Chapitre 259
« Allons, mes seigneurs, vous avez déclenché cette guerre en sachant à qui vous aviez affaire. »
— Impératrice de l’Effroi Massacre la Première
C’était trop grand pour être un étang, mais bien trop petit pour être un lac. Un réservoir ? Bof, j’étais presque sûre que ce mot impliquait des travaux de terrassement, et il n’y en avait manifestement pas eu. Une mare, peut-être. Quoi qu’il en soit, c’était une source d’eau douce pure, et cela faisait presque une journée que nous n’en avions pas trouvé. Se redéployer tactiquement dans la direction opposée à une armée en approche donnait soif, et les drows n’étaient pas aussi endurants que nous autres ; il était donc sans doute temps de faire une pause. Il nous faudrait un moment pour remplir les outres, de toute façon, et si l’endroit abritait une créature comestible, cela nous changerait agréablement de nos rations de plus en plus rances. Indrani avait pris l’habitude d’arroser les siennes de brandy, même si, pour être tout à fait honnête, je n’étais pas sûre que ce soit vraiment pour le goût.
« Une demi-heure, lançai-je en retirant les doigts que je trempais dans l’eau. Ivah, dis à tes semblables qu’ils doivent aussi rationner leur eau, en plus de remplir leurs outres. Ils ne boiront pas une deuxième fois dans les nôtres, même s’ils meurent de soif. »
Je pouvais fabriquer de la glace et la laisser fondre pour en faire de l’eau potable, bien sûr, mais pour l’instant, nous tâchions de rester discrets. J’ignorais si les nains disposaient d’un quelconque appareil leur permettant de détecter la sorcellerie, mais si c’était le cas, j’étais presque sûre que faire appel à l’Hiver, ne serait-ce qu’un peu, reviendrait à allumer un bâton lumineux dans une pièce sombre. Mon manteau pouvait se faire subtil, en théorie, mais cela n’avait jamais été mon fort et je ne voulais pas risquer de compromettre notre discrétion. Mon guide hocha la tête et s’adressa aux siens d’un ton égal. Depuis que l’ancien Puissant Kodrog avait été puni et que j’avais refusé de laisser quiconque récolter sa Nuit pour en faire un guide de remplacement, Ivah avait pris beaucoup d’assurance.
Akua avait émis l’hypothèse qu’après avoir servi pendant des décennies de lieutenant à une entité violente et imprévisible, Ivah retombait simplement dans ses vieilles habitudes, maintenant que j’assurais sa protection. Bogdan n’avait pas apprécié, mais j’avais ordonné à la Diaboliste de réparer ses os brisés et de s’en tenir là. À en juger par la prudence avec laquelle Ivah se comportait désormais, le message était passé. Je me relevai et soupirai. Les drows ralentissaient notre progression plus que je ne l’aurais voulu, mais je n’y pouvais pas grand-chose, et il était hors de question de les abandonner derrière nous. Sans ma protection, ils seraient à la merci des nains. Indrani se retrouva à mes côtés l’instant d’après, ses pas si légers que je les avais à peine entendus.
« Ils tirent sur la corde, remarqua-t-elle. Tu devrais peut-être leur accorder une heure complète, histoire de prolonger leurs derniers souffles. »
« On avance déjà à la vitesse d’un escargot, grognai-je. Tu l’as dit toi-même, on a probablement un peu plus d’une journée d’avance sur l’armée naine. »
« C’est une supposition, me rappela Indrani. »
« Une supposition fondée sur les messagers que tu as vus faire des allers-retours, répliquai-je. On n’avance pas à l’aveuglette. »
Elle ouvrit la bouche, mais je levai la main.
« Si ce qui te vient aux lèvres est un jeu de mots, Archer, je te noie moi-même, la menaçai-je. »
Un silence s’installa.
