Chapitre 254
« Non, vois-tu, tu y gagneras aussi. Tout ce que tu as à faire, c’est convaincre cinq autres personnes de contribuer, et quand elles le feront, tu recevras une part de leur propre contribution. Tout s’arrangera, je te le promets. »
— L’Empereur de l’Effroi Irritant, l’Étrangement Victorieux, convainquant les Hauts Seigneurs d’investir dans la construction d’une pyramide rituelle aux abords d’Ater
Bien que j’eusse fait des choses sans doute pires, je n’avais jamais réussi à me faire à la torture. J’avais eu un jour une conversation intéressante avec Noir à ce sujet ; il s’était montré quelque peu partagé, mais plutôt enclin à être d’accord avec moi. La torture, avait-il fait remarquer, manquait souvent de fiabilité. Certains craquaient dès qu’on leur arrachait les ongles, certes, mais ceux qui tenaient un peu mieux le coup exigeaient beaucoup de violence avant de se mettre à parler. Et à ce stade, comment savoir s’ils disaient quelque chose parce qu’ils pensaient que c’était ce qu’on voulait entendre ou parce que c’était vraiment la vérité ? Certains Héros contournaient tout le problème grâce à des pouvoirs de vérité, mais ça relevait de l’intervention divine pure et simple — impossible de reproduire ces résultats avec des sortilèges, du moins pas de manière fiable. De mon côté, je m’en sortais généralement grâce à mes sens accrus : les yeux et les oreilles faës étaient bien plus difficiles à tromper que leurs équivalents humains, comme je soupçonnais désormais que l’Épéiste Solitaire l’avait fait autrefois. William n’avait pas reçu de coup de pouce de Là-Haut, avec des lumières aveuglantes apparaissant dès que quelqu’un lui mentait ; il avait dû compter sur les sens de son Nom pour lire ses adversaires. Avec le recul, il était plutôt doué pour ça.
J’avais dû mutiler mon âme pour devenir meilleure que lui à ce petit tour ; pour une fois, le bon vieux Willy m’avait donc battue depuis sa tombe.
Je baissai les yeux vers le drow agenouillé devant moi, le front plissé. Trois d’entre eux s’étaient raidis quand Indrani avait parlé en Chantant, et nous les avions aussitôt séparés du reste des prisonniers. J’avais ensuite façonné l’Hiver en une épaisse flèche de glace creuse à l’intérieur, puis ordonné qu’on m’amène le premier prisonnier. Akua se tenait à mes côtés, car elle avait probablement davantage d’expérience que nous tous en la matière. Indrani était curieuse, mais je voulais que quelqu’un garde un œil sur le reste des drows. D’un mouvement du poignet, je façonnai un banc grossier de givre et m’assis, sans quitter des yeux le prisonnier, toujours silencieux. La Diaboliste lui avait retiré son casque, révélant des cheveux blancs comme l’os, coupés si courts que je distinguais presque la peau en dessous. J’aurais aussi préféré qu’on lui ôte son armure d’obsidienne, mais elle ne présentait aucun fermoir visible : je soupçonnais qu’elle se portait comme une cotte de mailles, avec l’aide d’une autre personne.
« Nous savons que tu nous comprends », dis-je.
Le drow ne réagit pas. Du déni ? Possible. Ou de la résignation.
« Akua, relève-lui la tête », ordonnai-je.
La Diaboliste s’agenouilla à côté du prisonnier et lui força le menton à se relever, l’obligeant à croiser mon regard. Le drow résista, mais sans grande conviction. Ses yeux n’étaient pas aussi argentés que je l’avais cru. Le blanc était aussi blanc que celui d’un humain, quoique nettement plus grand ; c’était l’iris qui avait attiré mon attention. Il n’était pas entièrement argenté : on y distinguait des filaments de cette couleur, plus visibles que le reste, mais sa teinte de fond était d’un brun terne. Une sorte de contrecoup sorcier ? La pupille noire au centre avait une forme dérangeante, plus ovale que ronde, et je n’avais encore vu aucun drow cligner des yeux. D’une certaine façon, leur espèce était plus troublante à regarder que les faës : les fées étaient inhumaines, avec tout juste un vernis de ressemblance, tandis que les drows étaient assez proches des humains pour rendre le malaise plus vif.
« Comment t’appelles-tu ? » demandai-je.
Silence. La peur flottait désormais dans l’air. Je tapotai ma jambe du bout des doigts, puis soupirai.
