Chapitre 250
« Un plan passable conçu en un jour l’emportera presque toujours sur un stratagème exquis qui demande un mois. »
– Impératrice de l’Effroi Regalia II
À vrai dire, l’idée de voyager ne m’avait jamais vraiment séduite. Même si je n’étais pas devenue l’apprentie de Black, j’aurais fini par quitter Laure — j’avais prévu d’intégrer l’École de guerre, il y avait de cela une éternité —, mais, contrairement à certaines autres filles de l’orphelinat, mon cœur ne s’était jamais emballé à la perspective de parcourir Calernia. Il y avait eu une fille avec qui je partageais une chambre, bon sang, comment s’appelait-elle déjà ? Emily, peut-être. Un nom qui ressemblait à ça. Elle avait trouvé du travail à un étal de rue près du marché, juste pour pouvoir acheter une carte sommaire du continent et préparer ses voyages pour le jour de sa majorité. Elle avait volé le seul volume des récits de voyage d’Anabas the Ashuran que possédait l’orphelinat et l’avait lu si souvent que les pages en étaient usées. Ce n’était pas mon genre. J’avais trouvé séduisante l’idée de découvrir les plus beaux coins du sud de Callow et, depuis aussi loin que je m’en souvienne, j’avais vaguement prévu de visiter le Duché de Daoine, mais mon intérêt pour les paysages étrangers avait toujours été limité.
Et pourtant, me voilà aujourd’hui à camper avec quelques compagnons sur la rive d’un lac qu’aucun humain n’avait probablement vu depuis des siècles. Peu de cartes praesi donnaient un nom à l’étendue d’eau située au nord-est du Royaume des Morts, mais les Procerans l’appelaient le Calice. Il devait y avoir une histoire derrière ce nom, mais je ne la connaissais pas. C’était magnifique, il fallait bien l’admettre. Les vapeurs empoisonnées qui recouvraient les terres du Roi Mort ne s’étendaient pas jusque-là, au nord, et j’avais devant moi un lac brumeux aux eaux d’un bleu saphir. La plage était couverte de galets pâles et gris, çà et là égayés d’une touche de couleur. Le vent soufflait sans relâche et le soir qui tombait était agréablement frais. Même à midi, au plus chaud de la journée, la plupart des Woe portaient des manteaux. Contrairement à moi, le froid ne leur était pas agréable au toucher. Je pris un caillou dans ma paume et le fis ricocher sur l’eau ; son dernier plouf résonna étonnamment fort à mes oreilles.
Hakram avait creusé un foyer un peu plus tôt et Indrani préparait à présent une sorte de ragoût douteux avec les poissons qu’elle avait attrapés à mains nues, debout dans l’eau jusqu’aux hanches. Les regarder se chamailler autour des flammes, se disputer sur la quantité de sel à mettre dans le plat, avait quelque chose d’étrangement domestique. Vivienne dormait à poings fermés, blottie dans un tas de couvertures, assez près du feu pour profiter de sa chaleur. Les deux autres avaient des affaires moins réjouissantes à régler. J’avais demandé à Masego de contacter l’Observatoire dès que ma petite conversation avec Cordelia Hasenbach se serait achevée, mais les préparatifs avaient pris du temps, même avec Akua pour l’aider. Il m’avait prévenue que le rituel avait de fortes chances d’échouer. Les Whitecaps n’étaient pas sur notre chemin, ici, mais la distance était immense. Il lui avait fallu trois tentatives avant d’y parvenir en milieu d’après-midi. Fadila était heureusement présente, mais ce qu’elle avait eu à nous apprendre m’avait coupé le souffle. Elle n’en savait toutefois pas assez ; j’avais donc ordonné à l’Observatoire de servir de relais pour un autre rituel, au crépuscule. Juniper en saurait davantage.
