Chapitre 242
« Note : bien que “tomber dans l’escalier” soit un sort courant chez les hauts-nés de Praes, des études plus poussées démontrent que cette méthode est loin d’être aussi meurtrière que les archives le laissent entendre. Il fallait en moyenne s’y reprendre cinq fois pour tuer quelqu’un à coup sûr. La fosse aux tigres reste la solution la plus pratique. »
— Empereur de l’Effroi Malignant II, le Particulièrement Mesquin
Pour être honnête, je n’étais pas sûre que ce fût Arcadie.
Il n’y avait aucune raison que nous ayons atterri ailleurs : une mante féerique n’était pas une clé ouvrant sur l’infinité des dimensions existantes. Pourtant, cet endroit ne ressemblait pas du tout à Arcadie. Du moins, à aucune partie que j’avais jamais vue. Il y avait un ciel, gris, sans source de lumière apparente, et un sol sous nos pieds. C’était là que les choses devenaient étranges : nous ne marchions pas sur de la terre. Ni même sur de la pierre. C’était une sorte de matière noire et dure, mais plus tendre que l’obsidienne. À vrai dire, je pouvais m’en accommoder ; en revanche, les formes changeantes de cette même matière autour de nous, c’était trop.
« Entrons en Arcadie, qu’elle disait, méditai-je. Ce sera un raccourci, qu’elle disait. »
« Je n’ai jamais vraiment dit ça », marmonna la Voleuse.
Sans que nous ayons bougé d’un pouce, le ciel qui se trouvait au-dessus de nos têtes sembla se retrouver à la perpendiculaire de notre position, comme si nous avions quitté le sol pour nous retrouver collés au flanc d’une maison, le regard tourné vers le haut. Je fermai les yeux, puis les rouvris. Je retrouvai mes repères, mais en grinçant des dents. J’aurais juré être debout sur le sol, sauf que le ciel se trouvait à ma gauche et que ce qui avait été le sol était maintenant un immense mur. Il se désassemblait lentement en blocs plus petits, qui se métamorphosaient en structures démesurément grandes.
« Les lois de la Création sont particulièrement ténues ici, remarqua le Hiérophante, debout à mes côtés comme si de rien n’était. Arcadie a toujours eu tendance à fonctionner au bon vouloir de chacun, mais ici, la gravité semble dépendre uniquement du point de vue. »
« Un piège géométrique, me plaignis-je. C’est formidable. »
Mes tuteurs m’avaient bien dit que je regretterais de ne pas avoir pris ces leçons plus au sérieux.
« Nous avançons ? » suggéra Masego.
« Tu es sûr que c’est Arcadie ? » demandai-je.
« J’ai de bonnes raisons de le croire, répondit-il. Ne sens-tu pas la porte naissante, au bout ? »
« Si. Elle est loin, de l’autre côté du… sol. Du mur. Tu vois ce que je veux dire. »
« Un vrai capharnaüm », ajouta Vivienne pour nous aider, en désignant l’endroit.
C’était bien le mot. Il y avait des escaliers, dont certains n’avaient aucun sens selon l’angle où je me trouvais, mais aussi une myriade d’autres structures : colonnes, ponts, tours, plateaux et des choses que je n’avais jamais vues. Non loin de là, j’apercevais une spirale de blocs qui n’avait de sens que si l’on montait d’un certain point de vue et que l’on descendait d’un autre.
« Je suppose que c’est par là, soupirai-je. Allez, on se bouge. »
Nous nous mîmes en route à travers cette folie, empruntant un pont en diagonale au-dessus du vide qui nous mena sur… le dessus ? Ça semblait être le mot qui convenait, pour décrire le dessus des choses. Je sautai sur ce qui était le socle d’une tour orientée dans le mauvais sens et atterris sans difficulté. Vivienne me rejoignit quelques instants plus tard.
