Chapitre 26
« Le couteau patient frappe toujours juste. »
– Proverbe soninké
Je sifflotai doucement. « Ça ne ressemble pas à une fortification de la Légion. »
« Bin hamar, souffla Aisha en jurant. Il a dû faire travailler ses cadets toute la nuit. »
Je lui lançai un regard curieux. Mon taghrebi laissait encore à désirer, mais j’avais reconnu le mot « âne ». Les fortifications de Snatcher méritaient bien quelques jurons. La Compagnie des Renards avait établi son camp sur une colline au milieu d’un creux, mais ses défenses s’étendaient bien au-delà. Le premier mur ne serait pas trop difficile à franchir, estimai-je. Il était constitué de trois pieds de pierre et de sable tassés ensemble, surmontés d’une rangée de sudis et percés de meurtrières étroites pour les arbalétriers. Des charges de démolition en viendraient à bout en quelques instants, mais ma compagnie commençait à en manquer. Morok n’en avait pas emporté, et même si les Rats avaient refait le plein de fumigènes et de bâtons lumineux, le manque de munitions plus lourdes risquait de nous coûter cher ici. Pourtant, du haut de la colline où nous nous tenions, la capitaine Bishara et moi pouvions voir que le premier mur était le cadet de nos soucis.
Après le mur s’étendait une centaine de pieds de terrain découvert, dont une partie avait été fraîchement creusée. Je parie mes rubis contre des cochonnets que Snatcher a miné tout ce foutu terrain. Il y avait trop d’endroits creusés pour qu’ils abritent tous une charge de démolition, mais impossible de savoir lesquels étaient vraiment minés. À supposer qu’il y en ait, songeai-je en grimaçant. Il avait peut-être laissé les marques les plus évidentes pour nous tromper et dissimulé ses charges ailleurs. Si les Loups et mes Rats réussissaient à franchir le premier mur, il nous faudrait traverser cette plaine en courant, sous le feu de la Compagnie des Renards et au milieu des pièges. Et ensuite, nous arriverions au foutu deuxième mur. On distinguait à peine la colline sur laquelle les sapeurs avaient bâti le fort, dissimulée derrière des remparts de pierre de dix pieds de haut. Difficile d’estimer la profondeur du fossé creusé juste devant, mais, même d’ici, j’apercevais les pieux acérés qui en dépassaient.
Une sorte de tour en bois avait été érigée au milieu du fort, dépassant même les remparts. En fait, elle ressemblait plutôt à une plateforme, mais je n’en comprenais pas encore l’utilité. Pour le moment, la plupart des légionnaires de la Compagnie des Renards s’abritaient derrière le premier mur, attendant patiemment que nos cadets arrivent à portée. Snatcher n’avait pas essayé d’engager la conversation depuis notre arrivée, et ni Aisha ni moi n’étions particulièrement enclines à faire le premier pas. À ce stade, laisser l’autre capitaine s’enterrer davantage reviendrait à nous tirer une balle dans le pied.
« Je peux préparer ma compagnie au combat assez rapidement, grognai-je. Comme convenu, nous formerons la première vague. »
C’était le deuxième prix que j’avais accepté de payer pour obtenir l’aide de la Compagnie des Loups contre les Lézards. Lorsque le moment serait venu d’attaquer Snatcher, mes soldats seraient les premiers à franchir la brèche — et donc les premiers à tomber sur toutes les sales surprises que le capitaine gobelin nous réservait sans doute. Aisha me jeta un regard de côté.
« Précipiter notre attaque risque de nous coûter plus cher que nous ne pouvons nous le permettre, objecta-t-elle. Commençons par établir nos camps, puis nous mettrons au point un plan d’attaque. »
Je crispai puis détendis les doigts. Je comprenais le raisonnement de Bishara, mais il ne convenait pas à mes propres plans.
« Plus nous tardons, plus Juniper risque de nous poignarder dans le dos pendant que nous nous occupons de Snatcher, lui rappelai-je. Nous savons qu’elle a des hommes dans le coin, et retrouver nos traces ne lui demandera aucun effort. »
Personne ne nous avait appris à dissimuler les traces de deux cents légionnaires, dont certains en armure lourde. Si Juniper voulait nous trouver, elle nous trouverait. Le joli visage de la Taghreb se troubla d’un air dubitatif.
