Chapitre 262
« Au royaume des aveugles, l’homme qui n’a qu’un œil est lynché. »
— Proverbe praesi
Depuis mon couronnement, j’avais dû, de temps à autre, recevoir des « personnes de marque ». Ce n’était pas une activité que j’appréciais particulièrement, mais partager un repas et une bouteille de vin permettait de jauger les agissements des personnalités influentes de Callow. La plupart du temps, il s’agissait de membres du Conseil de la Reine ou d’émissaires de mes gouverneurs, plus rarement de représentants des baronnies du Nord. Ces dîners étaient généralement des affaires tranquilles, où la conversation comptait davantage que le repas. Tout bien considéré, je préférais la manière naine. Après des semaines à grignoter des rations, une plaque de côtes nappées de sauce et une coupe d’une liqueur d’un noir d’encre, qui sentait les baies et cognait comme une mule, offraient un changement de rythme délicieux. Le Héraut avait tenu à nous les offrir en personne, même si un autre nain avait apporté les assiettes ; j’en conclus qu’il s’agissait d’une question d’étiquette naine. La table était en granit et basse, même à mon goût, mais elle avait clairement été conçue pour des gabarits plus imposants : Akua et moi ne remplissions même pas la moitié de notre côté.
Le Héraut et son interprète — dont il n’avait finalement pas besoin — s’étaient attaqués à leurs assiettes sans le moindre souci des convenances. Je les imitai, appréciant la viande malgré mon incapacité à la reconnaître. Quant à la liqueur, c’était un régal, je devais bien l’admettre. Le Diaboliste s’intéressait davantage à la finesse des couverts que nous utilisions qu’au repas, mais elle veilla à manger et à boire suffisamment pour que personne ne puisse s’offusquer. Les nains vidèrent leurs assiettes à une vitesse admirable, tout en sifflant leur liqueur, et bientôt, tout le monde eut terminé. Ils n’avaient pas tenté d’engager la conversation pendant le repas, du moins pas de leur côté. Je les avais imités, sans me presser, et Akua avait suivi mon exemple. Des soldats emportèrent les assiettes et apportèrent des bols d’eau tiède, dans lesquels les nains se rincèrent les doigts avant de les essuyer avec des linges. Je haussai les sourcils. Voilà un peuple étonnamment propre, pour une race vivant sous terre. Je les imitai tout de même, et vis avec une pointe de déception qu’on nous retirait nos coupes et notre bouteille.
« La diplomatie ne se pratique pas avec des boissons si douces, Reine Catherine, me dit Balasi d’un ton amusé, après avoir remarqué mon regard. Ce ne serait pas convenable. »
« Votre peuple possède un sens éclairé de l’étiquette, Chercheur, répondis-je. Puis-je vous demander le nom de cette liqueur ? »
« Du kasi noir, répondit le nain. Je vous en offrirai une bouteille si ces négociations aboutissent. »
Voilà bien longtemps qu’un pot-de-vin aussi ouvertement proposé ne m’avait même vaguement tentée, songeai-je.
« Les enjeux viennent de monter d’un cran », répliquai-je sèchement.
Les soldats revinrent avec quatre petits bols de bois et les déposèrent devant chacun de nous. J’examinai le mien avec curiosité : du chêne, si je ne m’abusais. Ancien, brut, jamais verni ni sculpté. On apporta une lourde bouteille de verre, et le soldat nain qui la portait versa avec le plus grand soin environ une demi-tasse de liquide dans chaque bol. On aurait dit du vin, me sembla-t-il, mais de la vapeur s’élevait de sa surface et il était manifestement presque bouillant. Je jetai un coup d’œil à Balasi et le trouvai en train de contempler son bol avec révérence.
« Il faut le laisser infuser, m’expliqua-t-il. Ces bols n’ont jamais servi qu’à accueillir le sudra, et le goût des anciens toasts se mêle ainsi aux nouveaux. »
« Je suis honorée », dis-je en inclinant la tête.
