Chapitre 255
« Je m’amuse toujours d’entendre les hommes parler de violence insensée. Qu’est-ce que la violence, sinon l’échec de la raison ? Autant déplorer que l’eau soit mouillée. »
— Le roi Edmund de Callow, la Main d’encre
« Alors, qu’est-ce qu’on fait des autres ? demanda Indrani.
La question était formulée sans détour, comme à son habitude, mais elle avait raison de la poser. Après l’avoir interrogé davantage, Ivah s’était montré plutôt clair : pour traverser l’Obscurité, il fallait absolument porter les « plumes » d’obsidienne dont les drows étaient équipés. Nous avions déjà un cadavre, ce qui suffisait pour l’un de nous. Mais il nous fallait dépouiller deux prisonniers de leur armure pour être sûrs de passer sans encombre, et restait donc à décider ce que nous allions faire d’eux.
« On ne peut pas les emmener dans l’Obscurité, dis-je. Ivah est resté vague — je crois qu’il n’en sait pas grand-chose, en réalité —, mais il laissait entendre qu’on les « perdrait », comme Ranger s’était perdue. »
Il faisait encore nuit, mais l’aube approchait à grands pas. Pendant qu’Akua s’occupait des blessés, j’avais dit à Indrani d’aller faire un somme. Nous partirions dès qu’elle aurait repris des forces : maintenant que nous avions un guide, je ne voyais aucune raison de traîner plus longtemps à la surface. J’inspirai doucement le parfum qui persistait au-dessus de la tasse de thé que je tenais. Le boire n’avait rien de mémorable, mais son odeur était étrangement agréable. Je n’y avais pas prêté attention au début, puis, à force d’en prendre l’habitude, je me rendis compte que j’avais déjà vu quelque chose de semblable. Les fées de Skade avaient elles aussi pris plaisir aux petites choses éphémères. Bien plus qu’aux plaisirs physiques que j’avais autrefois préférés.
« Donc, en gros, on les relâche, méditait Indrani. J’imagine que ça nous pose problème. »
« Ils sont venus à la surface pour réduire des gens en esclavage et les tuer, dis-je. Ce serait irresponsable de les laisser repartir comme ça après les avoir capturés. »
Mon amie haussa les épaules, ses yeux noisette teintés d’indifférence. Elle n’avait pas encore enfilé son manteau de cuir, ni même sa cotte de mailles ; elle portait plutôt une épaisse tunique grise, ajustée à sa silhouette. La seule touche d’élégance dans cette tenue terne était son écharpe de lin sombre, nouée autour du cou, un tissage qu’on disait propre à Mercantis. Elle était certainement plus fine que tout ce que j’avais vu sortir des ateliers de tisserands de Callow, et je savais qu’Indrani pouvait s’en servir pour respirer à travers des vapeurs nocives. C’était l’un des rares objets auxquels je l’avais vue tenir, à part son arc. J’avais appris au détour de conversations que les deux venaient de Ranger.
« Alors, tuons-les, dit-elle. On n’a jamais hésité à le faire. Après la deuxième bataille de Liesse, tu as bien crucifié une bande de Praesi, non ? Ceux que tu n’as pas transformés en soldats sacrifiables.
— Ils étaient tous complices d’un massacre de masse, lui rappelai-je. Et j’ai fait crucifier les mages, ceux qui avaient directement participé au meurtre d’innocents. Ce n’est pas pareil. »
Tuer le sbire de Malicia qui avait tenté de se rendre s’approchait davantage de la limite, à mes yeux, mais c’était un piège tendu à un ennemi. L’avoir fait me semblait m’avoir rapprochée d’un peu plus de ce que je ne voulais pas devenir, mais je pouvais ravaler mon malaise.
« Ce sont des esclavagistes, Cat, dit Indrani d’un ton mesuré. Tue-les tous, et que les dieux fassent le tri. »
« D’après ce que j’ai compris, toute leur civilisation pratique l’esclavage, lui rappelai-je. Je devrais donc tous les massacrer ?
— Toute leur civilisation ne nous a pas menacés avec des lames, répliqua-t-elle. Eux, si.
— Alors, on les tue parce qu’ils ont sorti leurs lames, pas parce qu’ils sont esclavagistes, soulignai-je.
