Chapitre 249
« Le printemps apporte les mariages au sud et les enterrements au nord. »
— Dicton lycaonais
« Je suis peiné d’apprendre votre déception, dit Athal en inclinant la tête. »
Le sourire de la Reine Noire était empreint de regret et d’autodérision. Il arrivait que la souveraine de Callow fût difficile à déchiffrer, lorsqu’elle était en proie à l’Hiver, par exemple. Mais sous le soleil de midi, elle était un livre ouvert.
« Les négociations peuvent échouer, répondit la femme aux cheveux sombres. Je savais que c’était l’une des issues possibles, même avant d’apprendre qu’il y aurait de l’opposition. »
Athal discerna du désarroi sur son visage, mais aussi du soulagement. L’idée de conclure un marché à Keter ne lui avait jamais convenu, n’est-ce pas ? Sa défaite lui apportait également du réconfort : elle avait travaillé d’arrache-pied pour obtenir une alliance, même si elle n’y était pas parvenue, et les conséquences de cette journée ne lui seraient pas reprochées dans les années à venir.
« Je suis certain que nous finirons par trouver un terrain d’entente, dit l’homme aux cheveux sombres. Rien n’est jamais gravé dans le marbre. »
« Voilà que tu parles comme lui, fit la Reine Noire en levant les yeux au ciel. Je sais reconnaître quand j’ai été surenchérie. Malicia était toujours prête à aller plus loin que moi, là où j’aurais hésité. Nous verrons dans un an si le Roi Mort a envie de changer de monture. »
La Couronne avait donc laissé entendre que d’autres arrangements suivraient. Intéressant, étant donné l’ampleur des traités concernés. Il aurait été utile d’en apprendre davantage, mais ce n’était pas à Athal de poser des questions. Après tout, il n’était qu’un serviteur.
« Comme vous le dites, Votre Majesté, acquiesça-t-il. Puis-je vous demander quand nous partirons ? »
La Reine Noire haussa un sourcil.
« Nous ? répéta-t-elle.
Athal inclina de nouveau la tête.
« On vous a fait cadeau de moi à votre arrivée en ville, lui rappela-t-il avec douceur. Il est tout naturel qu’en tant que votre propriété, vous disposiez désormais de mes journées à votre guise. »
Elle ne parvint pas tout à fait à dissimuler l’éclair de colère et de dégoût qui traversa son visage. La Callowanne éprouvait une aversion profonde et durable pour l’esclavage, comme la plupart des habitants de Calernia prétendaient en éprouver une. Ce n’était guère qu’une façade, bien sûr. Les Ashuriens faisaient travailler à mort dans leurs mines et leurs champs les prisonniers étrangers, après avoir « racheté la durée de leur peine » à d’autres nations. La moitié des Cités libres pratiquaient ouvertement l’esclavage, ou derrière un voile bien mince, et dans de vastes régions de Procer, les droits sacrés des gens du peuple que défendait la Maison de la Lumière tenaient davantage du vœu pieux que de la réalité. Quant à Praes… Eh bien, la haine de cette pratique, héritée des Miezans, avait rarement arrêté les Tyrans lorsqu’ils avaient besoin de « main-d’œuvre tributaire » à la peau verte pour mener à bien leurs grands projets. Même l’ancien royaume de Callow n’avait pas hésité à l’occasion à mettre aux fers des légionnaires capturés pour les contraindre au travail. Chez la Reine Noire, cependant, cette aversion était sincère : une naïveté charmante chez quelqu’un qui avait gravi les échelons jusqu’à porter une couronne.
« Je vous affranchis dès maintenant, dit la jeune femme en lui tapotant doucement l’épaule. Je pense que j’en ai le droit. Et vous êtes bien sûr le bienvenu si vous souhaitez nous accompagner. »
Athal laissa paraître une hésitation.
« Où nous rendrions-nous, Votre Majesté ? demanda-t-il.
« À Callow, répondit-elle. De retour chez moi. »
C’était un mensonge, pensa-t-il. Les indices étaient là, bien plus difficiles à repérer qu’autrefois. Sa brève conversation avec le héraut de la Couronne avait dû porter sur autre chose qu’un simple congédiement.
« Ce serait un honneur de vous suivre, dit Athal, faisant trembler sa voix avec une peur et une réticence savamment dosées. »
La Reine Noire soupira.