« Remplis mes outres, proposa-t-elle d’un ton détaché. Je vais jeter un coup d’œil devant, voir si je peux dénicher quelque chose. »
« Ivah dit qu’on approche de la limite des anneaux extérieurs, lui dis-je. Si l’avant-garde compte s’installer et attendre des renforts, ce sera bientôt. Les chances de tomber sur l’armée ont considérablement augmenté. »
« Si elle s’installe, ce sera l’occasion de la contourner, rétorqua Indrani. Autant le savoir au plus vite et agir en conséquence. »
J’y réfléchis. Elle n’avait pas tort. Si elle voulait partir en vadrouille, c’était sans doute en partie parce qu’elle commençait à se sentir tenue en laisse — je lui avais demandé de limiter la portée de ses expéditions —, mais elle avait parfaitement raison au sujet de l’avant-garde. À mon avis, dès qu’elle approcherait d’une première position drow bien défendue, elle s’arrêterait pour attendre les troupes d’assaut. Si nous la contournions pendant qu’elle gardait les yeux rivés sur le sceau local, nous avions de bonnes chances de passer sans nous faire repérer.
« Vas-y, finis-je par dire en prenant l’outre presque vide qu’elle me tendait. Comme d’habitude… »
« Avancer avec prudence, garder l’acier au fourreau, acheva-t-elle en levant les yeux au ciel. À ce rythme, tu vas me faire tatouer ça sur le cul. »
« Je pensais qu’il était déjà occupé par quelque chose de profondément vulgaire, répliquai-je sans hésiter. »
« Hé, mon cul est d’un goût exquis ! protesta-t-elle. »
« Tu confonds encore les mots, dis-je d’un ton léger. Ce que tu cherches, c’est tapageur. »
Elle me fit un doigt d’honneur ; je mimai le geste de la noyer dans la mare et, les rites traditionnels accomplis, nous nous séparâmes. Je la regardai s’éloigner d’un pas nonchalant, même si son manteau de cuir ne laissait pas grand-chose à admirer, puis je lançai distraitement l’outre en l’air avant de la rattraper. Les drows s’affairaient, visiblement épuisés, et le fait que le Puissant Bogdan n’ait pas la moindre idée de la manière de remplir une outre m’amusa discrètement. J’étais trop divertie par ses efforts pour envisager sérieusement de lui proposer mon aide. Akua était elle aussi agenouillée près de la mare, mais son outre — dont elle n’avait pas besoin et qu’elle n’utilisait pas — était pleine. Elle fixait le mur du fond sans bouger. Je fis quelques pas jusqu’à elle et, abusant sans vergogne de mes prérogatives royales, lui lançai l’outre d’Archer sur l’épaule.
« Tiens, dis-je. Puisque tu as l’air d’avoir besoin de t’occuper les mains. »
La spectre saisit les plis du cuir entre deux doigts, parvenant à exprimer l’équivalent de tout un monologue de mépris sans prononcer un mot.
« Ça sent l’aragh, dit-elle. »
« Archer aussi, la moitié du temps, répondis-je en haussant les épaules. À quelles profondes réflexions est-ce que je t’ai arrachée, Diaboliste ? »
« Je réfléchissais, dit-elle, à la nature de cette invasion. »
« En général, le terme se suffit à lui-même, fis-je remarquer, à moitié sérieuse. »
« Le contexte, Catherine, me reprit-elle. C’est une mobilisation considérable de ressources, même pour le Royaume d’En dessous. Le genre de chose qui se prépare sur des décennies, exige une main-d’œuvre spécialisée très recherchée et une logistique soigneusement mise en place. »
« Et tu te demandes pourquoi ils se donneraient tant de mal, vu que l’Everdark est un champ de ruines, ses tunnels s’effondrent et sont peuplés de fous furieux, dis-je. Enfin, il y a la réponse évidente. Les drows n’exploitent pas beaucoup les mines, à notre connaissance. Ils ont une belle fortune à récupérer une fois qu’ils auront pris le contrôle des lieux. »
« À terme, leur investissement pourrait être décuplé, admit Akua. Pourtant, nous savons toutes les deux qu’une planification à si long terme, au plus haut sommet d’un État, est rare. Il faudrait justifier cette dépense face à des usages plus immédiats de ces fonds, qui offriraient des bénéfices plus évidents. »
« C’est rare à la surface, dis-je. Investir une part aussi importante du trésor dans quoi que ce soit vous affaiblit ailleurs, et vos rivaux en profitent. Mais quels rivaux leur reste-t-il, ici, sous terre ? Ils peuvent se permettre de voir loin. Bon sang, ils vivent plus longtemps que les humains, en plus. C’est peut-être simplement l’œuvre de toute une vie d’un nain très influent. »
La durée de vie réelle des nains faisait toujours l’objet d’âpres débats entre érudits, débats que n’arrangeait guère leur tendance à mentir comme des arracheurs de dents dès qu’ils venaient à la surface. Les théories allaient de quelques centaines à deux mille ans, même si la plupart des savants s’accordaient à dire qu’ils vivaient moins de cinq cents ans. Puisque personne ne savait même comment les nains se reproduisaient, leur longévité incertaine n’avait rien de surprenant.