« Réponds-moi », ordonnai-je d’une Parole.
Le visage du prisonnier se tordit en une grimace de douleur. Il résistait à l’ordre et se révélait doté d’une volonté plus forte que la plupart. Mais pas assez.
« Personne, siffla-t-il d’une voix faible. Rien. »
La Diaboliste se releva, et le drow s’obstina à baisser de nouveau les yeux.
« Aveugle-le, suggéra Akua d’un ton égal. Arrache-lui les yeux et rejette-le dehors, en sang, sous les yeux des autres. »
« Ce n’est pas nécessaire », dis-je.
Celui-ci ne semblait pas disposé à fournir des réponses utiles, même si on lui tordait le bras ; nous allions donc essayer avec les autres avant de voir s’il fallait reprendre l’interrogatoire un peu plus rudement. La Diaboliste n’avait pas tort : une bonne dose de peur nous serait utile. Mais elle prouvait aussi que, même en tant qu’ombre, elle gardait cet abominable mépris des gens propre aux Terres désolées. Je ne recourrais pas aux couteaux avant d’avoir épuisé toutes les autres possibilités. Cette réponse arrachée m’avait donné une idée de la voix du drow, suffisamment pour créer un glamour. Les illusions ne m’étaient pas naturelles ; même à présent, elles exigeaient davantage de concentration que je ne pouvais généralement en consacrer au milieu d’un combat. Mais ce soir, j’avais le temps de le tisser correctement. Une petite sphère de lumière brillante se forma au-dessus de ma paume ouverte, et le drow inspira brusquement lorsqu’une imitation assez convaincante de sa voix se mit à hurler rauquement dans la nuit. Je maintins le glamour pendant trente battements de cœur, puis y mis fin d’un claquement sec. Les yeux écarlates d’Akua me suivirent tandis que je dissipais la sphère et tissais un nouveau glamour, posant une main sur la tête du drow : un battement de cœur plus tard, la moitié de son visage sembla atrocement brûlée à l’œil nu, son nez arraché et l’une de ses orbites réduite à un trou sanglant.
« Dors », ordonnai-je, en forçant un fragment d’Hiver dans son esprit ébranlé.
Le drow s’effondra sans un bruit.
« Emmène-le dehors, ordonnai-je à la Diaboliste. À la vue des autres. Puis amène-moi quelqu’un d’autre. »
« À vos ordres », répondit l’ombre en s’inclinant avec grâce.
Je fis un dernier mouvement du poignet et façonnai un glamour. Un œil, cette fois, même si, n’ayant jamais vu un œil de drow sorti de son orbite, je dus improviser dans une certaine mesure. Akua revint plus vite que prévu, accompagnée d’un nouveau prisonnier qui entra dans la pièce avec grâce. Je croyaisà peu prèsreconnaître celui-là. C’était celui qui s’était rendu quand leur bande de guerre avait commencé à partir en vrille. Mais il ne fallait pas laisser le travail à moitié fait. Je fourrai dans ma bouche l’œil créé par le glamour et le mâchai en souriant aimablement au nouvel arrivant. Ses lèvres s’amincirent, virant à un gris encore plus sombre et livide.
« Ce ne sera pas nécessaire », dit le drow dans un Chantant parfait.
J’avalai. Le prisonnier aussi.
« Eh bien, voilà qui est prometteur, méditai-je. Diaboliste, prépare une place à notre ami. »
La glace fleurit, et un bloc se matérialisa. Avec un amusement discret, je remarquai qu’il était plus proche du sol que mon propre siège. Les Praesi, hein. Les yeux argentés du drow s’attardèrent sur le sortilège avant qu’il ne s’assoie. Les filaments d’argent y étaient beaucoup plus prononcés. Je distinguais à peine la couleur verte d’origine. Ils étaient aussi… moins éclatants que ceux du prisonnier précédent. Intéressant.
« Comment t’appelles-tu ? » demandai-je.
« Ivah, répondit le drow. Sans sigil. »
« Je suis Catherine Foundling, dis-je. Depuis peu, Reine de Callow, même si j’ai gagné quelques autres titres au fil des années. »
« Je vous salue humblement, Reine depuis peu, dit Ivah. »
Je résistai à l’envie de fermer les yeux. J’allais laisser passer, pour éviter de devoir corriger cette formule dès le début de notre conversation.