« Comme il se doit, déclara le Héraut. Aucune bouteille de ce genre n’a jamais quitté le Royaume d’En dessous. Je doute qu’une douzaine de gens de votre espèce aient jamais goûté au sudra, et encore moins dans les règles de l’art. »
Cette attention était entièrement gâchée sur moi : depuis que j’avais endossé mon manteau, mes goûts en matière de boisson étaient passés du « vin de table convenable » au « presque inflammable ». Ce serait toutefois manquer de diplomatie que de le dire, et j’étais bel et bien curieuse d’y goûter. J’inclinai de nouveau la tête, un peu plus profondément cette fois. Le Héraut des Profondeurs me rendit son salut.
« On vous a présentée comme Reine de Callow, dit le nain aux yeux verts. Pourtant, votre second nom est Foundling, et non Fairfax. »
« Il n’y a plus de Fairfax, répondis-je. Ils ont tous été massacrés lorsque l’Empire de l’Effroi de Praes a conquis Callow. Je suis la première et la seule de ma lignée. »
« Une noble cause, qui vous aura valu un lourd fardeau, dit Balasi avec approbation. »
Le Héraut lui lança un regard amusé, puis se tourna vers moi.
« Vous devrez pardonner à mon vieil ami, dit-il. C’est un véritable radical, même pour un Chercheur de faits. »
« Je ne me suis pas offensée, dis-je. À mes yeux, il n’y avait pas matière à offense. »
« Je te l’ai déjà dit, delein, grogna le Chercheur de faits. Les coutumes de leur espèce sont peut-être chaotiques, mais elles ne sont pas sans mérite. »
« Toute chose qui naît reçoit un but et un fardeau, le réprimanda le Héraut. Ce que tu cherches à corriger n’est qu’une révélation. Notre vérité est absolue. »
Il me manquait trop de contexte pour suivre réellement cet échange, mais je pouvais avancer quelques hypothèses. Un but et un fardeau, hein. Ces mots avaient un poids qui m’était familier. Nom et Rôle. Indrani avait dit que les Chercheurs de faits tentaient d’obtenir quelque chose que les autres nains estimaient leur être interdit. Vu qu’ils s’y prenaient en chassant les créatures les plus dangereuses qui soient, leur comportement était peut-être une manière d’élever leur « but » en augmentant d’abord leur « fardeau ». Intéressant, à garder en tête, mais ce n’était pas la raison de ma présence à cette table.
« À vous entendre, j’en déduis que vous connaissez mal les affaires de la surface, dis-je. »
« Elles ne sont ni de mon ressort ni de mon intérêt, répondit le Héraut. Balasi connaît mieux ces affaires, bien qu’il n’ait pas voyagé à la surface depuis quelque temps. »
« La dernière fois que j’en ai entendu parler, Praes tentait d’envahir votre peuple et se faisait rosser pour son audace, dit le Chercheur de faits. La reine Moirin régnait, je crois. »
Il voulait probablement parler de la reine Moiren. La grand-mère du Bon Roi Robert, ce Fairfax mort aux Champs de Streges alors qu’il tentait de repousser la Conquête. Tout ce qu’ils savaient de la surface remontait donc à au moins un siècle.
« Callow a été conquise, puis a recouvré son indépendance sous mon égide, dis-je. Nous sommes maintenant en guerre contre la plupart des grandes puissances de la surface. Trois d’entre elles ont déclaré une croisade contre Praes et briseraient ma patrie sur leur chemin vers la Tour. »
« Et vous voilà en Everdark à l’heure du besoin, dit Balasi. Il faut vraiment que vous soyez désespérée pour chercher autre chose que des cadavres chez les kraksun. »
« J’ai frappé à toutes les autres portes, dis-je. Le Roi Mort s’est mis en marche, et sa faim ne connaît pas de limites. Ce n’est pas le moment de faire la fine bouche sur ses alliés. »
« Les kraksun fuiront ou périront, déclara le Héraut des Profondeurs, sans le dire comme une promesse ou une prophétie, mais comme un simple fait. »
Comme si rien ne faisait le moindre doute. Dieux, peut-être était-ce bien le cas. Le peu que je savais de ce peuple suffisait à me rendre extrêmement méfiante — et ils n’étaient que l’avant-garde.