« J’hésite à poser la question, dit-elle, mais qu’est-ce qui nous empêche de tomber, au juste, Masego ? »
Il réussit à atterrir accroupi, mais aurait trébuché si je ne l’avais pas rattrapé par l’épaule.
« À strictement parler, rien. »
Je n’allais pas avoir le vertige sur un sol solide, me répétai-je. Dieux, je n’allais pas avoir le vertige sur un sol solide.
« On pourrait dire que la réalité fonctionne en grande partie selon le bon vouloir des Dieux, poursuivit le Hiérophante. Cet endroit semble étendre ce privilège à tous ceux qui s’y trouvent. »
« J’aurais dû voler plus de grappins », marmonna Vivienne dans sa barbe.
Nous poursuivîmes notre chemin sur une promenade de colonnes noires vaguement sinistre, ce qui calma quelque peu les instincts qui me hurlaient au fond du crâne que j’allais tomber et mourir. Puis nous empruntâmes un escalier qui descendait à travers le sol, et le changement de perspective me donna l’impression d’être suspendue au plafond du sous-sol de ce cauchemar, retenue par mes seuls pieds.
« Vous vous souvenez quand notre pire souci, c’était que William embroche des trucs avec une plume d’ange ? lançai-je. Et que Vivienne se plantait lamentablement en essayant de poignarder Hakram ? »
« Nous ne sommes pas tous aussi doués que toi pour tuer », rétorqua la Voleuse sur la défensive.
Je me demandai ce que ça disait de notre groupe que nous aimions tant taquiner Vivienne pour avoir échoué à assassiner mon meilleur ami au monde. Même Akua s’y mettait, ces derniers temps, et pour un monstre sans remords, elle avait un féroce talent pour le sarcasme. Masego tapota l’épaule de la Voleuse.
« Ce n’est rien, Vivienne, la consola-t-il. Personne ne t’en tient rigueur. Tu es très douée pour d’autres crimes. »
« Je… tu… merci, Masego », finit-elle par bredouiller, complètement vaincue.
En vérité, parmi tous les terribles sortilèges à la disposition du Hiérophante, les plus dangereux étaient ses rares accès de sincérité désarmante. Mis à part quelques maux de tête et crises existentielles, ce petit détour par le pire des pays des merveilles ne se révéla pas très gênant. Il nous ralentit un peu, mais moins que je ne l’aurais cru. Les structures changeantes se montraient plutôt accommodantes. Il nous fallut peut-être une demi-heure pour apercevoir l’endroit où je savais que la porte de sortie, encore informe, nous attendait. Au sommet d’un immense cube de blocs : je dus donc sauter sur le côté et réfléchir très fort à la raison pour laquelle je ne glisserais pas, contrairement à ce que dictait le bon sens. Masego n’eut aucun mal à s’y tenir, ce salaud. Il s’était acclimaté à cet endroit comme un poisson dans l’eau. Je me relevai, ayant appris de nos précédentes escapades à protéger mon visage pour éviter qu’il ne s’écrase directement sur le nouveau « sol ».
« Tout droit, puis nous changerons encore de plan, dit le Hiérophante. Cette parenthèse était fort intéressante. Croyez-vous que remercier le Roi Mort d’avoir élargi mes horizons pourrait me compromettre ? »
« Oui, répondis-je sans hésiter.
— Beaucoup », ajouta Vivienne.
« C’est dommage, murmura le mage borgne. Peut-être simplement un cadeau, alors. Je ne voudrais pas me montrer ingrat. »
« C’est le maître mort-vivant immémorial d’un paysage infernal et demi, Zeze, dis-je. Je ne crois pas que du pain aux pommes tout frais et du bon vin soient vraiment de mise avec lui. »
« Peut-être l’âme d’un petit importun, liée à un objet ménager choisi pour son ironie, réfléchit-il. J’ai encore quelque part un livre sur l’étiquette de la cour impériale ; il doit bien y avoir des usages pour ce genre de situation. »
« On en parlera plus tard, mentis-je. Pour l’instant, allons… »
Le sol s’ouvrit sous nos pieds. Non, il se sépara. Comme des vagues, il creusa le cœur de ce qui avait été un cube et forma au-dessus de nous un plafond en coquille d’œuf, fait de blocs. La large rampe qui apparut menait droit à l’endroit où je sentais le portail prêt à naître. À ceci près qu’un homme était assis sur un trône, à sa droite, les jambes croisées.