« Et pourtant, l’invasion n’a lieu que maintenant, dit la Diaboliste. »
J’aurais pu répondre qu’il y avait déjà eu des précédents : le Royaume d’En dessous avait chassé d’autres peuples souterrains vers la surface, souvent par simple principe — les gobelins en étaient la preuve. Mais cela aurait été passer à côté de l’essentiel, non ? La date de l’exode gobelin était floue, car les Tribus répondaient rarement franchement à quoi que ce soit, à moins qu’on ne leur mette une lame sous la gorge, mais il était certain qu’il avait précédé l’occupation miezane de Praes. Autrement dit, il remontait à au moins un millénaire et demi. Si le but était d’éliminer une puissance rivale, aussi faible fût-elle en comparaison, ils avaient mis un sacré bout de temps à achever le travail.
« C’est peut-être juste une corvée pénible qu’ils n’ont jamais pris le temps de faire, méditai-je. Ils ont rayé le reste de leur liste au fil des siècles et n’ont plus d’excuse pour ne pas massacrer leurs voisins. »
« Un grand ménage de printemps en retard, dit Akua avec douceur. C’est là ta théorie sur ce qui pousse deux nations à agir ainsi ? »
« Tu as mieux ? répondis-je. »
« Supposons, dit la spectre, que la souveraineté persistante de l’Everdark soit due à l’incapacité des nains plutôt qu’à leur manque de volonté. »
« C’est une supposition bien hasardeuse de ta part, dis-je. »
« Elle concorde avec d’autres faits, répondit la Diaboliste. Quoi qu’il en soit, il est établi qu’un contingent nain se trouvait à la surface pendant la Rébellion de Liesse. »
« Des mercenaires, dis-je. Rien d’inhabituel. Ils ont aussi accepté le premier pot-de-vin qu’on leur a proposé pour partir. »
« Parce qu’ils n’étaient pas là pour faire la guerre, mais pour évaluer la situation, suggéra Akua. »
« Ils le font déjà par l’intermédiaire de Mercantis, soi-disant, dis-je. Tout le monde vend des renseignements sur tout le monde en échange de miettes sur ce qui se passe ici, en bas. Pourquoi envoyer des soldats ? »
« Un corps d’infanterie naine constituerait une force considérable, dit-elle. Les puissances de la surface voudraient s’attacher ses services, comme l’a fait le Seigneur Charogne. Comme les rebelles callowans l’ont fait, ainsi que le Premier Prince derrière eux. »
Je plissai les yeux.
« Tu penses donc que le but était d’évaluer à quel point tous les acteurs étaient engagés dans la rébellion et les guerres qui suivraient, dis-je. Ils ne devraient pas avoir besoin d’aller jusque-là, Akua. Qui aurait assez peu de jugeote pour chercher querelle au Royaume d’En dessous ? Ils vendront des armes à bas prix à au moins la moitié des nations impliquées dans le moindre conflit. Ce n’est pas pour rien que le Principat peut nous envoyer des levées en masse sans faire faillite. »
« L’Impératrice de l’Effroi Triomphante, puisse-t-elle ne jamais revenir… »
« Les a forcés à payer un tribut, oui, l’interrompis-je en levant les yeux au ciel. Une fois, après avoir inondé quelques-uns de leurs tunnels de démons. Ça ne les a pas empêchés de financer et d’armer des rébellions à l’échelle du continent contre elle quelques années plus tard, si ? Ils lui ont simplement jeté de l’or pour qu’elle leur fiche la paix, puis ils ont payé d’autres humains pour se charger de la renverser. Ne prétendons pas que ça ait été autre chose qu’un contretemps pour eux. »
« Cela constitue tout de même un précédent : une puissance de la surface a déjà nui aux intérêts des nains, insista Akua. Il était donc prudent d’évaluer la situation, ce qui leur a appris que les plus grandes puissances de la surface se préparaient à une guerre de grande ampleur et de longue durée. »
« Et après, ils n’ont rien fait, dis-je. Ça remonte à des années et ils ne bougent que maintenant. Je doute qu’il leur faille autant de temps pour mobiliser leurs troupes. »
« En effet, approuva la spectre dans un murmure. Ils n’ont agi qu’après un événement beaucoup plus récent. »
Ce n’était pas la Dixième Croisade. Il y en avait eu neuf avant elle, après tout. Mais si son raisonnement portait sur une puissance qui s’apprêtait à bouger alors qu’elle restait d’ordinaire immobile…
« Comment auraient-ils appris l’existence du Roi Mort ? demandai-je, les sourcils froncés. Ce n’est pas comme s’il leur avait envoyé une lettre. Nous ne savons même pas comment il compte participer à la guerre, et nous avons séjourné à Keter il n’y a pas si longtemps. »
« Le Royaume d’En dessous partage une frontière avec le Royaume des Morts, dit Akua. »
« Dont les tunnels ont, comme chacun sait, été inondés de lave et de métal en fusion jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien de vivant, dis-je. »
« Tu affirmes que la première puissance de Calernia n’a aucun moyen d’observer ce qui se passe à sa frontière la plus dangereuse, dit Akua d’un ton égal. »
Je grimaçai. Oui, pas faux.
