Chapitre 247
« Déclarer fausse une affirmation du Peuple est illégal, même si un vote l’a rétroactivement déclarée fausse ; à partir de là, la qualifier de vraie ou de fausse est tout aussi illégal. »
– Code officiel des lois de Bellerophon, vers 1321 apr. J.-C.
La bulle transparente qui m’entourait était solide, comme je le découvris en lui assénant un coup vif avec ce qui devait être au moins ma quinzième épée de la journée. J’étais presque certaine que celle en acier gobelin était toujours entre les mains de la Lame-sort, puisque je ne l’avais jamais ramassée. En l’espace d’un battement de cœur, toute l’attitude de la délégation praesi avait changé. Auparavant, ils avaient tous fixé l’illusion ; à présent, ils faisaient face à l’homme le plus grand des deux, celui qui portait une armure de cérémonie. Je m’attendais à voir une autre illusion se dissiper et révéler la marionnette de chair de Malicia, mais l’inconnu sourit et je compris que je la regardais déjà. Merde, elle n’avait jamais dit qu’elle était obligée d’utiliser des femmes comme marionnettes, si ?
« Catherine, me salua l’Impératrice d’une voix agréable et grave. Voilà une entrée remarquée. »
Je toussai.
« Vous me croiriez si je vous disais que je nettoyais mon épée et que ma main a glissé ? » tentai-je.
Personne ne broncha. Public difficile.
« Ça valait le coup d’essayer », dis-je en haussant les épaules.
« Voilà qui en dit long sur la ruse de la Reine Noire », ricana un homme vêtu d’une robe.
À sa voix, c’était celui qu’on appelait Galadan. Son interlocuteur avait délibérément omis tout titre de noblesse en se disputant avec lui ; il y avait donc fort à parier qu’il s’agissait simplement d’un praticien talentueux, arraché à sa famille dans sa jeunesse et élevé par l’une des puissantes maisons.
« Galadan, c’est ça ? » dis-je lentement, le coin des lèvres relevé tandis que son nom évoquait le goût de l’Hiver. « Je m’en souviendrai. »
Certains jours, ma réputation pesait sur moi comme une pierre au cou ; les tâches les plus simples se muaient en épreuves brutales, et mes meilleures intentions tournaient au fiasco, quoi que je tente. Mais il y avait aussi des jours où la balance penchait dans l’autre sens. Je me tenais seule, encerclée et prisonnière d’une barrière que j’aurais parié conçue spécialement pour me neutraliser ; je n’avais plus rien à opposer à cet homme que mes crocs. Galadan tressaillit malgré tout. Malicia gloussa doucement en voyant cela.
« On ne provoque pas un tigre à la légère, même en cage, réprimanda-t-elle son subordonné. Inutile de manquer de tenue, Reine de Callow. Je trouve ces menaces lancées si tôt dans la conversation d’assez mauvais goût. »
J’aurais dû suivre le mouvement, bien sûr, entrer dans cette danse de grands seigneurs faite de bonnes manières, de sous-entendus et de menaces à peine voilées. Mais cela faisait un an que nous dansions ainsi, toutes les deux, et plus j’apprenais ce qu’elle avait manigancé pendant tout ce temps, plus je comprenais à quel point elle m’avait menée par le bout du nez. Elle m’avait laissée saigner mon royaume, mes armées, mon peuple, pour qu’ils combattent ses ennemis, tandis qu’elle préparait la libération du Roi Mort. Je ne la condamnerais pas pour son désespoir, pas quand le mien m’avait menée à la même folie, mais elle avait calculé son coup malgré tout. Elle ne libérerait le démon de sa boîte que lorsque la Dixième Croisade aurait brisé la volonté de Callow, et pas un instant avant. Je serais hypocrite si je parlais de l’ignominie d’avoir conclu un pacte avec l’Horreur Cachée, mais ma fureur était légitime : elle avait prévu de me saigner à blanc pour en tirer profit.
Je crachai sur le côté.
« Vous me connaissez, dis-je en montrant les dents. Une vraie sauvage, voilà ce que je suis. C’est comme ça qu’on nous élève dans les provinces. »
Malicia soupira.