« Juste pour être sûre de m’adresser à toi correctement, dis-je, serais-tu un drow ou une drow ? »
Ivah cligna des yeux, l’argent frémissant derrière de longs cils. Je soupçonnais que ce n’était pas parce qu’il en avait besoin. C’était une expression consciente de surprise.
« Je ne suis plus Puissant, répondit-il. »
« Ça, euh, ce n’était pas la question », dis-je.
« Si vous étiez humain, dit la Diaboliste, à quel genre vous identifieriez-vous ? »
Ivah parut un peu mal à l’aise.
« Le bétail n’a pas de genre, dit-il d’un ton contrit. »
« En tant que Callowane, je peux vous dire que c’est franchement une très mauvaise façon d’aborder l’élevage, fis-je remarquer. Mais passons. Tu étais… Puissant, c’est bien ça ? »
« Quand je m’appelais encore Dimas, j’étais troisième après Zapohar et rylleh à part entière, dit Ivah. Ce qui se tient devant vous a été renversé et déshonoré, dépouillé de tout sauf d’une gorgée de Nuit, puis envoyé mourir dans les Terres brûlantes, ultime offense. »
Je plissai les yeux. Je manquais de contexte pour l’essentiel, mais j’avais quelques hypothèses sur un point. Je tapotai le coin de mon œil.
« L’argenté, dis-je. Le tien est terni. C’est cette Nuit qui en est la cause ? »
« C’est bien cela, acquiesça tristement Ivah. »
« On dit que votre peuple rend hommage aux Préceptes de la Nuit, dit la Diaboliste, debout derrière moi. J’imagine que tout cela est lié. »
« Tout est un, dit gravement Ivah en touchant ses lèvres de deux doigts. Tout est lutte. Les dignes s’élèveront. »
« Je n’aime pas ce que j’entends, dis-je à Akua en kharsum. C’est une chose qu’ils aient une sorte de culte qui verse un tribut aux Enfers, mais l’argent dans ses yeux n’a rien d’une illusion. »
« Les mercenaires drows que j’ai engagés ne maîtrisaient pas ce tour d’ombre, remarqua Akua dans la même langue. Peut-être que le pouvoir se dissipe à mesure qu’on s’éloigne de l’Everdark ? »
« Ceux qui sont dehors sont de la lie, Diaboliste, murmurai-je. Et ils étaient quand même capables d’un tour que la plupart des Nommés ne dédaigneraient pas. Il y a quelque chose qui cloche. Si leurs rangs inférieurs sont aussi puissants, il est impossible qu’ils ne soient que les ruines d’un empire, comme on le prétend. »
« À moins, dit calmement Akua, que ce pouvoir même ne soit la cause de leur ruine. »
Je haussai un sourcil. C’était possible, oui. S’étaient-ils tous battus avec tant d’acharnement pour obtenir cette Nuit qu’ils avaient fini par détruire leur propre royaume ?
« Ivah, dis-je, les autres drows dehors étaient-ils eux aussi Puissants autrefois ? »
Le prisonnier esquissa un sourire.
« Aucun de nous n’est drow, Reine depuis peu, dit-il. Nous aurions peut-être pu l’être de nouveau si nous étions rentrés couverts de gloire, mais ce n’est que disgrâce sur disgrâce. »
Alors ça allait continuer, hein. Super.
« Je croyais que Puissant désignait un genre, dis-je. »
« Les Puissantsle sont, répondit sèchement Ivah. Nous, nous ne le sommes pas, nous ne le sommes plus. La plupart d’entre eux ne l’ont jamais été. Ils ne combattaient sous aucun sigil et ne connaissaient pas la faveur des cabales. De la viande bonne à récolter. »
« Les Puissants sont des personnes, suggéra Akua en kharsum. Ceux qui ne sont pas Puissants ne le sont donc pas, par définition. Une noblesse naturelle, semble-t-il. Un pouvoir gagné ou perdu, la lame à la main. »
« C’est de la folie, Akua, grognai-je. Si la seule façon pour quelqu’un de compter dans une société est de tuer, c’est tout ce qu’il fera jamais… »
Je m’interrompis. Eh bien. Oui, j’imaginais que cela pouvaiteffectivementfaire s’effondrer un empire. Il faudrait creuser plus tard cette culture de cauchemar, mais il y avait d’abord des problèmes immédiats à régler.