« Ils le voient donc rappeler ses morts-vivants pour lancer une offensive à la surface, méditai-je en suivant le fil de son raisonnement. Et ils y voient une invitation à marcher sur l’Everdark. Pourquoi ? Ça reste mince, Akua. S’ils craignent tant le Roi Mort, pourquoi prendre ce risque ? Les drows ne les menacent pas. »
« C’est ce que je me suis demandé, admit la Diaboliste. Si ni la richesse ni l’orgueil ne sont en cause, alors pourquoi ? Ils n’ont pas besoin de place pour s’étendre : ils peuvent simplement creuser plus profond. Une entreprise d’une telle ampleur ne pourrait guère être menée sans l’aval des plus puissants détenteurs de l’autorité naine. Cela m’indique un objectif stratégique. »
« Difficile de le deviner quand personne ne connaît leurs frontières exactes, dis-je. »
Elle acquiesça. Je plissai les yeux.
« Mais tu as quand même une théorie, dis-je. »
« Après que tes lointains cousins se sont établis sur les terres qui forment aujourd’hui le Duché de Daoine, leur principale menace était constituée par les raids des Peaux-Vertes, dit-elle. Pourtant, ils n’ont pas attaqué directement les Clans. Ils ont construit le Mur. Pourquoi ? »
Parce qu’il fallait être idiot pour tenter de conquérir les Steppes. Les Miezans l’avaient fait, certes, mais ils disposaient de tout un arsenal d’avantages dont personne à Calernia ne pouvait se vanter, et il y avait alors de véritables villes orques à prendre pour cible. Ce n’était plus le cas : même après les Réformes, les Clans étaient restés nomades. Les dirigeants de Daoine avaient pu, et avaient déjà, chasser les Clans belliqueux des environs des Marches des Peaux-Vertes, mais il n’y avait jamais eu de véritable tentative de conquête des Steppes. Les orques se seraient simplement repliés plus loin, et les armées deoraithe auraient dû s’installer pour l’hiver dans une neige épaisse jusqu’aux hanches, sans rien à se mettre sous la dent et avec des tas d’orques furieux rôdant dans les parages. Ce qui, pensai-je, est précisément le point d’Akua.
« Une politique d’endiguement, dis-je lentement. Les rats n’élisent pas domicile dans les profondeurs, alors ils auraient les mains libres sous la Chaîne de la Faim. Tu penses que les nains savent qu’ils ne peuvent pas vaincre le Roi Mort, et qu’ils essaient donc de le mettre en cage. Et pour achever l’encerclement, il faut que les drows disparaissent. »
« Si les drows conservaient une présence importante dans la région, les forteresses chargées de maintenir cet encerclement subiraient des attaques sporadiques, dit Akua. Pour que le blocus soit facile à maintenir… »
« Il faut que les drows partent, dis-je à voix basse. Morts ou très, très loin. »
Nous remplîmes nos outres en silence. C’était un château de cartes fragile qu’elle avait bâti phrase après phrase, et il suffirait qu’une seule de ses suppositions soit fausse pour tout faire s’écrouler. Mais c’était une possibilité bien réelle. Voilà toujours le problème avec Akua. C’était une oratrice habile, capable de tirer un récit convaincant de presque n’importe quoi, pour peu qu’on lui en laisse le temps. Mais si elle a raison… Les drows repousseraient les nains — et malgré mon goût du risque, je n’aurais pas misé là-dessus — ou bien toute une race de vagabonds devrait trouver des terres plus accueillantes où s’installer.