« Une telle issue est peut-être inévitable, dit Akua. Mais la voie qui y mène demeure obscure, n’est-ce pas ? Il y a peu d’intérêt à nous recevoir autrement. »
Balasi me jeta un regard.
« Vous laissez beaucoup de liberté à votre esprit, dit-il. »
« Elle m’est utile, répondis-je avec douceur. Et vu le prix de ses services, je la ferai travailler jusqu’à ce qu’elle casse. »
Le Diaboliste inclina la tête devant moi, sans laisser paraître la moindre contrariété. C’était peut-être vrai, songeai-je. Le droit du vainqueur, comme elle l’avait appelé. Ou bien c’était un mensonge, et je ne le saurais jamais avant la fin. Ma vipère à moi, toujours dangereuse, quelle que soit la longueur de sa laisse.
« Que savez-vous de ce royaume en ruines, Reine Catherine ? demanda le Héraut. »
J’hésitai. Avouer mon ignorance risquait de me faire duper. Les nains étaient notoirement peu enclins aux marchés équitables. Mais prétendre être experte en un domaine qui m’échappait était tout aussi dangereux à sa façon. Ces gens-là n’étaient pas à prendre à la légère.
« Peu de choses sur la plupart des sujets, mais j’en ai entrevu certains en profondeur, finis-je par dire. Mon pouvoir est à la fois parent et ennemi de celui de la Prêtresse de la Nuit, d’une manière surnaturelle. »
Le nain aux yeux verts hocha lentement la tête.
« J’étudie leur espèce depuis longtemps, dit-il. Nous avons mené sept guerres contre eux, dont deux perdues. Mais nous avons remporté les trois dernières, et les terres de leurs anciennes colonies ont été englouties lors de la Neuvième Expansion. L’écho de leur dernière défaite les a fait s’effondrer ; ils se sont cachés derrière l’Obscurité et ont retourné leurs couteaux les uns contre les autres. Ils ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils étaient. »
« Un royaume en ruines, convins-je doucement. Et l’araignée au centre de la toile attend à Tvarigu. »
« Elle est devenue davantage un monstre qu’une femme, dit Balasi. On raconte qu’elle a dévoré les Sages du Crépuscule et en a fait les premiers de la Nuit. Depuis, elle n’a fait que croître : sa main se pose sur chaque couteau, ses lèvres sont humides de chaque morsure rouge. »
« Une créature sans but, dit le Héraut, la haine dans la voix. Un fardeau pour tous les siens. Vous autres, gens de la surface, vous ergotez sur les démons et les livres, mais Sve Noc respire le blasphème. Quand nous avons combattu les gobelins, des voix se sont élevées, et le Pacte d’Ishti nous a été accordé par miséricorde. Pourtant, quand l’appel aux armes contre l’Everdark a retenti, les Profondeurs sont restées silencieuses. »
« Je n’ai presque connu que la guerre depuis mes seize ans, dis-je à voix basse. Et je sais donc ceci : l’anéantissement est une entreprise coûteuse. Briser un ennemi est une chose, le détruire entièrement en est une autre. »
« Pourtant, l’anéantissement est la seule voie tant que Sve Noc respire, dit Balasi. Beaucoup mourront pour atteindre ce but. Il faudra des décennies pour disperser les plus grands des Puissants et assiéger Tvarigu, peut-être même un siècle. Nous n’avons pas tout ce temps. »
« Le Roi de la Mort a tourné son regard vers les guerres de la surface, dit le Héraut. Mais nous avons déjà vu cela. Cela ne dure jamais. Les morts retourneront bientôt dans les profondeurs. »
Le nain aux yeux verts se pencha vers moi.
« L’Obscurité doit tomber, déclara le Héraut des Profondeurs. Vous avez fui vers l’avant, je crois, sans voir notre armée. Mais il n’y a pas que cela, Reine de Callow. Nous avons amené des artisans et des intendants, des maçons et des graveurs de runes. Des familles, autant que des soldats. »
Mes doigts se crispèrent sous la table.