— Très bien, dit Indrani. Tuons-les pour ça, alors. Je peux m’en charger moi-même si tu tiens à me contredire. »
« Je voulais dire qu’on ne fait pas ça, dis-je.
— Oh, merde, marmonna-t-elle. Cat, qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? Tu ne veux pas les relâcher et on ne peut pas les garder. Il ne reste pas grand-chose, si ? »
Non, pensai-je sombrement. Il ne restait pas grand-chose.
« Alors, qu’ils règlent ça à la manière des drows, reprit soudain Indrani. Tu veux jouer les gardiennes de la loi, alors laisse-les suivre leurs foutues lois. »
« Ils n’ont pas de lois, Archère, répondis-je à voix basse. Ils ont l’air de s’entretuer pour un rien. »
Elle croisa mon regard, et le teint hâlé de sa peau sembla encore plus sombre dans la pénombre.
« Tu dois décider pourquoi on va dans l’Étercendre, Indrani. Parce que si tu descends là-bas pour massacrer les puissants jusqu’à ce que leurs gens, terrorisés, se mettent à bien se tenir, je te suis. Ils l’ont mérité, qu’ils étouffent avec. Mais si tu y vas seulement pour recruter une armée, Catherine, il y aura des limites bien plus sombres à franchir que celle-ci. »
Je grimaçai, puis détournai le regard. Une fois encore, elle n’avait pas tort. Je savais depuis le début que cette affaire serait sordide. Ma conversation avec Ivah n’avait fait que renforcer cette impression. C’était étrange d’entendre quelqu’un qui semblait par ailleurs parfaitement raisonnable considérer le reste du continent comme du bétail et prêcher les vertus du meurtre de sang-froid sans la moindre ironie. Même les Praesi enveloppaient cette idée d’un voile, en déguisant l’acte en une sorte d’art maléfique. Les drows parlaient de tuer sans raison comme s’il n’était besoin ni de prétexte ni de justification, et je soupçonnais Ivah de ne pas avoir été l’un des plus puissants. Ceux qui se trouvaient au sommet de la pyramide avaient dû traverser une mer de sang pour y parvenir, et c’était avec eux que je devrais conclure des pactes. Avec eux et avec la Prêtresse de la Nuit, l’architecte même de cette misère sanglante.
« Je ne peux pas réformer tout un empire, avouai-je, épuisée. J’arrive à peine à m’occuper de Callow, et encore, avec une seconde née pour m’aider. »
« Alors, ne faisons pas semblant, répondit Indrani calmement. N’y allons pas à moitié préparées, en prenant des poses de libératrices. C’est comme ça qu’on perd, Catherine : en s’éloignant de notre véritable objectif. Ne vise pas les orteils si tu veux trancher une gorge. »
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Même les laisser régler ça selon leurs lois, dis-je à voix basse… Ce n’est que de la mise en scène, pas vrai ? On leur refile le sale boulot. Le sang resterait sur mes mains, avec en plus la lâcheté. »
« La responsabilité, c’est un lit de ronces, dit Indrani. Tu t’y couches sans cesse, puis tu t’étonnes de saigner. Ce n’est pas à toi de sauver tous les inconnus que tu croises. Surtout s’ils ne veulent pas être sauvés. »
« Est-ce vraiment trop demander, murmurai-je, que de pouvoir se comporter en êtres décents, pour une fois ? »
« Il y en a beaucoup, aux pieds d’En Haut, répondit mon amie. Ils ne restent pas longtemps ici, en général. »
Peut-être étais-je lâche, car, lorsque je donnai l’ordre, ce fut pour que les drows règlent leurs comptes entre eux. Ils se battirent jusqu’à ce que deux d’entre eux soient morts. Les plus grièvement blessés, qui auraient peut-être survécu si on ne les avait pas tués. Leurs meurtriers récoltèrent leur Nuit tandis que je les regardais en silence.
Mais nous revêtîmes l’armure des morts et nous enfonçâmes dans les profondeurs.
Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entrant dans les Terriers. L’Étercendre était censée être en ruine, de nos jours, ses habitants se disputant des gloires fanées qu’ils ne savaient plus restaurer. D’un autre côté, nombre de ces tunnels devaient dater de l’époque où les drows étaient autre chose qu’une bande de traîtres vivant dans les ruines qu’ils avaient eux-mêmes créées. On savait peu de choses sur l’époque où les drows avaient été une puissance avec laquelle il fallait compter : les rares documents datant de la période supposée de leur apogée étaient peu nombreux et ne portaient guère au-delà de la cité naissante où ils avaient été écrits. Dans l’écho que Masego et moi avions écouté en cachette, la Barde errante avait mentionné les Sages du Crépuscule. Ils « considéraient la mort comme le seul péché ». Cela ne ressemblait pas vraiment au pacifisme, mais c’était très éloigné des drows que nous avions rencontrés. À la surface, le territoire de l’Étercendre était plus petit que Callow et presque entièrement montagneux, mais cela ne signifiait pas grand-chose : comme les nains, et comme les gobelins autrefois, les drows vivaient sous terre. L’étendue de leurs possessions se mesurait en profondeur plutôt qu’en longueur ou en largeur.
Les Terriers se révélèrent être des tunnels. Rien de plus. Ils n’étaient pas très bien entretenus, étaient humides, froids et parfois à moitié effondrés, mais ils n’étaient ni jonchés d’ossements ni infestés de meutes de monstres. Je marchais au côté d’Ivah, à la tête de notre petit groupe, et le drow nous guidait sans jamais se tromper, de tunnel en tunnel. Plusieurs heures avaient déjà passé et je ne voyais honnêtement aucune différence entre les chemins que nous avions pris aux rares carrefours et ceux que nous avions laissés derrière nous. Nous nous enfoncions dans les profondeurs, ça, je le sentais. Mais rien ne marquait les lieux, aucun signe que notre guide aurait pu suivre.
« Combien de temps avant qu’on entre dans l’Obscurité ? demandai-je.
Ivah me lança un regard argenté.
— Nous y sommes déjà, répondit-il.
Je haussai un sourcil. Je n’avais pas senti la moindre trace de pouvoir. De nos jours, j’étais particulièrement sensible aux protections magiques ; le franchissement d’un seuil aurait donc dû se remarquer.
« Je ne vois aucune différence entre notre arrivée et maintenant, avouai-je.
— Vous n’en verrez pas, Reine. Nous portons des plumes. L’Obscurité n’existe pas pour nous. »
« Donc, si on n’avait pas les plumes, repris-je… On ne verrait pas les tunnels ?
— Nous en verrions d’autres, répondit Ivah. Qui ne mèneraient nulle part. »
Ça ne ressemblait pas à une protection magique. Plutôt à un domaine, à vrai dire, mais l’idée qu’une entité assez puissante puisse maintenir un domaine pendant des siècles était terrifiante.
« On dirait que c’est trop facile à traverser, dis-je.
— Les nerezim ont déjà percé l’Obscurité, répondit Ivah. Jamais longtemps. Ils arrachent le minerai à la pierre et repartent, sans s’attarder.
— Tu parles des nains.
— C’est exact, confirma Ivah. Ils ont tué des Puissants avec de grandes machines d’acier. Ce ne sont pas du bétail.
— Parce qu’ils ont tué des drows ? demandai-je en fronçant les sourcils.
Mon guide secoua la tête, un sourire contrit dévoilant ses canines blanches et acérées.
— Parce qu’à leurs yeux, c’est nous qui sommes du bétail, répondit Ivah. On ne combat pas les nerezim. On leur survit, en se cachant jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur but et repartent.
Eh bien, c’était presque réconfortant de savoir que le Royaume d’En dessous terrorisait tout le monde sous terre comme à la surface. J’avais commencé à soupçonner que l’Obscurité avait été créée pour empêcher la folie de l’Étercendre de se répandre, mais une autre explication venait de surgir : il pouvait tout simplement s’agir d’un fossé magique destiné à tenir les nains à distance. Le Royaume d’En dessous n’était pas réputé pour tolérer les rivaux sous terre, comme l’exode des anciennes tribus gobelines vers la surface l’avait clairement montré. Je laissai la conversation s’éteindre, mais l’ennui me fit reprendre la parole lorsque le voyage dans les tunnels s’éternisa.
« Tu as dit que tu avais été rylleh, dis-je. Qu’est-ce que c’est, exactement ?
— Dimas était rylleh, répondit Ivah. Ce que tu regardes ne l’a jamais été.
— Et qu’est-ce que cela signifiait, quand Dimas était rylleh ? demandai-je.
