suggéré d’engager des pourparlers avec les clans des Steppes ou avec les puissants officiers orcs des Légions de la Terreur. Même dans l’Armée de Callow, il avait été l’un des principaux partisans de la formation d’officiers callowans, plutôt que de s’en remettre simplement aux vétérans issus des légions décimées qui les avaient rejointes après la Seconde Liesse. Son jeu n’avait rien d’évident. Prétendre qu’il agissait par ambition personnelle était ridicule. Le Mortemain aurait pu obtenir n’importe quel siège au conseil de la reine d’un simple mot glissé à l’oreille de Catherine ; et, pour être franche, même sans titre officiel, il exerçait une autorité si vaste et absolue que certains rois véritables l’auraient enviée. Jusqu’où pouvait-il encore monter sans porter sa propre couronne ? Pourtant, l’Adjoint n’avait ni titre noble, ni terres, ni force militaire conséquente en propre. Il aurait pu prendre la plupart de ces choses, mais il n’avait cultivé aucune loyauté personnelle ni rassemblé de partisans — alors qu’il aurait été presque puérilement facile de le faire. Il était, en somme, la main droite loyale par excellence.
Une telle perfection apparente chez qui que ce soit aurait fait frissonner Vivienne, mais chez un acteur aussi habile, elle était plus que simplement alarmante. Comme le silence s’éternisait, la voleuse se rendit compte qu’elle avait laissé la conversation s’éteindre et se racla la gorge.
« Je ne suis pas la mieux placée pour l’expliquer, dit-elle. Je ne me suis jamais beaucoup intéressée aux affaires des prêtres. »
« Pourtant, tu as combattu aux côtés d’un homme touché par le Chœur de Contrition, dit l’orc. Peu de prêtres peuvent s’en vanter. Les Callowans sont parfois une véritable étude de la contradiction. Vous avez engendré autant de héros que les Praesi ont produit de vilains, mais rares sont les chansons chantées dans vos tavernes qui louent les anges ou les Cieux. Toujours le royaume, toujours la rébellion, la vengeance et les vieux comptes à régler. »
« À quelle fréquence les tiens ont-ils été envahis plutôt qu’envahisseurs, Adjoint ? demanda doucement Vivienne. Ne maudis pas les murs que tu as toi-même bâtis. »
« C’est vrai, dit-il. Nous avons fait cela. Mais je trouve fascinant de voir quels visages les nations donnent à des Dieux sans visage. Les Praesi tiennent leurs Dieux d’en Bas pour des intrigants sans pareils, car c’est l’art qu’ils privilégient. Les gobelins appellent tout ce beau monde le Gobe-Tout, une seule créature rampante qui, un jour, dévorera la Création qu’elle a vomie. La mort est la seule certitude que notre peuple embrasse. »
« Et les orcs ? demanda Vivienne. »
« En Terres désolées, c’est ainsi qu’on nous apprend à les appeler, répondit le Mortemain. Nous les connaissons sous le nom de Dieux Affamés. Nous avons eu nos idoles mineures, comme tous les autres peuples. Mais cet autel fut le premier, et il demeure le plus grand. »
« Les rois et les bergers finissent dans la même marmite », cita Vivienne, sa langue trébuchant sur les syllabes rugueuses du kharsum.
Elle était la seule parmi les Woe à ne pas le parler couramment. Catherine avait grandi dans un orphelinat et Indrani au beau milieu des putains de bois, et pourtant elles avaient été surprises qu’elle ne parle pas orc. Comme si cela allait de soi que tout le monde le sache.
« As-tu déjà vu un orc privé de viande pendant longtemps, Voleuse ? demanda l’Adjoint. Un seigneur soninké du nom d’Ehioze a mené une expérience il y a quelques siècles ; le procédé est donc bien documenté. Il a capturé trois cents orcs dans la force de l’âge, coupables de l’un de ces crimes qui ne le deviennent que lorsque les Praesi ont besoin de nouveaux corps, et les a enfermés pour les étudier. »
La voleuse plissa les yeux. Elle ne répondit pas.
« Pendant le premier mois, on le remarque à peine, poursuivit le Mortemain. Nous devenons irritables, agressifs. Notre esprit ralentit. Puis, au début du deuxième mois, notre peau se tend et nos muscles fondent. Notre corps commence à se dévorer lui-même. Vers le milieu du troisième mois, nous ne sommes plus capables de distinguer les visages. Tout se réduit à une épaisse brume rouge et palpitante. »
Sous la table, ses doigts se crispèrent, même si elle ne se souvenait pas y avoir posé les mains.