« Et tout se passait si bien », dit Vivienne.
Je grimaçai.
« On a déjà parlé de ce genre de remarques, Voleuse, lui dis-je.
— Eh bien, il est déjà là, répondit-elle. Comment pourrait-il… »
Je lui plaquai la main sur la bouche.
« Ne finis surtout pas cette phrase, grognai-je. Hiérophante, considère-le comme hostile. »
« Je le fais toujours quand tu es là », répondit-il d’un ton enjoué.
C’était peut-être un peu trop honnête pour mon confort, mais je ne pouvais nier la justesse générale de son évaluation. Je relâchai Vivienne et pris la tête, la main posée sur le pommeau de mon épée. La Voleuse sur le côté, le Hiérophante derrière, avec de la place pour manœuvrer. Grâce à mes yeux de Fée, je n’avais pas besoin d’attendre une chose aussi terre à terre que de m’approcher pour mieux voir l’inconnu. Ce n’était pas un humain. Pâle, maigre et anguleux, il semblait avoir été taillé dans le marbre à coups de ciseau trop gros, pour lui donner forme humaine. Impossible de dire si c’était un homme ou une femme, ou même si ces catégories s’appliquaient. La créature portait une chemise à manches longues en satin blanc et un pantalon assorti, et n’avait pas jugé bon de mettre des bottes. Ses yeux, étroits et sombres, ne reflétaient que du mépris lorsqu’ils croisèrent les miens. Ce furent ses oreilles qui la trahirent : longues, pointues, presque triangulaires à leur extrémité.
« Un elfe », soufflai-je.
Vivienne inspira sèchement. Masego ne gaspilla pas son souffle en répondant et se mit aussitôt à superposer des sorts de protection autour de lui. Était-ce un Revenant ? Je n’entendais aucun battement de cœur, mais c’était peut-être normal chez les elfes, à ma connaissance. S’il se trouvait si près de Keter, même en passant par Arcadie, je le considérerais comme mort-vivant jusqu’à preuve du contraire. L’elfe ne bougea pas tandis que nous approchions. Pouvait-on négocier ?
« Bonjour », dis-je.
Il nous fixa sans bouger. J’espérais vaguement, au fond de moi, qu’il ne s’agissait que d’un cadavre impressionnant et que nous pourrions en rire ensuite, mais je doutais d’avoir autant de chance. Je ne voyais aucune arme dans ses mains ni à proximité. Un combattant au corps à corps ?
« Je ne veux pas vous déranger, dis-je avec un sourire engageant, mais nous sommes perdus et j’espérais pouvoir vous demander notre chemin. »
L’elfe se leva, toujours silencieux. Sa main jaillit et, avant que j’aie le temps de prononcer un seul mot, il y eut un déchirement. L’espace d’un instant, je crus qu’il arrachait la trame de ce demi-monde, mais ce n’était pas ça, pas exactement. Comme s’il arrachait un écran invisible, il fit surgir la porte que je n’avais pas encore créée. Puis il la laissa tomber au sol et nous observa patiemment. Je ne sentais plus l’issue de cet endroit.
Sans vouloir dramatiser, c’était un léger problème.
« Je suppose que c’est non, dis-je. On va… reprendre notre chemin, alors. »
Un anneau de flammes dorées se forma autour des mains de l’elfe. Elles brûlèrent d’un éclat aveuglant, puis… se solidifièrent. Elles prirent la forme d’une longue épée à un seul tranchant, faite d’un métal que j’aurais pu croire être du bronze ordinaire si je ne l’avais pas vu naître.