« Inutile de vous montrer si hostile, dit-elle. Vous avez certes essayé de m’assassiner, mais ce n’est qu’un détail. C’était prévisible, à bien des égards. À la dernière heure de Liesse, nos intérêts se sont rejoints, et c’est peut-être encore le cas aujourd’hui. Cette querelle ne profite à aucune de nous. »
« Vous avez financé Liesse, répondis-je calmement. Vous avez rendu tout cela possible. Vous étiez, pour employer ce mot accablant, complice. »
« Et pourtant, dit l’Impératrice de l’Effroi de Praes, lorsque l’arme fut achevée, vous avez reconnu avec moi qu’il était nécessaire qu’elle existe. Notre situation actuelle n’est pas si différente. »
Au fil des mois qui suivirent ce cauchemar, j’en vins à regretter d’avoir ne serait-ce qu’un instant donné raison à Malicia. D’avoir pu mettre de côté les monceaux de cadavres qui avaient servi à bâtir la forteresse de l’Apocalypse, en échange du doux mensonge d’une paix qu’elle pourrait imposer. Depuis que j’étais devenue Écuyer, j’avais souvent considéré le pragmatisme comme la plus grande des vertus. J’avais croisé tant de fois le fer avec des Héros et des méchants qui, trop occupés à rêver du monde qu’ils pourraient façonner, refusaient d’affronter la réalité. Mais j’avais appris. C’était une vertu, quand on en faisait bon usage ; l’embrasser à l’exclusion de tout le reste, c’était devenir Noir. Rusé, victorieux et d’une efficacité brutale. Mais mort à l’intérieur aussi, davantage moyen que personne. Le genre d’individu qui ne semait que ruine partout où il passait.
« Et voilà que le diable se plaint que l’autre diable nous joue tous les deux, m’esclaffai-je. Quelle audace, alors que vous avez déjà fait monter les enchères au-delà de ce que nous pouvons nous permettre, l’une comme l’autre. »
« La Principauté est une menace existentielle pour nous deux, dit l’Impératrice. C’est un fait, pas une supposition. Tant que Procer ne sera pas démantelé, même une victoire dès demain ne ferait que provoquer une nouvelle guerre dans vingt ans. Vous le savez parfaitement, sans quoi vous n’auriez pas demandé à signer l’Alliance du Grand Est. »
« Ce n’est pas Hasenbach qui brûle vos côtes, fis-je remarquer. Et le Levant est en marche. La Première-Princesse qui s’en prend à l’Est, ce n’est qu’une partie du problème. »
« Ashur demandera une paix séparée dès que l’Alliance du Grand Est s’effondrera, dit patiemment Malicia. La paix coûtera cher, mais l’Empire est plus riche qu’il ne l’a été depuis plusieurs générations. Le Dominion est prêt à combattre sous la croix, mais à défendre Procer ? Même si on le persuade de le faire et qu’il parvient, d’une façon ou d’une autre, à l’emporter, il n’aura pas le cœur à repartir en guerre après avoir repoussé le Roi Mort. »
« Voilà une proposition intéressante que vous glissez entre les lignes, remarquai-je. Au lieu que votre bouclier protège le flanc occidental face à la Principauté, vous essayez de me convaincre de jouer le même rôle pour votre flanc occidental face au Roi Mort. Quel honneur vous me faites. Il faut au moins vous reconnaître cette audace. »
« Ne nous perdons pas dans les détails, dit sèchement Malicia. Vous aviez l’intention de le libérer vous-même. Si vous craignez une trahison dans les termes de l’accord, je suis prête à vous accorder le droit de lire les traités définitifs et d’assister à leur signature. »
« Je comptais le lâcher uniquement sur les confins les plus septentrionaux de Procer, répliquai-je sèchement. Là où les dégâts auraient pu être strictement limités et où il aurait dû défendre d’étroites têtes de pont contre toute la Dixième Croisade. Vous, en revanche, lui offrez sur un plateau d’argent près d’un tiers des terres agricoles les plus densément peuplées du continent. Peu m’importe la solidité de vos serments contraignants : s’il parvient à avaler un si gros morceau, le reste de Calernia est foutu. Moi comprise, et vous aussi. Vous ne pouvez pas être à ce point désespérée que vous ne le voyez pas. »