« Je ne vais pas vous y obliger, Athal, dit-elle patiemment. Je pense sincèrement que vous seriez mieux avec nous, mais je comprends que vous ne vouliez pas partir, et je ne vais pas vous forcer la main. Je le pensais quand j’ai dit que vous étiez libre. Vous pouvez décider vous-même. »
L’homme aux cheveux sombres détourna le regard vers le sol, dans une posture soumise. La suivre aurait été désastreux, et il n’en avait absolument pas l’intention. Mais il aurait été impoli de rejeter sans autre forme de procès ses bonnes intentions, sans au moins feindre de réfléchir en silence. Après quelques instants, il croisa son regard.
« C’est ici que se trouve mon monde, Votre Majesté, avoua Athal. Je ne le quitterai pas. »
La femme aux cheveux sombres eut l’air attristée, mais pas surprise.
« Je me doutais que vous répondriez ça, dit-elle. Vous avez été un hôte gentil et agréable, Athal. J’espère qu’on vous traitera ici comme vous le méritez. »
L’homme aux cheveux sombres sourit.
« Je n’en doute pas, répondit-il. »
Son sourire en retour manquait légèrement de naturel, car elle le croyait manifestement esclave, sinon de nom.
« Alors, adieu, Athal l’Hôte, dit Catherine Foundling, ses yeux sombres et froids posés sur lui. Puissions-nous nous retrouver un jour en amis. »
« Que la paix soit avec vous, Votre Majesté, répondit Athal à voix basse. »
Après ces derniers adieux, elle ne s’attarda pas et rompit nettement les liens. Elle n’était donc pas si prompte à s’attacher qu’on l’avait cru jadis. Le règne de Callow avait peut-être bien eu cet effet sur elle : on ne pouvait croiser une centaine de visages par jour et continuer de se soucier de chacun. Athal était un bon hôte et un serviteur poli ; il resta donc debout jusqu’à ce qu’elle ait enfourché son cheval mort et commencé à mener son groupe vers les portes de Keter. Quelques-uns des Splendides s’attardèrent à le contempler, mais aucun n’agit ni ne prononça un mot. La Reine Noire les avait disciplinés jusqu’à leur faire adopter au moins une apparence de civilité et d’obéissance, mais cela n’irait jamais plus loin. Ceux de leur espèce ne pouvaient changer de nature ; tôt ou tard, celle-ci finirait par se révéler. Même après que le dernier eut disparu de vue, Athal resta là, immobile et silencieux. Mille yeux morts l’observaient en silence.
Puis, calmement, l’Impératrice de l’Effroi Malicia sortit du paquet de pensées où elle avait enfoui son déguisement de servante keterane et redevint elle-même.
« Voilà une journée des plus intéressantes, murmura-t-elle en rajustant la robe blanche dont son simulacre avait été vêtu. »
L’Impératrice n’avait jamais aimé porter un corps masculin, et elle ne s’y habituerait jamais. Bien sûr, ce corps de chair façonnée était beaucoup moins sensible qu’un véritable corps humain — Nefarious avait découvert tôt dans ses recherches que construire le réceptacle autrement rendrait l’expérience proprement insoutenable —, mais la sensation d’ensemble restait profondément étrangère. Si Malicia prenait généralement l’apparence d’une femme, ce n’était pas seulement pour détourner l’attention du fait que le rituel ne tenait aucun compte du genre. Passer plusieurs fois de suite de son véritable corps à un autre l’avait épuisée, mais cela ne devrait pas avoir de conséquence majeure. Après tout, les négociations avec le Roi Mort étaient terminées ; il ne restait que les formalités. L’Impératrice était sortie victorieuse de sa petite querelle avec Catherine, ce qui avait prouvé qu’elle était l’interlocutrice la plus digne de confiance pour l’Horreur Cachée. Elle lança un regard hautain au mort-vivant qui approchait et le laissa s’agenouiller devant elle sans commentaire.
« Votre Majesté de l’Effroi, dit-il. La Cour est prête à vous recevoir. »
« Cela me convient, répondit Malicia. Vous pouvez me conduire. »
L’Impératrice de l’Effroi mit le temps de la marche à se préparer. Dans les jours à venir, il lui faudrait revenir sur les événements de la journée avec Ime et ses meilleurs spécialistes. La tentative d’assassinat de Catherine en avait révélé beaucoup, sans doute davantage que la jeune femme n’avait voulu en dévoiler. D’abord, Malicia avait à présent une idée bien plus précise des capacités de combat de Woe. L’Adjoint ne représentait guère une menace à lui seul, et la Voleuse était presque ridiculement facile à maîtriser, mais il fallait réévaluer le Hiérophante. En termes de puissance destructrice à sa disposition, il dépassait de plusieurs lieues ce que Wekesa avait pu déchaîner au même âge. Il était aussi bien moins polyvalent que le jeune Sorcier, et bien plus facile à épuiser. Il était bon de savoir que le jeune homme pourrait probablement être capturé si nécessaire, même si Wekesa ne daignait pas intervenir. Il n’avait jamais été question de le tuer : Warlock ne le lui aurait jamais pardonné. Malicia avait gardé suffisamment conscience de ce qui l’entourait pour qu’on n’ait pas besoin de la tirer de ses pensées lorsqu’elle approcha de la salle du trône du Hall des Morts. Elle répondit d’un simple regard à la présentation de son escorte, puis s’avança.
