Chapitre 264
« Ai-je seulement besoin d’en donner l’ordre ? »
— Impératrice de l’Effroi Massacre
« Leur mobilité leur a permis de survivre, Votre Sérénissime Altesse, dit le général Altraste. Nous sommes au moins cinq fois plus nombreux qu’eux sur le terrain, mais nos forces sont dispersées et constamment contraintes de marcher dans des directions différentes. Dès que nous piégerons les Légions, la bataille sera gagnée. »
La longue moustache élaborée de l’homme bougeait de façon distrayante tandis qu’il parlait, mais Cordelia se força à ne pas y prêter attention. Diego Altraste avait dûment adopté l’usage arlésite qui consistait à faire de sa pilosité faciale un spectacle, la maintenant cirée et recourbée avec un dévouement quasi religieux. La Première Princesse avait toujours trouvé que cette coutume donnait aux hommes l’air de pitres, mais il aurait été peu diplomatique de le dire tout haut. Sa cour de Salia avait scrupuleusement suivi les dernières lubies de la noblesse du sud, car il aurait été trop facile autrement de la traiter de barbare lycaonaise. Elle-même s’y adonnait rarement. Un Premier Prince lançait les modes, il ne s’y pliait pas. Voir les délicates dames alamannes tresser leurs cheveux en nattes de guerre rhenianes après qu’elle eut adopté cette coiffure pendant quelques mois avait été une rare source d’amusement, au cours d’une année qui en avait cruellement manqué.
« Je connais les effectifs, général, répondit-elle. Et je sais qu’ils n’ont pas mené à la victoire, malgré toutes les fois où on me l’a répété. »
« Je crois comprendre que la chute de Lutes vous a contrariée, dit l’homme avec tact. »
Le mot était faible. La frontière nord d’Iserre n’était pas lourdement défendue, car les relations de sa famille régnante avec Cantal étaient plus que cordiales depuis des décennies. Leurs lignées s’étaient si souvent entrecroisées qu’une plaisanterie populaire en Procer prétendait qu’il faudrait un couteau très aiguisé pour séparer les familles royales de Cantal et d’Iserre. La descente du Seigneur Charogne dans la Principauté d’Iserre n’avait rencontré qu’un seul obstacle de taille : l’ancienne ville fortifiée de Lutes. Vestige de l’époque où les anciennes tribus arlésites s’étaient enfoncées profondément en territoire alamann, Lutes était un éperon rocheux ceint de hautes murailles et dominé par des tours encore plus hautes. Elle comptait moins de dix mille habitants, mais, contrairement à la plupart des villes d’Iserre, elle était garnisonnée. Des bandits avaient tenté de s’en emparer plus d’une fois par le passé ; le prince Amadis avait donc jugé prudent d’y stationner des troupes après la Grande Guerre. Après tout, des fantassins mécontents n’étaient qu’à une journée de faim du banditisme, et il y en avait eu beaucoup en Procer après l’accession de Cordelia au trône.
Aucun des commandants de la Première Princesse ne s’était bercé de l’illusion que Lutes tiendrait indéfiniment, mais on s’était attendu à ce qu’elle ralentisse l’avancée praesienne en Iserre. Peut-être assez longtemps pour que l’armée de renfort levantaine débarque suffisamment au sud et rejoigne les forces rassemblées dans la capitale d’Iserre, empêchant ainsi les Légions de s’en emparer. Pourtant, la ville était tombée en une seule nuit, au sens propre. Le Seigneur Charogne avait conclu un marché avec des bandits, qui s’étaient infiltrés dans la forteresse et avaient ouvert les portes à ses troupes à la nuit tombée, en échange de la part du lion du butin. Les défenseurs avaient été pris au dépourvu, à moitié endormis ; un massacre sanglant s’était ensuivi et, à l’aube, les Légions de la Terreur marchaient de nouveau vers le sud. Pire encore, la nouvelle que le Chevalier Noir avait respecté ses engagements envers les bandits s’était répandue dans toute la région. La tentation de trahir ne ferait que croître, et les Lettres d’Argent ne réagissaient pas assez vite à son goût.