« Vous comptez vous établir dans les anneaux extérieurs, dit Akua à ma place. Y bâtir des cités fortifiées d’où vous pourrez poursuivre la guerre contre les drows même après le retour du Roi Mort. »
« Un exil long et sinistre, pour des centaines de milliers de personnes, dit Balasi. Aucun de ceux qui ont estimé que tel était leur but ne s’attend à revoir les siens avant de nombreuses années. La Quatorzième Expansion sera périlleuse. »
« Pourtant, si quelqu’un tuait la Prêtresse de la Nuit, dis-je, l’Obscurité prendrait fin. Pas d’exil, pas de longues décennies de guerre loin de chez vous. »
« Des tueurs ont déjà été envoyés, dit le Héraut. À notre connaissance, aucun n’a survécu jusqu’à l’anneau intérieur. »
« Pourtant, vous avez fait prisonniers des kraksun, dit Balasi. Vous les avez utilisés. Un nain serait attaqué à vue. Un humain doté d’une puissance suffisante ? Ce serait différent. »
Je pris le temps de mesurer la portée de ses paroles. Ce n’était pas qu’ils souhaitent me voir traverser l’Everdark pour assassiner un autre demi-dieu à leur profit — je m’y étais attendue —, mais l’ampleur de l’entreprise me sidérait. Des centaines de milliers, avait dit le Chercheur Balasi. Toute la partie orientale de Callow, songeai-je. Tout ce peuple envoyé au-delà d’une barrière magique, non par peur ou par désespoir, mais parce que l’Empire des nains jugeait stratégique de détruire les drows. Quel genre d’empire pouvait faire cela ? L’ensemble de la Dixième Croisade, à laquelle s’étaient jointes trois grandes nations, parvenait à peine à rassembler deux cent mille soldats. J’avais lu enfant que le Royaume d’En dessous s’étendait probablement sous les deux tiers de Calernie : à l’est, il atteignait le cœur de Praes ; au sud, il touchait la moitié nord du Dominion. À l’ouest, une porte aurait existé dans la principauté côtière de Brus, mais elle était rarement utilisée, et le Royaume des Morts avait longtemps été considéré comme la frontière nord du royaume nain. À vrai dire, je n’en étais plus aussi sûre.
J’avais lu ces mots sur du parchemin, à l’encre, mais je ne les avais jamais vraiment compris avant cet instant. Noir avait un jour qualifié le Royaume d’En dessous de seule nation calernienne qu’on pût considérer comme plus qu’une puissance régionale. Je ne l’avais pas contredit ; je n’avais aucune raison de le faire. Mais je n’avais pas non plus vraiment pris la mesure de ses paroles. Aussi puissants fussent-ils, les nains n’étaient guère calerniens, au bout du compte. Leur présence se faisait à peine sentir ; ils existaient à nos côtés, et mieux valait éviter de les provoquer, mais nous ne partagions pas réellement de frontière avec eux. Je supposais que c’était vrai, d’une certaine façon : une fourmi pouvait-elle vraiment avoir une frontière avec un géant ? Et pendant que les grandes nations de la surface se déchiraient pour quelques mètres de terrain ou des principes, le Royaume d’En dessous avait grandi au point de pouvoir envoyer quelques centaines de milliers de soldats et de colons dans les ténèbres pour un simple pari. Une partie qui pouvait durer un siècle et briser l’échine d’un peuple sur le genou du Roi sous la Montagne si elle réussissait. Je n’étais pas une inconnue, je le savais. J’avais accompli des actes dont les historiens se souviendraient. En termes de puissance pure, seuls quelques habitants du continent pouvaient prétendre m’égaler, et moins encore me surpasser.
Tout cela n’était que poussière aux yeux des gens à qui je parlais. Je ferais bien de m’en souvenir avant de conclure un pacte.