« Il y a une grande différence entre reconnaître à quelqu’un des droits sur un territoire et laisser l’autre partie s’en emparer, dit l’Impératrice. Quelques principautés tomberont, j’imagine. Pas assez. Et ce qui restera de Procer sera plongé dans une guerre sanglante et permanente au nord, qui épuisera les ressources des deux camps. »
« Vous savez, j’aurais pu y croire avant de voir Keter de mes propres yeux, lui dis-je. Avant de voir les moyens dont dispose le Roi Mort. Je vous le dis, et par les Dieux, j’adorerais que vous me croyiez vraiment pour une fois : il a une putain de légion de monstres à lâcher sur le monde. Il s’est tranquillement préparé depuis des millénaires, Malicia, ramassant chaque puissant Nommé qu’il croisait pour l’ajouter à son arsenal. Procer a du mal à me contenir, alors même que la main des Cieux leur est enfoncée si loin dans le cul qu’on en voit les doigts s’agiter entre leurs dents. Ils ne peuvent pas affronter ce qu’il lancera contre eux. »
« Le Mal, répondit sereinement l’Impératrice, ne gagne pas les guerres. C’est une loi de la nature, aussi vraie que le lever du soleil ou le mouvement des marées. Vous avez hérité de la plus dangereuse illusion d’Amadeus en croyant le contraire. Il pourrait vider tous les Enfers Hurlants, cela ne changerait rien. Le seul moyen d’arracher la victoire, Catherine, c’est de ne pas combattre. »
« Et ça vous réussit, jusqu’ici ? » demandai-je avec rudesse.
« Mes armées sont intactes, sourit Malicia. J’ai évité de perdre des ressources ou des industries importantes et conservé toutes mes terres essentielles. Votre besoin de faire la guerre à chaque ennemi en vue, en revanche, a brisé votre seule armée, poussé plusieurs régions périphériques de Callow au bord de la rébellion et vous a rendue extrêmement vulnérable aux attaques de tous les autres États du continent. »
« Vous savez, méditai-je, d’habitude, c’est l’Ouest qui nous sert ce discours, pas l’Est. Oh, Callow brûle, mais mes terres vont bien. Vous devez être de sacrés incapables. Oubliant, bien sûr, que si les princes de Procer ne se disputent pas les plus beaux quartiers de votre putain de capitale, c’est uniquement parce que mon peuple a saigné aux frontières pour les repousser. »
« Vous attendez de moi que je compatisse au prix que vous avez payé pour défendre vos propres terres ? » demanda l’Impératrice d’un ton légèrement sarcastique.
« Vous savez, c’est juste, dis-je. Vraiment. Ce n’est pas comme si mes armées en avaient quelque chose à foutre des Terres désolées. Mais vous ne pouvez pas non plus vous pavaner en vantant le succès de votre stratégie magistrale, Malicia, alors que si elle fonctionne, c’est uniquement parce que mon royaume fait obstacle à l’invasion. Vous n’avez manipulé personne comme un instrument. Vous n’avez même pas levé le petit doigt quand les Ashuriens ont commencé à piller vos villes. Tout ce que vous avez fait, c’est lire une putain de carte et parier sur la nature humaine. »
Elle me rit au nez, d’un rire riche et débridé de vieil homme.
« En effet, je suis vraiment une idiote d’avoir obtenu tout ce que je voulais sans en payer le moindre prix, dit-elle. Comment pourrais-je m’en remettre ? »
« Sans en payer le moindre prix ? dis-je. Oh, je ne dirais pas ça. Votre petit épisode de Liesse vous a coûté assez cher, non ? Plus de la moitié des Légions. Vos meilleurs généraux et probablement la personne qui vous était la plus chère au monde. Callow tout entier, aussi. Alors, Alaya, ça fait quoi de rejoindre la longue liste des impératrices qui ont dilapidé un royaume par orgueil ? »
La marionnette de chair tourna vers moi ses yeux sombres.