« Ehioze était un érudit consciencieux, dit doucement l’orc. Se contenter de les affamer n’aurait pas suffi. Il a mis à l’écart des groupes parmi les trois cents et étudié l’effet de différentes manières de les nourrir sur le processus. Il a ensuite avancé qu’on pouvait maintenir les orcs au début de l’état intermédiaire, avant que leurs muscles ne commencent à fondre, à condition de leur donner une livre de viande par mois, en plus d’une plus grande quantité d’autres provisions. C’est vrai, comme il se trouve. Je le sais parce que ses recommandations ont servi de ration standard pour les orcs des Légions jusqu’aux Réformes. On appelait ça la mesure d’Ehioze. »
« Ils voulaient que vous soyez capables de vous battre, dit Vivienne. »
« Mais pas de réfléchir, acheva doucement le Mortemain. Sans quoi nous aurions peut-être demandé pourquoi les accusations de vos chevaliers ne visaient jamais les Praesi. »
« J’imagine qu’il y a pas mal d’orcs dans les Légions, même dans l’Armée de Callow, dont les grands-pères et les grand-mères ont vécu sous ce régime », dit-elle.
Il acquiesça. Jamais sur ses gardes, jamais, car c’était à elle d’en porter la malédiction, pas à lui.
« Il y a une autre partie à cette histoire, Adjoint, dit la voleuse. Une partie que tu as oublié de raconter. Tu vois, il y a pas mal de Callowans dans l’armée qui ont des proches qui se sont fait dévorer par des orcs. Il y a moins de trente ans. Ce que les Terres désolées ont fait subir à ton peuple est une horreur. Ce que les tiens ont ensuite fait subir au mien est une putain d’horreur aussi, et l’une n’efface pas l’autre. »
« Je le sais aussi, Voleuse, dit le Mortemain. Tu m’as demandé, à ta manière détournée, ce qui me tient à cœur. J’ai des réponses que tu ne voudras pas entendre, mais celle-ci, tu l’entendras. Je tiens à voir un monde où, quand je raconterai cette histoire, la femme de l’autre côté de la table ne pourra pas me répondre comme tu viens de le faire. Un monde où nous serons autre chose que des chiens de chasse pour ceux qui ont mesuré notre famine. »
Et voilà. Tout ce qu’elle avait redouté — espéré ? La limite était parfois si floue —, il allait le dire. L’aveu qu’il comptait se servir des vies callowanes pour garantir les intérêts orcs. Combien de temps avant que le Chancelier aux crocs de Catherine ne lui souffle les mots qu’il fallait pour qu’elle fasse la guerre en faveur de l’indépendance des Steppes ? Et pourtant… Il n’a rien préparé pour ça, pensa-t-elle. L’orc était méticuleux à l’extrême ; alors où étaient les préparatifs ? Où étaient les correspondances et les accords, les alliances nouées dans l’ombre ? Où étaient les porte-parole de cette croisade des plus infâmes ? Une partie d’elle voulait balayer toutes ces absences en se disant qu’il attendait simplement son heure, mais cela sonnait faux. C’était la peur qui lui soufflait cette réponse, et Vivienne méprisait le pouvoir de séduction de ces murmures. Elle était prête à craindre pour sa vie, pour son foyer, mais que resterait-il d’elle si la terreur la résumait entièrement ? Une prisonnière de plus, une Callowane de plus qui n’aurait jamais vraiment quitté les jours de l’occupation impériale. Dès l’instant où elle cesserait de chercher la vérité, elle serait perdue.
« Et pourtant, te voilà, dit-elle. À Laure. Au service d’un royaume que tu n’aimes pas, alors que tu pourrais lever l’étendard parmi les clans des tiens. Pourquoi ? »
« De tous les Woe, dit calmement le Mortemain, tu devrais le comprendre mieux que quiconque. Je pourrais lever la bannière de la rébellion et offrir à la Tour une guerre dont elle se souviendrait longtemps. Je pourrais même la gagner et renverser cet hommage sans pareil au meurtre. Mais qu’est-ce que cela accomplirait, Voleuse ? La tête qui porte la couronne change, le monde poursuit sa route et, dans deux cents ans, nous en serons revenus au point de départ. On ne guérit pas une maladie en combattant ses symptômes. Il faut s’attaquer à la racine, sans quoi elle persistera jusqu’à la mort. »
« Les Accords de Liesse, dit Vivienne. »
« Les Accords de Liesse, approuva l’orc. Ils ne verront pas le jour sans que nous abattions à coups de hache tout ce qui soutient Praes, au point de le rendre irréparable. Et selon ces règles, cet accord entre nations, nous changerons les choses. Pas le nom d’une dynastie, ni quelques batailles remportées, ni des frontières tracées sur une carte. Nous changerons vraiment les choses. »
C’était peut-être le seul argument qu’il aurait pu avancer pour l’apaiser sans trop l’apaiser. Un équilibre parfait. La voleuse sentit les poils de sa nuque se hérisser. Dans les Enfers les plus profonds, les diables ne possédaient pas la moitié de l’éloquence argentée de Hakram Deadhand.
