Chapitre 257
« Durant le mois que je passai à Atalante, je fus témoin de pas moins de deux cents débats sous le regard des statues pâles du Temple des Vérités Multiples. Les habitants de la cité prennent autant de plaisir à ces joutes oratoires que ceux de Stygie aux combats de gladiateurs. Les sujets allaient de la raison d’être de l’humanité à la forme idéale des pommes, mais le véritable prodige du lieu, c’était qu’à ma connaissance, pas un seul orateur n’en ressortit en pensant avoir eu tort. »
– Extrait de « Horreurs et merveilles », célèbre récit de voyage d’Anabas the Ashuran
Au fil des ans, j’avais vu plus que ma part de fortifications impressionnantes. Summerholm, la Porte de l’Est, qui enjambait le fleuve. Liesse, dont les murailles, anciennes et à moitié abandonnées, abritaient encore une sorcellerie assez puissante pour faire hésiter toute la Cour d’Été. Ater, la capitale de l’Empire de l’Effroi, avec ses murailles vertigineuses et ses portes massives qui avaient résisté pendant des millénaires, à l’ombre de la Tour. Keter, la Couronne des Morts, une inquiétante flèche de pierre soumise à aucune loi autre que celle du Roi Mort, et qui avait repoussé croisade après croisade. Mais ça ? C’était ridicule. Il y avait dans le nord de Callow, une région qui n’avait pas connu la guerre depuis un siècle avant que Procer n’ouvre le passage, des fortifications plus imposantes que celle-ci. Quand Ivah avait décrit la « forteresse » à la frontière du territoire de Kodrog comme un cercle de pierres, j’avais cru à une figure de style. Daoine et les régions orientales de Callow comptaient de vieilles fortifications du même nom : d’anciens forts en ruine, utilisés lors de guerres antérieures à l’unification du royaume et à la paix avec les Deaoraithe. Beaucoup étaient devenus le cœur de petits bourgs et villages, leurs forts de colline servant de salle de guilde ou de résidence à un petit noble. Ce que j’avais sous les yeux, en revanche, n’avait rien à voir : c’était littéralement un cercle de pierres.
Quelques tunnels étroits nous avaient fait sortir de la cour du boucher pour nous mener dans ce qui avait autrefois été le territoire des Kodrog. Notre première incursion dans une autre vaste caverne avait quelque chose d’intimidant. Il n’y avait pas de cadavres, mais nous avions croisé trois fois des traînées de sang sur la pierre, là où l’on avait traîné des drows morts. Le passage vers la grande caverne suivait une pente oblique, aussi étroite que le tunnel qui nous y avait conduits, et je remarquai que c’était un étranglement naturel. Facile à défendre avec une compagnie d’arbalétriers et une infanterie à peu près convenable. Les anciens drows semblaient du même avis, car le cercle de pierres se dressait à quelques pas seulement du bas de la pente. À sa vue, je haussai un sourcil, sceptique. Ce n’était pas vraiment indéfendable. Les dalles de granit disposées en cercle irrégulier pouvaient faire office de rempart. Ou auraient pu, sans la large ouverture entre les pierres, juste à côté. N’importe qui pouvait simplement… entrer. C’était moins une fortification qu’un ornement. Les nains semblaient avoir partagé cet avis, puisqu’ils n’avaient pas tardé à la remplir de cadavres.
Après mon accession au trône, j’avais dîné avec la baronne Anne Kendal et, autour d’un faisan, elle m’avait félicitée d’avoir réagi si vite quand Akua avait lâché des démons sur la Première Liesse. Elle avait dit que la plupart des gens auraient été paralysés par la terreur et que ma décision rapide de « réquisitionner » tous les habitants de la ville avait sauvé des dizaines de milliers de vies. À l’époque, je n’avais pas tout à fait eu le cœur de lui avouer que j’avais déjà affronté des choses bien plus effrayantes que de simples démons. Quand j’étais arrivée aux portes de Liesse avec la Quinzième, même mes légionnaires ne bronchaient plus devant les hordes des Enfers. Masego avait appelé cela la lassitude de l’horreur. À force d’être confronté à la terreur, expliquait-il, on finissait par déplacer ses repères, et ce qui vous aurait autrefois horrifié devenait banal. C’était apparemment un phénomène courant chez les sorciers praesiens. Parfois, ajoutait-il, cela entraînait des maladies de l’esprit : les mages avaient vu tant d’horreurs que les choses ordinaires du reste du monde leur semblaient désormais surnaturelles. Je me demandai si je m’en rapprochais, un carnage après l’autre, car les conséquences de la brutalité ne m’inspiraient plus grand-chose.
La plupart des cadavres du fort n’y avaient pas été tués. Des traces menaient à de hauts tas sous les pierres, et à des piles encore plus grandes à l’intérieur du cercle. S’il y avait eu des signes de combat, ils étaient désormais ensevelis sous les morts. J’entendis l’Archer s’approcher tandis que je me tenais à quelques pas des cadavres empilés dans l’enceinte des pierres dressées.
« La piste mène au nord, dit Indrani.
Je hochai la tête.
— Ça nous apprend quelque chose sur leur nombre ? demandai-je.
— Des centaines, au moins, répondit-elle en haussant les épaules. Difficile de faire la différence entre ça et des milliers sur un sol de pierre. Mais il y a des traces de charrettes, ou d’autres véhicules à roues. Des trucs lourds ; je suis presque sûre que même les roues sont en métal. »
Je crispai les doigts, puis les détendis. Cela m’aidait toujours à réfléchir, mais nous avions trop peu d’éléments pour en tirer de véritables conclusions. Il pouvait s’agir de charrettes destinées à transporter jusqu’au Royaume d’En dessous ce qu’ils étaient venus chercher. Ou de chariots de ravitaillement. Ou de machines de guerre, comme Ivah avait dit que les nains en utilisaient parfois pour tuer les Puissants. Bon sang, ça pouvait être tout ça à la fois. Nous n’en aurions le cœur net qu’en allant voir de nos propres yeux, et ça me semblait une mauvaise idée pour tout un tas de raisons. Je jetai un regard à Indrani.
