Chapitre 240
« Mon cher prince, pourquoi me contenterais-je d’être du bon côté de l’Histoire quand je peux être de tous les côtés à la fois ? »
– Extrait du procès-verbal de la Conférence de l’Île bénie, entre le Prince Radieux Harry Alban et l’Empereur de l’Effroi Traître
Le Noir m’avait un jour dit que les gens pouvaient s’habituer à presque tout, pour peu que cela se produise assez régulièrement et assez longtemps. C’était au cours d’une de nos leçons du soir à Ater, où nous discutions des nombreuses raisons pour lesquelles la Tour n’avait jamais sérieusement tenté d’interdire la diabolie dans les Terres désolées. C’était l’une de ces petites vérités qu’il aimait bien, qui semblaient vagues, mais se révélaient étonnamment souvent pertinentes. Prenons l’incendie criminel, par exemple. Peu importaient les rumeurs que Robber continuait à répandre, je n’aimais pas vraiment mettre le feu aux choses. Certes, c’était l’un des outils dont je me servais le plus souvent, même s’il avait la fâcheuse tendance de causer des dégâts collatéraux. Mais ce n’était pas, disons, mon premier recours. Il fut même un temps où l’idée de lâcher du feu gobelin sur la tête du dernier Nomé, de la dernière armée ou entité — avec la Dixième Croisade en plein essor, je supposais qu’il était temps d’ajouter « coalition continentale » à la liste — qui voulait ma tête au bout d’une pique m’avait quelque peu tiraillée. Et pas sans raison. Quand on jetait une allumette sur du feu gobelin, la seule forme de contrôle qu’on pouvait espérer, c’était le contrôle des dégâts. Hélas, tandis que j’aidais Vivienne à répandre de l’huile sur une charpente en bois, je dus admettre que je m’étais habituée aux incendies criminels. C’était comme ça. Je n’étais toujours pas partisane de mettre stratégiquement le feu aux choses, contrairement au sapeur moyen. Disons que l’idée me laissait plutôt tiède.
« On dirait que tu essaies de te convaincre de quelque chose à tout prix, remarqua la Voleuse.
— Je dis simplement que c’est malhonnête de me traiter de pyromane alors que j’en ai de vrais à mon service, lui répondis-je. À force d’employer ce mot à tort et à travers, on le vide de son sens. C’est si difficile à comprendre ? »
L’autre femme haussa un sourcil.
« Je vais faire comme si tu n’avais jamais dit ça, m’informa-t-elle. Et espérer qu’Hakram guérisse ce qui cloche chez toi… »
Elle s’interrompit.
« … partout, finit-elle par dire. Ce qui cloche partout chez toi. »
« Verse simplement cette foutue huile, soupirai-je. Je ne comprends toujours pas pourquoi on ne peut pas demander à Masego de régler ça avec sa magie, mais soyons généreux et supposons qu’il y ait une raison. »
Mettre le feu à un palais presque entièrement bâti en marbre était plutôt compliqué, mais nous avions presque tout sous contrôle. Les murs étaient en pierre, certes, mais les plus grandes pièces étaient toutes parcourues de poutres en bois sous les chevrons, auxquelles on pouvait suspendre tapisseries et décorations. Vivienne avait grimpé jusqu’en haut, mais je n’avais pas envie d’escalader les murs en cotte de mailles ; j’avais donc fait appel à l’Hiver et façonné une rampe de glace pour la rejoindre. Hakram avait exigé qu’il y ait au moins trois foyers d’incendie distincts ; nous avions donc répété l’opération deux fois avant de nous occuper de cette salle à manger. Nous n’avions pas encore croisé le moindre serviteur en robe blanche, ce qui était un peu étrange. Leur avions-nous dit de déguerpir la nuit dernière ? Ce n’était pas comme si notre table de petit-déjeuner avait surgi de nulle part. La Voleuse vida les restes de sa cruche, puis s’essuya les mains sur son cuir, faisant disparaître le récipient vide sans un mot. Je ne savais pas si son « sac » avait une capacité limitée, mais elle ne m’en avait jamais parlé. Vu qu’elle avait un jour placé toute une flotte de barges sur la route de la Quinzième, il aurait fallu une quantité vraiment spectaculaire de babioles pour remplir tout cet espace. Et cela sans même compter qu’à un moment donné, elle avait volé le soleil.
« C’est fait, dit-elle en regardant ses doigts encore humides avec irritation.
— Il faudra quand même les allumer, fis-je remarquer.
— D’abord Athal, à ce qu’il paraît, dit-elle, avant de sauter sans cérémonie au sol.