« Connais-tu un chemin vers les Terriers ? demandai-je au prisonnier. »
« Le chemin que nous avons emprunté devait aussi nous permettre de revenir, dit Ivah avec prudence. Les marques sur nos plumes nous permettent de traverser l’Obscurité deux fois. »
« Tes plumes, répétai-je avec soin, avant de me pencher pour tapoter du doigt l’une des bandes d’obsidienne qui composaient son armure. Celles-là ? »
« C’est bien cela, acquiesça le drow. »
« Qu’est-ce que l’Obscurité ? demanda Akua. »
« La porte vers le royaume des Puissants, dit Ivah. Seuls ceux qui portent une marque peuvent en sortir ou y entrer. »
« Indrani nous a dit que lorsque Ranger a essayé d’entrer dans l’Everdark, elle s’est retrouvée coincée dans les tunnels, dis-je à Akua en kharsum. On dirait une sorte de labyrinthe protégé par des sorts. »
« Nous avons suffisamment de dépouilles pour récupérer des clés, dit la Diaboliste. Mais je suggère de garder un guide pour apprendre à nous en servir. »
« Je ne vais pas exécuter des prisonniers comme ça, Akua, dis-je avec humeur. »
« Ceux qui ne parlent pas le Chantant ne nous sont d’aucune utilité, fit-elle remarquer. »
« Ce n’est pas une question d’utilité, dis-je. Nousn’exécutons pas les prisonniers. »
« Ma chère, je comprends que la clémence soit un outil utile, m’assura-t-elle. Je ne la méprise pas. Pourtant, pour qu’elle ait une valeur aux yeux de l’ennemi, il faut qu’une valeur culturelle lui soit accordée. Rien ne laisse penser que ce soit le cas chez les drows. »
« Il ne s’agit pas des drows, Akua, dis-je. Il s’agit de ne pas trouer les gens qui se sont rendus. Je n’ai aucun problème à tuer sur le champ de bataille, et j’ai accepté les assassinats quand il n’y avait pas d’autre moyen d’éviter un carnage. Mais c’est différent. Ils ne représentent aucune véritable menace pour nous. »
« Ce sont des lames qu’il nous faudra surveiller, dit la Diaboliste. Vous et moi avons peut-être prouvé qu’on pouvait nous faire affront sans conséquence, mais pas Archer. Rien de ce que nous avons vu ne me laisse croire qu’ils respecteront leur reddition dès que la menace de mort aura disparu. »
« S’ils rompent cet accord après avoir été avertis de son existence, alors on pourra les tuer, lui dis-je avec patience. C’est comme ça qu’on traite les prisonniers de guerre, Akua. »
« La bande de guerre cherchait à nous tuer ou à nous réduire en esclavage, et elle nous a attaqués sans prévenir, me rappela l’ombre. Elle n’a pas mérité qu’on la traite ainsi. C’est un risque inutile. »
« Ce serait plus facile de tuer tout le monde, Diaboliste, dis-je d’un ton ferme. Ça l’est toujours. Mais quand on se comporte comme ça, on finit par vivre dans les foutues Terres désolées. Est-ce la façon la plus simple de faire les choses ? Non. Mais c’est ainsi que nous procédons, parce que si nous ne nous comportons pas de manière civilisée, les gens ne le feront pas avec nous. »
Les yeux écarlates se tournèrent vers le prisonnier assis face à moi. Ivah nous observait attentivement ; il ne comprenait pas nos paroles, mais en saisissait les intonations.
« Le feront-ils ? se demanda-t-elle. Se comporteront-ils de manière civilisée, même si nous leur offrons cette civilité ? »
« L’une de tes pires habitudes a toujours été de brûler les ponts sans même essayer de les traverser, dis-je froidement. Ça ne marchera peut-être pas. Nous ne le saurons jamais si nous n’essayons pas. »
La Diaboliste haussa nonchalamment les épaules.
« Je ne fais que vous offrir un autre point de vue, dit-elle. La décision vous a toujours appartenu. »
« Elle est prise, dis-je sèchement. »
Je me détournai de l’ombre et m’éclaircis la gorge.
« Ivah, dis-je, je veux que tu nous guides à travers les Terriers. »
Le visage du drow s’assombrit.
« Le passage mène aux terres des Kodrog, dit-il avec précaution. On dit que les Puissants de ce sigil comptent parmi les plus forts des anneaux extérieurs. »
« Plus forts que le sigil sous lequel tu combattais ? demandai-je. »
« Les Zapohar régnaient autrefois sur tout un quartier de la grande Parun, répondit fièrement Ivah. Nos Puissants siégeaient dans pas moins de cinq cabales. Les Kodrog auraient été brisés en l’espace d’une heure s’ils avaient dû affronter notre courroux. »
Il grimaça.