« C’était l’une de vos meilleures tentatives, remarqua-t-elle. Avec deux ou trois décennies de plus, vous pourriez survivre un mois à la cour sans que quelqu’un ait à réparer les dégâts derrière vous. De toute évidence, vous refusez de coopérer, même lorsque cela servirait nos intérêts communs. Alors séparons-nous. »
Je cherchai de nouveau l’Hiver. Toujours hors de portée de mes doigts. Mais plus j’y appliquais ma volonté, plus je sentais une résistance céder. La barrière opposait-elle simplement une volonté à une autre ? Quatre Sorciers la maintenaient, à ma connaissance, et les mages des Terres désolées apprenaient dès le berceau que la Création leur appartenait. Cela ne forgeait pas des volontés faibles, même si elles pouvaient parfois être cassantes. Je pourrais peut-être y arriver, si j’avais assez de temps, mais rien n’était moins sûr. Et d’ici là, les Sentinelles m’auraient jusqu’au cou. Je modifiai ma posture, le poignet tournant lentement tandis que je chassais d’un geste les dernières gouttes de sang de mon épée.
« C’est le moment où vous envoyez vos petits soldats de plomb s’occuper de moi ? lançai-je d’un ton désinvolte. Je me demande s’ils peuvent me tuer. »
« Vous maniez bien l’épée, renifla un mage taghreb. Mais pas à ce point. »
« Vous vous méprenez, souris-je. Même si votre meute de chiens silencieux me taillait en pièces, est-ce que je mourrais vraiment ? »
Ils marquèrent un temps d’arrêt.
« J’ai perdu la moitié du visage et du torse il y a moins d’une heure, dis-je. Un elfe Nommé a fait ça avec l’un des Aspects les plus dangereux que j’aie jamais vus. Vous pensez pouvoir frapper plus fort ? Je suis sincèrement curieuse : qu’est-ce que vous pourriez bien me lancer qui me garderait à terre ? »
« Du fer froid, siffla Galadan. »
Je ricanai.
« C’est mignon, dis-je. Ma propre couronne est faite de ça, espèce de second couteau grande gueule. Mais, par les Enfers, essayez donc. Ce n’est pas comme si mon chemin vers le trône n’était pas pavé des cadavres de gens des Terres désolées qui étaient certains de connaître mon point faible. »
Je me redressai et promenai mon regard sur la délégation praesi.
« Eh bien, mesdames et messieurs, dis-je avec un sourire féroce, qui aura le courage d’être mon premier exemple du jour ? »
Le silence me répondit. Quand j’inspirai la peur qui gonflait sous leurs visages impassibles, je ne sus dire si c’était moi ou l’Hiver qui s’en délectait. Un lent applaudissement rompit le sortilège. Le simulacre de Malicia souriait.
« Vous avez vraiment un don pour cela, dit-elle. Au-delà même de ce qu’on vous a enseigné. Pourtant, vous avez toujours mis du temps à apprendre. Ne vous l’avais-je pas dit, Catherine ? Pour gagner, mieux vaut ne pas combattre du tout. »
La marionnette jeta un regard à ses subordonnés.
« Les ancrages de la barrière resteront ici, dit-elle. Le reste d’entre nous se rendra au Hall des Morts pour reprendre les négociations. »
L’homme tourna son visage vers moi, et Malicia inclina légèrement la tête.
« Je vous souhaite une bonne journée, Reine Noire. Puissiez-vous survivre aux conséquences de vos actes. »
Son sourire se fit dépourvu de joie.