« Je connais peu les affaires militaires, dit Cordelia. Pourtant, il me semble qu’avec la chute de cette forteresse, nous avons de fait perdu la moitié nord de la principauté. Ils ne peuvent pas l’occuper, bien sûr, mais surtout, nous ne pouvons pas la défendre. Et voilà que vous venez me présenter un plan qui suppose d’abandonner une autre ville à l’ennemi. »
Cette conversation n’aurait même pas dû avoir lieu, et cela la rendait furieuse. À peine seize mille hommes avaient échappé aux Vallées de la Fleur Rouge pour faire la guerre à la plus grande nation de la surface de Calernia, et pourtant, depuis quatre mois, elle n’avait reçu que des nouvelles de défaites, les unes après les autres. Des vagabonds exilés traçaient une large bande de feu au cœur de Procer, une catastrophe à trop d’égards pour qu’on puisse les dénombrer. Cordelia savait mieux que quiconque combien la Principauté était fragile, à l’heure actuelle. Le pays ne s’était pas encore véritablement remis de deux décennies de guerre civile, même si elle n’avait guère eu d’autre choix que d’en mener une nouvelle : il aurait été presque impossible de reconstruire tant que la masse de fantassins laissée par la Grande Guerre serait encore là à fomenter des troubles. La ruine de Cantal avait été un coup terrible ; si Iserre était à son tour livrée aux flammes, le sud-est serait frappé par la famine dès l’hiver. Ces foutus Praesi brûlaient chaque grenier qu’ils ne pouvaient emporter, réduisant en fumée des années de réserves de grain.
Le plus exaspérant, songea-t-elle, c’était qu’elle disposait encore d’armées, mais ne pouvait pas les envoyer contre le Chevalier Noir. Maintenant que Catherine Foundling avait clairement annoncé que l’assaut du Roi Mort était imminent, et non prévu dans des mois, l’armée sous les ordres de l’oncle Klaus devait se hâter vers le nord, au détriment de tout le reste. La force d’invasion septentrionale, sous le commandement de la princesse Malanza, marchait déjà vers Cleves, mais la femme avait clairement indiqué que la campagne callowane avait laissé son armée en ruines. La Reine Noire aurait, semble-t-il, assassiné presque tous les officiers de métier, puis massacré une bonne partie des compagnies de fantassins les plus réputées. Malanza avait décrit son armée comme ayant plus de généraux que de lieutenants, et la Première Princesse n’avait pas besoin d’être une vétérane aguerrie pour en comprendre les dangers. Si Malanza tenait derrière de hautes murailles, elle pourrait résister assez longtemps pour attendre l’arrivée de l’oncle Klaus. Si elle n’atteignait pas Cleves assez vite, les rives du Tombeau tomberaient et le Roi Mort prendrait pied solidement en Procer.
La dernière force procerane d’importance gardait la frontière avec la Ligue des Cités libres, et il était impossible de la déplacer. Les conséquences politiques seraient déjà assez graves : si Cordelia ne pouvait plus offrir sa protection, la princesse de Tenerife chercherait un autre protecteur et affaiblirait encore la position de la Première Princesse au sein de la Haute Assemblée. Mais les conséquences stratégiques seraient pires. La Ligue n’avait pas encore déclaré la guerre, mais elle avait rassemblé ses armées. Dès que les vingt mille soldats de Tenerife quitteraient le sud, celui-ci serait entièrement ouvert à l’invasion. Elle avait tenté d’échanger des lettres avec le Hiérarque pour sonder ses intentions et, six mois plus tôt, l’homme avait enfin daigné lui répondre. Cordelia avait presque regretté qu’il l’eût fait. Sa missive faisait trois pages, dont la majeure partie condamnait la monarchie héréditaire comme une Tyrannie Maléfique, Procer comme une Clique Rapace d’Oligarques Étrangers et sa proposition de négociations officielles de trêve comme une Trahison envers la Volonté du Peuple. Elle avait remarqué qu’il n’avait pas précisé de quel peuple il parlait. Au moins avait-il reconnu son titre de Première Princesse, puisqu’il était le fruit d’une élection.
