Chapitre 266
« Qui ne se fie à personne ne trouve que des ennemis. »
— Dicton callow
À l’époque où il n’était encore qu’un garçon inexpérimenté, au milieu de nulle part, Hakram s’adonnait parfois à un jeu qu’il avait inventé. Il l’avait baptisé l’édification de tours. Au départ, c’était tout simple, davantage un exercice d’imagination qu’autre chose. Trois tas de dix pierres colorées, chacun dirigé par un seigneur ou une dame ; pour gagner, il fallait accumuler vingt pierres et ainsi ériger sa tour. Pour qu’une pierre soit retirée d’un tas, deux autres seigneurs devaient s’accorder sur le vol et sur le bénéficiaire. Hakram s’amusait à échafauder de complexes intrigues, tissant des alliances et des trahisons hautes en couleur pour expliquer chaque acquisition. Il n’y avait jamais joué qu’en solitaire, dans les Steppes, et n’avait jamais mené une partie à son terme : après tout, aucune alliance rationnelle ne pouvait durer assez longtemps pour qu’un vainqueur se détache. Sa mère avait pris ses heures passées à fixer des cailloux pour un intérêt envers le spirituel et l’avait donc encouragé à devenir l’apprenti du chaman du clan des Loups Hurlants. Certes, il n’avait pas le don de sorcellerie, mais ce don était rare chez les orcs et tous les rites et rituels ne nécessitaient pas qu’on le possède. La plupart des chamans étaient incapables d’allumer une torche sans silex ni amadou, quoi qu’ils prétendissent devant les étrangers.
Il n’avait eu aucune raison de refuser, et cette tentative sans grande conviction lui avait appris quelques tours et histoires intéressants avant qu’on le renvoie gentiment s’entraîner avec les autres jeunes guerriers. Hakram n’avait pourtant pas oublié le jeu et, après son entrée à l’École de guerre, il lui consacrait de temps à autre une heure pour le perfectionner. Il avait ajouté des règles : des façons d’offrir une pierre en pot-de-vin pour briser une alliance ou en conclure une, des promesses impossibles à rompre et même un moyen de détruire ses propres pierres pour faire pression. Et toujours, aucune partie ne se terminait. Pas même par une défaite, après qu’il eut rendu celle-ci techniquement possible. Peut-être était-ce parce qu’il était le seul joueur, avait-il pensé. Il avait donc enrôlé quelques humains assez crédules ou ignorants pour croire qu’il s’agissait d’un vieux jeu orc. Il y avait perdu de l’argent, à force de payer les tournées, sans le moindre succès à la clé. Il se souvenait encore avec tendresse de sa première rencontre avec Robber : le gobelin l’avait surpris en train de jouer pendant une veille, au cours d’un exercice de guerre, puis l’avait traité d’imbécile avant de lui chiper sans vergogne un tas entier.
« Ce n’est pas aussi malin que tu le crois, lui avait dit l’autre cadet. Il n’existe pas de royaume sans frontières, mon splendide ami à la laideur et à l’imbécillité remarquables. Pourquoi sont-ils seuls à bâtir leur tour ? »
Au fil des mois qui suivirent, ils avaient donc bricolé le jeu ensemble. C’était devenu une expérience à deux, l’une des rares choses capables de retenir véritablement l’attention de Hakram au milieu de la morosité de l’École de guerre. Ils avaient d’abord ajouté un autre tas de dix pierres, qu’ils avaient appelé Callow ; n’importe lequel des seigneurs et dames pouvait y prendre une pierre. L’impasse n’avait pas pris fin : dès qu’un joueur prenait de l’avance, les deux autres s’alliaient pour lui reprendre ce qu’il avait volé. Voilà qui convient à merveille à notre glorieux Empire, avait médité Robber après une soirée particulièrement bien arrosée. Aucun crabe ne laissera un autre sortir du seau avant lui. Hakram avait conclu que le problème venait peut-être du fait qu’on pouvait prendre des pierres à Callow sans conséquence. Il avait donc ajouté une dernière règle : si aucune tour n’était érigée au bout de trente tours, les Callowans courroucés viendraient pendre les trois seigneurs. Avec le recul, cette idée était naïve, et Robber avait eu raison de s’en moquer. Aucun d’eux n’avait jamais rencontré un joueur qui préférait voir un autre gagner plutôt que de perdre tous les trois. C’était Ratface qui avait résolu l’énigme et donné au jeu sa forme définitive.