« Leur courroux, maintenant, corrigea tristement le prisonnier. »
« Parun était l’une des grandes cités drows, avant l’éclatement de leur empire, m’expliqua Akua en kharsum. Mais ce n’était pas la capitale, qui s’appelait, si je me souviens bien, Tvarigu. »
« Je parierais que les tribus les plus puissantes — les sigils, j’imagine — vivent dans les anciennes cités, répondis-je. Je ne sais pas trop ce que sont les cabales. Une sorte d’alliance ? Leurs Puissants ont l’air de pouvoir appartenir aux deux à la fois. »
« Des loges de guerriers, peut-être, songea l’ombre. Ou une association d’aristocrates influents. Ce ne serait pas sans précédent. »
Je poserais la question à notre rossignol plus tard.
« Nous pouvons nous occuper des Kodrog, dis-je à Ivah. Je préférerais éviter le combat si possible, mais si je ne peux pas, je t’assure qu’ils ne nous arrêteront pas. Nous voulons parler aux… aux sigils les plus puissants. À ceux qui prennent vraiment les décisions pour l’Everdark. »
« Vous parlez du royaume entier des Puissants, dit Ivah d’un ton interrogateur. »
J’acquiesçai.
« Une telle chose n’existe pas, Reine depuis peu, me dit Ivah. Aucune cabale n’a jamais prétendu exercer son influence sur plus de deux cités, et l’Heure du Crépuscule a été massacrée par ses rivales il y a un siècle. »
« D’accord, je vais le dire autrement, dis-je. Y a-t-il au moins quelqu’un dont la parole serait écoutée par tous les habitants de l’Everdark ? »
« Sve de la Nuit, murmura le drow, touchant de nouveau ses lèvres. »
« La Prêtresse de la Nuit, dit Akua, tentant sa chance avec ce terme crépusculaire qu’elle ne connaissait pas. »
« C’est un terme de bétail, dit Ivah d’un ton réprobateur. Le Sve est Puissant. »
Ah. Voilà qui éclairait la question, si l’on peut dire. Un Puissant n’était ni mâle ni femelle, ni quoi que ce soit d’autre : il étaitsimplementPuissant. Prêtresse était un terme féminin en Chantant ; ce serait donc insultant pour les drows. Je m’en souviendrais pour la suite. Inutile d’offenser les gens avec qui j’étais venue négocier.
« Et si le Sve donne un ordre, les Puissants obéissent ? insistai-je. »
« Le Sve a déjà donné un ordre, Ivah. C’est notre vérité, que nous avons embrassée. »
« Si le Sve dit que les drows vont entrer en guerre, repris-je patiemment, les gens l’écouteront-ils ? »
Le visage d’Ivah se plissa, des plis apparaissant dans sa peau qu’aucun humain ne pouvait imiter.
« C’est possible, dit le prisonnier. Le Sve ne parle pas, mais si le silence était rompu, tous l’entendraient. »
« Alors c’est là que nous allons, dis-je. Pour bavarder avec le Sve. »
Le drow frissonna.
« Saint Tvarigu est interdit, nous dit-il. Des sigils anciens et puissants gardent les chemins qui y mènent. »
« Je sais me montrer convaincante. À la surface, on me connaît comme une diplomate de grand talent », mentis-je.
Akua était trop maîtresse d’elle-même pour ricaner, mais sa façon de croiser les bras m’apprit tout ce qu’elle pensait de cette légère reformulation d’une petite exagération.
« Il vaudrait mieux être tué, dit doucement Ivah. Il y a des choses pires que la mort. »
Eh bien, je ne m’attendais pas à ce que les habitants nous accueillent à bras ouverts. Dieux, quand est-ce que quelqu’un l’avait jamais fait ?
« Voilà ce que je te propose, dis-je. Fais-nous entrer dans le royaume des Puissants, au-delà de l’Obscurité, puis, une fois sur place, nous changerons de guide pour la suite du voyage. Tu seras libre de partir. »
Les yeux étranges du drow se plissèrent.
« Vous le jurez ? demanda-t-il. »
« Oui, dis-je. Et des forces qui dépassent ton entendement m’obligent à tenir les serments que je choisis de faire. »
Ivah hésita.
« Même libre, je serais tué, reconnut-il. Je reviendrais privé de Nuit, en violation des conditions de mon exil. »
La Diaboliste se pencha en avant.