— Pour obtenir cet honneur, il faut connaître douze Secrets et tuer un autre rylleh, répondit Ivah. Même alors, il vaut mieux le conserver que le revendiquer. Beaucoup ne le gardent pas longtemps.
Je laissai échapper un petit son pensif.
« Et Dimas ? insistai-je. Combien de temps l’a-t-il gardé ? »
« Cent trois ans, répondit Ivah avec fierté. Beaucoup ont tenté de lui prendre ses Secrets, car Dimas connaissait les trois arts glorieux du meurtre. »
Je plissai les yeux. D’abord, parce que j’apprenais que mon guide avait plus d’un siècle. Les érudits débattaient de la durée de vie physique des drows, mais la plupart leur attribuaient une espérance de vie qui ne dépassait pas celle des humains. Apparemment, ils se trompaient. Mais surtout, les paroles d’Ivah sous-entendaient quelque chose.
« Dimas connaissait ces arts, dis-je lentement. Ivah, non ?
Le drow me regarda, surpris.
— On a pris la Nuit de Dimas, à l’exception de la dernière gorgée, dit-il. Tiarom ne connaissait aucun Secret, alors la récolte ne m’a rien appris.
— Tu me donnes l’impression que la Nuit ne se limite pas à des tours d’ombre, dis-je.
— C’est exact, répondit Ivah, avant de porter un doigt à ses lèvres. Informe et façonnée, elle embrasse tout. Les dignes prennent. Les dignes s’élèvent. »
Elle renferme aussi du savoir, compris-je.
« Ces trois arts glorieux du meurtre, quels sont-ils ? demandai-je.
— La lance, la lame et l’arc, répondit Ivah. Dimas en a récolté beaucoup pour les apprendre dans leur intégralité. C’était un grand exploit. »
J’inspirai brusquement. Donc, en tuant quelqu’un qui connaissait l’un de ces Secrets, on pouvait devenir maître d’armes sur-le-champ ? C’était insensé. On ne pouvait pas créer du savoir à partir de rien ; ce n’était pas ainsi que la Création fonctionnait. À moins que ce soit le même savoir, songeai-je. Transmis de meurtrier en meurtrier depuis la nuit des temps. Ils se refilaient simplement les mêmes connaissances, un cadavre après l’autre ?
« Ivah, dis-je à voix basse. Peut-on enrichir la Nuit ?
— Ce serait un mauvais choix, répondit le drow, amusé. Quel intérêt y a-t-il à rendre les Puissants plus forts en mourant ? »
« Si un drow apprenait à fabriquer de l’acier, dis-je, et que quelqu’un le tuait pour récolter son savoir, est-ce que lui saurait fabriquer de l’acier ? »
« La fabrication d’armes est un Secret puissant, reconnut Ivah. Les Ysengral l’accumulent sans pitié, et Ysengral lui-même chasse les murmures les plus précieux. »
Donc, dès que quelqu’un apprenait quelque chose d’utile, on le tuait pour le lui prendre. Dieux. Pas étonnant qu’ils vivent dans des ruines. Si quelqu’un tentait de les restaurer, on le poignarderait sûrement pour lui voler le savoir-faire nécessaire.
« Ysengral, c’est un sigil ou un Puissant ? demandai-je, un peu perplexe.
— Un sigil est un Puissant, me répondit Ivah sur un ton qui laissait entendre que j’étais un peu lente.
— Donc, l’ancien sigil de Dimas, Zapohar… lançai-je.
— Zapohar est un Puissant, qui a beaucoup d’influence dans le cabale du Chant Silencieux, répondit le drow. Bien qu’expulsés de Grand Perun, les Zapohar sont les premiers du cercle intérieur. Beaucoup les craignent.
— C’est comme ça que Dimas a fini ? demandai-je. En combattant pour les Zapohar ? »
« Dimas s’est empâté et a perdu sa vigilance, répondit amèrement Ivah. Il a oublié que beaucoup convoitaient ses Secrets. Celui qui l’a brisé était plus digne de les garder, et se trouve désormais au deuxième rang sous Zapohar. »
Donc, trahi par un collègue ambitieux, et non vaincu par un étranger. Pourtant, il semblait toujours éprouver une certaine fierté pour les Zapohar, au lieu de haïr le sigil qui l’avait vu tomber. Cela me rappelait les mœurs des Terres désolées, où les nobles Praesi prétendaient que haine et inimitié n’avaient rien à voir l’une avec l’autre. Le sujet semblait délicat, quoi qu’il en soit, alors je n’insistai pas. J’étais curieuse d’autre chose, de toute façon.