« Et c’est pourquoi je m’inquiète pour toi, maintenant, dit l’Adjoint. »
« J’ai été une défenseure plus ardente des Accords que n’importe lequel d’entre nous, répliqua sèchement Vivienne. »
« C’est vrai, concéda aisément l’orc. Et cela m’a surpris, car Callow en tirera profit, mais ils ne sont pas conçus avant tout pour servir les intérêts du royaume — et ce sont les Callowans qui verseront leur sang pour les faire signer. »
La voleuse se souvint qu’elle avait jadis suivi des héros. Des hommes et des femmes qui, comme les Woe, portaient avec eux les fragments brisés de leur ancienne vie ; certaines nuits, elle se demandait à quel point leurs différences étaient réelles. Et puis il y avait des moments comme celui-ci, où l’assassin en face d’elle semblait surpris qu’elle embrasse un salut qui dépassait son petit coin de Création. Comme si les lignes sur la carte étaient censées délimiter la frontière entre les peuples et les ennemis, sans rien entre les deux. William aussi avait été un monstre, à sa manière, et Vivienne n’avait ni oublié ni pardonné ce qui aurait pu se passer à Liesse sans l’intervention de Catherine. Il était rare qu’elle passe une journée sans se maudire d’avoir hésité, tergiversé, laissé les choses arriver sans lever le petit doigt. Mais même William n’aurait jamais été surpris que quelqu’un cherche à faire le bien pour le bien lui-même. J’ai abandonné ces hésitations, pensa-t-elle, et j’ai misé sur les Woe. J’ai parié sur Catherine et, en moins d’un an, cent mille innocents étaient morts.
« Je peux haïr les princes de Procer pour leur rapacité, dit-elle. Je peux haïr ceux qui prennent les armes pour une cause moralement en faillite, et les héros qui voudraient nous voir brûler au nom d’un principe philosophique. Je peux faire tout cela sans haïr les gens qui vivent sous leur domination. »
« Et pourtant, il y a un déséquilibre, n’est-ce pas ? dit doucement l’Adjoint. Tu ne ressens pas la même compassion pour tous. Qui hésiterais-tu à sacrifier, si tu devais choisir entre une vie callowane et une vie procérane ? »
« Et ça fait de moi une méchante ? siffla-t-elle, avant de le regretter aussitôt. »
La panique s’embrasa. C’était donc pour maintenant ? L’instant où il se pencherait par-dessus la table et lui briserait la nuque comme une brindille ?
« Tu as peur, remarqua le Mortemain. Ce n’est pas nécessaire. Tu n’as rien dit que je ne soupçonnais déjà. Et c’est cela qui m’inquiète, Vivienne. Au fond, tu crois encore, tu agis encore, comme si tu étais toujours la même jeune fille qui se tenait aux côtés de l’Épéiste Solitaire. Tu ne l’es plus. »
« Alors, pour garder la gorge intacte, je dois baiser les pieds des Dieux d’en Bas, c’est ça ? dit-elle. Je dois manger un bébé pour prouver mon dévouement à la cause ? »
« Ta vie n’est pas en danger, dit calmement le Mortemain. »
Elle lui rit au nez.
« Ah oui ? railla-t-elle. Pourquoi, parce que Catherine serait furieuse si tu me tuais ? Ça lui passerait. Elle a trop besoin de toi, et tu pourrais lui dire que tu as essayé avant que je te force, bien malgré toi, à agir. »
« Ton meurtre serait perçu comme un coup d’État des peaux-vertes, quel que soit le contexte, dit l’Adjoint. Alors, si tu ne peux pas croire en mes intentions, crois au moins aux conséquences pratiques. »
« Bien vu, Mortemain, gronda-t-elle. Il n’y a rien de plus rassurant que d’apprendre que sa mort serait politiquement gênante. »
« Voilà donc le nœud du problème, dit l’orc, d’un ton surpris. Tu ne crois pas avoir de valeur. »
Elle tressaillit. Il avait touché trop juste, trop près de son cœur. Les sourcils de l’orc se froncèrent.