« Votre problème, avait estimé le Taghreb, c’est que vous êtes tous les deux trop honnêtes. Tout est au grand jour, les règles sont les mêmes pour tout le monde. C’est un jeu de merde, pour la même raison que n’importe quel stratège militaire à peu près compétent se fichera de vous si vous lui dites que le shatranj est une bonne métaphore de la guerre. »
Robber avait été mortellement blessé par cette accusation d’honnêteté et avait aussitôt exigé un duel pour venger l’impardonnable déshonneur de la gobelinerie. Ratface avait immédiatement refusé, s’attirant des menaces : il serait le premier contre le mur lorsque la Grande Conspiration des Gobelins passerait à l’action. Mais tandis que les deux autres se chamaillaient, Hakram avait modifié les règles une dernière fois. Trois seigneurs, avec des tas inégaux : l’un avait dix pierres, le deuxième huit, le troisième six. Leurs pierres restaient cachées jusqu’à leur victoire ou leur défaite ; les froides mathématiques se mêlaient ainsi à l’art praesien le plus ancien : le mensonge. Même alors, la plupart des parties s’achevaient par une triple défaite et des récriminations amères. Mais de temps en temps, oh, bien rarement, quelqu’un parvenait à ériger sa tour. Par la suite, Hakram avait pris l’habitude de jouer au moins une fois par mois, fasciné par ces petits détails qui faisaient la différence entre victoire et défaite. Personne, par exemple, n’avait jamais gagné deux fois de suite : après une victoire, le spectre du soupçon continuait de planer longtemps sur le vainqueur.
Aisha, à l’époque où elle partageait encore le lit de Ratface et passait souvent ses soirées à boire avec la Compagnie des Rats, était la seule personne qu’il eût jamais vue gagner en commençant avec six pierres. Elle avait patiemment attendu que la partie se prolonge jusqu’à ce que tout le monde soit trop ivre pour se souvenir correctement, puis avait négocié pour augmenter son compte jusqu’à pouvoir arracher la victoire aux pierres de Callow. Hakram repensait parfois à ces soirées à Ater, à la puanteur de la fumée et de l’alcool bon marché dans cette taverne où ils avaient passé tant d’heures. Ratface était mort, sa tombe payée par cette même Impératrice qu’ils avaient autrefois servie, et cela faisait presque un an qu’il n’avait parlé ni à Robber ni à Aisha. Le jeu, lui, avait survécu, même s’il n’y avait plus joué depuis des années. Dans l’une de ces petites ironies de la vie, sa dernière partie avait eu lieu la veille de sa rencontre avec Catherine. Il avait perdu, avec Nauk ivre mort et Pickler indifférente.
Callow les avait tous emportés.
Peu avant le départ de Woe pour Keter, il avait consigné les règles par écrit ; depuis, le parchemin attendait quelque part dans le chaos méthodique de son bureau. De temps à autre, Hakram avait songé à écrire ses mémoires, sachant que Juniper et Aisha en faisaient autant. Celles de Juniper tenaient plutôt du commentaire et de la chronique de ces Guerres inciviles, comme les érudits commençaient à appeler les campagnes depuis la Rébellion de Liesse ; mais elle n’avait toujours méprisé que tout ce qui ne relevait pas de l’aspect militaire. Certains jours, l’Adjoint se disait qu’il devait à ceux qui viendraient après lui de rédiger une histoire fidèle aux convictions de ceux, peu nombreux, qui prenaient les décisions. D’autres fois, il pensait avec une certaine amertume qu’un tel ouvrage serait précisément le genre de manuscrit que ses fonctions l’obligeraient à faire brûler, au nom de la paix du royaume. Aussi se retrouvait-il, maintenant qu’il avait réussi à arracher une heure à son travail, à rédiger une courte monographie sur l’édification de tours, qui parlait à la fois de beaucoup plus et de beaucoup moins.
Le fondement du jeu, avait-il écrit, est la manipulation de connaissances incomplètes. On peut gagner sans maîtriser les calculs, pourvu que l’on comprenne ses adversaires avec une profondeur inversement proportionnelle.
