Chapitre 261
« Remarque : il est impossible de mettre en bouteille le pouvoir de l’amitié en mettant ses amis en bouteille. Il faut poursuivre les expériences ; peut-être que la liquéfaction préalable a dilué la substance. »
— Extrait du journal de l’Empereur de l’Effroi Malignant II
Un piège runique, donc. Exactement ce qu’il me fallait pour agrémenter ma journée. Je passai la paume sur la paroi de force transparente ; elle était solide. Un coup sec de mes jointures m’apprit qu’elle était probablement destructible, à condition d’y mettre du mien. Ce n’était pas tant un sort de protection qu’un piège magique, une fosse dans laquelle nous étions tombés en nous promenant tranquillement.
« Cat, siffla Indrani. C’est le moment de faire ton truc d’Hiver. »
Vraiment ? Les parois n’étouffaient pas les sons, et je pouvais entendre les nains accourir. Difficile d’évaluer leur nombre, avec tout ce cliquetis d’armures, mais j’aurais parié sur au moins une centaine. Je pouvais sans doute fracasser l’arrière du piège et détaler avec les autres dans les tunnels. Sauf qu’une compagnie naine serait à nos trousses, que l’alarme serait donnée, et qu’il y avait une chance non négligeable que nous nous retrouvions à peu près dans la même situation une demi-heure plus tard, avec en prime une tentative de fuite à ajouter à notre première impression.
« Nous allons leur parler, dis-je enfin.
— Ou tu pourrais ouvrir un fichu portail et nous tirer d’ici, dit Indrani. Genre, maintenant.
— Pour aller où ? répondis-je. Soit on avance à l’aveuglette, ce qui me paraît être une très mauvaise idée sous terre, soit on fait demi-tour. Là où se trouve l’armée.
— Ou alors, on pourrait rester un moment en Arcadie, le temps qu’ils s’en aillent, dit-elle.
— La porte de sortie nous ramènerait ici, dit la Diaboliste. Je doute qu’ils laissent cet endroit sans surveillance après le déclenchement des pièges.
— Archer, ils seront assez intrigués par notre présence pour vouloir nous interroger, dis-je. Si ça tourne vraiment mal, j’embarquerai tout le monde en Arcadie. Mais je veux essayer de leur parler d’abord, au moins. »
Du coin de l’œil, j’aperçus un mouvement, mais ce n’étaient pas les nains. Les drows qui nous accompagnaient s’étaient figés quand les runes s’étaient illuminées, mais notre conversation à trois avait attiré leur attention. Nous parlions en mézan inférieur ; même Ivah ne pouvait donc pas nous comprendre. Mais ils avaient peut-être deviné à nos intonations, et cela n’avait peut-être aucune importance. L’un des drows que nous avions capturés à la surface dit quelque chose en crépusculaire à Ivah, qui acquiesça avant de tourner vers moi ses yeux d’argent.
« Ils veulent des armes, Reine, puisque nous allons combattre, dit mon guide en chantant.
— Nous ne les combattrons pas, répondis-je dans la même langue. Je vais parler à leur chef.
— Les Nérézim ne négocient pas, Reine, dit Ivah d’un ton plat. Ils prennent ce qu’ils veulent et tuent tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin.
— Ce sera différent, lui dis-je. Je suis la reine d’un royaume de la surface, et assez puissante pour qu’ils ne cherchent pas à s’attirer mon hostilité sans raison.
— Cela ne s’applique pas à nous, dit l’ombre. Nous serons tués.
— Vous êtes mes prisonniers, dis-je. Jusqu’à votre libération ou votre jugement, vous êtes sous ma protection.
— Ils s’en moqueront, insista Ivah.
— Ivah, tu as l’air de croire que tu as ton mot à dire dans cette décision, dis-je. Ce n’est pas le cas. La décision est prise.
— Ils ne l’accepteront pas, dit prudemment le drow.