« Élégamment exécuté, dit le Roi Mort, sans prendre la peine de la saluer et préférant la complimenter. »
L’Horreur Cachée était nonchalamment vautrée sur son trône, irradiant de puissance sans même avoir à lever le petit doigt. Malicia ne s’était jamais laissé intimider par cette démonstration : elle vivait dans la Tour depuis des décennies. Elle dormait à quelques étages seulement de siècles entiers de folie, le pire de celle de son peuple, contenu par des sceaux et de l’acier.
« On m’a laissé toute latitude pour tisser ma toile, répondit l’Impératrice avec un sourire. »
Tout s’était tout de même joué d’un cheveu, à son goût. Malicia ne s’était pas attendue à ce que son corps de réserve soit découvert lui aussi ; l’Archer de Woe avait rôdé dans la ville au lieu de rejoindre ses compagnons pour combattre les gardiens du Roi Mort. Elle avait néanmoins bénéficié de certains avantages : un déguisement qui lui donnait accès au conseil le plus intime de son adversaire, et la liberté de se préparer comme elle l’entendait pendant des mois, avant l’arrivée de Catherine. Façonner la personnalité d’« Athal » lui avait demandé de longues heures, rendues possibles uniquement grâce à la volonté de l’Horreur Cachée de la laisser interroger ses Hôtes.
« Elle est encore jeune, songea le Roi Mort. Elle a besoin d’être davantage trempée. Elle aurait dû tuer toutes les âmes vivantes de la ville, juste pour en être certaine. Ce sera une bonne leçon pour elle. »
« Comme tu le dis, répondit Malicia avec un sourire. »
Elle croyait que le vieux monstre n’avait jamais vraiment voulu que Catherine réussisse ici. Elle soupçonnait que l’objectif de l’exercice avait été de modeler la jeune femme par le conflit. Des adversaires choisis avec soin, dans des lieux bien précis, pour lui faire atteindre une certaine… illumination. Malicia n’avait pas manqué de remarquer que Catherine ne pouvait pas se changer en brume à sa guise. Elle en avait toujours eu la capacité, bien sûr, mais pas la mentalité nécessaire. La Reine Noire était guidée sur une certaine voie. Même si l’Impératrice allait conclure une alliance avec le Roi Mort ce jour-là, elle savait mieux que de croire qu’il s’agissait d’une quelconque amitié. Il était fort probable qu’au moment même où ils scellaient leur pacte, l’Horreur Cachée ait allumé une mèche et l’ait renvoyée vers Callow. Il lui faudrait prendre des mesures, au-delà même de celles qu’elle avait déjà mises en œuvre. Le fait que l’autre femme ne retourne pas immédiatement à Callow, comme Malicia l’avait prévu, était plutôt inquiétant. La Reine Noire croyait encore avoir des cartes à jouer.
« Devons-nous régler les formalités ? proposa le Roi Mort. »
« Allons-y, acquiesça l’Impératrice. »
Avant la fin de la journée, elle aurait signé une alliance dans le sang.
« Je vous en prie, déclara Cordelia Hasenbach avec une politesse glaciale, expliquez-moi comment seize mille vagabonds ont pu mettre à sac les plus grandes villes de Cantal, y compris la capitale. J’attends une réponse qui, n’en doutons pas, sera des plus éclairantes. »
La Première-Princesse savait qu’elle aurait dû modérer son ton en s’adressant aux quelques hommes et femmes qui avaient commandé la défense du cœur de la Principauté. La colère était rarement constructive ; elle ne servait qu’à manifester son mécontentement face à quelqu’un en position de faiblesse. Si manifester ouvertement sa colère ne pouvait changer la décision prise, cela ne servait à rien de la montrer. Pourtant, devant les cinq officiers qui lui faisaient face, la souveraine blonde ne parvenait pas à atténuer la froideur de sa voix. Ces imbéciles lui avaient assuré à chaque étape que les légions du Chevalier Noir étaient conduites dans un piège et encerclées, mais avaient tout de même laissé une armée étrangère ravager sans entrave toutes les régions de Cantal d’importance logistique.