À mes yeux, cela ressemblait à une occasion à saisir.
Archer était revenue sans faire de bruit, avant même la fin de l’heure de repos qu’elle avait réussi à me soutirer. Nous nous tenions à l’écart des autres et parlions à voix basse dans des langues qu’ils ne connaissaient pas.
« Cet endroit va devenir un champ de bataille, Cat, dit Indrani. »
« Tu as trouvé l’avant-garde naine, devinai-je. »
Elle rejeta ses cheveux en arrière, ses cils papillonnant sur ses yeux noisette. Son long manteau était ouvert, révélant la cotte de mailles argentée qu’elle portait avec autant de désinvolture qu’un vêtement de tissu.
« Une partie, en tout cas, confirma-t-elle. S’il y avait vraiment trois forces de cinq mille soldats, comme tu l’avais supposé, ce n’est plus le cas. Au moins huit mille se préparaient à livrer bataille. »
« C’est une force trop importante pour une seule caverne, dis-je. »
« Pas si c’est une foutue caverne gigantesque, ricana Indrani. Elle fait au moins la taille de Laure. Il y avait tout un tas de fermes à lichens et à champignons, je crois que c’était une sorte de centre alimentaire. De l’eau aussi : la plus grande étendue qu’on ait croisée jusqu’ici. »
« Je croyais qu’on était encore à plusieurs jours de la ville la plus proche, dis-je. »
« Aucune idée pour la ville, mais il y avait bien une bande de drows là-bas, dit-elle. La caverne se trouve plus bas que nous — les nains ont trouvé un autre chemin pour y descendre, j’ai dû le rater — et, vers le fond, une sorte d’énorme stalagmite se fond dans la paroi. Les habitants l’ont taillée. »
« Des murs ? demandai-je. »
« Non, rien de ce genre, répondit Indrani en secouant la tête. C’est comme une sorte de rampe en spirale qui monte. Je suis presque sûre que le sommet est plat, mais je n’avais pas un très bon point de vue. La structure est peut-être creuse, va savoir. Il y avait des tentes jusqu’en haut. »
« C’est défendable, même contre de l’infanterie lourde, dis-je. Si les rampes sont assez étroites. »
« Nos petits amis installaient tout un tas d’étranges machines de siège, dit-elle. L’infanterie n’est pas le seul problème des drows. »
Huit mille, hein. C’était plus de la moitié des effectifs que j’attribuais à l’avant-garde naine, ce qui était encourageant, mais signifiait tout de même que sept mille soldats devaient arpenter les tunnels sans que nous sachions où ils se trouvaient. Combattre sous terre comme ici n’avait rien à voir avec les guerres que je connaissais. Dans des tunnels, la défense était en règle générale beaucoup plus facile que l’attaque, surtout si les défenseurs comptaient de puissants champions capables de tenir une position étroite contre un ennemi supérieur en nombre. En revanche, sans terrain découvert, les manœuvres de flanc devenaient une tout autre affaire. Pas de plaines, ici ; impossible de voir un détachement ennemi avant qu’il ne vous tombe dessus. À la place des nains, je posterais des troupes aguerries sur les flancs pour surveiller les alentours pendant que j’attaquerais une position drow fortifiée. Si les Puissants de haut rang étaient aussi dangereux que de simples Nommés verts spécialisés dans le combat, un seul à se faufiler à travers les lignes de défense suffirait à causer de lourdes pertes. Je me mordillai pensivement la lèvre.
« Je suppose que tu n’as pas jeté un œil aux tunnels adjacents ? demandai-je. »
« Pas de près, répondit Indrani. J’en ai quand même aperçu quelques-uns, et j’ai eu l’impression que la plupart tournaient en direction de la grande caverne. »
Un goulet d’étranglement ? Cela expliquerait pourquoi les nains étaient prêts à ralentir leur progression pour s’en emparer. Ivah connaissait malheureusement mal la région : la créature ne l’avait traversée qu’une fois et devait alors rejoindre l’Obscurité aussi vite que possible. Je ne serais pas surprise que le Royaume d’En dessous possède des cartes, et de bonnes. La tentation d’en mettre une main sur une était forte, malgré les risques inhérents à toute confrontation avec les nains.