« Une Lame-sort, grimaçai-je. C’était un peu plus littéral que je ne m’y attendais. »
« Vous pouvez vous tuer maintenant, nous dit le Revenant d’une voix parfaitement monocorde. Cela m’épargnera cette souillure. »
Quel cœur d’or, celui-là.
« On est “complètement dans la merde”, là ? » demanda légèrement la Voleuse.
« Eh bien, si tu veux entrer dans les détails techniques », marmonnai-je en retour.
Elle passa derrière moi et, après avoir déplacé ma main, y glissa ce qui ressemblait à une carte. Une fine pellicule de glace la recouvrait ; un infime effort de volonté suffit à la briser. D’un nouvel effort, je fis pousser trois éclats de glace réfléchissants sur mon armure, aux bons angles, et jetai un œil au message sans jamais quitter tout à fait la Lame-sort des yeux. Deux textes m’attendaient sur la Reine de Bâtons.
Skein.
Pas le danger le plus pressant, pour l’instant, mais bon.
Ne le fais pas. Si Hakram est là, Cygne. Sinon, Colombe.
Par les Enfers, combien de plans avions-nous ?
Lame-sort.
Là, ça devenait intéressant. La Catherine du passé allait devoir m’impressionner par sa sagesse et sa prévoyance.
Si Masego est là, Buzzard. Sinon, bonne chance.
Je n’étais officiellement pas impressionnée par la sagesse et la prévoyance de la Catherine du passé. Je retournai la carte ; le verso était vierge. Je la broyai.
« Qu’est-ce qui déclenche ça ? demandai-je à Vivienne.
— Ton écriture : “quand on est complètement dans la merde”, répondit-elle. Note que ce n’était pas si. »
« Buzzard, dis-je. Zeze ? »
« Une espèce d’oiseau, m’expliqua-t-il gentiment. Cela dit… »
Ses doigts tressaillirent et le mot apparut devant lui, en lettres rouges.
L’elfe frappa et, au même instant, je perdis un bras.
Ce fut l’instinct qui me poussa à mettre mon bras devant le Hiérophante. Une vague sensation de danger. Les lettres rouges s’évanouirent comme de la fumée, quatre couches de protections se brisèrent comme du verre autour de Masego, et il fut violemment projeté en arrière tandis que mon bras armé tombait au sol. J’avais déjà formé une autre lame de glace avant même que mon bras ait fini de repousser, et je me ruai aussitôt sur l’ennemi. La Voleuse avait disparu, grâce aux Dieux. Elle n’était pas faite pour les mêlées de ce genre.
« Tu aurais dû obéir, dit le Revenant sans intonation. Irritant. »
Il frappa de nouveau, presque avec désinvolture. Quand mon instinct s’alarma, je me baissai sans hésiter. La pente se brisa derrière moi tandis que je courais, le corps penché en avant. Bon sang, comment le Revenant avait-il fait ça ? Aucun éclair ni sortilège, rien. On aurait dit un coup d’épée tout à fait normal. Il fit un pas de côté et, de façon impossible, se retrouva juste à ma gauche. Une distorsion de la distance, peut-être ? Ça ne pouvait pas être de la téléportation : ces sorts demandaient une quantité insensée de pouvoir. Je suivis du regard le premier coup porté vers mon torse. Je changeai d’appui, pivotai sur le côté et échappai de justesse à sa trajectoire. Puis l’elfe bougea encore, assénant une frappe latérale que même mes yeux ne parvinrent pas à voir. J’eus juste le temps de deviner où le coup allait tomber et de me couvrir de glace avant d’être projetée au loin, comme si cent chevaux m’avaient rué dessus. L’elfe se trouvait derrière moi tandis que je volais dans les airs, il avait simplement fait un pas jusque-là, et j’en avais assez. L’Hiver hurla.