— Ils sont libres de contester mon jugement, bien sûr, dis-je. Même si les conséquences ont déjà été annoncées. »
Ivah grimaça et se tourna pour parler, mais le Puissant Kodrog — non, Bogdan, désormais — passa à l’action avant même qu’il en ait eu le temps. Le drow repoussa l’un de ses compagnons de captivité et tendit la main vers le long couteau à la hanche d’Archer. Après avoir échoué avec moi, il avait visiblement cru qu’il aurait plus de chance avec mes compagnes. Archer lui donna le couteau, si l’on peut dire. Ce ne fut qu’un prêt : elle le retira calmement de son orbite d’un mouvement du poignet. Les autres drows reculèrent. Parfait, j’allais rencontrer les nains avec un foutu cadavre sur le sol. Cela dit, vu leur comportement jusqu’ici, cela améliorerait peut-être leur opinion de nous.
« Dis-leur ceci, dis-je à Ivah. Ils peuvent mourir maintenant ou tenter leur chance pour l’avenir. Il n’y a pas de juste milieu, et je n’ai plus de temps à leur consacrer. Akua, si l’un d’eux essaie de s’échapper, tue-le. »
« L’un d’eux ? demanda la Diaboliste.
— N’importe lequel.
Je croisai le regard d’Ivah.
— N’importe lequel, confirmai-je. »
Je n’avais pas prétendu manquer de temps pour jouer la comédie : les nains étaient désormais assez proches pour que je distingue chacun de leurs pas. Ils ne venaient pas du fond de la caverne. La compagnie d’une centaine de soldats qui s’était déployée devant le piège était postée près du mur extérieur, à gauche de la sortie du tunnel. Encore des soldats réguliers, notai-je. Maintenant que la danse était terminée, je m’accordai enfin un instant pour examiner les nains de près. Je les avais imaginés comme des humains petits et trapus, mais c’était manifestement un manque d’imagination de ma part. Il existait certaines ressemblances : les yeux, le nez, le front, les lèvres. Mais c’était davantage en théorie qu’en pratique. Leur peau, si rugueuse et crevassée, ressemblait presque à la peau épaisse d’une bête. La vieille histoire selon laquelle les nains naissaient lorsqu’un nain mangeait des pierres pendant un an avant de cracher un bébé entièrement formé me revint à l’esprit. Leurs yeux étaient presque trop grands pour ces visages épais, avec des sclères colorées et sans iris. Comme des hiboux, songeai-je, même s’ils avaient des cils. Leurs cheveux étaient visiblement plus gros et plus épais que ceux des humains, et leurs nez, plats et larges. Le plus grand mesurait cinq pieds, mais leurs épaules étaient bien plus larges que celles de n’importe quelle race que j’avais rencontrée, à l’exception des orcs. Les nains se déployèrent face à nous, boucliers et marteaux prêts.
« Bonsoir, dis-je avec un sourire. »
Quelques-uns parlèrent en nain, leurs accents rocailleux s’entrecroisant à vive allure, puis un rire clairsemé parcourut leurs rangs. L’un d’eux se fraya un chemin jusqu’à l’avant. Il était vêtu différemment des autres. Son armure ressemblait beaucoup à celle des ingénieurs dans l’autre caverne : une cuirasse sur une tunique de cuir. Celle-ci était toutefois couverte de runes, contrairement à ce dont je me souvenais chez les autres. Le nain portait une épaisse barbe noire, retenue en trois endroits par des anneaux de bronze gravés de runes. Il fronça les sourcils en me voyant, puis posa sa paume nue sur la paroi transparente. Son froncement de sourcils s’accentua et il aboya quelque chose dans sa langue à l’intention des autres.
« Je suppose que vous ne parlez pas le mézan inférieur ? demandai-je.
Ses yeux, un anneau d’or profond autour d’une pupille noire comme le charbon, se posèrent sur mon visage.
— Toi, dit-il dans cette même langue, malgré un accent presque incompréhensible. Humaine.
— Pas loin, concédai-je. »
Il désigna les drows derrière moi, son doigt s’attardant sur le cadavre.
« Kraksun, dit-il. Pourquoi ?
— Prisonniers, répondis-je. »
Il se retourna pour parler aux autres. L’un des nains lança quelque chose d’une voix forte et toute la compagnie fut secouée par le rire. J’eus l’impression que ses paroles n’étaient flatteuses ni pour les humains ni pour les drows. Un autre nain, à la barbe rousse, leva un bâton de pierre et le silence s’imposa. Il s’adressa à celui qui portait les runes ; celui-ci haussa les épaules et se tourna de nouveau vers moi.