« Votre Altesse Sérénissime, je ne nierai pas que nous vous avons déçue, admit le plus âgé des officiers. »
Diego Altraste, capitaine hautement recommandé de Valencis à qui elle avait confié le commandement de toutes les troupes disponibles dans les provinces centrales. Moustachu, éloquent et exubérant, comme l’étaient si souvent les Arlésites, il était à présent assis, abattu.
« J’en prends acte, mais ce n’est pas la raison de ce conseil, dit Cordelia, s’efforçant de garder un semblant de calme. Cantal est paralysé depuis dix ans, mes capitaines, par une force que l’on m’avait présentée comme parfaitement contenue. Comment cela a-t-il pu arriver ? »
« On ne peut pas nous en tenir responsables, protesta une jeune femme. Les Orientaux recourent à des pouvoirs impies ; ce n’est pas une guerre menée dans les règles. »
Au grand regret de la Première-Princesse, le capitaine Lehmer était lycaonais de naissance. Elle aurait dû savoir qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que l’Ennemi mène une guerre dans les règles.
« Je me demande alors, capitaine, répondit doucement Cordelia, à qui la faute devrait revenir ? »
Un lourd silence tomba. Altraste se racla la gorge.
« Nous n’avons pas anticipé le changement de rythme de leurs opérations, dit le Valencien. Du jour au lendemain, sans prévenir, ils se sont mis à parcourir en une seule nuit une distance qui en aurait demandé trois. Nous avions organisé les déplacements de nos forces en fonction de leur rythme précédent ; nous avons donc été pris au dépourvu. »
« Avons-nous découvert la cause de ce changement soudain ? demanda Cordelia.
« Rien de concret, répondit un vieil homme avec un fort accent alaman. Nous n’avons pas d’yeux au sein des légions. Mais j’ai une théorie. Le Chevalier Noir a cessé de prendre part aux combats après qu’ils ont accéléré leur marche ; je pense donc que cela relève d’un Aspect de sa Damnation. S’en servir autant doit l’épuiser considérablement. »
Alphonse de Saliverne commandait la garnison de Salie depuis plus de quarante ans. Même s’il n’était qu’un commandant de campagne passable, Cordelia tenait son savoir en haute estime. Ses paroles avaient du poids.
« Ils interceptent aussi tout ce que les mages transmettent par scrutation, ajouta Altraste à contrecœur, sur ses gardes quant à sa réaction. L’Ordre est devenu un handicap, Votre Altesse, même lorsqu’il utilise des codes. Ils ont trop bien contourné nos forces de retardement pour que ce soit une coïncidence. »
L’Ordre du Lion Rouge était l’idée de Cordelia, qu’elle avait elle-même institué par décret. L’homme veillait à ne pas l’offenser tout en essayant de lui signaler une faiblesse paralysante. Elle pouvait apprécier sa discrétion.
« Continuez à vous en servir, dit la Première-Princesse. Comme leurre. S’il faut reprendre les instructions envoyées à cheval, qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas les laisser poursuivre leur marche. »
« Ce sera difficile, répondit le capitaine Alphonse. D’après le dernier rapport, ils se dirigent vers Iserre. On pourrait envoyer les renforts du sud, venus du Levant, à leur rencontre, mais s’ils continuent de ravager les villes à ce rythme, la majeure partie du nord d’Iserre sera perdue avant même qu’on puisse livrer bataille. »
« Le prince Amadis a dépouillé la principauté de ses soldats et de ses armes, ajouta Altraste. Il n’y a pas assez d’hommes en âge de combattre pour lever une armée digne de ce nom, encore moins pour l’équiper. »
« Nous ne pouvons pas laisser Iserre brûler, dit Cordelia d’un ton résolument posé. »
Ce serait un désastre, et pas seulement parce que l’une des rares principautés largement épargnées par la guerre civile procerane serait réduite en cendres. Le Seigneur Charogne se servait de son armée comme d’une arme politique, c’était devenu évident. Bayeux avait été épargnée des destructions qui avaient frappé Cantal, et Cordelia savait très bien pourquoi. Aux yeux de toute la Procer, le Chevalier Noir ravageait les terres de ses adversaires à la Haute Assemblée. Pire encore, il le faisait après que son propre oncle l’avait laissé marcher sans le poursuivre. Le stratagème était évident, bien sûr. Peu de gens, dans la Principauté, croiraient vraiment qu’elle était de connivence avec un homme comme le Seigneur Charogne. Mais c’était là un excellent prétexte pour tout prince ou toute princesse souhaitant se retourner contre elle. Amadis Milenan était devenue une martyre, célébrée pour son exil volontaire à Callow ; si ses terres étaient mises à feu et à sang pendant son absence… La popularité de Cordelia avait atteint son sommet après la déclaration de la Dixième Croisade, mais elle fondait désormais comme neige au soleil. Qu’elle soit forcée d’abdiquer demeurait peu probable, mais elle ne pouvait plus écarter cette possibilité d’un revers de main. Un serviteur portant la livrée de sa propre maison, et non celle du palais, vint se tenir derrière elle, signalant sa présence sans un mot. La Première-Princesse tourna la tête vers lui en signe d’invitation muette.