« Qu’est-ce qu’il y a au nord ? demandai-je.
— D’après Ivah, le cœur du territoire des Kodrog, répondit-elle. Nous sommes encore dans les faubourgs des anneaux extérieurs. Il nous faudra au moins quelques jours pour atteindre les premières ruines. »
Reconstituer la géographie de l’Everdark à partir de ce que mon guide voulait bien me révéler n’avait rien d’aisé, même si Ivah faisait de son mieux. Les drows tenaient trop de choses pour évidentes pour constituer de bons informateurs. Autant que je pusse en juger, les anneaux extérieurs correspondaient aux territoires drows situés en dehors du réseau lâche de cités souterraines qui avait autrefois formé leur empire. C’était là que se déroulaient les combats les plus féroces de leur peuple, et où se rassemblaient les Sigils et les cabales les plus puissants. L’anneau intérieur, au singulier, était plus difficile à définir. D’après le contexte, il semblait désigner tous les territoires compris entre les anciennes cités. Les tribus chassées des cités s’y affrontaient, s’entretuant pour acquérir assez de pouvoir et tenter de remettre un pied dans l’une d’elles. Les cités étaient le lieu de rassemblement des plus puissants parmi les Puissants, avait expliqué Ivah, mais dans l’anneau intérieur, un Sigil pouvait être anéanti en une nuit. Ceux qui fuyaient cette mer souterraine de carnage survivaient tant bien que mal dans les anneaux extérieurs, mais les ressources se faisaient rares, ici. Il était rare qu’un Sigil ayant fui vers les confins parvienne à refaire surface, même après avoir attendu quelques décennies.
Le Saint Tvarigu se trouvait au cœur de cette folie. Les quelques chemins qui y menaient étaient gardés par de puissants Sigils, dont on disait qu’ils rivalisaient avec ceux des cités. Nous devrions réunir des forces et des soutiens avant de nous y risquer.
« Il y a encore une chose, dit Indrani. J’ai trouvé du sang noir.
Mes yeux se plissèrent. Cela signifiait un Puissant. Ivah avait été formel : plus un drow détenait de Nuit, plus son corps se transformait profondément. Je n’avais aucune raison d’en douter ; après avoir récolté la Nuit de la caverne, son apparence avait visiblement changé.
« Montre-moi, dis-je.
— Bien sûr. Ce n’est pas loin. On prend notre charognard préféré, au cas où il y aurait un survivant ?
— Ce serait sans doute mieux, approuvai-je.
Mais elle ne bougea toujours pas. Je haussai un sourcil.
« Archer ?
Ses lèvres se pincèrent.
« Ça va, Cat ? demanda-t-elle. Ça fait un moment que tu regardes des cadavres. Et il n’y a pas si longtemps, tu entendais des voix.
— Une seule, soupirai-je. Et c’était la Prêtresse de la Nuit, j’en suis sûre.
— Je suis sûre que tu le crois, répondit Indrani avec délicatesse.
— Je ne suis pas encore à ce point-là, la rassurai-je. Enfin, je ne sombre pas dans le morbide. Je me demandais plutôt pourquoi ils ne brûlaient pas les corps. Ce ne serait pas plus logique ?
— Il n’y a pas beaucoup de bois à brûler, ici, répondit-elle. Et il en faut, ou alors de l’huile, pour lancer un bon bûcher.
— Je doute fort que les nains prêts à commettre un massacre de masse aient oublié de prévoir des réserves convenables, dis-je. S’ils tuent vraiment tout le monde pour s’assurer qu’il n’y aura pas de récolte, brûler les morts serait logique. On ne peut pas réclamer la Nuit à des cendres, je crois.
— S’ils sont aussi prévoyants que tu le dis, ils ont une raison, fit remarquer Indrani. J’essaie de ne pas trop m’attarder à chercher pourquoi les nains font ce que font les nains. On finit juste avec une migraine et les poches vides.
— Il nous manque quelque chose, lui dis-je. Je ne vais pas fouiller les cadavres pour le découvrir — nous n’avons pas de temps à perdre —, mais ça vaut la peine de poser des questions.
— Je doute que notre petite bande de meurtriers ait une bonne explication à te donner, dit-elle en levant les yeux au ciel. Allez, allons chercher notre homme de main. On perd la lumière du jour, même si on ne la voit pas. »
Le reste de notre compagnie n’était pas loin. Une petite conversation avec Ivah m’avait appris pourquoi les drows avaient si peur de s’approcher des cadavres. Ce n’était pas la mort qui effrayait la plupart d’entre eux, avait-il dit. C’était toute la Nuit qui attendait là qu’on la prenne. En les terrassant, nous nous étions placés au-dessus d’eux dans la hiérarchie. Les drows qui convoitaient une Nuit mûre pour la récolte alors que des drows plus puissants se trouvaient dans les parages finissaient souvent par être tués, simplement pour éviter les ennuis. La Diaboliste surveillait les prisonniers, mais Ivah brûlait visiblement d’envie d’examiner les cadavres. Il ne se jugeait donc pas assez puissant pour récolter la Nuit sans notre permission. Bien. Tant qu’il avait peur de nous, il respecterait le marché sans rechigner.
« Ivah, appelai-je. Avec nous. Archer a trouvé la piste de sang d’un Puissant.
— Je vous suis, Reine, répondit la créature aux yeux d’argent avec aisance.