Le Tyran d’Héliké avait envoyé une missive secrète jointe à l’autre, lui jurant une amitié éternelle et l’assurant qu’il avait doublé les effectifs de son armée « à titre purement défensif ». Il poursuivait en exprimant ses profonds regrets pour la récente guerre civile de la Ligue, qu’il semblait vouloir présenter comme une tragédie, alors qu’il l’avait déclenchée et remportée à lui seul. La Première Princesse ignorait jusque-là qu’une calligraphie pouvait trahir une insincérité aussi flagrante, mais ses horizons s’étaient depuis élargis.
« Votre Altesse, dit le général Altraste, puis-je parler franchement ? »
« J’attends de tous mes officiers qu’ils me disent la vérité, aussi déplaisante soit-elle, répondit Cordelia, et elle le pensait. »
« Si nous tentons de défendre la ville avec toutes les forces à notre disposition, nous pourrions tout de même la perdre, dit-il. Et cette défaite sonnerait le glas d’Iserre. Je ne prétendrai pas que le plan que je propose soit agréable à envisager : il faudra consentir à de cruels sacrifices. Mais si nous ne coupons pas la gangrène avant qu’elle ne se propage, ce n’est pas seulement Iserre que nous risquons de perdre. »
Cordelia ne répondit pas. Elle regarda plutôt par les fenêtres, contemplant Salia à ses pieds. Les hauts clochers des nombreuses églises, les manoirs et les palais de la royauté. La foule qui continuait d’occuper chaque recoin de la plus grande ville de Calernia, tandis que l’automne teintait les feuilles de rouge et d’or. Elle se souvint d’une nuit glaciale à Rhenia, alors qu’elle avait sept ans et avait trouvé sa mère seule dans la grande salle, en train de boire. À l’époque, sa mère était encore à ses yeux une demi-déesse, inflexible et inébranlable. Elle lui avait demandé pourquoi elle avait l’air si triste. Parfois, survivre est une affaire bien laide, ma douce, lui avait répondu sa mère. Il lui avait fallu des années pour apprendre que sa mère venait d’ordonner l’effondrement d’un col et l’abandon de tous les villages situés au-delà, aux rats-garous. Trop de soldats étaient partis pour Hannoven afin de repousser les bandes de guerre avec le dégel printanier. Des centaines de Rhenians avaient été laissés là, condamnés à mourir sous les crocs et les griffes, abandonnés dans le froid. Les milliers qui auraient péri si les rats-garous avaient franchi le col, eux, avaient été épargnés.
« Faites ce qui doit être fait, général », dit doucement Cordelia Hasenbach.
« Intéressant, dit Amadeus. »
Les autres s’obstinaient à le traiter comme s’il était de verre. Pourtant, malgré la pâleur maladive de son corps, son esprit n’avait pas perdu de sa vivacité. Étendre un aspect à seize mille soldats — plutôt quinze mille à présent, rectifia-t-il — l’épuisait au point qu’il pouvait à peine tenir debout la plupart des jours. Se faire transporter sur une litière comme un invalide avait été une humiliation qu’il gardait pour lui, mais il n’était pas homme à laisser une fierté mesquine entraver la nécessité. Pour l’heure, il était plus utile comme ressource logistique que sur le terrain. La sueur et les frissons avaient tout de même été une mauvaise surprise. Il n’avait pas été malade depuis très longtemps, et c’était peut-être ce qui s’en rapprochait le plus pour un Porteur de Nom.