« Toi, dit-il. Prisonnière.
— Je veux parler à votre chef, dis-je en articulant lentement. »
Un nain sortit des rangs, un sac de joncs tressés à la main, et le déposa à côté de mon interlocuteur. Celui-ci l’ouvrit aussitôt et en sortit une paire de menottes gravées de runes. Elles n’étaient pas reliées par des chaînes, remarquai-je.
« Mets, dit le nain à la barbe noire.
— Je veux parler à votre chef, répétai-je en prenant sur moi.
Le nain leva les yeux au ciel — leur taille rendait le geste plutôt inquiétant — puis s’adressa à celui qui tenait le bâton. Celui-ci lui répondit d’un seul mot. Oui, celui-là n’avait pas besoin d’être traduit. Je soupirai et fis rouler mes épaules avant d’enfoncer la main dans la paroi de force et d’en arracher un morceau. Le nain à la barbe noire recula, surpris, les soldats avancèrent, et je souris de nouveau.
« Je veux parler à votre chef, répétai-je en regardant celui à la barbe rousse. »
Son regard passa du piège que j’avais arraché sans effort à mon visage. Il aboya quelque chose à notre interprète.
« Qui toi ? demanda le nain.
— La reine de Callow, répondis-je. »
Le nain eut l’air sceptique. Il pointa un doigt vers le haut.
« Callow, répéta-t-il lentement.
— Oui.
— Gens chevaux colère, dit-il avec encore plus de scepticisme. »
Eh bien, voilà une façon de nous décrire. Son regard descendit vers moi et constata, je le supposais, que je n’avais pas de monture. Quoi, il s’attendait à ce que tous les Callowans soient toujours à cheval ?
« Dont je suis la reine, confirmai-je.
Il traduisit pour le barbu roux, qui renifla. Il fit un geste vers sa tempe, et je crus comprendre ce qu’il voulait dire. Puis il haussa les épaules et ajouta quelque chose. Barbe-Noire se tourna de nouveau vers moi.
— Parler Héraut, dit-il. Mais… »
Il me présenta de nouveau les menottes. J’y réfléchis, puis désignai d’un coup de pouce ceux qui se tenaient derrière moi.
« À moi, dis-je. En sécurité. Pas toucher.
Le nain cracha par terre.
— Pas toucher, acquiesça-t-il. Héraut choisira. »
C’était déjà un début. Je lui tendis les poignets et le nain se pencha pour refermer les menottes. Les runes — rien à voir avec celles que je connaissais, plus anguleuses et bien plus complexes — s’illuminèrent, et je sentis un lien magique se former. Ah, elles étaient censées bloquer la sorcellerie. Ou du moins produire un effet lorsqu’on faisait appel à elle. Ils me prenaient pour une mage ? Pour ce qui était d’Hiver, c’était pile ou face. Pour l’instant, je pouvais toujours y faire appel sans entrave. Je me retournai vers mes compagnons.
« Les négociations vont suivre leur cours. Coopérez. »
Archer avait l’air mécontente, mais la Diaboliste se contenta d’acquiescer. Elle fut la première à s’avancer lorsque le nain présenta une autre paire de menottes, puis échangea avec moi un regard lourd de sens. Elles n’avaient donc pas plus d’effet sur elle que sur moi. Bon à savoir. Les drows s’avancèrent l’un après l’autre, chacun avec des gestes délicats, comme s’ils craignaient qu’un mouvement brusque ne les fasse tuer sur-le-champ. Ils n’avaient peut-être pas tort, songeai-je. Je remarquai que, quand les drows s’approchèrent, quelques soldats mirent discrètement leurs arbalètes en joue. Indrani fut la dernière, et elle me lança un regard noir.
« On aurait pu se tirer, dit-elle en kharsum.
— On peut toujours, répondis-je dans la même langue. La journée n’est pas finie. »
Elle tendit les poignets et, après que les menottes se furent refermées sur elle, nous fûmes tous officiellement prisonniers. Barbe-Noire dessina un cercle sur la paroi transparente, puis posa sa paume sur la rune qui apparut à l’intérieur. La paroi descendit sans un bruit. Du coin de l’œil, j’avais aperçu Akua qui l’observait travailler avec avidité. Elle ne ratait jamais une occasion, hein ? Les soldats se ruèrent sur nous, mais au moins rangèrent-ils d’abord leurs armes. On me guida avec une douceur surprenante, jusqu’à ce que j’entende Indrani élever la voix.