Ses yeux brillaient davantage, à présent, mais c’était le moindre des changements. Auparavant courbé par des jours de voyage avec peu de vivres et presque pas de sommeil, il se tenait maintenant droit comme un piquet et sa démarche était assurée. Sa peau était toujours gris pâle, mais, du coin de l’œil, je crus voir par moments de petits motifs arcaniques de Nuit briller sur ses bras nus. Je soupçonnais d’autres changements, moins visibles, mais il était difficile d’évaluer des sens ou des réflexes sans les mettre à l’épreuve. Le reste de la caverne, au-delà du cercle de pierres, était bien moins ensanglanté. On voyait des pistes et des empreintes dans la poussière et la terre, mais peu d’autres traces. Quelques tentes de cuir et des foyers longeaient les murs, pas assez pour abriter plus de quelques centaines de drows. Or il y avait au moins deux fois plus de morts à l’intérieur du fort, ce qui signifiait qu’on avait probablement rassemblé les cadavres dans d’autres tunnels et cavernes. Trois passages s’ouvraient devant nous. Deux partaient vers le nord, côte à côte, et le dernier vers l’est. C’est vers celui-ci qu’Indrani nous guida.
Contrairement au dernier tronçon de tunnels qui sortaient de l’Obscurité, ceux-là n’avaient été ni creusés ni sculptés. Apparemment, même quand le royaume des drows avait encore mérité ce nom, l’endroit était considéré comme le bout du monde. Nous traversâmes une petite grotte à moitié remplie de mares, toutes souillées par la terre et le sang, et ne trouvâmes ce qu’Indrani avait mentionné qu’après un autre tronçon de tunnel sinueux. Il y avait un corps nu, qu’elle n’avait pas mentionné, mais je compris vite pourquoi. Ce n’était plus qu’une loque de cadavre : la tête avait été réduite en bouillie, mais le reste était tout aussi ravagé, sans qu’on eût besoin de le blesser. On aurait dit qu’il avait été exsanguiné, vidé de tous ses fluides et de ses entrailles, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une peau grise, fine comme du papier, et des os creux. Autre constatation : les drows avaient bien des organes génitaux, quoi qu’ils prétendent être. Celui-ci avait une bite, même si elle n’était qu’une dépouille ratatinée comme le reste. Du sang noir et des fluides cérébraux formaient une auréole blasphématoire autour des débris de sa tête, mais ce n’était pas là le plus intéressant. Une autre piste partait du corps. On y voyait des gouttes de sang, mais aussi une sorte de liquide transparent, séché. Une traînée collante et nauséabonde s’enfonçait plus loin dans le passage.
« Encore une vingtaine de pieds à ramper, puis ce qui est sorti s’est remis debout, dit Indrani. Après ça, il n’y a plus que des gouttes. Je n’ai pas touché au corps, je me suis dit que tu voudrais t’en charger.
— C’est gentil, répondis-je sèchement. Ivah, tu as quelque chose à dire ?
— Cela ne m’évoque rien, admit le drow. Mais nul autre qu’un Puissant n’aurait le sang aussi sombre.
Pas très utile. Je m’agenouillai près du corps et le soulevai avec précaution. Mes sourcils se haussèrent aussitôt. Tout son dos était en lambeaux, comme si quelque chose s’en était violemment extirpé. Il n’y avait presque pas de sang, cependant. À vue de nez, ce qui avait laissé la piste en était responsable.
« On dirait que notre ami avait un dernier tour dans son sac, dis-je. Ivah, tu m’as parlé un jour du Secret des Vies Multiples. Est-ce à ça que ça ressemble, quand il agit ?
— Je ne l’ai jamais vu de mes propres yeux, répondit le drow. Je n’en ai entendu que des rumeurs. Mais si c’est vrai, nous sommes devant le corps du Puissant Kodrog. Ou de celui qui l’a tué et s’est emparé de ses murmures.
— Alors, allons voir, dis-je d’un ton grave.
Je laissai le corps là. Il n’y avait pas de Nuit en lui, et je n’étais pas sûre de devoir laisser Ivah la récolter, même s’il y en avait eu. Nous repartîmes, mais le trajet fut étonnamment court. Une soixantaine de pieds plus loin, après la fin de la traînée de fluides séchés, un autre cadavre nous attendait. Sa tête avait elle aussi été réduite en bouillie. Une nouvelle piste s’en éloignait et, cette fois, nous ne nous arrêtâmes pas pour examiner le corps avant de la suivre. Les nains à la poursuite des Kodrog avaient apparemment perdu patience, car, quand nous trouvâmes le cadavre suivant, à moins de vingt pieds, au détour d’un coude, il avait été complètement démoli. Pas un morceau de chair ni un os n’avait été épargné ; il n’en restait qu’une traînée informe. Et pourtant, une piste s’en éloignait encore. J’entendis plus loin une respiration rauque. Les chasseurs avaient-ils manqué la dernière renaissance ?
« Il y a encore quelque chose qui respire, annonçai-je en accélérant le pas.
Indrani renifla.
« Ouais, ça ne m’étonne pas, dit-elle. Regarde les fluides, Cat. Il ne s’est pas éloigné en rampant, on l’a traîné.
À vrai dire, la piste me semblait identique aux autres, mais c’était elle la pisteuse et moi la fille de la ville. Quoi qu’il en soit, nous ne fîmes pas attendre longtemps le survivant. À sa vue, je faillis grimacer. Ce corps-là n’était pas une enveloppe vide comme les autres, même s’il aurait peut-être préféré l’être. Le drow nu avait été cloué au mur du tunnel par des pieux de fer enfoncés dans ses épaules et ses mollets, ses membres pendant mollement. Ses yeux étaient clos, mais je l’entendais respirer sans peine. Il était encore, contre toute attente, vivant. Ivah inspira brusquement, ce qui lui valut un regard interrogateur.