« Je suppose que la plupart des reines jugeraient indigne de leur rang de jouer les assassins pour une puissance étrangère, dis-je enfin. Heureusement, je n’ai pas ce genre de scrupules. Vous avez besoin que Sve Noc disparaisse et que l’Obscurité soit levée. Je crois pouvoir m’en charger. »
« Nous pouvons donc parler des conditions, dit le Héraut. Vous voudrez être payée pour ce service. »
« En effet, répondis-je. Avant d’en discuter, pardonnez mon ignorance, mais je ne suis pas sûre de ce que signifie votre titre. Vous confère-t-il l’autorité nécessaire pour conclure un tel accord ? »
Le visage de Balasi s’assombrit et il tira sur sa barbe, mais le Héraut le fit taire d’un regard.
« Je suis le Héraut des Profondeurs, dit le nain aux yeux verts d’une voix qui résonna avec puissance. Les promesses que je fais seront respectées par tous ceux qui se disent nains. »
Je pouvais goûter la puissance dans l’air, une saveur âpre et mordante. Je plissai les yeux. Nommé, songeai-je. Cet homme est Nommé. Jusqu’ici, il n’avait pas laissé échapper la moindre parcelle de son pouvoir, ce qui méritait d’être noté. Je n’avais pas vu un tel contrôle depuis Noir. À l’entendre, le nain était une figure religieuse ou culturelle, d’une sorte ou d’une autre. Un prêtre, peut-être ? J’étais curieuse, mais je n’avais pas besoin de creuser les coutumes naines pour conclure un accord. Poser des questions maintenant ne ferait que nous détourner du sujet.
« Compris, dis-je simplement. Ombre ? »
Akua se pencha au-dessus de la table. Elle savait ce dont j’avais besoin, et négocier serait plus facile pour elle. Les soldats nous faisaient cruellement défaut. Les drows auraient constitué de précieuses troupes de choc, mais si je pouvais en obtenir quelques milliers de nains à la place ? C’était manifestement une meilleure option. Il existait des précédents de guerres naines à la surface, même si elles n’avaient eu lieu qu’en tant que mercenaires. Ensuite, j’hésitais entre obtenir leur soutien diplomatique et de l’or. Un afflux d’or permettrait à Callow de traverser le pire de la crise actuelle, du moins sous certains aspects. Le commerce avec la Ligue des Cités libres n’avait pas cessé, et Mercantis n’avait jamais fermé ses ports à qui que ce soit : tout ce qui manquait à mon royaume et qu’il ne pouvait produire s’achetait, pour peu qu’on ait les fonds nécessaires. D’un autre côté, un mot discret du Royaume d’En dessous à l’une des puissances pourrait résoudre nombre de mes problèmes. Rien qu’en plaçant le Royaume de Callow sous sa protection pour deux ans, j’aurais les mains libres pour faire tant de choses. Si je pouvais reconstruire en paix au lieu de vider le trésor dans l’armée… L’Impératrice continuerait sans doute à frapper par des moyens qu’elle pourrait nier, mais la Voleuse était de plus en plus douée dans les jeux d’ombres, mois après mois. Un peu de répit serait une bénédiction, et je pouvais demander un prix autrement plus élevé que cela.
« Sa Majesté est venue en Everdark pour obtenir une armée, dit le Diaboliste. Comme les jours des kraksun semblent comptés, nous devrons trouver une autre source de soldats. »
Le Chercheur Balasi sourit.
« Vous pouvez recruter parmi eux, dit-il. Tous ceux que vous parviendrez à enrôler seront épargnés, à condition qu’ils partent. »
C’était une promesse généreuse, songeai-je. Si je parvenais à rallier ne serait-ce qu’un tiers des drows, seraient-ils vraiment prêts à les laisser partir ? Je supposais que cela se tenait, de leur point de vue. Du moment qu’ils quittaient l’Everdark, ils n’étaient plus un problème pour les nains.
« À proprement parler, nous avons déjà ce droit, répondit poliment Akua. Puisque vous avez clairement indiqué que vous ne comptez pas poursuivre vos opérations au-delà de la Quatorzième Expansion, enrôler des nains ne serait pas très différent. Ils ont déjà servi comme mercenaires. »
« Un décret interdit de faire la guerre à la surface pendant que le Royaume d’En dessous cherche à s’étendre, répondit le Héraut. Vous n’obtiendrez rien sur ce point. »
Le Chercheur de faits fronça les sourcils, puis s’adressa à son compagnon dans leur langue. Ils échangèrent quelques phrases, puis Balasi s’éclaircit la gorge.