Je jetai un coup d’œil à la haute tour de glace que j’avais façonnée pour parler au Premier Prince ; elle servait désormais de siège aux rituels du Hiérophante. Je sentais la sorcellerie refluer et affluer en son sein, mais elle n’avait pas encore atteint le crescendo palpable d’une scrutation en cours. Je lançai un autre caillou et laissai le bruit de la louche qu’Indrani abattit sur Hakram — clairement volée aux cuisines royales par Vivienne, puisqu’elle était en argent massif et qu’un trou suspect marquait l’emplacement des armoiries des Fairfax — résonner jusqu’à ce qu’il cède et accepte une nouvelle pincée de sel. C’était apaisant. J’en avais grand besoin, pour l’heure. Le soleil plongeait dans le lac en un embrasement rouge et or quand Akua vint me chercher. Elle ne dit rien, ses yeux écarlates mi-clos. Elle avait appris à mieux lire mes humeurs : elle savait quand les bavardages oisifs m’agaçaient au lieu de m’offrir la distraction bienvenue qu’ils auraient pu être. Je passai devant les autres en chemin vers la glace, saluant de la main Indrani qui m’interpellait, et trouvai Masego accroupi à terre.
« Catherine, dit-il sans se retourner. Je crois que nous avons correctement stabilisé la formule. Il ne devrait plus y avoir de problème. »
« Beau travail. »
« Ils pourront le sentir jusqu’à Keter, au moins, s’ils restent à l’affût, me rappela-t-il. »
« Tant mieux, grognai-je. Scrute, Masego. »
Il n’ajouta rien et traça quelques runes lumineuses qui firent briller tout le dispositif. Je fis glisser mes doigts sur le dossier du siège que j’avais sculpté dans la glace avant de m’y asseoir. Un regard suffit à congédier Akua, mais Masego resta près de moi. Si le rituel rencontrait un problème, je comptais sur lui pour intervenir. Au centre du dispositif se trouvait un bol de bois sombre rempli d’eau noire prélevée dans les bassins de l’Observatoire. Un lien sympathique, songeai-je, et je me félicitai en silence d’avoir retenu les termes techniques. Nous avions quelque peu amélioré le sort habituel : le Hiérophante m’avait fait tisser l’Hiver comme il le souhaitait. Quand le visage de Fadila apparut dans le bol, il se refléta aussi dans les miroirs qui m’entouraient.
« Votre Majesté », dit-elle en s’inclinant.
« Mbafeno, répondis-je avec douceur. Tout va bien de votre côté ? »
« La maréchale Juniper vous attend. Dois-je poursuivre ? »
« Je vous en prie. »
Son visage ondula, puis disparut. Un battement de cœur plus tard, je me retrouvai face au regard fatigué du Limier infernal. Juniper avait l’air d’avoir été passée à la moulinette. Si la moitié de ce que Fadila m’avait raconté était vraie, c’était probablement le cas.
« Juniper, dis-je. Ça fait un bail. »
« Foundling, gronda-t-elle. J’ai une douzaine d’incendies à éteindre, alors épargnons-nous les politesses. »
J’étais à deux doigts de lui répondre d’un ton sarcastique : moi aussi, je suis ravie de te voir, mais si la situation était aussi grave que je le pensais, ce n’était pas le moment de plaisanter.
« J’ai parlé à Fadila Mbafeno plus tôt aujourd’hui, dis-je. Mais elle est confinée au palais, alors la plupart de ses informations lui sont parvenues par ouï-dire. Il me faut un rapport complet. »
L’orc hocha la tête.
« L’Empire vient de nous foutre une sacrée raclée, dit Juniper sans détour. Je ne peux pas prouver que c’est lui, mais ça pue les Terres désolées. »
Je grimaçai. Fadila était du même avis, mais j’avais espéré qu’elle se trompait.
« C’est grave à quel point ? »
« Tous les membres du Conseil du Roi sont morts, dit-elle. Environ un tiers des fonctionnaires de ta cour. Un massacre, bon sang. »
Mes doigts se crispèrent.
« Ratface ? demandai-je à voix basse. »
Elle secoua la tête sans un mot.
« Un coup de couteau dans la nuque, dit-elle. Il n’a rien dû sentir. »
Je fermai les yeux. Une part de moi, froide et méthodique, était furieuse qu’on m’ait privée d’un seigneur trésorier compétent, que je ne pourrais pas remplacer. Le reste pleurait la mort d’un garçon que je connaissais depuis nos dix-sept ans, un enfant qui jouait à la guerre dans l’ombre de la Tour. Ratface était avec moi depuis le début, depuis la Compagnie des Rats. C’était un ami, l’un des rares qu’il me restait. J’inspirai, enfermai la tempête de chagrin et de colère dans une boîte et la mis de côté. Je rouvris les yeux, apaisée.