« C’est le Puissant Kodrog en personne, dit mon guide. La blessure qui fend la lèvre en deux est célèbre. La lame du Puissant Soln l’a causée.
Il y avait bien une vilaine cicatrice, ainsi qu’un morceau de chair manquant qui fendait la lèvre inférieure du drow en deux. Plus intéressants encore, les motifs de Nuit presque invisibles qui recouvraient le visage de Kodrog, entourant ses yeux clos comme une sorte de toile d’araignée. Cela ressemblait à un tatouage de symboles arcaniques que je ne connaissais pas, mais à peine esquissé. Apparemment, ses renaissances successives avaient considérablement affaibli le Puissant.
« Il est inconscient, dis-je. Ramenons-le au camp et voyons si nous pouvons le réveiller là-bas.
— Il va falloir t’occuper des pieux, dit Indrani. Ils sont enfoncés dans la roche, qui est solide. Je ne suis pas sûre de pouvoir les arracher.
Je grimaçai, mais me mis au travail. Le plus difficile fut de les retirer sans déchirer le corps de Kodrog, et non de les arracher. Un sang grisâtre se mit à couler dès qu’ils furent ôtés. Plus noir, hein. Quelqu’un avait passé une sale semaine. Je gelai les plaies — c’était à peu près tout ce que je savais faire en matière de guérison —, puis hissai le drow sur mon épaule quand il devint évident que la douleur ne suffirait pas à le réveiller. Ivah me regardait porter un Puissant comme un sac de patates, l’air de ne pas savoir s’il devait en rire ou s’en offusquer. Le trajet du retour fut plus rapide, même si je pris soin de ne pas secouer mon chargement. En partie pour ne pas aggraver l’hémorragie, en partie parce que, quand des inconnus me laissaient leurs attributs ballants contre moi, je préférais qu’il y ait moins de plaies béantes dans l’équation. Un bruissement parcourut les prisonniers à notre retour avec cette nouvelle recrue, et quelques mots chuchotés en crépusculaire s’échangèrent. Kodrog fut le seul mot que je reconnus. Je déposai soigneusement mon fardeau et souris à Akua, qui s’était approchée sans un bruit.
« J’ai une surprise pour toi, dis-je gaiement.
— Quelle joie, traîna la Diaboliste. Encore des drows à moitié morts. Mon bonheur. Tu veux que je m’en occupe, j’imagine ?
— Si quelqu’un sait ce qui s’est passé ici, c’est bien lui, dis-je. Il faut qu’il puisse parler.
— Je peux te le promettre, nota l’ombre. Combien de temps il le restera, c’est une autre affaire.
— Fais de ton mieux, dis-je.
— Pouah, je suis de garde, alors ? demanda Indrani. C’est d’un ennui mortel. Tu ne me laisses même pas les faire se battre.
— Je suis sûre qu’Ivah peut leur expliquer les conséquences d’une rébellion, dis-je en jetant un regard au drow en question.
Il hocha lentement la tête.
« Trouve-moi la direction prise par les nains, dis-je à l’Archer. Essaie d’évaluer leur nombre ou de trouver quoi que ce soit de plus que ce que nous savons déjà. Si tu en croises…
— Je reste hors de vue et je reviens aussitôt, dit-elle. Compris. Tu me donnes combien de temps ?
Je me mordis la lèvre.
« Il nous faudra un moment pour l’interroger, dis-je en regardant Akua commencer à retirer la glace qui maintenait les plaies fermées. Autant camper ici. Quelques heures au moins, mais ne te perds pas.
— Je ne me suis jamais perdue de ma vie, m’assura Indrani.
— Le mois dernier, tu m’as dit que tu n’avais jamais été ivre de ta vie, fis-je remarquer. Tu devrais vraiment trouver de meilleurs mensonges.
— Ça a l’air d’une façon horrible de vivre, dit Indrani.
Je levai les yeux au ciel.
« Évite juste de te faire tuer, dis-je. Ou de déclencher une autre guerre. Les dieux savent qu’on en a déjà un excédent, et l’année n’est même pas terminée.
Elle me congédia d’un geste peu rassurant, mais réajusta son arc contre son épaule et se dirigea vers les passages menant au nord. Elle me répondait du tac au tac aussi facilement que les moineaux volaient, mais je savais que je pouvais compter sur elle quand j’en aurais besoin. Je ne me faisais guère de souci pour sa reconnaissance.
« Ce serait le bon moment pour prévenir les tiens que nous campons, dis-je à Ivah. Ils peuvent récupérer des tentes et le nécessaire, mais qu’ils ne touchent pas à la Nuit.
— À vos ordres, Reine, acquiesça le drow.
Je le regardai rejoindre les autres, puis reportai mon attention sur Akua. Je m’assis à côté du corps et l’observai insuffler l’Hiver dans cette chair mourante. Il y avait de la Nuit en lui, mais, contrairement à celle des cadavres, elle ne tendait pas vers moi. Elle n’était pas hostile non plus. Elle était simplement là. Un outil fermement tenu par quelqu’un.
« Alors, ça donne quoi ? demandai-je.
— Il a déjà un pied dans la tombe, dit la Diaboliste. Ça me facilite grandement la tâche.
Je n’eus pas besoin de lui demander pourquoi. Les instincts que m’avait donnés mon manteau m’apprenaient que l’Hiver régnait sur la mort et la décomposition, entre autres choses. J’avais pratiqué la nécromancie en tant qu’Écuyer, mais je restais une amateur dans cet art. Quand Akua avait pris possession de mon corps, elle avait levé une armée de Procerans morts sans même recourir à un rituel.
« Avec toi, c’est récurrent, dit l’ombre. Tu utilises les pouvoirs d’une manière qui ne leur convient pas, et tu exiges des autres qu’ils fassent de même.