« Ils vont surveiller les tunnels latéraux, finis-je par dire. Jusqu’ici, ils ont pris soin de ne laisser passer aucun messager. Ils vont boucler tout le secteur. »
« C’est ce que je pense aussi, approuva Indrani. Alors, quel est le plan, Votre Majesté ? On essaie de se faufiler pendant qu’ils sont occupés, avec une petite touche de glamour à l’ancienne ? »
« On ne sait toujours pas s’ils peuvent détecter l’usage que je fais de l’Hiver, dis-je. »
« Mais on sait qu’ils ont des yeux, Cat, répliqua-t-elle. Je ne suis pas convaincue qu’on puisse traverser un blocus nain sans un peu de magie faë pour nous aider, et tu sais qu’on ne peut pas attendre que ça passe. La véritable armée n’est pas loin derrière. »
Je fredonnai, sans marquer mon accord ni mon désaccord.
« Il faut donc prendre un risque, dis-je. Si tu étais naine et que tu disposais d’appareils capables de détecter les intrus — une précaution élémentaire quand on envahit quelqu’un —, où les placerais-tu ? Au sein de la force principale ou sur les flancs ? »
« Si j’étais naine, je serais immensément riche, ivre en permanence et entourée dans une ville entière de serviteurs nus qui satisferaient tous mes désirs les plus tordus, médita Indrani. »
« Si tu étais naine, mais pas complètement inutile, repris-je. Je sais que tu n’as pas beaucoup d’expérience dans ce domaine, mais fais un effort d’imagination. »
Elle me fit un vague signe m’invitant à aller me pendre.
« Ce serait logique que les courtes sur pattes gardent leurs bibelots sur les flancs, finit-elle par dire. La stalagmite est sacrément bien entourée. Mais encore faut-il qu’ils n’aient pas assez d’appareils pour en mettre partout. Et qu’ils en aient, tout simplement. »
« S’ils en ont partout, on est fichues de toute façon, fis-je remarquer. Le mieux qu’on puisse faire, c’est miser sur les probabilités en partant du principe que ce n’est pas le cas. »
« Donc tu veux te promener en plein champ de bataille, ricana Indrani. Avec une bande de drows indisciplinés, une spectre égocentrique et moi-même. Ce n’est pas l’un de nos meilleurs plans, Cat, et pourtant, vu la façon dont on est arrivées à Skade, il ne faudrait pas beaucoup se forcer pour faire pire. »
« Ça a marché, non ? dis-je. On a misé sur nos points forts… »
« Des mensonges éhontés », fournit-elle obligeamment.
« … et sur leurs faiblesses, achevai-je. »
« Tu t’attends à ce qu’on soit sensées ? suggéra-t-elle. »
« À ce qu’on adopte des approches non conventionnelles, corrigeai-je avec indignation. Ce sera dangereux, je ne le nie pas, mais toutes les autres options le sont aussi. Je crois que c’est le risque le moins stupide qu’on puisse prendre. À moins que tu aies une meilleure idée ? »
« À part creuser notre propre passage, pas vraiment, médita Indrani. Et il nous faudrait quand même l’Hiver pour ça. Les pelles ne suffiraient pas, et depuis que Vivi est partie, on n’en a même plus. »
Je soupirai et passai une main dans mes cheveux.
« Bon, alors en route, dis-je. Si c’était une erreur, autant le savoir aujourd’hui. »
« Hé, vois le bon côté des choses, dit-elle avec un sourire. Si c’est une terrible bourde qui va nous faire toutes tuer, au moins je ne survivrai pas pour te le reprocher. »
Il y avait bien un bon côté, songeai-je. Dommage qu’il se trouve sur un nuage déversant du feu et du soufre, mais c’était ça, la vie, non ? Parfois, il fallait enfiler ses bonnes bottes, dégainer son épée et se frayer un chemin jusqu’au sommet d’une forteresse volante avant de pouvoir revoir le jour.
Les dernières années de mon existence auraient été beaucoup plus agréables si cela avait été une métaphore.