« Anne Kendal ? demandai-je. »
« La première à tomber, répondit Juniper. Nous pensons qu’elle était l’une des principales cibles. »
Et voilà que disparaissait la femme que je considérais comme la plus probable de mes successeures au trône de Callow. J’étais quelque peu horrifiée de constater que ma première pensée, en apprenant la mort confirmée de la baronne Anne, concernait les complications que cela entraînerait pour la succession, mais je ne pouvais pas me dérober aux faits. Anne Kendal avait été une âme bienveillante, une dirigeante compétente et, sinon une amie, du moins une femme pour laquelle j’avais un profond respect. Une patriote, de cette espèce rare qui faisait passer les besoins de son peuple avant les siens. Et, officieusement, elle était ce qui se rapprochait le plus d’une successeure convenable au sein de ma cour. Malicia — et je ne doutais pas que ce fût son œuvre, car le coup porté à Callow était trop lourd à bien des égards pour qu’il en soit autrement — avait ordonné sa mort dans le seul but d’affaiblir ma position. La fureur s’embrasa, mais je la maîtrisai. La colère tue la raison. Il te faut garder l’esprit clair si tu veux survivre, maintenant.
« Dieux impitoyables, finis-je par dire. Qui tient Laure ? »
« Ils ont tué le légat que j’avais envoyé commander la garnison et tout son état-major, répondit Juniper. L’officière la plus haut gradée en ville était une tribune supérieure du nom d’Abigail. À vue de nez, ils l’ont manquée parce qu’elle était en congé. Elle figure sur les registres depuis la campagne d’Arcadie ; elle a combattu sous les ordres de Nauk à la bataille des Camps. »
Je fronçai les sourcils.
« Je la connais de réputation, dis-je. Elle a servi sous les ordres de Hune, elle a l’accent de Summerholm. Elle maîtrise la situation ? »
« Les gens sont descendus dans la rue après que ta cour a déclaré la loi martiale, répondit Juniper. Alors elle a fait vider les caves du palais et tous les cabarets de la ville, le tout aux frais de la couronne. »
« Elle a enivré les émeutiers ? » sifflai-je.
« Assez pour les empêcher de provoquer des émeutes, répondit le Limier infernal. Elle n’avait pas les hommes nécessaires pour faire appliquer le décret, Catherine, et verser le sang aurait été comme jeter de l’huile sur le feu. Elle a pris la meilleure décision possible, même si elle a outrepassé son autorité. Je le consignerai au rapport, s’il le faut. »
Je me frottai l’arête du nez.
« Tant pis, du moment que ça a marché, finis-je par dire. Dans combien de temps peux-tu envoyer un officier supérieur en ville ? »
« Au moins un mois, répondit Juniper. Nous sommes campés près d’Ankou, pour l’instant, et nous négocions avec la légion de la Générale Sacker. »
Je tapotai pensivement du bout des doigts.
« Alors, promeus-la légate, dis-je. Promotion sur le terrain, à confirmer plus tard. Elle sera responsable de Laure jusqu’à ce que je puisse envoyer l’un des Woe prendre la relève. »
« Je lui transmettrai l’ordre », répondit l’orc.
Bien. La méthode était peu orthodoxe, mais c’était précisément le genre d’initiative que l’Armée de Callow encourageait. Si elle avait l’étoffe d’une officière de haut rang, elle le resterait. Les dieux savaient que j’avais toujours désespérément besoin de nouveaux talents.
« Ils ont réussi à assassiner des gens dans l’armée ? demandai-je. »
« Ils ont essayé, répondit Juniper. Ils avaient des agents dans nos rangs ; l’un d’eux avait gravi les échelons jusqu’au grade de tribun. Les Jacks en ont attrapé la plupart. Les autres ont été poignardés avant de pouvoir faire de vrais dégâts. Lord Black te présente ses salutations. »
J’encaissai la nouvelle, partagée entre le soulagement de savoir mon maître toujours dans mon camp et le déplaisir de constater qu’il avait si profondément infiltré l’Armée de Callow que ses hommes n’hésitaient pas à affronter les Yeux de l’Empire.