« Après tout, conclut-elle, j’ai encore besoin de vous. »
Ouh, ça, c’était glacial. Il fallait lui reconnaître ça, et j’en connaissais un rayon sur le froid. Je rassemblai ma volonté et la projetai contre la barrière comme un marteau, mais elle céda à peine. Si elle parvenait à sortir d’ici, tout était terminé. Et comme elle l’avait dit, Neshamah serait mécontent. Ou peut-être déçu, ce qui me semblait bien plus dangereux. Je ne pouvais pas atteindre mon manteau, et la bulle aurait tout aussi bien pu être de pierre. De la pierre, du moins, avant que je n’obtienne ce manteau ; ces derniers temps, c’était nettement moins problématique. J’avais toujours des couteaux dans mes manches, grâce aux petits mécanismes ingénieux de Pickler, mais si mon épée ne pouvait rien contre la bulle, eux non plus. Les Praesi se rassemblèrent pour partir, les Sentinelles formant un cercle protecteur autour des délégués restants et de l’Impératrice. Je serrai les poings. Je n’avais aucune arme, aucun pouvoir qui puisse fonctionner avant qu’il ne soit trop tard. Enfin, à part ma putain d’« arbalète invisible », merci, Catherine du passé. Attends, oui, mon arbalète invisible. Je n’en avais pas physiquement — j’avais vérifié plus tôt, en me fouillant —, mais c’était peut-être une métaphore. Ou alors, me voir faire l’idiote était un signal pour que Archer se mette à tirer, ce qui semblait beaucoup plus probable.
« Je ne ferais pas ça à votre place », lançai-je.
L’Impératrice se retourna.
« Et pourquoi donc ? » demanda-t-elle.
Ah, elle entrait dans mon jeu. C’était presque toujours une erreur.
« Je vais devoir vous tuer avec mon arme secrète, répondis-je. »
« Vraiment ? » fit-elle.
« De toute évidence, vous refusez de coopérer, traînai-je. Alors séparons-nous. »
Je levai mon arbalète invisible et lui décochai un carreau en pleine gorge.
Il ne se passa rien.
« Je m’attendais à ce que Archer nous tende une embuscade, dit Malicia après un instant. »
« Vous avez préparé des protections ? demandai-je. »
« Plusieurs, répondit-elle. »
« Le plan avait quelques détails à régler, avouai-je. »
Si j’avais eu tendance à prêter des sentiments à l’Impératrice, j’aurais cru qu’elle était un peu gênée pour moi. Eh bien, nous étions deux. Au moins, des années passées en compagnie d’Indrani m’avaient à peu près immunisée contre la honte et l’humiliation publique. Par bonheur, l’Impératrice de l’Effroi de Praes se remit en route sans prendre le temps de se moquer de moi. Très bien, alors : retour à la tâche, forcer le passage à travers la barrière avant de procéder à un petit meurtre diplomatique. Je pressai de nouveau ma volonté contre la bulle et maintins la pression. Je gagnais du terrain, centimètre par centimètre, mais cela prenait beaucoup trop de putain de temps.
La flèche frappa Galadan en plein genou.
Le mage s’effondra en hurlant, et mes yeux s’écarquillèrent de surprise. Était-il protégé par un enchantement, comme l’avait été le Prince Exilé ? Pourquoi Archer viserait-elle le genou, sinon ? À moins que…
« Oh, par tous les Enfers, soupirai-je. Elle est ivre, c’est ça ? »
Elle était vraiment si saoule qu’elle avait raté à la fois le signal et sa cible ? Par les Dieux, j’ignorais même que les Nommés pouvaient être aussi ivres.
« Retraite en combattant, ordonna Malicia d’un ton parfaitement égal. »
« Archer ! criai-je. Les mages autour de moi. Oublie l’Impératrice. »
Je vis la peur dans l’œil du Sorcier le plus proche lorsque nos regards se croisèrent, et redoublai d’efforts pour franchir la barrière. Mais aucune autre flèche ne vint. Était-ce une sorte de plan ? La confusion me distrait assez longtemps pour que les mages me reprennent quelques centimètres ; je me relançai à l’assaut, les dents serrées. Elle et moi allions avoir une petite conversation, quand — la deuxième flèche effleura l’épaule d’un mage près de la bulle, lui arrachant du sang et un cri, mais rien d’autre. Je regagnai les centimètres perdus, sans plus. Par les Dieux, à quel point était-elle ivre ? Non, elle aurait déjà brûlé l’alcool dans son organisme avec son Nom. Indrani était capricieuse, mais elle était aussi incroyablement vaniteuse quand il s’agissait de sa précision. Après avoir raté son premier tir, elle aurait repris ses esprits. Je compris ce qui se passait un battement de cœur avant que l’Impératrice ne l’annonce à voix haute à ses escortes. Ce n’était pas Archer. C’était la Voleuse, qui avait dérobé un arc et des flèches à un moment donné ; si ses tirs rataient, c’était parce que personne ne lui avait jamais appris à manier correctement cette foutue arme.