« Parle-moi des Kodrog, dis-je. Nous entrons dans leur territoire, c’est ça ? »
« Ils se tapissent près de l’Obscurité, indignes des conflits du cercle intérieur, répondit Ivah avec un mépris manifeste. La Nuit des Kodrog a été affaiblie par le Puissant Soln, il y a trois cents ans. Ils ont fui vers les cercles extérieurs et ne sont pas revenus. »
« Soln ne les a pas tués ? demandai-je.
— On dit que les Kodrog connaissent des murmures issus du Secret des Vies Multiples, m’informa le drow. Une seule mort n’a pas suffi, même s’ils ont perdu beaucoup de Nuit dans leur défaite.
— Je croyais que tu avais dit que les Kodrog étaient forts, fis-je remarquer.
— Face à la viande, aux drows, aux plus faibles des Puissants, oui, répondit Ivah. Pas face aux grands sigils. Ils t’écraseraient comme un insecte, Reine, mais c’est autre chose. »
« Je ne compterais pas là-dessus, répondis-je d’un ton égal. C’est aux Kodrog que tu dois toutes tes plumes ? »
Le drow secoua la tête.
« Je me suis rendu à Grand Mokosh sous le coup d’une disgrâce, pour obtenir cette dernière chance, dit Ivah. Là-bas, les Sukkla accomplissent un devoir sacré, après avoir reçu un sigil du Souverain de la Nuit lui-même. N’importe qui peut revendiquer des plumes, s’il connaît les langues des Terres brûlantes et a assez désespéré pour tenter de les traverser. »
« C’est donc un devoir sacré que d’affronter les Terres brûlantes, dis-je. Pourquoi ?
Ivah porta de nouveau un doigt à ses lèvres.
— Cela sert la Nuit.
Oh. Ça n’avait pas l’air très réjouissant.
« Tuer du bétail, dis-je. Le prendre. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
— La Nuit grandit, répondit Ivah avec un sourire. Accomplir un tel acte sacré rachèterait n’importe quelle disgrâce.
— Je veux être parfaitement claire. Si vous tuez des humains ou n’importe quelle autre race, la Nuit grandit ?
— C’est exact, répondit le drow avec révérence. Tout ne fait qu’un. Tout est conflit. Les dignes s’élèvent. »
Je me mordillai la lèvre.
« Tuer des morts-vivants, repris-je. Est-ce que cela ferait aussi grandir la Nuit ? »
Le drow blêmit.
« Ne parle pas de l’Horreur Cachée, murmura Ivah. Sa couronne est l’aube, et cette lumière pâle est la fin de toute chose. Seuls les fous entreraient dans l’œil de l’Hôte de la Mort. »
« Ça marche, n’est-ce pas ? dis-je. La nécromancie qui maintient son armée en marche, vous pouvez la revendiquer pour la Nuit. »
« Je n’en dirai pas plus, insista Ivah. Il voit tout. Il entend tout. »
Eh bien, Neshamah avait clairement rendu visite à ces gens après son rituel. Les drows étaient un peuple meurtrier ; ils n’auraient pas dû être aussi terrifiés si le Roi Mort ne les avait pas rudement corrigés après qu’ils l’eurent provoqué. Honnêtement, je ne savais pas qui soutenir. J’étais tout de même ravie d’avoir appris ça. Si les morts-vivants n’avaient rien valu dans la pyramide meurtrière de leur société, il aurait été beaucoup, beaucoup plus difficile de gagner du terrain là-bas. Ivah avait été assez haut placé à une époque, à l’entendre, mais il n’avait tout de même été le sbire de quelqu’un. Ceux qui se trouvaient juste au-dessus de lui seraient peut-être moins terrifiés à l’idée d’affronter Keter si on leur proposait les bonnes incitations. J’avais quelques idées sur leur nature, mais l’offre que je savais la plus tentante était celle que je voulais éviter à tout prix.