« Tu as arrêté ses hommes ? demandai-je. »
« Ils sont en détention, répondit Juniper. Aucun n’a résisté, alors j’y suis allée mollo. Interrogatoires sans brutalité. »
« Essaie de leur soutirer tout ce qu’ils savent sur les hommes de Malicia, dis-je. J’autoriserai leur libération et leur retour auprès de Black s’ils coopèrent avec nous. »
L’orc hocha la tête.
« Ranker s’est dite prête à travailler avec nous, m’apprit-elle. »
La première bonne nouvelle de la journée.
« Sa légion a été décimée dans les vallées, dis-je. »
« Il lui en reste plus de la moitié en état de combattre, répondit Juniper. Et surtout, elle est prête à échanger des munitions gobelines contre des provisions. Du feu gobelin compris. »
« Mets la main sur tout ce que tu peux, ordonnai-je. A-t-elle dit quoi que ce soit au sujet de l’Impératrice ? »
« Elle a dit que la politique ne la concernait pas, puisqu’elle faisait partie d’une armée expéditionnaire impériale placée sous le commandement direct du Chevalier Noir, grogna ma maréchale. Elle n’a aucune intention de partir vers l’est et a publiquement renvoyé les messagers venus de la Tour. »
« Malicia envoie encore des diplomates à travers Callow ? » demandai-je en fronçant les sourcils.
« Plus maintenant, répondit Juniper. Ça a tourné au bain de sang, Catherine. Quand la nouvelle de ce qui s’est passé à Laure s’est répandue, juste après cette proclamation de Salia, ils ont massacré tous les Praesi qui leur tombaient sous la main. Nous avons perdu des légionnaires qui étaient en permission. »
Putain. La dernière chose dont j’avais besoin, c’était que les Callowans s’en prennent à l’Armée de Callow.
« La Tour n’a pas officiellement déclaré la guerre, si ? demandai-je. »
« Pas un mot de l’Impératrice, répondit-elle. Mais nous avons quand même des problèmes avec les Praesi. »
« Les Hauts Seigneurs ne peuvent pas être assez idiots pour nous chercher querelle maintenant, dis-je. »
« Pire, répondit l’orc. Des réfugiés arrivent par l’Île bénie. Ashur incendie la côte et le sac de Nok a déplacé des milliers de personnes. Les Terres désolées rationnent déjà la nourriture ; ils partent donc vers l’ouest, là où il y en a. »
« Combien ? demandai-je d’un ton sombre. »
« Deux ou trois mille pour l’instant, répondit la maréchale de Callow. Surtout des familles. Mais il y aura des Yeux et des assassins parmi eux, c’est certain. Les fermiers les ont forcés à rester près de l’Île, au besoin par la force. »
Malicia me refilait donc ses problèmes de réfugiés. De son point de vue, elle n’avait rien à perdre. Soit je les massacrais et devenais encore plus haïe à Praes, soit je les laissais rester et devais détourner du temps et des ressources pour mettre de l’ordre dans ce chaos.
« Nous ne pouvons pas les laisser s’enfoncer davantage dans Callow, dis-je. »
« Si nous ne les faisons pas partir bientôt, leur nombre va continuer d’augmenter, dit Juniper. Et ils finiront par avoir assez faim et être assez désespérés pour voler les fermiers, qui ne laisseront pas faire. Quand les épées sortiront, ça dégénérera très vite. »
« Notre seule garnison assez proche est celle de Summerholm, dis-je. Et c’est la clé de toute notre défense orientale. Si elle essaie de l’attirer dehors pour lui tendre une embuscade… »
« Je sais, gronda le Limier infernal. Son ventre est sans défense, mais le nôtre aussi. Elle manque de légions, mais elle pourrait ordonner aux Hauts Seigneurs de l’intérieur d’envoyer leurs troupes privées. »
Le pire, c’était que je savais exactement ce que faisait Malicia, mais qu’il n’y avait pas de solution simple. Elle avait ébranlé Callow au moment même où le Roi Mort s’était libéré, pour m’empêcher d’intervenir dans la guerre contre Procer, et maintenant elle tentait d’immobiliser mes forces en y consacrant le moins d’efforts possible. Si elle avait envoyé une armée à Callow, elle aurait dû la nourrir et la financer. Engager des hommes. Au lieu de quoi, elle avait mutilé l’administration du royaume, puis déposé ce tas d’ennuis sur le pas de ma porte. Pour riposter, il me faudrait pénétrer dans les Terres désolées, où chaque grande ville était une forteresse lourdement protégée et peuplée d’horreurs, où il était impossible de vivre sur le pays. Bon sang, elle pourrait probablement piller mes lignes de ravitaillement pour remplir ses propres greniers. J’aurais qualifié de pure folie le fait de provoquer le Royaume de Callow alors qu’elle menait déjà une guerre perdue contre la Thalassocratie, mais je savais que mon armée n’était pas en état de soutenir une campagne prolongée à l’est. J’en avais besoin ailleurs, et je devais lui permettre de se remettre des pertes subies à la bataille des Camps. Si j’agissais, je risquais d’essuyer une lourde défaite sans rien y gagner. Si je ne faisais rien, en revanche, je continuerais d’en payer le prix.