« Voleuse, poignarde-les, bon sang ! criai-je, furieuse. »
Sa ruse — se faire passer pour Archer — avait quelque peu ralenti l’avancée des Praesi, mais pas assez. Elle aurait dû s’en prendre aux mages dès le début, même si, par charité, je supposais qu’elle avait voulu me laisser le temps de sortir de la bulle. Je projetai ma volonté contre la barrière, sans résultat. C’était exaspérant. Si j’avais encore eu un Aspect, j’aurais pu la déchirer comme du papier mouillé. Mais le pouvoir du manteau avait aussi apporté ses faiblesses. Pourtant, j’avais appris la nécromancie quand j’étais encore… Non, mon lien avec Zombie existait toujours, mais il était affaibli. Je ne pouvais pas la contrôler par son intermédiaire. Je ne pouvais pas non plus invoquer Akua Sahelian, cette morte que l’on pouvait à bon droit juger plus dangereuse, à mon service. La bulle semblait me couper de l’Hiver et, en somme, de tout ce qui se trouvait hors d’elle. Je pensais pouvoir encore manipuler ce qui était à l’intérieur, mais mon corps ne pouvait pas se transformer sans l’aide de l’Hiver, et il m’en restait bien un peu ici, non ? Je baissai les yeux vers mon épée. J’en avais utilisé plus d’une douzaine contre Skein, en en reforçant une autre en glace chaque fois que la précédente se brisait. C’était devenu si naturel que je n’y pensais presque plus. Je grimaçai. Ça ne m’aidait pas vraiment. Je pouvais en tirer un javelot de glace, mais il ne vaudrait pas mieux qu’une épée, et je doutais que quoi que ce soit, à part mon domaine, puisse percer la barrière.
La Voleuse apparut brièvement, enfonçant sa lame dans le dos de l’homme dont j’avais croisé le regard plus tôt. Mais, bien qu’elle le fît saigner, un éclair la frappa au flanc et la jeta à terre. Une illusion se dissipa, et une cinquième magicienne fit tourner son poignet en murmurant dans la langue des mages. Les éclairs continuèrent de crépiter, et Vivienne hurla en se contorsionnant au sol.
« Fuis, sifflai-je. Pars. »
Mais elle ne le pouvait pas, et je n’avais pas les moyens de… Je serrai les doigts. Je rassemblai ma volonté, l’envoyai dans mon épée et la brisai. J’arrachai à la glace la substance de l’Hiver, puis en tissai l’un des rares objets qui ne me quittaient jamais. Un petit sifflet sombre, palpitant d’un pouvoir qui n’était pas le mien. Un pouvoir que j’avais volé à un ennemi haï. Je le portai à mes lèvres froides et soufflai ; le pouvoir s’évanouit. Il se réduisit en fine poussière. Aucun son ne s’était fait entendre. Ce n’était pas ce genre de sifflet. Ce n’était pas ce genre d’appel.
« Elle invoque quelque chose ! cria la sorcière qui continuait de foudroyer Vivienne. »
« Il nous faut chacun d’entre nous, répondit en mthethwa l’homme qui avait été poignardé. C’est un monstre. »
La lame lui traversa l’arrière du crâne et ressortit par la bouche dans une gerbe de sang. Larat claqua la langue, réprobateur.
« Allons, allons, chose d’homme, le réprimanda-t-il. Ce n’est pas une façon de parler de ses supérieurs. »
Le reste de la Chasse sauvage surgit derrière lui d’Arcadie et, dans un hurlement sauvage, je finis enfin par briser la barrière. Enfin.
À moi.