— Le pouvoir est un outil, dis-je en répétant les paroles de quelqu’un d’autre. La seule limite à son usage, c’est ton ingéniosité.
— Épargne-moi les leçons du Seigneur Charogne, si tu veux bien, dit Akua. Je les ai déjà entendues. Mon argument tient toujours. Même en tant qu’Écuyer, tu as fait preuve d’une inventivité remarquable dans l’usage de tes maigres capacités nécromantiques. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un tuer sa propre chair pour mieux s’en servir.
— Le désespoir est un professeur exigeant, grommelai-je.
— C’est vrai, dit la Diaboliste d’un ton égal. Pourtant, tu pousses cette philosophie bien au-delà des limites que j’imaginais.
Je ricanai.
« Ah oui ?
— Toute cette entreprise, ma chère, répondit Akua. Pour être franche, je ne comprends toujours pas très bien pourquoi nous arpentons les passages de l’Everdark.
— Tu étais là quand on a pris la décision, lui rappelai-je. J’ai…
— Besoin d’une armée, oui, m’interrompit-elle. Mais ce n’est sûrement pas tout ? J’en avais conclu que c’était le prétexte que tu donnais pour masquer un objectif plus profond.
— Je ne mens pas quand je tiens conseil avec Woe, Akua, dis-je. Même quand tu es là.
Ses yeux écarlates me considérèrent avec scepticisme.
« Alors tu es vraiment venue recruter une armée de drows ? Ça me semble mal avisé.
Je fronçai les sourcils devant cette désinvolture. Pourtant, je l’avais sortie de sa boîte pour une raison. Elle comprenait les arcanes du pouvoir mieux que n’importe qui dans Woe, et si elle avait quelque chose à dire, cela valait la peine de l’entendre. Pas nécessairement de l’écouter, mais au moins de lui prêter l’oreille.
« Tu connais notre situation militaire, dis-je.
— Dans une certaine mesure, admit-elle. La bataille des Camps a trop éclairci les rangs, ce qui t’a poussée à chercher le Roi Mort. Il fallait envoyer ailleurs les armées de Procer et les saigner. C’est déjà chose faite, Catherine, grâce au pacte de l’Impératrice.
— Regarde plus loin, dis-je. Qu’est-ce qui permet à Callow de tenir debout ?
— L’agriculture, répondit-elle sans hésiter. Je ne conteste pas ce que cela implique, ma chère. Ton royaume a survécu à une rébellion de grande ampleur, à l’invasion des Cours et à mes propres œuvres. Si l’Armée de Callow recrute autant qu’elle le doit pour devenir autre chose qu’une garnison frontalière, il manquera des bras dans les champs au moment des récoltes. Ce qui aurait des conséquences plus désastreuses à Callow que dans la plupart des royaumes, il faut l’admettre, puisque ses seules richesses sont ses terres fertiles.
Mes propres œuvres, avait-elle dit. Presque avec désinvolture. Trois mots pour plus de cent mille âmes. L’envie de la déchirer en deux était là. De lui faire éclater la tête d’une pression des doigts, de laisser l’Hiver lui-même la dévorer de l’intérieur. J’en frémis de désir. Et tu craignais que je m’attache, Vivienne, pensai-je. Que je finisse par voir en elle autre chose que le diable utile perché sur mon épaule. Je me maîtrisai et empêchai la rage de paraître sur mon visage. Même l’air ne se rafraîchit pas. J’avais bien appris à manier mon manteau. Non, il ne fallait pas la punir pour ça. Mieux valait qu’elle continue à prononcer ces mots, ces rappels acérés de celle que j’avais assassinée pour en faire ma servante.
« Tu sais donc pourquoi il me faut une autre force sur le terrain, dis-je. Une qui puisse subir les pertes que je ne peux pas me permettre.
— Tu aurais pu te tourner vers d’autres, nota Akua. Seigneur Noir dispose encore de légions, et son affection pour toi est de notoriété publique.
— Noir joue une partie en Procer, dis-je. J’ignore encore laquelle, parce que je ne sais pas ce qu’il cherche vraiment. S’il avait voulu renverser Malicia, il aurait pu le faire juste après la Seconde Liesse. Au lieu de cela, il est allé dans les Vaux, prêt à affronter la croisade. Il avait presque une année entière, Diaboliste. Pour préparer ses plans. Ce n’est pas un hasard si les Vaux se sont effondrés et s’il erre dans les terres centrales de la Principauté. Il essaie d’accomplir quelque chose. Seuls les dieux savent quoi, s’ils le savent eux-mêmes. Je ne vais pas me mêler à ce désordre sans excellente raison.
— Tu as des liens avec la seule Cour d’Arcadie, fit remarquer la Diaboliste. Tu aurais pu y négocier un marché.
— Tu crois que ce serait mieux que les drows ? ricanai-je. La dernière fois que j’ai fait un tour avec le Roi de l’Hiver, c’est moi qui me suis fait balader. Je doute d’avoir assez appris en un an pour inverser la situation, et tu peux être sûre que tout pacte avec l’Arcadie donnera aux fées un pied permanent dans la Création. Autant me mettre à invoquer ces putains de démons : après les avoir libérés, ils sont plus faciles à renvoyer.
— L’Empire de l’Effroi…
— C’est une possibilité que j’ai envisagée, l’interrompis-je froidement. Bien sûr, pour mettre la main sur ses armées, il me faudrait gravir la Tour et m’assurer que ça tienne. Ce qui veut dire que je devrais probablement assaillir quelques-unes des villes les mieux fortifiées du continent avec mes forces déjà en lambeaux. Et peut-être affronter aussi les Légions loyalistes de Malicia. Les pertes sont certaines, et même si je gagne, j’hériterai d’un beau gâchis. Ashur pille toujours les côtes, Akua. Je ne peux pas me proclamer Impératrice et simplement… les laisser faire. Sans parler des dangers qu’il y a à tuer la personne qui a libéré le Roi Mort. Il pourrait devoir battre en retraite, ce qui achèverait Callow, déjà plus affaiblie encore. Il faudrait retourner négocier, en supposant qu’il soit disposé à le faire. Ou alors, il pourrait être libre, avec absolument plus aucune laisse pour le retenir.