« Le soir approche, Votre Altesse Sérénissime, murmura l’homme. »
Le regard du Lycaonais glissa vers les hautes baies vitrées qui donnaient sur Salie et menaient au balcon de la salle du conseil. Le soleil commençait à se coucher, et un rendez-vous l’attendait. La Première-Princesse reporta son attention sur les capitaines rassemblés.
« Je veux qu’un plan pour défendre Iserre soit élaboré, ordonna-t-elle. Veillez tout particulièrement à préserver autant que possible la principauté. N’hésitez pas à demander tous les hommes ou toutes les ressources nécessaires. Vous aurez tout le poids de mon autorité derrière vous. »
Il lui en coûtait de devoir peut-être échanger des faveurs et mettre le trésor à mal pour défendre les terres ancestrales d’Amadis Milenan. Mais au-delà de ces considérations politiques déplaisantes, elle avait un devoir envers les habitants d’Iserre. Ils étaient ses sujets comme tous les autres et ne devaient pas être tenus responsables des complots de leur souveraine sacrée. La Première-Princesse prit plus longtemps que nécessaire pour prendre congé avec courtoisie, s’employant à apaiser les susceptibilités que sa colère avait pu froisser. Elle regrettait déjà de s’être laissé emporter. Ses suivantes la déshabillèrent, puis l’aidèrent à revêtir ses habits d’apparat tandis qu’elle parcourait les dernières nouvelles de Callow. Il avait été confirmé que la Reine Noire et Woe avaient quitté le royaume. Quant à leur destination, elle restait un mystère. Cordelia avait d’abord soupçonné Catherine de rejoindre le Chevalier Noir et de se servir de lui pour nuire à la Principauté tout en préservant ses propres forces, mais cela ne s’était pas produit. Il était plus probable qu’elle soit allée négocier avec la Ligue des Cités libres. La Première-Princesse ne pouvait en être sûre : le Tyran d’Héliké avait méthodiquement purgé la plupart de ses espions et informateurs rémunérés dans les hautes sphères de la région, mais il ne lui restait guère d’autres alliances à rechercher. Agnes avait clairement prévenu qu’un fléau se rassemblait au sud, et les intentions de la Ligue étaient foutrement opaques.
Trois heures après le coucher du soleil, Cordelia s’assit dans la pièce secrète qu’elle avait fait aménager dans ce seul but. Derrière son siège, le bibelot envoyé par la Reine Noire attendait que le pouvoir surnaturel de la seigneuresse lui permette de les transporter toutes deux dans ce monde d’ombres. La Première-Princesse se recentra, laissa le calme s’emparer d’elle et attendit que les artefacts sacrés fournis par la Maison de la Lumière se mettent à brûler. La nuit tomba sur la pièce aussi soudainement qu’un claquement de doigts, et l’enveloppa tout entière. Il fallut un instant à la Première-Princesse pour se réorienter dans ce royaume déconcertant. Son regard se posa sur la Reine Noire qui lui faisait face. La fraîcheur du lieu lui fit apprécier le fait que même dans le sud de Procer, les vêtements de cérémonie aient généralement des manches longues. Catherine Foundling n’était pas belle, avait toujours pensé Cordelia. Certains la diraient saisissante, mais ses traits étaient trop anguleux et renfrognés, à son goût. C’étaient ses yeux qui adoucissaient son visage : des prunelles brunes étonnamment expressives, dans une figure hâlée. Comme toujours, celle qui prétendait être la reine de Callow dédaignait les atours de son titre et portait une armure ordinaire.
« Hasenbach, dit la Reine Noire. Il faut qu’on parle. »
La Première-Princesse considéra son interlocutrice d’un regard froid. Ce manque de courtoisie ne pouvait passer sans remarque. Même si cette rencontre était informelle, Cordelia n’aimait pas la fausse amitié qui aurait justifié un tel langage.