Une douzaine de lances de glace jaillirent de mon dos. Il les évita et les para toutes, mais je me retournai et mes pieds se posèrent sur la plateforme que j’avais tissée. Je remplis l’espace sous moi de glace et plongeai dedans, la traversant comme de la brume. Je sentis ses bords se briser sous un coup au moment où je passais, puis tissai une illusion en roulant hors de sa portée. Deux doubles jaillirent de moi ; j’en laissai un autre derrière, accroupi, tandis que j’imitais la posture des deux autres. L’elfe déchira le reste de la glace d’une seule main, puis frappa simplement l’illusion abandonnée. Des flammes dorées dévorèrent ma cotte de mailles et me projetèrent au sol. Je me mordis la lèvre pour ne pas hurler. Un instant plus tard, il était de nouveau au-dessus de moi, l’illusion entièrement dissipée. D’un mouvement fluide, il changea sa prise et pointa sa lame vers la blessure encore brûlante sur ma poitrine.
« Très bien, grognai-je. Puisque tu insistes. »
Mes organes n’avaient plus vraiment d’importance. L’épée me transperça de part en part et s’enfonça dans les blocs sous moi. Ma main se referma sur la Lame-sort brûlante ; je reformais mes doigts aussi vite qu’ils partaient en cendres et ouvris les vannes. Glace et ombre rongèrent le métal couleur bronze, s’étendant dessus à une vitesse fulgurante, et l’elfe abandonna son arme. Un pas le ramena à son point de départ, des anneaux de lumière argentée se formant autour de sa main. Il changeait d’arme, hein ? Je n’allais pas le laisser faire si facilement. La glace rampa sur le sol et emprisonna mes pieds ; il me suffit d’une pensée pour qu’elle m’entraîne plus vite que je n’aurais pu courir. Deux battements de cœur plus tard, j’étais sur lui, juste au moment où la lumière devenait une lame.
« Je vais maintenant révéler trois vérités, dit le Hiérophante. »
L’elfe fit pivoter la lame vers l’arrière et je me baissai, sentant une force terrible faucher l’espace où se trouvait mon torse. Je m’élançai en avant, chaque muscle tendu, et le pommeau de mon épée frappa sa poitrine. Le coup retentit comme un coup de tonnerre, mais il ne bougea pas.
« Premièrement : ce que je vois est le masque que porte le vide, dit le Hiérophante. »
L’elfe me donna un coup de genou dans le ventre, mais je le bloquai de ma main libre et encaissai l’impact brutal en grognant. Il me projeta dans les airs d’un coup de pied, sa lame déjà en mouvement ; je créai une prise de glace et m’en servis pour frapper sa sale face suffisante. Il ne s’en aperçut presque pas, jusqu’à ce que des pics de glace poussent sous mon pied. Il inclina la tête en arrière, juste hors de portée, mais une torsion de ma volonté les fit jaillir. Tandis qu’il se baissait, je tissai davantage de glace à partir de ma prise et la fis s’abattre sur mon dos pour me projeter contre le Revenant. La lame argentée se dirigea vers moi, déchiquetant sans effort la glace que j’avais placée sur sa route. Les dents serrées, je formai un tentacule avec la traînée de glace derrière moi et le fis me tirer hors de portée. L’elfe se redressa tandis que j’atterrissais.
« Deuxièmement : dans un monde qui n’est rien, rien ne peut être séparé, dit le Hiérophante. »
Je changeai de tactique. Le corps à corps ne me réussissait pas. Je frappai le sol du pied et une épaisse brume déferla devant moi. Il pouvait sans doute voir à travers, mais jusqu’ici, il n’avait utilisé qu’une seule ruse à la fois. Si j’exécutais bien mon coup, je pourrais lui porter atteinte. Je sentis l’elfe se déplacer à travers mon œuvre et frappai à cet instant. J’ouvris une porte en plein dans son torse. Je sentis sa peau frissonner, mais il était toujours entier. Contré, mais maintenant, je te tiens. J’agrippai la brume, la comprimai en un pic et frappai la lame argentée avec. Elle semblait faite de… lumière. Non, plus que ça. Une fureur m’envahit, sans prévenir. Clair de lune. La brume se changea en ombre et rongea la lame comme une goutte d’encre dans l’eau. Elle tentait de me consumer, mais j’avais du pouvoir à revendre. Je forçai le passage, l’Hiver coulant dans mes veines, jusqu’à ce que la lame se brise.