« Dis-moi, Ivah, dit-elle. Tu as parlé de la Nuit récoltée sur les vivants, comme on te l’a fait. Mais peut-on aussi la récolter sur les morts ? »
« Oui, répondit le drow. »
« Nous avons un cadavre, me dit-elle en kharsum. »
Celui qu’elle avait retenu, tué par ses propres guerriers. Une concession assez facile à faire.
« Faut-il avoir tué soi-même la personne pour lui faire cette récolte ? demandai-je. »
Ivah secoua la tête.
« Une dette peut être accordée, dit le drow. C’est rare, mais pas inconnu. »
« Il y avait un guerrier avec des plumes sur son casque, dis-je. Si tu les récoltais, est-ce que ça réglerait ton problème ? »
« Tiarom était le plus puissant de la bande de guerre, répondit Ivah, avec un empressement manifeste. Il y en aurait assez pour que je ne sois plus de la viande, mais je resterais loin d’être Puissant. »
« Ça ressemble à un oui, dis-je. »
Je lui tendis la main.
« Ivah sans sigil, dis-je. Si tu nous conduis au-delà de l’Obscurité et jusqu’à l’Everdark, je jure de te rendre ta liberté. Nous nous séparerons là-bas sans hostilité ni exigence. »
Le drow examina ma main avec curiosité, puis leva les yeux vers moi.
« Tu es censé la serrer, lui expliquai-je. »
« Étranges manières, murmura le drow, mais nous nous serrâmes la main sans autre hésitation. »
Je me levai et m’étirai.
« Très bien, allons régler ça, dis-je. Akua, occupe-toi du reste de la bande de guerre. »
« L’Hiver n’a pas le pouvoir de guérir, me rappela-t-elle. »
« Tu veux dire que tes précepteurs ne t’ont jamais appris à soigner les blessures ? répliquai-je, un sourcil levé. »
« Je ferai ce que je peux, si tel est votre souhait, concéda-t-elle. Mais je ne promets aucun miracle. »
« Je n’ai jamais pensé que ce soit ton domaine, répliquai-je sèchement. Viens, Ivah. Je suis curieuse de voir cette récolte. »
Le guerrier aux yeux d’argent me suivit sans un mot. Quand je sortis, Indrani était en train de tailler un morceau de bois, assise sur une pierre et observant les autres.
« Les discussions ont porté leurs fruits ? lança-t-elle. »
« On peut dire ça, répondis-je. Tu veux voir quelque chose que je suppose atroce ? »
« Quand est-ce que je refuserais ? répondit-elle avec enthousiasme. »
« Alors viens avec moi, dis-je. Où as-tu laissé le cadavre ? »
Elle cligna des yeux.
« J’étais censée le ramasser ? demanda-t-elle. »
« Là où il est mort, alors, ricana-je. »
Il ne fallut que peu de temps pour descendre la pente jusqu’à l’endroit où Chapeau Fantaisie — Tiarom, apparemment — s’était retrouvé du mauvais côté de la politique drow. Le corps était trempé par la glace à moitié fondue du golem d’Akua, mais autrement intact.
« On vole les morts ? médita Indrani. Je croyais qu’on avait des scrupules moraux à faire ça. »
« Je classe ça dans les exceptions religieuses, lui dis-je. Ivah, c’est à toi. »
« Je vous remercie infiniment, Reine depuis peu, murmura le drow en s’inclinant. »
Il tira le corps plus loin, à l’abri de l’eau, tandis que je sentis Archer se raidir.
« Il vient de… »
« Pas un mot, putain, sifflai-je. »
« Oh, ça, je vais forcément le raconter à Hakram la prochaine fois qu’on discutera », claironna Indrani.
Je l’ignorai vaillamment et reportai toute mon attention sur Ivah et sa « récolte ». Agenouillé à côté du cadavre, le drow lui ferma les yeux avant de se pencher. Je distinguais à peine les murmures en Crépusculaire, sourds et rythmiques. Puis le drow mort… frissonna. Des filaments liquides d’obscurité jaillirent du corps, laissant derrière eux des plaies sanglantes, puis remontèrent en serpentant le long du bras d’Ivah, sous son armure. Le drow vivant expira.Tu es ce que tu prends, murmura à mon oreille une voix de femme, dans une langue inconnue.
Les yeux d’Ivah brillèrent d’un argent profond, puis s’assombrirent de nouveau, et je compris que cette aventure magique allait se révéler un peu plus compliquée que je ne l’aurais voulu.