« Il est peu probable qu’elle ait plus d’une seule ligne à nos trousses, répliqua-t-elle. Quoi qu’il en soit, nous n’attaquerons pas à l’aveuglette. Je compte bien faire reconnaître nos arrières avant de lancer l’assaut. Tu peux envoyer tes hommes patrouiller au sud-est, si tu t’inquiètes vraiment. Si elle engage toute sa compagnie, nous pourrons l’affronter ensemble avant de nous occuper de Snatcher. »
Je lui adressai un sourire poli, sans croire un mot de ce qu’elle disait. Je te fais confiance pour respecter ta part du marché contre les Renards, Bishara, mais contre le Limier infernal ? C’est une tout autre histoire. Les Loups tenaient à mettre Snatcher hors de combat le plus vite possible, car leur classement leur permettrait de grimper à la troisième place si les Renards perdaient leur pari. Mais tout le reste se compliquait. Juniper et Aisha étaient amies, je le savais. Je ne pouvais pas deviner à quel point cela pèserait dans sa décision, mais je ne pensais pas que l’autre capitaine hésiterait à me vendre à la Première Compagnie. Elle pouvait affronter Snatcher avec leur aide plutôt qu’avec la mienne, et il ne faisait aucun doute que les soldats de Juniper s’en sortiraient mieux que ceux de la Compagnie des Rats. Et pourtant, je ne pouvais pas le lui dire. Je soupirai.
« Alors, on fera comme tu veux, cédai-je. »
Après un hochement de tête silencieux, je descendis la colline pour rejoindre les rangs de ma compagnie. Hakram m’attendait déjà — quel sergent remarquable — et quelques ordres suffirent à mettre mes cadets au travail pour monter le camp. Je trouvai Pickler au milieu de l’agitation soudaine, Robber à ses côtés. Parfait, il fallait que je leur parle à tous les deux.
« Lieutenante, sergent, les saluai-je tandis qu’ils me rendaient mon salut. J’ai du travail pour vous. »
Le petit bâtard aux yeux jaunes se mit aussitôt à sourire, tandis que sa supérieure gardait son calme.
« Qu’est-ce qu’il vous faut, capitaine ? demanda Pickler. »
« Je veux qu’un dixième parte en patrouille, répondis-je d’un grognement. Commencez par notre secteur sud-est, puis contournez le camp de Snatcher par le sud. Ouvrez l’œil pour repérer la Première Compagnie. »
« Et si Snatcher nous contacte ? demanda Robber d’un ton finaud. »
Je soutins son regard sans ciller. « Faites preuve de discernement. »
À la gauche du sergent, je vis Pickler grimacer.
« Rompez, conclus-je. »
Quand la patrouille de Pickler revint, une demi-cloche avait passé.
Le camp des Rats était sommairement installé, avec son mur réglementaire de pieux sudis, espacés les uns des autres et dressés hors du sol rocailleux. À l’ouest, la Compagnie des Loups s’était approprié une colline, où la tente d’Aisha était dressée au sommet, près de l’étendard orné d’un crâne de loup. À leur retour, la patrouille de Robber provoqua une certaine agitation, car elle avait un nouveau membre dans ses rangs : deux sapeurs portaient une chèvre morte, particulièrement imposante, la gorge ensanglantée après qu’un d’eux l’eut poignardée. Le cadavre fut déposé près de mon rouleau de couchage — j’avais choisi de ne pas prendre de tente, préférant voyager léger — tandis que le sergent paradait en conquérant victorieux, sous les acclamations de mes cadets.
« De la viande fraîche pour le prochain repas, capitaine, m’annonça fièrement Robber. Hatcher lui a planté un couteau dans le cou avant même qu’elle se rende compte qu’elle était là. »
La gobeline dont il venait de me révéler le nom se balançait d’un pied sur l’autre, visiblement gênée par l’attention. Je me relevai, abandonnant la carte — notre unique exemplaire — que j’étudiais, et lui tapotai amicalement l’épaule de son armure.