Ces dernières années, il en était venu à considérer bien des choses sous cet angle. Ce n’était pas, à son avis, une façon injuste de résumer le comportement des nations divisées de Calernia. Les tours qui s’élevaient différaient par leur nature et leur apparence, les pierres se composaient de cent détails abstraits différents, mais les échanges obéissaient tous à la même règle générale : pour qu’une personne en tire un avantage mesurable, une autre devait perdre. Cordelia Hasenbach avait donné naissance à la Dixième Croisade en promettant des bénéfices à tous ses participants, sans préciser que ceux-ci devraient être pris à Callow et à Praes. N’ayant pas réussi à obtenir ce butin, sa Grande Alliance se déchirait désormais pour ses propres pierres. L’Empire ne restait le suzerain de Callow que tant qu’il lui offrait une protection contre d’autres puissances prédatrices qui auraient voulu le dépouiller. Pourtant, des éléments de premier plan de Praes avaient agi en ennemis à Second Liesse, avec l’assentiment tacite de l’Impératrice ; Callow avait donc réclamé son indépendance. Il croyait toujours que Malicia avait pris une décision raisonnable à certains égards : si elle avait réussi à s’emparer de l’arme apocalyptique de la Diaboliste, elle serait devenue une cible trop coûteuse à piller.
À partir de là, elle n’aurait eu qu’à attendre que l’absence de bénéfices fasse éclater la Grande Alliance.
Et pourtant, elle avait échoué, car elle n’avait pas tenu compte du fait qu’un jeu n’était qu’un jeu et que les gens étaient des gens. On pouvait avoir raison en théorie et tort dans la pratique, comme elle l’avait été en estimant que ni le Chevalier Noir ni Catherine ne se retourneraient contre elle après le Doom de Liesse. Hakram et Catherine étaient tombés dans le même piège, songea-t-il, en prédisant que des défaites militaires contenues dans certaines limites forceraient le Premier Prince à venir négocier, tout en lui permettant de le faire. Nous n’avons pas tenu compte des Héros, pensa-t-il. Nous n’avons pas tenu compte des prêtres, des Cieux et de la main qui se cachait derrière les mains. Les alliances désespérées, cœur même de l’édification de tours, s’étaient alors nouées, saisissant l’offre de Keter pour contrebalancer l’intransigeance procerane. Mais cela avait échoué : l’Impératrice avait bien moins à perdre et pouvait donc proposer de meilleures conditions. Catherine était alors partie pour le Sombreval, résolue à faire un miracle de son infortune. Elle réussirait peut-être. Après tout, elle n’était jamais plus dangereuse que lorsque personne ne croyait qu’elle pouvait triompher. Ou peut-être échouerait-elle.
Dans ce cas, ce que Vivienne Dartwick et lui bâtissaient à Callow constituerait la totalité de leurs ressources. Il était contraint d’agir avec des connaissances incomplètes, et cette ignorance imposait des conditions brutales : si c’était tout ce qu’ils avaient, toute défaite ici était inacceptable. Au retour de Catherine, cette machine devait tourner comme une horloge, chaque rouage en parfait état. Soudain, Hakram posa sa plume, n’ayant plus le goût d’écrire. Il souffla sur l’encre pour la sécher, sur le parchemin presque vierge, puis le roula avant de le glisser dans un étui. Cela pouvait attendre. Certaines affaires, peut-être pas ; la Voleuse, au premier chef. L’orc drapa des étoffes sur les lutins en bouteille qui éclairaient son bureau, sachant que cela les endormirait et leur permettrait de briller plus fort à son retour. Peu de gens le savaient. Masego lui avait confié ce secret avec désinvolture, oubliant comme toujours qu’il n’y avait peut-être qu’une dizaine de personnes plus érudites que lui dans tout Calernia et que des centaines seraient prêtes à commettre un meurtre pour jeter un œil à ses notes les plus anodines.
Un garde l’attendait dehors, l’un des siens. Le sergent Audun, un homme large aux tatouages couvrant le corps, comme tous les adultes du clan des Foulées de Givre. Il avait la peau presque noire, caractéristique des régions les plus reculées des Petites Steppes, où l’isolement avait empêché les anciennes lignées et coutumes de se diluer.