« Parlons plutôt des Kodrog, dis-je. Je cherche des informations pratiques. Combien de Puissants, lesquels sont connus pour quoi. Combien de combattants ont-ils, quelles défenses ont-ils ? »
J’étais venue avec l’intention de négocier, mais j’avais peut-être trouvé un endroit où ma tendance à poignarder avant de faire une offre passerait pour raisonnable. Si je pouvais avancer sans tuer, je le ferais. Mais si les lames sortaient, eh bien, ce ne serait pas la première fois que je marchais sur quelques cadavres pour arriver à mes fins. Ivah avait malheureusement peu à m’apprendre : on l’avait fait passer par le territoire des Kodrog pour le conduire dans l’Obscurité, après s’être copieusement moqué de lui et lui avoir administré quelques raclées. Mais c’était toujours mieux que rien. À l’entendre, quelques milliers de drows étaient répartis dans plusieurs grandes cavernes, mais seule une petite partie d’entre eux était jugée apte au combat. Les Puissants seraient encore moins nombreux ; je les situais mentalement au niveau d’une demi-compagnie de la Garde. Dangereux si on les prenait à la légère, mais tout à fait tuables. Si l’Archère restait en retrait pour s’occuper de ceux qui connaissaient des Secrets raffinés, la Diaboliste et moi pourrions nous charger des brutes. Contrairement à la surface, je n’avais pas l’intention de faire des prisonniers ici. Je ne poursuivrais pas non plus ceux qui fuiraient, mais s’ils devenaient un obstacle, les capturer ne serait pas mon objectif.
Il nous fallut trois jours pour sortir de l’Obscurité. Dans le dernier tronçon du voyage, les tunnels passèrent de la pierre brute à des parois plus ouvragées. Des bas-reliefs couvraient toutes les surfaces, jusqu’au sol et au plafond, même si la mousse et la terre masquaient les sculptures sous nos pieds. C’était la première fois que je voyais quelque chose que les drows avaient bâti et, à ma grande surprise, presque tout représentait leur peuple s’élançant à la surface, remportant de glorieuses batailles, puis retournant dans l’Étercendre couverts de gloire, de richesses et d’esclaves. On y voyait aussi des duels entre champions drows, qui, curieusement, ne semblaient pas se terminer par la mort. Le perdant devenait le serviteur du vainqueur et portait sa lance et son carquois. Des duels d’honneur ? Ils étaient censés être courants au Levant. Dans les Steppes du Nord aussi, même si les orcs ne s’arrêtaient pas tant que l’un des combattants n’était pas mort et ne faisait pas office de dîner. Le dernier obstacle fut un seuil sculpté dans le tunnel, mais dépourvu de porte ; de l’autre côté, nous trouvâmes des signes de vie récents. Des symboles avaient été peints sur la pierre avec du sang. Ivah m’expliqua qu’ils promettaient toutes sortes de tourments à quiconque s’aventurerait sur les terres du Puissant Kodrog.
« Nous arrivons maintenant au domaine des Puissants, Reine, nous annonça notre guide.
Je hochai la tête.
— Notre marché est conclu, dis-je d’un ton égal. Si tu le souhaites, nos chemins se séparent ici, sans rancune ni autre exigence.
Le drow hésita.
— Je vous accompagnerai encore un peu, dit-il. Jusqu’au cercle de pierres. »
Les Kodrog détenaient apparemment les restes d’une ancienne forteresse frontalière, qui bloquait l’entrée de leur territoire à proprement parler. C’était probablement aussi loin qu’Ivah pouvait aller sans être ouvertement associé à nous.
« Alors, reste derrière nous, dis-je. Archère, Diaboliste, ouvrez l’œil. »
« Oh, dieux, enfin, geignit Indrani.
Je franchis le seuil en tête, mais mon élan s’arrêta après un seul pas. Les autres me suivirent tandis que je restais là, silencieuse, sans prêter attention à leurs paroles. Eh bien, nous avions trouvé les Kodrog. La caverne où j’étais entrée était deux fois plus vaste que la salle du trône de Laure, avec un plafond irrégulier en forme de dôme naturel. Elle aurait pu accueillir au moins mille personnes sans difficulté ; je le savais, car elle en contenait précisément autant.
Le sol était couvert de drows morts, épais comme un tapis.
« Merde, finis-je par jurer. J’espère qu’on ne va pas me coller ça sur le dos. »