« Bien joué, soldate, la félicitai-je chaleureusement. » Je retins un sourire en voyant ses joues s’empourprer.
« Merci, monsieur », couina-t-elle, parvenant à me saluer avant de s’enfuir presque en courant.
Je la regardai détaler entre les rochers comme si elle fuyait la scène d’un crime, les sourcils levés.
« C’est une timide ? demandai-je au sergent. »
« Vous commencez à avoir une petite réputation auprès des troupes, capitaine, répondit joyeusement Robber. Vous savez, à force de foncer dans les boules de feu et d’assommer des ogres. »
« C’est arrivé une seule fois, et tu sais bien que l’histoire de l’ogre est un pur mensonge, protestai-je. »
« C’est mon genre de mensonge préféré, reconnut le sergent sans vergogne. C’est sans doute pour ça que je le répands chaque fois que j’en ai l’occasion. »
« Tu es un misérable insubordonné, Robber, lui dis-je. »
« C’est le titre de mon bulletin scolaire depuis trois ans, répondit gaiement le sergent. » Je dus faire un effort pour ne pas rire ouvertement.
« Tu n’aurais pas quelque chose à signaler, à part tes exploits de chevrier agressif ? le relançai-je. »
« C’est drôle que vous disiez ça, marmonna-t-il. On a mis la chèvre devant surtout pour que personne ne remarque qu’on revenait à onze sapeurs. Snatcher a envoyé un messager. »
« Je m’en doutais, grognai-je. Tu le surveilles ? »
« J’ai deux cadets qui gardent un œil sur lui, répondit le sergent. »
« Va chercher ta lieutenante, lui ordonnai-je, et fais savoir que je veux réunir immédiatement les officiers supérieurs. »
« Ça marche », lança-t-il avec un sourire avant de s’éloigner en sifflotant les premières notes d’un air étrangement obsédant. Je l’avais déjà entendu, me semblait-il, mais impossible de me rappeler où.
On dit que le troisième pas est le plus cruel
Marche quand la lune est la plus claire :
L’amour s’achève au baiser du couteau,
La confiance est un pari qui vous coûte la peau
Les paroles me revinrent sans peine. Je n’avais jamais entendu cette chanson à l’Antre des Rats, décidai-je. Je l’avais peut-être entendue dans les rues de Laure, ou quelqu’un me l’avait peut-être chantée quand j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Je méditai la question jusqu’à ce que mes lieutenants soient tous réunis, mais ne trouvai pas de réponse. Nauk fut le premier à rompre le silence, une fois tout le monde arrivé.
« On prépare un plan à proposer à Bishara ? demanda-t-il. »
« Pas exactement, répondis-je. Il est temps de vous révéler la deuxième étape de mon plan pour la mêlée. »
Ratface fut le premier à comprendre.
« Dieux d’en Bas ! jura-t-il. Nous allons trahir la Compagnie des Loups au profit des Renards, c’est ça ? »
« En plein dans le mille, répondis-je avec amusement. Snatcher est venu me parler après mon premier entretien avec Aisha. Il m’a fait une proposition intéressante. »
« Est-ce qu’il y a quelqu’un que nous ne trahissons pas ? » lança sèchement le lieutenant taghreb.
Je marquai une pause, le temps d’y réfléchir, et le vis pâlir.
« Définis “trahir”, éludai-je. »
« Ça ne devrait pas demander autant de réflexion ! s’emporta-t-il. »
Kilian s’éclaircit la gorge. « C’est amusant, mais j’aimerais avoir un peu plus de détails. Comment ça va se passer ? »
« L’idéal serait de diviser nos forces en deux pour l’assaut, chacune de nos moitiés se plaçant sur un flanc de la Compagnie des Loups, expliquai-je. Au signal, Snatcher lancera une sortie contre leur centre, et nous les prendrons en tenaille. »
« Et nous sommes sûrs que Snatcher respectera sa part du marché ? demanda Pickler. »
« Il veut absolument mettre Aisha hors de la mêlée, grognai-je. Il sait qu’elle ne s’arrêtera que lorsque l’un d’eux sera éliminé. »
« Ça devrait suffire à le tenir en respect, pour l’instant, approuva Nauk d’une voix rauque. »
« En parlant de Snatcher, poursuivis-je, nous avons un messager de sa part. »
Je fis signe au sapeur de la Compagnie des Renards d’approcher, puis congédiai ses deux escortes d’un hochement de tête.