« Ah non, pas question ! siffla-t-elle.
Un des nains tirait sur son arc, les yeux mi-clos. Je cherchai Barbe-Noire, mais il s’était fondu dans la foule. Un autre nain leva son marteau quand Indrani repoussa celui qui tentait de lui prendre son arc et se mit à parler fort. Tous les nains autour de nous se tournèrent vers elle.
— Archer ! l’appelai-je.
Elle se tourna vers moi.
— Cat, ils veulent prendre…
— Je sais, dis-je. Laisse-les faire.
— Tu sais qu’ils gardent ce genre de trucs, dit-elle. Et la Dame me tuera si je le perds.
— Je le récupérerai, dis-je. Promis.
— Tu ferais mieux, grogna-t-elle. »
Les lèvres pincées de colère, elle sortit son arc et le fourra dans les bras du nain. Le soldat manqua de tomber et eut l’air furieux, mais ses compagnons rirent. Un autre lorgnait l’épée à ma hanche. Je lui adressai donc un sourire absent et la dégainai. Les marteaux se levèrent de nouveau, mais je la lui tendis par la poignée. Le nain cligna des yeux avant de la prendre. Si elle avait été en acier gobelin, cela m’aurait peut-être fait un pincement au cœur, mais ce n’était qu’un éclat d’Hiver. Je pouvais le rappeler à mon manteau quand bon me semblait ; qu’il soit entre les mains de qui que ce soit m’importait peu. Nous fûmes conduits au cœur de la caverne en procession, cernés par les soldats. L’avant-garde avait établi son camp ici, constatai-je. De petites tentes de toile, charmantes par leur taille, parsemaient les lieux, tandis que des remparts de fortune, faits de pierres empilées, avaient été érigés autour des engins de siège et des chariots de ravitaillement. Au centre du camp, j’aperçus une grande estrade de pierre, surmontée d’un siège élevé. Quiconque était assez important pour en mériter un valait la peine qu’on lui parle, songeai-je. Le premier accroc survint quand on me conduisit vers l’estrade sans les autres. Je m’arrêtai, au grand déplaisir du nain qui m’escortait, et désignai Akua.
« Elle vient avec moi, dis-je.
Le nain fit une grimace ; il ne comprenait manifestement pas un mot de ce que je disais et n’appréciait guère que je parle. Il tira sur mes poignets, mais il en faudrait davantage qu’un nain insistant pour me faire avancer contre mon gré. Mon escorte aboya dans sa langue jusqu’à ce que Barbe-Noire revienne.
— Pourquoi toi pas bouger ? demanda-t-il, impatient.
Je désignai de nouveau Akua.
— Elle vient avec moi, dis-je.
Il secoua la tête.
— Prisonnière, dit-il.
— C’est ma suivante, mentis-je.
Le nain cligna des yeux, l’air perplexe. Il ne connaissait pas ce mot, hein ?
— Mon héraut, dis-je.
Barbe-Noire fronça les sourcils.
— Toi humaine, fit-il remarquer.
Insinuait-il qu’aucun humain ne pouvait être assez important pour avoir un héraut ? Voilà qui prouvait que même les Hauts Seigneurs avaient un supérieur en matière d’arrogance acharnée.
— Reine humaine, lui rappelai-je.
Il n’avait toujours pas l’air convaincu, mais dut décider que discuter ne valait pas la peine. Sur un ordre, on sépara la Diaboliste des autres et on l’amena jusqu’à moi.
« Votre Majesté, dit Akua en s’inclinant devant moi.