« Sergent, le salua Hakram en kharsum. Où est-elle ? »
« Seigneur, répondit Audun, les lèvres serrées sur ses crocs en signe de déférence. Le dernier rapport la disait en route pour les Docks. Conformément aux ordres, nous ne l’avons pas suivie à la sortie du palais. »
L’Adjoint hocha la tête et lui tapota l’épaule avant de partir. Tordis proposait sans cesse d’envoyer quelques gobelins filer la Voleuse quand elle se rendait en ville, officiellement pour qu’on puisse la joindre plus facilement en cas de conseil improvisé. Aux yeux de Hakram, cela ne servait à rien d’essayer : en ville, la Voleuse était introuvable, à moins de vouloir être trouvée. Lui assigner une ombre qu’elle finirait inévitablement par repérer ne ferait qu’ajouter un ingrédient à une mixture déjà dangereuse. L’orc connaissait la taverne qui était son repaire favori, au cœur du territoire de la Guilde des Voleurs ; même si elle ne s’y trouvait pas déjà, elle apprendrait son arrivée bien avant qu’il y parvienne. Elle aurait tout le temps de le rejoindre, si elle en avait envie, mais rien ne le garantissait. Depuis le départ de Catherine, le simulacre d’entente avait poussé son dernier râle. Il irait tout de même. Au pire, il boirait une pinte de bière infecte et laisserait un message à l’un de ses Jacks avant de retourner au palais. Ce n’était pas ainsi qu’il aurait préféré occuper l’unique heure de repos qu’il lui restait sans doute avant quelques jours, mais les préférences étaient toujours les premières à finir sur l’autel quand les choses se gâtaient.
Il déclina l’escorte qu’on lui proposa en sortant. Les assassins de Malicia avaient déjà vidé leur carquois, et rares étaient ceux qui auraient pu le menacer véritablement, même si ce n’était pas le cas. À vrai dire, il aurait presque voulu qu’ils s’y risquent. Laure grouillait de Jacks, et décimer encore un peu le répertoire impérial de tueurs à gages serait une bonne chose à long terme. Il attira les regards en traversant le quartier de la Pierre-Blanche, ceux des légionnaires autant que des habitants. Quiconque avait les moyens de s’offrir un manoir dans ce quartier le connaîtrait de nom et de réputation, sinon de vue. Plus loin dans la ville, toutefois, les regards changèrent de nature. Hakram n’était pas assez connu pour que les Callowans le distinguent des autres orcs à vue, pas avec des gants aux mains et son armure brûlée restée au palais. Contrairement à Catherine et Indrani, dont les Noms étaient des brasiers invisibles qui attiraient le regard où qu’elles se tiennent, le sien était discret. Assez remarquable quand il sortait de son fourreau, mais il n’en était pas là. L’accueil qu’on lui réservait était, à sa surprise constante, plutôt cordial. À présent que les dernières légions du royaume avaient été intégrées à l’Armée de Callow, même les Peaux-Vertes qui n’avaient jamais servi dans la Quinzième trouvaient que les habitants s’étaient réchauffés à leur présence.
On ne pouvait pas en dire autant des Soninkés et des Taghrebs. La Légate Abigail, tout juste promue, avait donné l’ordre à tous les légionnaires des Terres désolées en permission de porter un insigne bien visible indiquant qu’ils servaient dans l’Armée de Callow. Cela avait évité des meurtres sous le coup de la colère dans les rues après le massacre d’un tiers de la cour royale par Malicia, mais quelques altercations l’avaient contrainte à aller plus loin : elle avait ordonné à ces légionnaires de ne se déplacer qu’en groupes de dix et d’éviter entièrement certains quartiers de la capitale. Des marchands callowans entreprenants avaient fait fortune en installant des étals de nourriture et de boissons près des camps de l’armée, permettant aux soldats de goûter à quelques luxes sans risquer leur peau. Les lèvres de l’orc se fendirent d’un sourire, laissant entrevoir le bout de ses crocs. Il était rare que les siens soient plus populaires dans ces quartiers que les humains, même ceux des Terres désolées. Il passa devant une charrette près de la limite du quartier de Mathilda — que les habitants appelaient le Quartier de l’Usurpatrice — et ralentit lorsqu’il sentit l’odeur des brochettes de lapin grillé.
La charrette était branlante, et n’était même pas peinte comme l’étaient d’ordinaire les charrettes callowanes. Sans y penser, il nota que son propriétaire n’avait probablement pas acquitté les droits exigés par la guilde qui détenait le monopole des ventes dans ces rues. L’homme aux cheveux noirs qui la tenait s’en était pourtant bien tiré, estima-t-il : les deux tiers de la charrette étaient vides, et les traces de graisse montraient bien qu’elle n’avait pas commencé la journée ainsi. Hakram s’approcha des brochettes et porta la main aux quelques pièces qu’il avait sur lui, surtout des cuivres. L’homme aux cheveux noirs sourit.
« Bonjour. Vous êtes de la Légion ? demanda-t-il d’une voix épaisse de son accent de Liesse.