« Ton nom, cadet ? gronda Nauk. »
« Latcher, monsieur, répondit sereinement le gobelin. »
Même au cœur du camp d’une autre compagnie, le légionnaire des Renards semblait imperturbable. J’avais remarqué plusieurs fois que ses yeux ne cessaient de bouger, toujours à l’affût de détails supplémentaires à rapporter à son propre capitaine sur l’état de ma compagnie. Un rappel qu’une fois Aisha mise hors de combat, nous redeviendrions ennemis. L’emblème en forme de tête de renard, qui révélait ses allégeances, avait été habilement gratté sur une partie de son armure, mais si quelqu’un de la Compagnie des Loups reconnaissait son visage, cela ne servirait à rien. Je devrais le garder soigneusement à l’abri des regards et lui faire porter son casque en permanence.
« Et quel message le capitaine Snatcher t’a-t-il confié, Latcher ? demandai-je. »
« Notre compagnie sera prête à frapper le centre de la capitaine Bishara dès que la vôtre aura sonné deux fois du cor, répondit-il. »
Je laissai échapper un murmure pensif, tambourinant des doigts contre mon genou.
« Je ne vois pas de porte dans le premier mur, cadet, fis-je remarquer. Comment la Compagnie des Renards rejoindra-t-elle le combat ? »
Le gobelin hocha la tête. « Certaines sections de la palissade peuvent être retirées, nous apprit-il. Cela dit, la plupart de notre compagnie restera à distance et nous prêtera main-forte avec nos arbalètes. Seules nos deux lignes de soldats réguliers chargeront. »
Je m’y étais attendu. Envoyer des sapeurs gobelins dans un combat à l’épée aurait entraîné des pertes catastrophiques pour lui sans changer grand-chose à l’issue de l’affrontement.
« Ça ira, grognai-je. Je m’attends à ce que nous lancions l’assaut d’ici la cloche de l’après-midi. Tu n’auras donc pas le temps de retourner discrètement à ton camp. Tu resteras avec la ligne de Pickler jusque-là. Ne te fais pas remarquer. »
« À vos ordres, capitaine », acquiesça doucement Latcher.
Convaincre Aisha d’adopter ma formation avait été étonnamment facile, compte tenu du fait qu’elle était loin d’être la meilleure manière d’attaquer le mur. Je supposais qu’en tant que nouvelle capitaine, elle s’attendait à ce que je commette des erreurs pendant un bon moment et qu’elle avait décidé que les pertes subies ici par la Compagnie des Rats nous rendraient plus faciles à achever par la suite. Je gardai Nauk et ses troupes lourdes dans ma moitié, au cas où une nouvelle crise de Rage rouge surviendrait, et confiai l’autre moitié à Ratface. Pickler le rejoignit, tandis que la ligne de Kilian fut divisée en deux : ses porteurs de bouclier renforceraient celle de Ratface, et je pris les mages avec la lieutenante en question. J’apercevais les hommes de Snatcher derrière la palissade, bien plus nombreux qu’ils ne l’étaient ce matin. Je regardai Ratface placer ses hommes juste hors de portée des arbalètes et préparer sa ligne, tandis qu’Hakram faisait de même avec la mienne. Nous serions bientôt prêts. Les Loups se tenaient dans la plaine du creux, parfaitement rangés et prêts à avancer : Aisha avait placé ses mages et ses sapeurs au milieu d’un carré compact, mais, vu la rapidité avec laquelle sa compagnie pouvait se déplacer, cela ne signifiait pas grand-chose. Je pris le cor dans mon sac, inspirai profondément et me préparai à donner le signal du début de la bataille. Désolée, Aisha, mais c’était ma meilleure option. Un son grave retentit à travers les terres désolées.
Mais ce n’était pas moi qui avais soufflé dedans.