« Nous ne pourrons pas piller une étape deux fois, dit Scribe. Le Cercle des Épines rappelle tous ses agents dans la région, et les Lettres d’Argent retirent tout le monde, à l’exception des observateurs. »
Ces deux organisations étaient respectivement les services de renseignement extérieurs et intérieurs de la Principauté. Par le passé, les Lettres d’Argent s’étaient parfois aussi adonnées à l’assassinat ou à quelques actes de sabotage, mais Hasenbach avait limité ces activités aux seuls agents praesi. Amadeus avait personnellement beaucoup de respect pour le Cercle des Épines. C’était l’un des réseaux d’espionnage les plus compétents et les mieux financés de l’histoire de Calernia, et il servait les intérêts de Procer à l’étranger avec un succès régulier depuis des siècles. Il ne dépendait que modérément du trône : même au plus fort de la guerre civile procerane, les Yeux de l’Empire avaient dû lutter pied à pied contre lui pour chaque succès dans les Cités libres. Ses renseignements étaient généralement fiables et transmis aux bonnes personnes en temps utile. Les Lettres d’Argent, en revanche, étaient depuis des décennies la risée des agents impériaux. Elles avaient des contacts parmi les miséreux et les domestiques, ainsi que la cruauté nécessaire pour les exploiter, mais il leur manquait la formation professionnelle et les outils occultes dont les Yeux de l’Empire s’étaient dotés depuis qu’Alaya avait gravi la Tour. Les agents de Scribe avaient exploité leurs querelles internes avec un plaisir certain, mais toujours par l’intermédiaire d’intermédiaires soigneusement choisis : elles haïssaient les Yeux jusqu’à la moelle.
« Cela n’a pas d’importance, finit par dire Amadeus. À partir de ce que nous avons appris, nous pouvons déduire davantage, et tôt ou tard, nous mettrons la main sur la correspondance royale. »
La garde ducale de Cantal avait brûlé les papiers personnels de son souverain quand la chute de la capitale était devenue inévitable. C’était un service compétent et louable, mais quelque peu gênant pour le Chevalier Noir. Il avait personnellement félicité le capitaine responsable et proposé de lui accorder un brevet d’officier dans les Légions, mais l’homme avait malheureusement refusé. Par respect, il lui avait permis de choisir le poison plutôt que la lame, même si son exécution ne faisait aucun doute. Amadeus appréciait le talent, mais pas au point de le laisser au service de ses ennemis. Grem entra dans la tente quelques instants plus tard, écarta le pan et laissa pénétrer l’odeur de fumée et de sang. Deux villages avaient été pillés ce jour-là, même si les légionnaires n’en avaient attaqué qu’un seul. Amadeus trouvait toujours très amusant que la campagne procerane produise davantage de traîtres que la guerre civile de Praes n’en avait jamais produit.
La raison en était évidente, bien sûr. Les nouveaux auxiliaires de son armée étaient des bandits qui s’étaient opposés aux autorités locales bien avant son arrivée et comptaient disparaître dans la campagne avec leur butin dès le départ des Légions. Son armée était perçue comme un orage de passage, une occasion à saisir. Lorsqu’il avait combattu pour porter Alaya sur le trône, il avait clairement annoncé son intention d’écraser tous les grands blocs de pouvoir praesi et de les maintenir à terre pour un avenir prévisible. Le fait qu’il fût un Duni, soutenu en grande partie par des orcs et des gobelins au début de la guerre, n’avait fait que renforcer l’idée que les partisans d’Alaya étaient des étrangers affamés, prêts à jeter aux orties tous les anciens privilèges et toutes les influences pour s’élever. Peu de Praesi en position d’autorité avaient accepté d’aider une faction aussi éloignée des voies traditionnelles du pouvoir, pas avant qu’il devienne évident qu’elle gagnerait la guerre.
« J’ai entendu dire que vous aviez trouvé des lettres de quelques espions procerans, dit Grem en se dirigeant vers un siège. »
L’orc borgne le dévisagea, les lèvres pincées de contrariété. Amadeus ne laissa rien paraître de son irritation. Il était épuisé, pas mourant.
« Une étape appartenant au Cercle des Épines, précisa Eudokia. Les lettres auraient dû être acheminées à Salia il y a au moins une semaine, mais notre avancée a interrompu leur trajet. »
« Des nouvelles de l’étranger, alors, grommela Grem. Dommage. Savoir ce que trament les Lettres d’Argent nous serait bien plus utile. C’est la deuxième fois qu’on tombe sur des bandes de bandits qui se battent pour la succession, maintenant, et je ne crois pas que ce soit un hasard. »
« Hasenbach cherche probablement à limiter les dégâts, approuva Amadeus. Pourtant, leur correspondance s’est révélée… instructive. Klaus Papenheim est en marche. »
Les sourcils glabres de l’orc se haussèrent.