— Je crois que tu sous-estimes le soutien que recevrait une prétention à la Tour dans les Terres désolées, dit la Diaboliste. Certaines promesses pourraient rallier bien des gens à ta bannière.
— Oh, je connais bien ce genre de promesses, murmurai-je. Il y a des prix que même moi, je rechigne à payer. Je ne vais pas patauger dans un nid de vipères juste pour essayer de les lancer contre mes ennemis, Akua. Je n’ai aucune intention de gouverner Praes.
— Tu n’auras peut-être pas le choix, dit tranquillement la Diaboliste. Mais je vais laisser la question de côté. Elle viendra à toi sans que j’aie besoin de plaider en sa faveur.
— Tu ferais mieux d’espérer que non, répondis-je. Si Praes devient mon problème, je ne ferai pas dans la douceur pour le régler. On passe en revue les autres possibilités ? La Ligue ne me parlera pas si le Hiérarque refuse, et cet homme est aussi fou qu’obstiné. On ne peut pas vraiment négocier avec la Chaîne de la Faim, les elfes tireraient à vue sur mes émissaires, et le plus proche allié des Gigantes — le Levant — est actuellement en guerre contre moi. Tu crois que je rôde dans ces putains de tunnels pour le plaisir ? J’ai besoin d’hommes et il n’y a personne d’autre.
La dernière phrase sortit dans un sifflement, comme le pus qu’on évacue d’une plaie.
« Je comprends, dit Akua.
— Non, tu ne comprends pas, répondis-je. Après mon couronnement, j’ai tracé une limite. Si tout ce que je pouvais faire, c’était transformer Callow en ruines, je fondrais cette couronne maudite et partirais en exil. Ou je marcherais jusqu’à la potence, s’il le fallait. La croisade devait forcément arriver ; je ne pouvais rien y faire. Mais maintenant, Diaboliste, même si mes armées remportent les prochaines batailles, le royaume est foutu. À mon départ, il ne nous manquait déjà qu’un mauvais été pour connaître des pénuries alimentaires généralisées. Qu’est-ce que tu crois qu’il se passera si les champs sont vides à la récolte ? Ou bien ça marche, ou bien j’arrête. Je capitule, je fais tout ce qu’il faut pour que Hasenbach propose des conditions qui ne soient pas une soumission totale, et je règle autant de problèmes que possible avant de mourir.
— C’est toi qui fais tenir tout cela, Catherine, me prévint Akua. Si tu abdiques, le royaume sombrera dans l’anarchie. Malicia risque d’envahir le pays, et même la Ligue pourrait se laisser tenter par un festin aussi alléchant. Tu crois que Callow peut affronter le Roi Mort sans toi ?
— La question n’est pas : “Est-ce que ce sera mauvais ?” dis-je. Bien sûr que ce sera horrible. Même si je règle tous les problèmes en suspens avant de partir, ce sera le bordel. La vraie question, c’est : “Est-ce que ce sera pire si je garde la couronne ?”
— La seule raison pour laquelle Callow a été autre chose qu’une simple étape sur la route de Cordelia vers Ater, c’est que ton pouvoir a fait hésiter la Principauté, dit la Diaboliste. C’est… de l’introspection nombriliste au pire sens du terme. Tu crois être responsable de chaque désastre qui s’abat sur ta patrie ?
— Ils se sont produits sous ma garde, dis-je. J’avais des responsabilités. Si je t’avais saignée comme un porc à Liesse, quelles qu’en soient les conséquences pour moi, cent mille personnes seraient en vie aujourd’hui. L’Hiver s’en est pris à Marchford parce que c’était mon domaine. L’Été a incendié un tiers du sud pour répondre à l’Hiver. Et la Rébellion de Liesse… eh bien, tu n’étais pas la seule que j’aurais dû tuer à l’époque, et n’en parlons plus.
— C’est absurde de prétendre que tu n’as pas atténué les dégâts, dit Akua sans détour. Tu as toi-même dispersé les Cours. Pour être claire, tu as repoussé des forces plus anciennes que la Première Aube au prix de quelques lieues de terres brûlées. Qui d’autre aurait mis fin aux invasions pour un prix même deux fois supérieur ? Et ne prétendons pas que tu étais le seul pion possible pour le roi de l’Hiver. Les Cours ne sont pas apparues à Praes, où les marchés auraient été conclus avec empressement, ni dans le Procer fracturé ou les terres querelleuses du Dominion. Pourquoi, à ton avis ? C’est presque comme si Callow avait été la proie la plus facile, l’endroit le plus vulnérable. Tu as mis fin à la Rébellion de Liesse en offrant des conditions clémentes ; ta seule existence a suffi à adoucir les positions du Seigneur Charogne et de l’Impératrice envers ceux qui avaient levé l’étendard contre la Tour. Ni l’un ni l’autre n’aurait été aussi indulgent autrement. Si tu n’avais pas été là à la Seconde Liesse, j’aurais très probablement tué ton maître et triomphé. Tu sembles croire que le reste du continent se dispute Callow parce que tu en portes la couronne. C’est malhonnête. Callow souffre parce qu’il est faible. Parce que des puissances supérieures peuvent se permettre d’en faire un outil pour régler leurs propres problèmes. La Principauté, l’Empire, la moitié des Héros qui ont répondu à l’appel de la Dixième Croisade. Tu crois vraiment que ton royaume, même dirigé par une reine maléfique, menace davantage le Bien et Calernia que le Royaume des Morts ? Que la Chaîne de la Faim ?