« Toute courtoisie vous a-t-elle abandonnée ? demanda la Première-Princesse. »
Un sourire passa sur le visage de l’autre femme, puis s’évanouit en un instant. La Lycaonaise avait lu pas moins de sept évaluations de Catherine Foundling, réunies à partir de propos rapportés, d’observations et de témoignages de ses anciennes connaissances. Elles ne l’avaient guère aidée à comprendre la personnalité de la Reine Noire. La jeune fille qu’elle avait été avant de devenir Écuyer avait été rapidement étouffée par l’enseignement du Chevalier Noir, et Cordelia n’avait jamais rencontré la seigneuresse impitoyable qui avait combattu pendant la Rébellion de Liesse et le Désastre d’Akua. Cordelia avait le sentiment que le Doom de Liesse avait jeté une ombre profonde sur l’autre femme et l’avait changée de bien des façons. Certaines ressemblances subsistaient néanmoins. Foundling respectait la force avant tout, comme la plupart des seigneurs de guerre, mais contrairement à beaucoup d’entre eux, elle réagissait bien à la confrontation. Elle appréciait le « cran », même chez ses ennemis. Son tempérament était également facile à provoquer, ce qui avait permis à Cordelia de la pousser par le passé dans la direction voulue.
« Ces derniers jours ont été longs, dit la Reine Noire. Alors faisons comme si j’avais respecté toutes les politesses et passons à la suite. Je te rends service, et j’en ai fini de sourire pour faire joli. »
La Première-Princesse força son visage à rester parfaitement impassible. Laisser paraître son irritation ne servirait à rien pour l’instant.
« Un service, dit-elle à la place. Il faut reconnaître que vous faites une étrange ennemie. »
« Vous vous amusez, dit Foundling en haussant les épaules, interprétant mal son expression. Ça ne va pas durer. Félicitations, Première-Princesse : le Roi Mort est sur le point d’envahir. »
Le sang de Cordelia se glaça. Elle étudia attentivement la Callowanne, à la recherche de signes de duplicité. Elle n’en trouva aucun.
« Vous avez conclu un pacte avec l’Horreur Cachée, dit la Première-Princesse d’une voix froide et tranchante. »
« Pas moi, répondit la Reine Noire. Malicia. »
L’Impératrice ? C’était possible, songea Cordelia. La Tour était certainement assez désespérée, mais…
« Eh bien, je suppose qu’on en a terminé, dit nonchalamment Foundling. Nous sommes toujours en guerre, après tout. Bonne chance, et tâchez de ne pas tout faire foirer pour nous tous. »
La seigneuresse leva la main, comme pour dissiper les ténèbres, et les doigts de la blonde se crispèrent sur les accoudoirs de son fauteuil jusqu’à en blanchir.
« Attendez, dit-elle. »
Ces paroles avaient été bien trop désespérées à son goût, mais elle ne pouvait pas laisser Foundling mettre fin à leur entretien là-dessus. Il lui fallait en savoir davantage, sans quoi des milliers de personnes mourraient. La Reine Noire la dévisagea comme un loup une biche boiteuse.
« Tu sais, j’essayais de trouver une raison, tout à l’heure, dit Foundling. Pour te donner autre chose qu’un avertissement, je veux dire. Puis j’ai compris que je n’en trouvais vraiment pas. Je ne me réjouis pas de ces morts, cela dit, mais au bout du compte, tu essaies de m’envahir, putain, alors même qu’on parle. »
« Si le Roi Mort sort victorieux, il tournera son regard vers vous, dit Cordelia, qui retrouvait son calme. »
Tant que la conversation se poursuivait, elle pouvait convaincre l’autre femme.
« Ton regard est déjà tourné vers moi, Cordelia, fit remarquer la Reine Noire. Tu t’attends à ce que j’aide des gens qui essaient de conquérir ma patrie ? Bonne nuit. »
Elle leva de nouveau la main, mais la Première-Princesse reconnut la manœuvre. Foundling tentait maintenant de négocier, à présent qu’un autre ennemi était entré en jeu.
« Êtes-vous vraiment prête à provoquer le massacre de milliers de personnes par simple arrogance ? accusa Cordelia. »
Le regard de l’autre femme se fit glacial.
« L’enjeu est plus important, répondit-elle doucement, que tu ne le sais. »
L’ironie était mordante : elle lui renvoyait ses propres mots. La Lycaonaise se rejeta en arrière, furieuse, mais quelque chose dans les yeux de la Reine Noire la retint. Malgré les méthodes des Terres désolées qu’employait Catherine Foundling pour régner, à cet instant, Cordelia ne regardait ni l’élève du Chevalier Noir ni l’erreur de Malicia. Elle voyait l’état brut du ressentiment callowan, profond et sombre. Pour une petite offense, un lourd prix.