« Sans parler au nom de l’institution, je pourrais discuter avec quelques-uns de mes compagnons, proposa-t-il. Si vous tenez vos engagements, nous pourrions chercher à nous illustrer dans vos guerres. »
« Combien de vos compagnons pourrions-nous compter, Chercheur ? demanda Akua. »
« Deux ou trois cents, répondit Balasi. »
« Ce n’est pas une force suffisante, à votre avis ? me demanda l’ombre en Mthethwa. »
« J’ai déjà assez de monstres dans mes manches, répondis-je franchement. Ce qu’il me faut, c’est de la bonne infanterie, de quoi faire hésiter les vautours. Trois cents ne feraient pas réfléchir Hasenbach ou le Roi Mort à deux fois. »
« Leur mort pourrait servir à obtenir une plus grande implication des nains, suggéra-t-elle. »
« Il faudrait aussi répondre de ça, grognai-je. On laisse tomber. »
« Dans ce cas, nous revenons au recrutement parmi les drows, dit Akua. Dois-je insister sur l’or ou sur l’influence ? »
« L’or d’abord, décidai-je. Mieux vaut compter sur nous-mêmes, si nous le pouvons. Mais essaie d’obtenir leur protection, si tu peux. Peu importe qu’elle soit de courte durée, pourvu qu’on puisse réclamer la faveur quand on en aura besoin. »
Il aurait été poli d’appeler ce qui suivit de la diplomatie, mais je savais reconnaître un marchandage quand j’en voyais un. Qu’Akua soutienne que le meurtre d’un dieu mineur n’était pas bon marché au lieu de s’exclamer que vendre du poisson frais pour une pièce d’argent relevait du vol à main armée ne changeait rien à la nature de l’échange. Pour le Diaboliste, la marge de manœuvre était étroite. Nous étions utiles aux nains, mais pas indispensables : elle ne pouvait pas pousser bien loin. J’avais appris à contenir mon tempérament au fil des ans, mais j’étais tout de même contente que ce soit elle qui mène les négociations. Balasi essayait presque ouvertement de nous entuber ; il avait d’abord proposé un prêt au Royaume de Callow plutôt qu’un paiement pur et simple. Comme toujours dans ce genre d’affaire, le résultat fut un compromis dont personne n’était vraiment satisfait. Le trésor de Laure recevrait assez d’or pour que Juniper puisse lever l’Armée de Callow comme elle l’entendait, sans racler jusqu’au dernier cuivre. Mais après avoir nourri les réfugiés du Sud tout l’hiver, je soupçonnais que nous devrions nous serrer la ceinture au printemps.
Akua insista pour obtenir une forme de soutien ouvert des nains, mais le Héraut rejeta lui-même cette idée. Ce que nous obtînmes fut plus abstrait, mais tout aussi utile à certains égards : pendant les cinq prochaines années, les ventes d’armes à toute nation en guerre contre le Royaume de Callow cesseraient. J’aurais adoré voir Cordelia Hasenbach tenter de mobiliser la moitié des campagnes de Procer sans approvisionnement régulier en armes naines bon marché. Contrairement à Praes, Procer ne possédait pas de grandes forges et d’ateliers de smiths sous l’autorité directe de sa dirigeante : sans le soutien du Royaume d’En dessous à son effort de guerre, ses options étaient peu nombreuses et fort peu réjouissantes. Notre droit de recruter parmi les drows fut confirmé, à condition qu’ils quittent l’Everdark sans combattre. Il fallut au moins deux heures pour tout régler, le Diaboliste organisant le versement de l’or et la diffusion des annonces par Mercantis dans les meilleurs délais. Nous terminâmes comme nous avions commencé, une coupe à la main : suivant les instructions prudentes du Héraut, nous levâmes les bols de bois et bûmes une longue gorgée de sudra. Il était doux à avaler, songeai-je, mais pas pour autant sucré. Il laissait un léger arrière-goût presque cuivré. Comme du sang.
Une boisson bien choisie pour sceller ce pacte, alors.