— Il y a un équilibre des pouvoirs, dis-je. Le Pèlerin Gris l’a reconnu.
— En effet, ricana Akua. La Principauté ne peut pas se permettre d’avoir trop de puissances vouées au Mal à ses frontières, n’est-ce pas ? Pourtant, tu aurais pu devenir une alliée grâce aux bons traités. Peut-on en dire autant de l’Horreur Cachée ? Et pourtant, c’est Callow qu’on a envahi, puis Praes. Parce que, si le Premier Prince avait appelé à une croisade contre Keter, personne n’aurait répondu. Parce que la Principauté ne croyait pas pouvoir vaincre le Royaume des Morts, et que Callow était plus faible.
— Tu viens de donner la raison, dis-je avec un sourire sombre. Contre Keter, elle ne pensait pas pouvoir l’emporter. La réalité stratégique, c’est donc qu’une reine maléfique à Callow était inacceptable. Tu oublies aussi que c’est ta putain de forteresse de l’apocalypse, bâtie sur le massacre de mes compatriotes — il serait bon de s’en souvenir —, qui a servi de cri de ralliement à tout ce bazar.
— Je ne défendrai pas ce que j’ai fait, dit Akua. L’échec ne se défend pas, et mes méthodes te répugnaient. Pourtant, je te rappellerai que Procer se tenait à la porte bien avant que je me mette à l’œuvre. J’ai servi de prétexte, c’est vrai. Que tu me juges pour mes péchés comme bon te semble : c’est ton droit et ton privilège de vainqueur. Mais même si tu m’avais tuée bien avant, on aurait fini par trouver un prétexte. Praes régnant sur Callow n’était pas plus acceptable que toi portant une couronne, après tout. Tu es une justification, Catherine. Pas un mobile. Au mieux, tu n’étais qu’un élément secondaire des raisons qui ont mis les puissances en mouvement.
— J’aurais pu choisir l’autre camp, dis-je. On m’a fait une offre, à Liesse. Si j’avais rejoint les Cieux…
— Tu aurais été tuée, attaquée par toutes les Calamités et tes propres alliés, dit-elle. Le Chevalier Noir, jugeant que ton existence était une expérience ratée, se serait assuré que Callow soit incapable de se soulever quand Procer viendrait frapper à sa porte. Inutile de te rappeler les méthodes de boucherie systématique dont ton maître est capable.
— Voilà donc ta grande sagesse ? raillai-je. Des milliers sont morts sous ta garde, mais tout va bien parce que des milliers seraient morts de toute façon ?
— Toi, Woe, et la Quinzième que tu as assemblée avec patience, dit Akua. Voilà les seules raisons pour lesquelles les personnes importantes de ce continent jugent Callow digne de négocier. Dieux d’en Bas, Catherine, tu crois que l’Impératrice aurait attendu aussi longtemps avant d’agir si tu ne projetais pas une longue ombre ? Que le Seigneur Charogne n’aurait pas purgé ton royaume de ses traîtres ? Le Premier Prince prétend mépriser tout ce que tu incarnes, et pourtant elle continue à te parler. Parce que tu détiens du pouvoir, que tu inspires la crainte, et que cela fait de la terre que tu gouvernes davantage qu’un sujet de dispute après la victoire. Sans la puissance que tu as réunie, le seul Callow qui existerait serait celui que les autres puissances toléreraient. Est-ce de cela que tu t’attristes au cœur de la nuit ? Du fait que tes actes, même sanglants, ont fait de ta patrie un acteur plutôt qu’un butin ?
— Tu n’en sais rien, dis-je. Si je n’avais jamais pris Callow en main, des Héros auraient pu se lever. Cela s’est déjà produit, avec une régularité qui tient presque de la loi.
— Les mêmes Héros que l’Empire a étouffés dans l’œuf pendant des décennies, avant ta naissance ? demanda doucement la Diaboliste. Ou des Héros étrangers, venus des mêmes nations qui marchent aujourd’hui contre toi ?
— Mieux vaut être des vassaux de Procer qu’un désert, Akua, répondis-je avec lassitude. Et malgré tous mes efforts, c’est bien là que nous nous dirigeons.
— Je connais peu de choses sur ton peuple, et bien des choses que je croyais savoir se sont révélées fausses, dit l’ombre. Mais combien d’entre eux seraient d’accord avec ce que tu viens de dire ?
— Une foule n’a qu’une seule voix et aucune sagesse à faire entendre, citai-je. Mon peuple n’a pas toujours raison, surtout quand son orgueil est en jeu.
— Ton argument, à présent, c’est donc que tu sais mieux qu’eux, dit Akua. Que c’est à toi de prendre les décisions à leur place. Pourtant, tu déplores d’avoir fait exactement cela. Avec quelques défaites à ton actif, certes, mais aussi des réussites admirables. Alors, quelle âme courageuse prends-tu pour comparaison ? Je suis curieuse de savoir quel sage capable de bouleverser le monde aurait guidé Callow sans jamais faillir, si tu n’avais pas tenu la barre.
— Demander à la personne qui se serait levée de ne pas perdre la deuxième plus grande ville de Callow, ce n’est pas exagéré, répliquai-je sèchement.