La Diaboliste comprenait vite. Parfois de travers, mais j’avais une bonne raison de la vouloir à mes côtés pour parler au barbu qui commandait ici. Nous fûmes escortées jusqu’à l’estrade sans autre incident. Le siège était tourné dans l’autre sens ; c’était donc l’estrade elle-même qui méritait un second regard. Taillée grossièrement dans la pierre, elle semblait n’être faite que d’un seul bloc. Des prises avaient été creusées sur les côtés. L’avaient-ils transportée jusque-là ? Beaucoup d’efforts pour un siège. On nous conduisit devant le fauteuil surélevé, où deux cents soldats imposants, semblables à ceux de tout à l’heure, nous attendaient dans un silence immobile. Le siège était vide, je ne pus m’empêcher de le remarquer. Je jetai un regard à Barbe-Noire.
« … Je suis censée parler à la chaise ? demandai-je.
Ses grands yeux me fixèrent sans un mot.
— Ça veut dire non, alors, marmonnai-je. J’attendrai. »
Peu après, les rangs des soldats s’écartèrent pour laisser passer deux nains, ce qui me parut prometteur. Le premier était le plus grand nain que j’avais vu jusque-là, et le premier sans armure. Il portait des vêtements d’un vert si sombre qu’il en paraissait presque noir, mais je ne reconnaissais ni la coupe ni le style. Des couches et des couches de tissu étaient enroulées et nouées autour de lui ; elles étaient assez épaisses pour ralentir une flèche. Sa barbe était teinte de la même couleur, tout comme ses yeux. Ses cheveux, eux, étaient noirs, longs et tressés. Le bâton qu’il tenait était une branche de bois tordue, à laquelle pendaient des breloques d’un métal étrange qui tintaient doucement à chacun de ses pas. L’autre était l’un de ceux qu’Archer avait appelés les chercheurs de faits, et son torse était si couvert de crânes qu’on ne distinguait plus son armure. Certains étaient humains, remarquai-je, mais la plupart étaient trop grands pour l’être. J’aperçus même un os de dragon au milieu de tous les autres, bien que cela me semblât plutôt relever du pillage de tombes que du combat. Il avait la barbe et les cheveux blonds, et le visage couvert soit d’un tatouage noir extraordinairement épais, soit d’une peinture impeccable. Le dessin représentait une tête de rat et des crocs, mais les cornes qui en sortaient montraient clairement qu’il ne s’agissait pas de n’importe quel ratelin. Tous deux s’arrêtèrent devant l’estrade sans la toucher, et le Chercheur de faits s’éclaircit la gorge.
« Chantant ? demanda-t-il dans cette même langue.
Je remuai la main.
— Mézan inférieur ? tentai-je.
Le nain acquiesça.
— Vous vous tenez devant le Héraut des Profondeurs, annonça-t-il. Déclinez votre identité.
Akua répondit sans que j’aie besoin de le lui demander.
— Je vous présente Sa Majesté Catherine Foundling, reine de Callow et Souveraine de la Nuit sans Lune, dit-elle en esquissant une révérence.
Le Chercheur de faits pencha la tête sur le côté.
— Je suis Balasi, Chercheur de faits, dit-il. Je traduirai pour le Héraut. Vous pouvez vous agenouiller.
Je lui souris avec amabilité.
— Je ne m’agenouille pas, dis-je. Ma suivante le fera par respect. »
Akua s’exécuta avec élégance sous le regard impassible des nains, puis se releva avec la même fluidité. Balasi tourna vers Barbe-Noire, toujours à mes côtés, un regard couleur bronze et lui parla dans leur langue. Le nain répondit longuement, puis s’interrompit pour ajouter rapidement quelque chose. Les lèvres du Héraut s’incurvèrent d’amusement, et Balasi éclata de rire.
« J’ai l’impression d’avoir déjà entendu celle-là, remarquai-je.
Le Chercheur de faits inclina la tête.
— Même un lézard peut manger un têtard, dit-il.
Je haussai les sourcils.
— Je suppose qu’il fallait être là.
Ce qui avait été mon cas. Je ne souris pas.
— La traduction ne lui rend pas justice, dit Balasi. Les mots… même un idiot peut tyranniser un imbécile ? »
Ah, charmant. Nous allions très bien nous entendre, je le sentais.
« Je suppose que les imbéciles, ce sont les drows, dis-je.
— Vous avez fait prisonniers quelques kraksun, reconnut-il. Cela nous amuse beaucoup.
— J’ai remarqué que vous ne vous étiez pas donné cette peine jusqu’ici, dis-je.
Le nain dévoila ses dents.