« Il est enfin prêt à nous poursuivre ? demanda-t-il. Je ne pensais pas que sa nièce était si mal en point à l’Assemblée. La chute d’Iserre suffirait vraiment à la faire tomber ? »
« Il marche vers le nord, mon vieil ami, dit Amadeus. Les lettres mentionnaient aussi qu’il fallait surveiller l’Escalier, au cas où la duchesse Kegan déciderait de lancer un raid en Arans. C’était jugé peu probable — et je suis d’accord —, mais le simple fait qu’on ait estimé nécessaire d’y poster une sentinelle est révélateur. »
« Ça veut dire que Malanza ne tiendra pas le col de leur côté, dit Grem. Leurs deux plus grandes armées de campagne sont en mouvement. »
Il s’interrompit.
« Putain, lâcha-t-il enfin. Tu en es sûr ? »
« Nous en sommes sûrs, répondit Eudokia. »
« Alors tout le nord va bientôt être enseveli sous les morts, dit Grem sans détour. Je ne vois pas d’autre raison pour laquelle Hasenbach se retirerait. Le Prince de Fer nous a laissés ravager les terres intérieures sans lever le petit doigt uniquement parce qu’il jugeait que faire tomber Callow au plus vite permettrait de renverser le cours de la guerre. Il n’abandonnerait pas les Vallées s’il avait le moindre autre choix, pas après s’y être engagé aussi longtemps. »
« C’est aussi mon avis, dit Amadeus. Et cela signifie que nos horizons viennent de s’élargir considérablement. »
« Hainaut possède la plus longue côte, et c’est un dédale de falaises et de cols, poursuivit Grem en réfléchissant tout haut. Non, Malanza ne s’y dirigera pas. Ton apprentie a décimé ses officiers ; cette armée tourne à vide, avec ses fantassins. Si elle s’éparpille pour défendre la côte, la moitié prendra la fuite à l’apparition du Roi Mort. Elle ira à Cleves. C’est là que Keter vise chaque fois qu’ils tentent de débarquer une armée, et la ville est presque aussi bien fortifiée qu’une cité callowane. Elle comptera sur les remparts pour maintenir son armée soudée et attendra que Papenheim remonte au nord pour défendre Hainaut. »
« Aucune de ces deux forces ne redescendra vers le sud avant des années, dit le Chevalier Noir. Il ne leur reste que des conscrits et des Levantins. L’armée de Tenerife ne bougera probablement pas tant que la Ligue n’aura pas pris parti. »
« Le Dominion a deux armées de campagne de trente mille hommes, dit Grem. Celle qui passe par Salamans pour contourner les lacs ne m’inquiète pas ; elle ne nous poursuivra pas si nous ne lui cherchons pas noise. Mais si nous nous frottons à celle qui vient de débarquer, cette campagne est terminée. »
Amadeus avait, dans un rare accès de fantaisie, qualifié cette guerre d’invasion en parlant à Ranker. En pratique, ce n’en était pas une. Aucun territoire conquis n’avait été conservé, et toute cette affaire ressemblait davantage à un raid de grande ampleur. Un raid mené de façon à ébranler la position de la Première Princesse à la Haute Assemblée, tout en cherchant à nuire à la capacité de la Principauté à faire la guerre après l’hiver ; mais ce n’étaient là que des objectifs stratégiques de fond. Sur le plan tactique, les Légions de la Terreur se comportaient en force itinérante, évitant les batailles rangées et ne s’en prenant qu’aux positions mal défendues. Des pillards, à tous égards. Le fait que la campagne et les villes aient été vidées par la conscription massive précédant la Dixième Croisade permettait à l’armée d’Amadeus de mettre à profit son vaste savoir-faire en matière de sièges pour prendre et piller des villes qu’une force plus traditionnelle aurait évitées. Mais il ne fallait pas confondre cette capacité avec une véritable puissance de combat. Si les Légions affrontaient une armée levantaine deux fois plus nombreuse, même une victoire leur coûterait si cher qu’elles seraient pratiquement hors de combat. Amadeus savait que ce serait le début d’un cercle vicieux : faute de forces suffisantes pour fourrager, son armée commencerait à mourir de faim, ce qui la ralentirait et l’affaiblirait encore, jusqu’à ce que même des garnisons urbaines réduites suffisent à l’anéantir.