« Il nous dévorera tous, dit la Première-Princesse. »
« Ouais, peut-être, répondit la Reine Noire. Alors on reparlera après que tes gens auront saigné un peu, pour changer. »
« Cela ne sera pas oublié, dit froidement Cordelia. »
« J’espère bien, répondit Catherine Foundling avec un sourire dur. Un dernier avertissement, Votre Altesse Sérénissime. Si l’armée de votre oncle est encore en train de creuser à la fin du mois, il y aura des conséquences. Je n’ai pas encore épuisé mon stock de lacs à larguer. »
Les ténèbres se dissipèrent, et la Première-Princesse de Procer se retrouva seule avec sa fureur et sa peur. Un fléau au nord, avait dit Agnes.
Elle ne se trompait jamais.
Le pied de Neshamah racla la pierre.
Un son si ténu, à peine plus qu’un murmure. Il ne l’avait pas entendu depuis très, très longtemps. L’obsidienne vibrait derrière lui tandis que le Roi Mort foulait de nouveau la Création. Il inspira, même si ce corps n’en avait guère besoin. De sorcelleries vieilles de plusieurs millénaires lui avaient conféré l’odorat, ou quelque chose d’assez proche. Le parfum de la pierre fraîche et de la poussière lui était agréable. L’ouïe avait été beaucoup plus facile à reproduire, un attribut courant des morts-vivants même de son vivant, et la sienne dépassait celle des mortels. Le bruit d’une bouteille qu’on débouchait lui parvint, et il se tourna vers sa source sans manifester la moindre surprise. Il s’y attendait, et même plus encore : il l’avait attendu.
« Tu vas te promener, vieil ami ? demanda l’Intercesseuse en lui adressant un large sourire et en levant sa bouteille en guise de toast. »
Il ne prêta aucune attention à l’apparence qu’elle avait adoptée. Au fil des siècles, elle en avait porté tant qu’il ne se souvenait plus de toutes, ni des noms qui les accompagnaient. Cela ne changeait rien. Elle était comme lui, davantage essence que forme.
« Cela faisait trop longtemps, dit-il d’une voix songeuse. La Sérénité reste une imitation imparfaite. La Création a une… saveur. Je suis peut-être un élève doué, mais je reste un élève. »
Elle but une longue gorgée, comme elle l’avait toujours fait. Il l’avait prise sur le fait, autrefois, à l’époque où les parvenus miezans se prenaient encore pour autre chose que des invités sur ces rivages. Il l’avait ouverte au couteau, en prenant bien soin d’éviter jusqu’à la moindre apparence de fatalité, pour voir ce qu’elle avait dans le ventre. Elle s’était moquée de lui tandis que les pinces lui maintenaient la cage thoracique ouverte et qu’il étudiait ses organes, perplexe devant leur ressemblance avec ceux d’un être vivant. Il avait peu appris de cette étude, sans même parvenir à confirmer si elle s’enivrait réellement. Si son corps était une construction, c’était une construction si parfaite qu’il était impossible de voir la différence.
« Tu t’amuses même depuis ta cachette, dit l’Intercesseuse en riant. Quel spectacle, cette fois. »
Neshamah s’avança, savourant la pression d’un monde qu’il ne pouvait façonner à sa guise. Il y avait ici une résistance. Une volonté supérieure à la sienne.
« Tu regardais ? la taquina-t-il. »
Une petite plaisanterie, entre eux. Elle regardait toujours.
« C’était étrangement nostalgique, songea l’Intercesseuse. Te voir manipuler des forces qui te dépassent. Tu n’avais pas été aussi téméraire depuis… ton quatrième siècle, je dirais. Cette délicieuse échauffourée avec les rats. »
« J’étais jeune, se souvint Neshamah avec tendresse. Et je croyais encore que les épidémies étaient une méthode valable. Tu m’avais sévèrement réprimandé, si je me rappelle bien. »
« Il fallait fixer des limites, nous établissions encore les règles, répondit l’Intercesseuse avec un sourire. Nous étions tous les deux plus brutaux, à l’époque. »
« Tu n’avais certainement pas hésité à lancer les elfes à mes trousses, dit Neshamah. C’était plutôt injustifié. »
« Tu étais avide, dit l’Intercesseuse en agitant un doigt. Deux Enfers ? Je ne crois pas. D’ailleurs, ça concernait autant ce vieux mulet du Printemps que toi. Il avait besoin d’une bonne leçon sur les personnes à ne pas chercher, et le fait que tu lui prennes son fils unique lui a fait comprendre. »
« La Lame-sort a été un divertissement délicieux, je l’admets, concéda Neshamah. »
« Tu l’as même lancé sur la chère Cat, dit-elle. Comme c’est attentionné. »
Elle but de nouveau sous le regard jaune du Roi Mort. Ah, elle était vexée. Évidemment.