— Tu fermes les yeux sur la réalité de l’époque, nota Akua. Un autre Porteur de Nom n’aurait pas bénéficié de tes relations avec les plus hautes sphères du pouvoir praesien. Il aurait dû se rebeller tout en étant traqué par les Calamités, en levant essentiellement la même armée que ton maître a écrasée, avec peut-être quelques renforts. Il aurait probablement dû compter sur l’aide de la Principauté pour survivre, ce qui aurait déclenché la Dixième Croisade alors que Callow aurait été plongé dans une sanglante guerre civile, plutôt que de voir ses frontières défendues par des garnisons. À la table des négociations, il n’aurait été qu’un figurant. Peut-être qu’un remplaçant m’aurait tuée, peut-être pas. Il est tout à fait possible que le nombre de morts eût été plus élevé ; il ne fait en revanche aucun doute que les destructions auraient été plus vastes. Les Cours du Peuple féerique auraient ensuite trouvé cette terre profondément divisée et meurtrie bien plus facile à ravager que sous ta protection, aussi imparfaite fût-elle.
— Tu n’en sais rien, dis-je. Ce ne sont que des spéculations.
— Cela ne semble pas te gêner quand tu te condamnes toi-même, dit l’ombre. Tes hypocrisies habituelles ont meilleur goût. À dire vrai, tu n’es même pas la seule à en faire preuve. Le Premier Prince te traite de seigneur de guerre, alors qu’elle-même a conquis le trône par la guerre et les mêmes moyens. Le Levant était encore en guerre contre la Principauté il y a moins de deux ans, et Ashur commerçait joyeusement avec les Terres désolées quelques mois avant la déclaration de la Dixième Croisade. Je me soucie peu de morale, je l’admets, mais elle semble compter pour toi, et il est assez difficile de croire que tous ces rivaux doivent désormais être considérés comme justes simplement parce qu’ils marchent contre toi.
— Je ne dis pas qu’ils méritent de gagner cette guerre, parvins-je à dire entre mes dents serrées. Je dis que se battre contre eux pour sauver le royaume n’a aucun sens si le prix de cette lutte est de foutre le royaume en pièces.
— Le royaume de Callow est déjà brisé, répondit Akua sans détour. Tu as réussi à l’empêcher de s’effondrer complètement après avoir chassé Praes, ce qui est déjà impressionnant. Catherine, il y a quatre ans, il n’y avait pas de royaume. Il n’y avait que des provinces, soumises aux édits du Seigneur Charogne. En si peu de temps, tu as arraché ta patrie aux griffes de l’Impératrice avec un minimum de destructions, et tu as imposé un semblant d’ordre à un royaume occupé depuis plusieurs décennies. Tout en repoussant les interventions répétées des deux plus grandes nations de la surface de Calernia. Cette étrange conviction que n’importe qui, toi comprise, aurait pu prendre la couronne et accomplir des miracles est plutôt naïve. Bâtir une nation ne se fait pas en quelques mois, ma chère. Et c’est à peu près tout le temps que tu as réussi à arracher à des souverains plus puissants et expérimentés, qui voulaient même t’en priver.
— Je suis donc le moindre mal, dis-je avec un sourire amer. Une rengaine familière. Ça faisait longtemps qu’elle ne m’avait pas bercée jusqu’à m’endormir paisiblement.
— Il est facile de ne pas être à la hauteur d’un modèle de victoire qui n’existe que dans tes pensées, dit la Diaboliste. Tu parles comme si tu croyais avoir dupé tout un royaume pour qu’il te suive.
— Je n’ai pas vraiment demandé leur avis avant le couronnement, dis-je.
— Et pourtant, Callow ne s’est pas rebellé, réfléchit Akua. Les grands nobles encore en vie et tes fonctionnaires obéissent à tes ordres. Tu as rallié à ton service tous les Porteurs de Nom notables du royaume et soumis les guildes, même celles qui se disent noires. Ton armée, désormais composée en grande partie de tes compatriotes, t’a suivie à la guerre de son plein gré. Tu n’es pas une Fairfax, c’est vrai. Mais cela n’a guère d’importance : ils sont tous morts. Étant donné que le fondateur de cette dynastie n’était qu’un chevalier, un Porteur de Nom au glorieux passé militaire peut difficilement être considéré comme de basse naissance.
— Eleanor Fairfax est montée sur le trône par acclamation populaire, rétorquai-je sèchement.
— C’était une seigneure de guerre talentueuse et charismatique, capable de revendiquer le trône et soutenue par le peuple pour faire valoir ses droits, dit-elle avec insistance.
— Elle avait aussi la bénédiction des Cieux, dis-je sèchement. Il me manque cette partie-là.
— Nous voilà donc en train de débattre de théologie, dit Akua. Aucune couronne n’est légitime sans l’approbation d’en Haut ? Je n’ai pas entendu dire que Cordelia Hasenbach avait reçu cette distinction. Étrange qu’elle soit indispensable dans ton seul cas.
— Tu oublies que je suis une Méchante, dis-je.
— Tu as dévoré ton propre Nom et pris l’Hiver à sa place, dit-elle. Tu as des ennemis communs avec ceux d’en Bas, et peut-être des affinités avec certains de ceux qui luttent contre ceux d’en Haut. Je ne t’ai jamais entendue adresser une seule prière à mes dieux, Catherine. Et même si c’était le cas, l’hypocrisie serait ici d’autant plus flagrante. Où est cette indignation quand un Tyran prend le pouvoir à Héliké ? Stygie ne paie ses dettes qu’en soufre, et Bellerophon est un autel municipal en pleine démence. Pourtant, aucune croisade ne vient frapper à leur porte. Une règle qu’on ne respecte que quand cela arrange n’en est pas une : ce n’est qu’un outil.
— C’est une jolie chanson que tu me chantes, admis-je. Je n’ai pas toujours raison, mais assez souvent. Et mes ennemis ne valent pas mieux.
— Et pourtant, dit la Diaboliste, tu n’en crois pas un mot. Pourquoi ?
J’esquissai un sourire sans joie.
— Parce que c’est ce que je voulais entendre, dis-je. Et parce que tu es Akua Sahelian.
Deux heures s’écoulèrent avant que le Puissant Kodrog ne se réveille, et nous les passâmes toutes en silence.