— Seuls les enfants caressent la vermine, dit-il. »
C’était à peu près ce à quoi je m’attendais, mais l’entendre de vive voix n’en restait pas moins déstabilisant. Considérer avec désinvolture toute une race comme de la vermine. Les drows ne valent pas mieux, songeai-je. Au fond, il y avait peu de différence entre le bétail et la vermine. Le Héraut parla à voix basse à son interprète, qui se tourna ensuite vers nous.
« Son Éminence aimerait savoir pourquoi vous êtes venus dans l’Obscurité éternelle, dit-il.
Mon premier réflexe fut de répondre et d’établir une sorte de relation, mais il s’agissait de diplomatie, pas d’une soirée à la taverne. Si je répondais moi-même à toutes les questions, je me placerais sur le même plan que l’interprète du Héraut. Ce qu’il fallait éviter si je voulais être considérée comme une interlocutrice, et non comme une curiosité. Je gardai le silence et laissai la Diaboliste parler à ma place. C’était après tout pour cela qu’elle était là.
« Sa Majesté comptait lever une armée de drows pour combattre ses ennemis à la surface, dit Akua. Nous ignorions, au début de notre voyage, que le Royaume d’En dessous comptait envahir les terres supérieures.
— Vous le savez maintenant, dit Balasi. Vous pourrez partir sans être inquiétées. Vos prisonniers resteront ici, car ils pourraient détenir des informations utiles.
— Cette décision est peut-être prématurée, répondit Akua. Il semble que nos intérêts puissent converger.
Le Chercheur de faits la fixa d’un regard soutenu.
— Callow compte se mêler des affaires du Royaume d’En dessous ? demanda-t-il d’un ton très doux.
— Callow est prêt à défendre ses intérêts tant qu’ils ne contredisent pas ceux du Roi sous la Montagne, répondit-elle avec aisance. Nous souhaiterions vous consulter afin d’éviter qu’une issue aussi fâcheuse ne se produise.
— Vous n’êtes pas humaine, dit Balasi d’un ton pensif. Une sorte d’esprit, lié à votre service. Le royaume dont vous prétendez venir n’est pas connu pour conclure de tels pactes.
— Le monde change sans cesse, Chercheur Balasi, dit Akua avec un sourire. Les ères nouvelles exigent des méthodes nouvelles, à moins de vouloir rester sur le bord de la route.
— Vous êtes bien loin de chez vous, Callowans, dit le nain. Vous vous aventurez dans des affaires qui vous dépassent. Prétendre seulement en parler relève d’une arrogance dangereuse.
— Vous avez raison, Chercheur, dit l’ombre. Nous sommes bien loin de chez nous. Nous n’éprouvons guère d’affection pour ceux qui vivent ici, et nous sommes ouvertes aux nouvelles possibilités. Ce serait dommage de refuser des profits mutuels sans bonne raison. »
Je la laissai poursuivre, le regard attiré par le bâton du Héraut, et plus particulièrement par ses breloques. C’était subtil, mais elles dégageaient une forme de pouvoir. Elles n’étaient pas de simples ornements. Je plissai les yeux. Non, ce n’étaient pas les breloques elles-mêmes. Quelque chose à l’intérieur, lié.
« Les menottes ne vous entravent pas, dit le Héraut des Profondeurs en parfait mézan inférieur. »
Les deux autres se turent tandis que je soutenais ces yeux verts et surnaturels. Je fis appel à un éclat d’Hiver et arrachai l’une des menottes comme si elle avait été en parchemin, ses runes luttant en vain.
« En effet, répondis-je.
— Vous n’êtes pas humaine, dit le Héraut.
— Je l’étais, répondis-je. Puis j’ai assassiné un demi-dieu et volé son pouvoir.
— Et vous voilà dans l’Obscurité éternelle, dit le nain. À en chercher encore davantage.
— J’ai beaucoup d’ennemis, dis-je. Assez pour qu’on puisse dire que nous en avons quelques-uns en commun. »
Le Héraut sourit lentement, d’un sourire mauvais.
« Je vous offre l’hospitalité, reine de Callow, dit-il. Mangeons, buvons et parlons d’assassiner des dieux. »
Eh bien, voilà qu’ils parlaient ma langue.