J’étais trop furieuse pour admirer le coup.
« Rappelez toutes les personnes qui se trouvent dans les Champs à Summerholm, finis-je par dire. Qu’elles ramènent tous les sacs de grain et tous les troupeaux avec elles. Les réfugiés ne continueront pas d’affluer s’il n’y a rien à prendre. »
« Et s’ils se dirigent vers Summerholm ? demanda Juniper. »
« Nous aviserons quand nous y serons, dis-je. Ce sont des réfugiés, pas une colonne de légionnaires en marche. Il leur faudra des mois. »
« C’est une solution provisoire, pas un remède. »
« Une solution provisoire, c’est précisément ce qu’il nous faut, pour l’instant. Je renverrai la Voleuse à Callow pour qu’elle prenne la situation en main. »
Le large visage de Juniper se crispa.
« Tu ne reviens pas ? demanda-t-elle. »
« Il nous faut une armée, dis-je. Le Roi Mort a plutôt fait affaire avec Malicia, alors je vais nous en trouver une autre. »
« Les drows, dit le Limier infernal. »
« Les drows, confirmai-je doucement. Nous n’avons plus d’autre solution, Juniper. Le Principat va bientôt subir une attaque majeure venue du nord, ce qui nous fera au moins gagner du temps. J’ai besoin que Callow reste stable et que l’armée soit en état de combattre. C’est à toi et à la Voleuse de vous en charger. Je reviendrai aussi vite que possible avec des renforts. »
« Il y a au moins une bonne nouvelle à ce sujet, annonça Juniper. Nous croulons sous les volontaires. »
Je clignai des yeux.
« Même après qu’on m’a qualifiée d’archi-hérétique de l’Est ? »
« C’est ce qui a lancé le mouvement, répondit l’orc. La moitié d’Ankou est passée par notre camp pour s’engager, Catherine. Et après les assassinats à Laure, on aurait dit qu’on avait allumé un sacré brasier. Des Gardes royaux déjà formés viennent de Holden pour s’engager, et des convois entiers roulent sur les routes vers les camps d’entraînement. Six mois, Seigneur de guerre. Donne-moi six mois et je te bâtirai une armée capable de faire trembler ce foutu continent. »
J’expirai doucement. Ils nous avaient acculés, pas vrai ? Les Procerans et les Praesi. Et plus ils frappaient fort, plus mes compatriotes plantaient fermement les pieds dans le sol.
« Bien, dis-je. Je me fiche que tu doives vider tous les trésors de Callow, Juniper : je veux qu’ils soient armés et entraînés. Les combats qui approchent n’auront rien à voir avec ce que nous avons connu jusqu’ici. »
L’orc dévoila ses crocs dans un sourire.
« Ce sera un plaisir, dit-elle. Ça aurait été une belle note finale, mais j’ai encore deux problèmes à te refiler. »
Je soupirai.
« Je t’écoute. Attends, merde, le prince Amadis et le Pèlerin. Ils sont… »
« Aucun assassin ne s’en est pris à eux, dit Juniper. Mais le Pèlerin constitue un troisième problème, si l’on voit les choses sous cet angle. Il a fichu le camp et laissé le prince derrière lui. Nous n’avons plus vu sa trace depuis les meurtres. »
Merde. Oui, c’était logique. Je n’étais pas là pour qu’il s’occupe de moi et, la dernière fois que nous avions parlé, les mots avaient été durs. Le vieil homme n’allait pas rester tranquillement à Laure pendant que le Roi Mort avançait. Même s’il en avait eu envie, les Cieux ne l’auraient pas laissé faire.