« Tu as volé un soleil, dit-il lentement. Et tu as joué un rôle déterminant dans la mort de plusieurs de nos adversaires les plus dangereux. »
« Tu as le don de viser juste, Hakram, dit Vivienne. “Jouer un rôle déterminant”, c’est exactement la bonne formule. »
Un instrument, manié par des esprits plus acérés et des mains plus vives. Un ensemble d’aspects qu’on utilisait comme un outil chirurgical, ou parfois comme une paire d’yeux discrète. Vous avez tous un Nom, pensa-t-elle. Je suis un artefact qui respire. Et dès qu’elle s’écartait de cette fonction, qu’obtenait-elle, sinon la défaite ? Face au Pèlerin Gris, aux fées, à un seul mage praesi. Des éclairs parcourant ses veines, non pas lancés par une puissance antique, mais par une femme qui ne possédait qu’une parcelle de sorcellerie. L’humiliation ne faisait qu’amplifier les échos de la douleur qui traversait son corps.
« La guerre n’est pas ton Rôle, Voleuse, dit le Mortemain. T’obstiner ne fera qu’entraîner l’échec. »
« Alors, c’est quoi, mon Rôle, Adjoint ? demanda-t-elle à voix basse. On n’a pas besoin d’une voleuse ici, et à quoi d’autre puis-je servir ? Je ne gouverne pas, je ne commande pas d’armées, et mon jugement n’est qu’un bruit de fond dans les décisions importantes, même quand Catherine est là. C’est tout ? Est-ce que je ne suis que la voix forcée de la morale qu’il faut amadouer avant de replonger une fois de plus ? Dieux, j’en ai assez d’être un obstacle au lieu d’être entendue. »
L’orc médita la question en silence.
« La confiance, dit-il, avec une pointe d’amusement. Toujours la confiance. J’aimerais te proposer un marché, Vivienne Dartwick. »
Le marché ou la tombe, pensa-t-elle. On en arrivait donc là, le petit assistant de Catherine qui venait mettre de l’ordre dans les affaires en suspens.
« Tu as raison, dit l’Adjoint. Tu n’as pas formulé l’accusation, mais tu as raison. Je n’éprouve pas un grand amour pour ce royaume. Je vois ce qu’il lui prend, à elle comme à nous tous, et je me demande comment cela peut en valoir la peine. »
Le regard de l’orc rencontra le sien, sans détour.
« Alors, instruis-moi, dit-il. Dis-moi pourquoi je devrais y tenir. Montre-le-moi. »
« Je ne peux pas tirer des larmes d’une pierre, Hakram, répondit-elle avec lassitude. »
Il acquiesça, comme s’il venait de prendre une décision.
« Rien de ce que je pourrais dire ne te convaincra, dit le Mortemain. Tu n’as pas tort. Même les serments ne sont que des mots. »
L’orc retira ses gants méthodiquement, l’un après l’autre. D’abord la chair, puis l’os grouillant. Il leva les doigts squelettiques.
« Ton couteau, s’il te plaît. »
Le pouls de Vivienne s’accéléra. Lentement, elle dissimula sa lame dans sa paume, sans cesser de surveiller son visage ; elle n’y vit qu’une froide détermination. Dieux, pardonnez-moi, pensa-t-elle. Cache-toi. La main restait là, ses yeux rivés aux siens. Cache-toi, pensa-t-elle encore, tandis que la panique montait. Elle pouvait toucher son aspect, mais il refusait de s’épanouir. C’était comme essayer d’attraper de la fumée. L’orc prit doucement le couteau de sa main moite et tremblante.
« Je t’ai fait une promesse, autrefois, dit l’Adjoint. Une promesse que j’ai fini par regretter. »
La pointe de la lame toucha la main osseuse dans un léger cliquetis ; il l’inclina habilement pour permettre au couteau de lui échapper.
« Seul le sang peut laver le mauvais sang, dit-il. Nos peuples ont cela en commun. Je n’aurais pas dû l’oublier. »
Le couteau s’abattit avec assez de force pour faire trembler la table et entailla l’unique poignet de chair de l’orc. Le sang jaillit tandis que la lame de Vivienne raclait les os ; la peur et la stupéfaction s’emparèrent d’elle.
« Adjoint, qu’est-ce que… »
« Ma parole n’a aucune valeur à tes yeux, l’interrompit calmement Hakram Deadhand, le visage blême et crispé par la douleur. Ce n’est pas déraisonnable. Je dois réparer mes torts. Alors, la prochaine fois que tu douteras de ta valeur, souviens-toi de ceci : quand il a fallu choisir, j’ai estimé que tu valais bien une main. »
Le poignet de l’orc s’écrasa sur la table, l’os se brisa, et le sang noir de l’Adjoint s’étala tandis que sa main était entièrement tranchée.