« Je me suis renseigné sur elle, dit-il. Elle n’est pas de ton œuvre, ce qui m’a fasciné. »
« Nous ne travaillons pas tous avec des mares, Neshamah, répliqua l’Intercesseuse. Il y a bien plus de rouages en mouvement ici que dans ton petit jardin clos. »
« Et pourtant, tu ne l’as pas éteinte, songea-t-il. Oh, tu as tenté des choses. Mais je connais ton travail. Ce n’était pas sa gorge que tu cherchais vraiment à trancher. »
« J’ai renversé l’histoire plusieurs fois contre elle, dit-elle. Elle s’y adapte comme un poisson dans l’eau. Je suis impressionnée. Ce n’est pas une grande penseuse, cela dit, mais ses instincts sont aiguisés. Me débarrasser d’elle me coûterait plus que ça ne vaut. C’est le genre de personne qu’on laisse s’épuiser toute seule. »
La créature en forme de femme marqua une pause, toujours aussi théâtrale.
« Du moins, c’est ce que je pensais. Tu me fais revoir mon jugement. »
« Je me demande, murmura Neshamah. Est-ce censé m’inciter à m’investir davantage pour ensuite me retirer le tapis sous les pieds, ou est-ce une ruse pour me faire renoncer à une occasion ? »
L’Intercesseuse lui adressa un large sourire acéré au-dessus du goulot de sa bouteille.
« Tu veux tenter ta chance ? proposa-t-elle. Promis, cette fois je ne tricherai pas. »
« Tu dis ça à chaque fois, lui rappela le Roi Mort en riant. Non, vieille amie, tu ne me pousseras pas à en faire davantage. Je lui ai permis d’apercevoir le seuil. Elle s’élèvera ou tombera selon ses propres mérites. »
« Tu es devenu si méfiant depuis l’époque de Triomphante, se plaignit l’Intercesseuse. »
« Et pourtant, me voilà, répondit Neshamah sans difficulté. De retour dans la Création. Ne faisons pas semblant que tu n’as pas poussé cette histoire dans cette direction. »
« Que veux-tu que je dise ? dit-elle en haussant les épaules. Ta compagnie me manquait. »
« Quelle créature sentimentale, soupira le Roi Mort, avant de plisser les yeux. Alors, qu’est-ce que je suis censé être cette fois, Intercesseuse ? Le marteau ou l’enclume ? »
Elle but une longue gorgée ; sa gorge tressauta tandis que le vin rouge lui coulait sur le menton. Elle lâcha ensuite la bouteille, la laissa rebondir sur la pierre et répandre son reste.
« Très bien, dit-elle joyeusement. Arrête-moi si tu l’as déjà entendue, mais il y a une blague du Levant que j’adore. Donc, trois princes — un Arlésite, un Alaman et un Lycaonais — et le Roi Mort entrent dans une taverne à la recherche d’un bon repas chaud. Le tavernier s’excuse, dit qu’il n’a plus rien et que son dernier bol de ragoût est allé à la femme dans le coin avec son bébé ; peut-être qu’ils peuvent le lui prendre. Alors le prince arlésite s’approche d’elle et dit : “Bonne dame, je vous défie en duel pour ce ragoût.” Elle refuse, parce qu’en vérité, les Arlésites peuvent aller se faire foutre. Alors le prince alaman s’approche et lui dit : “Bonne dame, en tant que votre seigneur légitime, ce ragoût me revient davantage qu’à vous. Donnez-le-moi.” Elle refuse, parce qu’elle a payé ses impôts et qu’elle ne doit rien à personne. Alors le prince lycaonais s’approche, regarde le Roi Mort — c’est toi ! — et prend un air grave. Il dit : “Je préfère mourir de faim, tant que le Roi Mort ne touche pas au ragoût.” Alors le Roi Mort s’approche et dit : “Vous pouvez vous battre pour le ragoût, moi je vais juste…” »
« Manger le bébé, acheva Neshamah, uniquement pour le plaisir de lui gâcher la chute. »
L’antique monstre fit la moue.
« Donc, tu la connaissais, dit-elle. Tu aurais dû me le dire dès le début, je m’étais vraiment prise au jeu. »
« J’imagine, dit le Roi Mort, que cette atrocité — et crois-moi, je n’emploie pas ce mot à la légère — d’histoire avait un but ? »
L’Intercesseuse sourit.
« Bien sûr, dit-elle, du vin rouge comme du sang lui dégoulinant du menton. Mange le bébé, Roi de la Mort. Pour cette fois, je te le permets. »