Leur armure luisant au soleil, les Loups pivotèrent avec une précision de parade pour faire face à mes hommes séparés, puis se mirent à charger. Réprimant l’envie de jurer à m’en décrocher la mâchoire, je portai le cor poli à mes lèvres et sonnai deux fois. Quatre sections de la palissade furent aussitôt soulevées et mises de côté ; les lignes de Snatcher commencèrent à s’y engouffrer. Qu’est-ce qu’Aisha pouvait bien manigancer ? me demandai-je. Savait-elle que j’allais la trahir ? Non, sinon elle aurait laissé plus d’une ligne faire face à la direction où la Compagnie des Renards se déployait. Cela n’avait aucun sens de m’obliger à l’affronter avant que nous attaquions les fortifications de Snatcher. Elle me battrait sans doute, mais elle subirait quand même des pertes et…
« Oh, putain, ma vie ! lâchai-je à voix haute. »
Je me tournai vers le nord-ouest, vers la portion de nos arrières que les patrouilles de la Compagnie des Loups étaient censées surveiller. Un étendard noir frappé des épées d’argent croisées de l’École de guerre s’éleva au-dessus de la crête ; les premières lignes de la Première Compagnie marchaient vivement dans notre direction. Eh bien, voilà pourquoi elle voulait attendre une cloche avant l’assaut. Elle laissait le temps à Juniper de nous rattraper. Cette pensée me vint avec un calme étrange, alors même que je paniquais. Que faire ? Prendre le risque de mettre Aisha en déroute avant l’arrivée de Juniper ? Non, même dans ce cas, nous nous retrouverions face à la Première Compagnie avec nos forces séparées, et je n’étais pas certaine que Snatcher nous soutiendrait pendant le combat. Il pourrait simplement se retirer derrière ses murs et nous laisser nous débrouiller. Je jetai mon casque au sol et poussai un cri de rage.
Je ne pouvais pas laisser tout s’arrêter là. Pas avec tout ce qui était en jeu.
« Hakram ! appelai-je. »
« Capitaine ? demanda mon sergent. »
Il s’apprêtait à rejoindre notre ligne pour la préparer à affronter les hommes d’Aisha, qui se trouvaient maintenant à moins de cent pieds. Je crachai par terre.
« Nous nous replions, lui dis-je, les mots ayant un goût de cendre dans ma bouche. Suivez le mur de Snatcher vers l’est, il doit bien y avoir une autre entrée. »
Le capitaine gobelin ne me refuserait pas l’entrée, pas alors que deux autres compagnies frappaient à ses portes. Il avait besoin de renforts. Le vrai problème, c’était qu’il n’y avait aucun moyen de prévenir Ratface pour qu’il fasse de même de l’autre côté. Le grand orque me salua sans un mot, puis retourna auprès de nos hommes pour exécuter mes ordres. Je ramassai mon casque avec précaution et regardai la moitié de mes forces placée sous le commandement de l’ancien capitaine de la Compagnie des Rats se préparer à affronter la charge des Loups. Mes propres soldats commencèrent à battre en retraite dans la direction qui leur avait été assignée et je sonnai une dernière fois du cor pour avertir le reste de mes cadets. En vain. Les lignes s’affrontèrent, et, au-delà de l’horizon, les légionnaires de Juniper se dirigèrent vers elles. Je serais restée pour observer plus longtemps, mais les Loups approchaient et je ne pouvais pas affronter tant de monde, même avec mon Nom. Les doigts crispés, je courus rattraper mes légionnaires et nous prîmes la fuite.
La Compagnie des Renards ouvrit une autre section de la palissade pour nous laisser passer bien avant que les Loups ne puissent intervenir. Le capitaine lui-même vint presque aussitôt à ma rencontre. Snatcher était grand pour un gobelin : le sommet de son crâne m’arrivait au menton. Sa peau, d’un vert plus pâle que celle à laquelle j’étais habituée, était lisse et presque dépourvue des rides habituelles. Ses yeux jaunes, semblables à ceux de Robber, se posèrent sur moi, bien que son œil gauche eût tendance à regarder ailleurs. Difficile de soutenir son regard.