« Troisièmement : si tout ne fait qu’un, alors maîtriser un grain de sable revient à maîtriser toute la Création, dit le Hiérophante. »
« Ça suffit, dit l’elfe.
— Je suis bien d’accord », souris-je en lui bourrant la gueule de glace.
Il se raidit un instant et, avant qu’il ait le temps de tricher pour s’en libérer, j’étais sur le Revenant. Mon épée lui entailla le flanc et se fraya un chemin jusqu’à sa colonne vertébrale, qu’elle brisa. Une onde de pouvoir le parcourut et, si j’avais eu une demi-seconde de retard, je serais morte. Je titubai sur la glace, incapable de voir. La moitié avant de mon corps avait tout simplement… disparu. L’Hiver réagissait avec lenteur, comme s’il était sidéré par l’ampleur de ce qu’il devait reconstituer. Ma vue me revint juste à temps pour apercevoir une lame argentée sur le point de me transpercer le front.
« À moi », dit la Voleuse, qui s’empara de la mort et du clair de lune.
Elle disparut dès qu’elle eut prononcé ces mots. L’elfe me saisit à la gorge, mais mon esprit était ailleurs. Si la moitié de mon corps pouvait être façonnée à partir de l’Hiver, qu’est-ce que j’étais vraiment ? Des mensonges, des miroirs et la conviction obstinée que j’étais toujours une personne. Peut-être était-il temps d’abandonner cette illusion. J’étais une construction, et ce qui avait été créé pouvait être défait. Ma chair se transforma en brume entre ses doigts et je m’échappai de son étreinte avant qu’il ne puisse m’écraser la trachée. J’entendis Masego commencer à parler et reculai.
« Et j’agis ainsi, dit le Hiérophante d’un ton badin, brandissant une lame d’absence au service d’un dessein supérieur. »
Le sol se déplaça. Des blocs heurtèrent le Revenant, arrachés au sol, et la cage toujours plus vaste le força à s’élever dans les airs. Une nouvelle onde de pouvoir parcourut l’endroit, la coquille disparaissant comme sur décret d’un dieu antique, mais d’autres blocs comblèrent le vide. C’était la meilleure ouverture que j’aurais. Mon instinct me poussait à frapper, mais je n’étais pas venue ici pour me battre. Ce n’était qu’une diversion. Je me rappelai où la porte avait été arrachée, puis en créai une autre dans une expiration contrôlée.
Elle s’ouvrait sur le néant.
« Ça ne se présente pas très bien, reconnus-je.
Je la refermai d’un mouvement du poignet. Masego me rejoignit en haletant, tandis que l’elfe continuait de détruire son rituel au-dessus de nous. Ça n’allait pas tenir longtemps : il traversait les blocs plus vite qu’ils ne s’accumulaient, maintenant que la majeure partie de la surface avait disparu.
« Je crois que j’ai perdu le fil, dis-je à Masego. Qu’est-ce que tu peux faire ? »
Il grimaça.
« Je ne sais pas, avoua-t-il. Nous n’avons jamais… »
La porte s’ouvrit de nouveau. La Voleuse apparut à mes côtés.
« Catherine ? demanda-t-elle, surprise.
— Ce n’est pas moi, dis-je.
Une tête passa par l’ouverture.
« Dépêchez-vous, dit Akua Sahelian avec un sourire agréable. »