Un réfugié, sans doute, conclut l’orc. C’était bon de voir que certains s’en sortaient sans dépendre des distributions de grain.
« De la Quinzième, répondit Hakram. Depuis sa création. Combien pour une brochette ? »
L’homme hésita, et quelque chose bougea derrière la charrette. L’orc pencha la tête sur le côté tandis qu’un petit garçon d’à peine neuf ans en sortait. Il était blond et ne ressemblait pas du tout à l’autre humain.
« Salut ! » lança la petite créature en souriant.
De la viande, murmura la voix de lézard au fond de son crâne. Tendre, petite, avec des os faciles à briser pour atteindre la moelle. Il l’ignora, comme on l’enseignait à tous les orcs quittant les Steppes. Il avait appris que ses camarades ne lui inspiraient que le silence, mais qu’il était toujours plus difficile de résister en présence d’étrangers. Les siens avaient reçu des règles du Chevalier Noir, puis de son successeur, et c’étaient de bonnes règles. Du genre à aller contre l’instinct, mais à vous aider à grandir. Tu peux manger tes ennemis, tu peux manger les morts, mais tu ne dois toucher à personne d’autre. Pourtant, il savait que cette pulsion ne disparaîtrait jamais tout à fait. Les règles s’apprenaient, mais la pulsion venait du sang. Les orcs devaient apprendre la discipline, songea-t-il, en faire une part d’eux-mêmes, aussi essentielle que le sang. Sans quoi ils resteraient à jamais des bêtes des Steppes, bonnes seulement à donner la mort et à la recevoir.
« Bonjour, répondit doucement Hakram, en gardant ses crocs derrière ses lèvres.
« Albert, retourne derrière la charrette, soupira l’homme.
« Mais je m’ennuie ! » geignit le garçon.
On le tira sans cérémonie par le col, et le propriétaire de la charrette adressa à l’orc un regard contrit. Celui-ci choisit une brochette et la lui tendit.
« C’est pour vous. Elles traînent là depuis un moment, de toute façon. »
Hakram inclina la tête en signe de remerciement.
« Je vous remercie, dit-il, ses doigts épais couverts de gants se refermant sur la pique de bois qui maintenait les morceaux de viande ensemble.
« Mon mari s’est engagé le mois dernier, avoua le Liessen. Il a fini au camp d’entraînement près d’Ankou. »
« Celui du général Hune, dit l’orc. Il s’en sortira bien, surtout s’il sait lire et écrire. Les officiers nous manquent cruellement. »
« On ne cracherait pas sur la solde, dit l’homme avec amertume. Les seuls loyers abordables de cette ville sont aux Docks, et même si la Guilde des Voleurs y maintient l’ordre, ce n’est pas un endroit où élever un enfant. »
« Vous semblez vous en tirer, dit Hakram en laissant son regard s’attarder sur la charrette avant de le détourner.
Il mit en bouche un morceau de viande savoureuse et l’avala sans le mâcher. Ah, rien que du sel et du lapin. Il aimait bien la cuisine callowane. Contrairement aux Praesi, les habitants ne noyaient pas tous les plats sous les épices ; on pouvait encore goûter la viande.
« Qui sait combien de temps ça durera, répondit le Liessen. On raconte que la Légate Abigail, que son âme repose en paix, a demandé aux guildes de laisser les rues tranquilles quelque temps. Les gardes vérifient moins les permis qu’avant. Mais maintenant que le seigneur Adjoint est de retour dans la capitale, ce ne sera plus entre ses mains. Personne ne sait quand le couperet tombera. »
« J’ai remarqué qu’elle était populaire dans le coin, dit Hakram, légèrement amusé de recevoir une confession qui le concernait.
« Elle a permis à Laure de traverser les troubles après la Nuit des Couteaux, dit le marchand. Sans dégainer les épées ni laisser des émeutes ravager la moitié de la ville. Cela dit, je ne crache pas sur l’armée. Elle fait du bon travail, et j’ai vu dans les camps du sud à quel point la situation aurait pu dégénérer si elle n’avait pas maintenu la paix. Mais c’est rassurant d’avoir l’un des nôtres aux commandes, vous voyez ? »
« Dame Voleuse assure la régence en l’absence de la reine, fit remarquer l’orc.
L’homme leva les yeux au ciel.
« Vous ne passez pas beaucoup de temps dans les tavernes, hein ? » dit-il. « La vieille couronne, on l’a fendue en deux, une moitié verte et l’autre bleue. » Ce n’était pas un mystère de savoir qui dirigeait le royaume pendant que la Reine Noire était partie faire trembler les Procerans.