« Capitaine Callow, lança-t-il d’une voix étonnamment grave pour un gobelin. »
« Capitaine Snatcher, répondis-je avec lassitude en saisissant le bras qu’il me tendait. »
« Sacrée pagaille, aujourd’hui, compatit-il. Je ne pensais pas que Bishara en serait capable. »
« Moi non plus, avouai-je. Une leçon à retenir. Savez-vous ce qu’il est advenu du reste de mes hommes ? »
« Ils ont rompu les rangs et pris la fuite en voyant Juniper arriver pour les balayer, répondit-il. Nous leur avons ouvert une porte à l’ouest quand ils ont fui dans cette direction. La plupart de vos sapeurs ont réussi à passer, ainsi que quelques cadets de Ratface. Vingt-trois en tout. »
Avec mes propres survivants, cela me ramenait à soixante et onze légionnaires. Ce n’était pas aussi désastreux que ça aurait pu l’être, mais c’était tout de même une défaite paralysante. Je grimaçai. Noir avait eu raison, bon sang de son fichu sang de Praes : une étape de mon plan avait échoué, et tout le plan ne servait plus à rien. Il allait falloir repartir de zéro, et ma position était terriblement faible.
« Montrent-ils le moindre signe d’une attaque ? demandai-je. »
Snatcher secoua la tête. « La Première Compagnie occupe votre camp. Je doute qu’ils tentent quoi que ce soit avant demain matin. »
Je fronçai les sourcils. « Pourquoi attendre ? Il reste au moins une cloche avant le coucher du soleil. »
« Les forces de Juniper ne sont pas encore toutes là, grimaça l’autre capitaine. Ses sapeurs manquent toujours à l’appel. Ils doivent fabriquer des échelles et un bélier, si je devais deviner. »
« Même avec ça, ils seront toujours désavantagés en attaquant, fis-je remarquer. Entre vos arbalètes et mes troupes lourdes, nous pourrons les repousser, même s’ils attaquent en plusieurs endroits à la fois. »
« Justement, j’ai quelques idées à ce sujet, répondit le gobelin avec un sourire. Venez marcher avec moi, Callow. »
Un instant, je crus qu’il allait faire comme un Callowan et m’offrir son bras pour que je m’y accroche, mais il se contenta de partir devant. Sans doute mieux comme ça, songeai-je. Je n’ai jamais vu de gobelin monter à cheval, alors pour la chevalerie, on repassera. Je le rattrapai et nous longeâmes le mur comme si nous visitions un jardin proceran.
« Comme vous l’avez sans doute remarqué, commença-t-il, les murs de mon deuxième rempart sont faits de pierre et de terre. »
Je hochai la tête, curieuse de savoir où il voulait en venir.
« Et pourtant, poursuivit-il d’un ton presque désinvolte, rien ne laisse penser qu’on ait creusé tout ce qu’il aurait fallu pour accomplir pareil exploit. »
Mon regard s’aiguisa. Il avait raison : j’avais été tellement concentrée sur le possible champ de mines que je ne m’étais jamais demandé d’où venaient les matériaux utilisés pour construire son rempart. Une partie devait provenir du fossé devant celui-ci, mais cela n’expliquait pas des murs de dix pieds de haut.
« Vous avez creusé ailleurs, dis-je. »
L’œil paresseux de Snatcher erra tandis qu’il découvrait ses dents jaunies, fines comme des aiguilles, en signe d’approbation.
« Vous savez, les gobelins n’ont pas toujours vécu à la surface, me dit-il. Nous vivions autrefois sous terre, avant que les nains nous chassent et nous poussent vers les Aigles Gris. »
Je crispai puis détendis les doigts, laissant l’autre main reposer sur le pommeau de mon épée.
« Des tunnels, compris-je. Vous avez creusé des tunnels. »
« Et ils mènent tout droit aux deux emplacements de campement les plus probables pour une armée assiégeante, ricana-t-il. Alors, dites-moi, capitaine Callow : que diriez-vous de rééquilibrer les comptes avec Bishara ? »
Mon sourire en réponse fut féroce. « Je crois que nous allons très bien nous entendre, capitaine Snatcher. »