« C’est une violation des termes de notre trêve, dis-je. »
« Et qu’est-ce qu’on peut y faire, par les Enfers ? répondit le Limier infernal. Tuer Milenan ? Ça ne nous apporterait rien. »
Aussi irritant que cela fût, elle avait raison. Les croisés du nord avaient quitté le passage et ils se dirigeaient probablement vers le nord pour retarder le Roi Mort. Je ne voulais rien faire qui risque de les faire changer d’avis, pas pour le moment, en tout cas.
« Gardez-le sous notre coupe, finis-je par dire. Nous réglerons nos comptes avec le Pèlerin un autre jour. Quel est le premier désastre ? »
« Je ne sais pas si on peut appeler ça comme ça, répondit Juniper. Mais la diplomatie, ce n’est pas mon rayon. La tribu des Mangeurs de serpents a envoyé des volontaires pour s’engager, mais ils étaient accompagnés d’une émissaire. Elle dit venir au nom du Conseil des Matriarches. »
Eh merde. Ce n’était pas la première fois que ces vieilles mégères impitoyables tentaient discrètement de m’approcher. Avant que nous n’ayons purgé le pire des Régals, les Matriarches qui dirigeaient la tribu des Mangeurs de serpents avaient interrogé Pickler sur mes intentions à l’égard de Praes, si je sortais victorieuse d’une guerre contre l’Empire. À l’époque, elles n’avaient rien proposé. Malicia n’avait pas encore assez saigné pour que les Matriarches la considèrent comme une proie facile. Je me doutais qu’avec les Ashuriens qui ravageaient la côte et Black qui se promenait dans le Principat avec la moitié des Légions de la Terreur, la donne avait commencé à changer.
« Que veulent-elles ? demandai-je avec méfiance. »
« Elle n’a pas voulu tout me dire, répondit Juniper. Elle a dit qu’elle ne traiterait qu’avec toi. Mais elle m’a donné un aperçu, probablement pour t’inciter à négocier. Le Conseil des Matriarches propose d’entamer des négociations sur la vente de munitions gobelines au Royaume de Callow. »
Mes doigts se crispèrent. C’était une proposition extrêmement dangereuse. Les tribus étaient liées par traité et ne pouvaient vendre ces armes qu’à la Tour ; rompre cette clause ne leur vaudrait pas une simple tape sur les doigts : si cela s’ébruitait, on parlerait de rébellion. Même la possession de munitions gobelines était illégale à Praes. Les Hauts-Nés verraient toute leur famille directe exécutée si on les prenait avec une réserve d’armes.
« Putain, soufflai-je. Elles préparent une rébellion, pas vrai ? »
« Qui sait ce que les gobelins ont en tête, par les Enfers ? grogna l’orc. Ça y ressemble, en tout cas. Nous savons toutes les deux que ça couvait depuis longtemps. »
« Et elles ne parleront à personne d’autre qu’à moi ? insistai-je. »
« C’est ce que l’émissaire m’a dit, répondit Juniper. »
Bon sang. Je ne pouvais pas me permettre de retourner à Callow pour l’instant, aussi tentant que fût le prix à payer.
« Je donnerai à la Voleuse les pleins pouvoirs pour négocier en mon nom, dis-je. Si ça ne leur suffit pas, elles devront attendre. »
L’orc hocha la tête.
« La deuxième chose, dit-elle. C’est Warlock. »
« Il est à Callow ? demandai-je, les yeux écarquillés. »
« Il y était, répondit Juniper. Il est parti depuis longtemps. Il a laissé un message pour le Hiérophante. »
« Et qu’est-ce qu’il disait ? demandai-je d’un ton neutre. »
« De se rendre immédiatement à Thalassina, répondit l’orc. Une situation est sur le point d’exploser et il veut que son fils soit là depuis hier. »
La bordée de jurons que je lâchai était si ordurière que même le Limier infernal en grimaça.