Pour Hakram, ce n’en était pas un. Dès le départ, confier la régence à Vivienne avait été, Catherine l’avait admis ouvertement, une façon d’éviter que l’on pense que les Peaux-Vertes régnaient désormais sur Callow. La Voleuse ne voulait pas de ces responsabilités, et l’Adjoint ne croyait pas sincèrement qu’elle les assumerait bien. Mais découvrir que l’homme de la rue le savait lui aussi n’était pas une agréable surprise. Nous continuons de sous-estimer ces gens, pensa-t-il. Malicia et Hasenbach l’ont appris à leurs dépens, mais nous faisons pareil, alors que nous devrions être plus avisés.
« Elle reviendra, dit l’orc, encore trop surpris pour trouver une meilleure réponse.
« Oui, elle reviendra, répondit le Liessen. Et peut-être qu’elle fera tomber un lac sur les frontières de l’ouest, cette fois. Qu’ils essaient donc d’envahir en traversant ça. »
« On ne peut que l’espérer, dit sèchement Hakram.
« Ah, mais je ne devrais pas bavarder, dit l’homme. Je ne vais pas vous retenir. C’est meilleur quand c’est encore chaud. »
« Merci encore, dit l’Adjoint en inclinant la tête.
Il retourna dans la rue, ajoutant déjà mentalement une nouvelle ligne à son décompte sans fin. D’autres pourraient bien être comme cet homme et vendre dans la rue plutôt que de vivre aux crochets de la couronne, s’ils en avaient la possibilité. Convaincre les guildes de renoncer à leurs droits, même temporairement, reviendrait à leur arracher les dents et ne manquerait pas de perturber une ville encore fébrile ; mais il existait des solutions. Selon les Jacks, les coffres de la Maison de la Lumière à Laure étaient bien remplis : elle s’était entièrement remise des années de disette sous le régime impérial. S’ils parvenaient à la convaincre de payer les droits des marchands au nom de la charité stratégique, les guildes pourraient même réduire leur part par déférence envers les prêtres. Il faudrait encore réunir un conseil, songea-t-il avec lassitude, avec des gens enclins à se chamailler comme si la Voleuse et Juniper étaient des sœurs adorées. Le garçon ressortit pour lui faire signe, et Hakram lui répondit de la main. Il attendit qu’il disparaisse avant d’avaler goulûment la moitié de sa brochette et de se lécher les babines. Sa bonne humeur ne dura pas : tout en mâchant, il dut reconnaître que la situation de la Voleuse était pire qu’il ne l’avait cru. Si une simple promenade dans les rues lui avait permis d’entendre la rumeur, combien de fois la maîtresse-espionne de Callow l’avait-elle déjà entendue ?
Une petite blessure pouvait s’infecter si l’on continuait à y frotter du sel, et celle-ci n’avait rien de petite. L’orgueil mordait toujours le plus fort, et Vivienne Dartwick n’en manquait pas. Le soleil commençait à se coucher quand Hakram atteignit enfin la taverne sans enseigne qui était le repaire favori de la Voleuse ; depuis au moins une demi-heure, il sentait des regards dans son dos. Les Jacks l’avaient repéré, et leur maîtresse avait dû être avertie de son arrivée. Elle l’attendait à l’intérieur, installée dans une petite alcôve, une chope à la main et les pieds posés sur une chaise. Comme toujours, elle s’efforçait de ne pas regarder sa main d’os — même couverte — avec une telle insistance qu’elle aurait tout aussi bien pu la fixer. L’orc s’approcha lentement, veillant à ce que son membre squelettique reste dans son champ de vision et à ne pas brusquer ses mouvements. Il avait remarqué que c’était encore pire lorsqu’il le lui cachait.
« Adjoint, lança la Voleuse. On m’a dit que tu me cherchais. »
Il s’assit ; la chaise de bois gémit sous son poids, puis il hocha la tête.
« C’est le cas. Parlons, toi et moi, dit Hakram d’une voix rauque. Franchement, pour une fois. »
La méfiance qu’elle dissimulait mal n’augurait rien de bon, mais il n’avait pas le choix. Il ne pouvait plus repousser la discussion. Il devait s’assurer qu’ils bâtissaient la même tour, car il leur fallait prendre des décisions.
Dans le jeu comme en toute chose, mieux valait toujours trahir que l’être.