« Nous savons avec certitude qu’ils ont ralenti jusqu’à avancer au pas, dit Scribe. Même s’ils se mettaient en marche forcée dès ce soir, nous devrions pouvoir prendre la ville d’Iserre et nous retirer avant leur arrivée. »
« C’est une cible tentante, nota Amadeus. Ses réserves de vivres nous nourriraient facilement tout l’hiver, et son trésor nous permettrait d’augmenter considérablement les effectifs de nos auxiliaires. La capitale de la princesse Milenan a été épargnée par la guerre civile : c’est l’une des villes les plus riches de Procer à l’heure actuelle. »
« C’est précisément ce que je veux dire, répliqua Grem. Si le prix est si intéressant, pourquoi Hasenbach en bâcle-t-elle autant la défense ? »
« Je soupçonne que la situation lui échappe, dit Scribe. Le Dominion a exprimé des doutes quant au fait que les clauses de l’alliance signée couvrent la défense de Procer même. »
« Ils ne peuvent tout de même pas s’attendre à ce que ça tienne, gronda l’orc. Ils poignarderaient une alliée en plein jour. S’ils trahissent encore un croisé en pleine croisade, leur réputation sera en miettes. »
« Eudokia pense qu’ils cherchent à soutirer des concessions à la Première Princesse, dit Amadeus. Laisser Iserre brûler la ferait céder assez vite, quelles que soient ses objections. »
L’unique œil de l’orc se tourna vers lui.
« Et toi ? »
« Il y a six mois, le comité ashuran chargé des relations avec la Grande Alliance a officiellement demandé à la Thalassocratie l’accès à ses cartes les plus précises de Praes, ainsi qu’aux relevés des marchandises commerciales compilés par ses capitaines marchands, dit Amadeus. Il ne fait aucun doute que les signataires débattent déjà de la meilleure manière de se partager Praes après la croisade. Parmi les hauts rangs du Dominion, certains prônent ouvertement l’extermination de tous les humains vivant à l’intérieur des frontières impériales, même s’ils ne sont encore qu’une minorité bruyante. Ils représentent néanmoins une part importante des armées levantines que nous affrontons en ce moment même, ce qui leur donne du poids. La Première Princesse perd actuellement le contrôle de la Haute Assemblée ; elle a désespérément besoin de renforts pour nous affronter, ainsi que le Roi Mort, et nul n’ignore qu’elle s’est opposée aux résultats du conclave de Salia et qu’elle a perdu. Si le Levant comptait faire pression sur elle pour obtenir des concessions, le moment est venu. Toutes les étoiles sont alignées. »
« La Reine Catherine est également toujours introuvable, dit Scribe. D’une certaine façon, elle représente la menace la plus immédiate de toutes. Elle pourrait surgir aux abords de Salia avec toute l’Armée de Callow et, même si l’Augure prévenait Hasenbach à l’avance, ses armées ne peuvent pas traverser comme par magie la moitié de Procer à temps pour intervenir. Tous les plans qu’ils élaborent doivent en tenir compte. »
« Ils peuvent mener une guerre mieux que ça, dit le maréchal Grem Œil Unique. Je ne conteste rien de ce que vous avez dit, mais vous savez tous les deux que j’ai raison. Ça sent l’hubris, Noir. Ça ne me plaît pas. »
« C’est vrai, murmura Amadeus. Je suppose qu’il ne reste plus qu’une question à poser. »
« Laquelle ? demanda l’orc en plissant l’œil. »
« Alors, mon vieil ami, allons-nous tenter notre chance une fois de plus ? » Le Seigneur Charogne sourit, lentement, d’un sourire mince et absolument froid.