Elle atterrit dans un silence parfait, ce qui m’inspira une légère envie. Si j’avais fait pareil, on aurait cru que je courais avec une douzaine de trousseaux de clés. Je descendis la rampe en glissant sans heurt, même si, en vérité, cela tenait davantage à la manière dont j’avais façonné la glace qu’à une quelconque compétence de ma part. Difficile de tomber dans les escaliers quand on contrôle leur emplacement. La rampe éclata en morceaux derrière moi et j’époussetai quelques éclats sur mon épaule.
« Tu crois qu’Hakram l’a déjà trouvé ? demandai-je.
— Il a l’aspect qu’il faut pour ça, répondit Vivienne en haussant les épaules. Ce qui m’intéresse davantage, c’est de savoir pourquoi on met le feu, au juste.
— La fumée sera visible de l’extérieur, dis-je. Peut-être pour attirer les patrouilles.
— On aurait aussi pu avancer discrètement, fit remarquer la voleuse aux cheveux noirs.
— Je n’en suis pas si sûre, réfléchis-je. Enfin, on peut se débrouiller pour rester discrets. Mais contre un voyant ? Tant que les patrouilles sont dehors, un seul message suffit pour qu’elles nous barrent la route.
— À condition qu’elles entrent toutes dans le palais, dit Vivienne. Les Liens, du moins, sont doués de raison. Ce serait une erreur élémentaire.
— On ne sait pas vraiment comment ils fonctionnent, Vivienne, lui fis-je remarquer. Peut-être que le Roi Mort leur a ordonné d’enquêter sur les perturbations et qu’ils ne peuvent littéralement pas lui désobéir, quelles que soient les circonstances.
— Les conjectures ne nous mèneront qu’en rond, soupira-t-elle. Trouvons Hakram. On peut supposer qu’il connaît la prochaine étape de cette joyeuse cavalcade. »
Nous tombâmes d’abord sur le Hiérophante. Il lançait des sorts près des deux autres bûchers : de petites bouffées de flammes destinées à faire prendre le brasier après un certain temps. Il était d’aussi mauvaise humeur qu’au petit-déjeuner et se contenta de grogner en passant devant nous, sur le chemin de la salle que nous venions de quitter.
« Moi aussi, je suis ravi de te voir, Zeze ! lui lançai-je quand il eut disparu au coin du couloir.
Je n’étais pas idiote. J’avais attendu qu’il ne puisse plus viser facilement mon feuille-réveil. Moins d’un quart d’heure plus tard, nous trouvâmes Hakram qui parcourait les couloirs, Athal à ses côtés. L’Hôte aux cheveux noirs avait l’air plutôt éreinté. Il venait de dormir ?
« Votre Majesté, honoré invité, nous salua l’homme en s’inclinant profondément. On m’a dit que vous aviez besoin de mes services.
— Cela attendra que le Hiérophante nous ait rejoints, grommela l’Adjoint.
Je ne le contredis pas, puisque j’ignorais où nous irions ensuite.
« J’ai une ou deux questions à vous poser d’ici là, dis-je au pâle jeune homme. Avons-nous parlé, par hasard, la nuit dernière ?
Il cligna des yeux, surpris.
« En effet, Votre Majesté, répondit-il. Vous vous demandiez quelles mesures la Couronne avait prises pour assurer votre sécurité entre ces murs.
Eh bien, voilà qui était de mauvais augure.
« Quelque chose de… particulier ? insistai-je.
— Vous vous intéressiez beaucoup aux mesures qui seraient prises en cas de catastrophe naturelle, comme un tremblement de terre ou un incendie, me dit Athal. Vous ne vous en souvenez donc pas, honorée ?
— J’ai beaucoup de choses en tête, marmonnai-je.
Dont je ne me souvenais apparemment pas, pour la plupart. L’incendie devait donc servir à autre chose qu’à faire diversion. Avant que je puisse trouver une façon délicate de demander ce qui se passerait, dans l’hypothèse purement théorique où le Palais silencieux prendrait feu, le Hiérophante nous rejoignit. Masego nous jeta un regard, cacha sa main derrière son dos et je sentis une petite flambée de sorcellerie.
« Seigneur Hiérophante, dit Athal en s’inclinant de nouveau.
— Le palais a pris feu, Hôte, dit-il.
Le serviteur aux cheveux noirs cligna des yeux.
« Comment ? demanda-t-il, consterné. Quand ?
Je lui tapotai l’épaule.
« Écoutez, dis-je. Ne vous en faites pas. Ce genre de détails dépasse nos compétences. »
« N’êtes-vous pas une reine, Votre Majesté ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
— Et en tant que reine, je décide que cela dépasse mes compétences, dis-je avec sagesse. Évidemment, nous ne pouvons pas rester dans un palais en feu. Ce serait dangereux. Alors, où allons-nous, mon brave ?
— Il y a un passage vers l’extérieur, dit Athal. Je vous y conduirai, si cela vous convient.
Il avait l’air un peu hébété. Enfin, je ne pouvais pas lui en vouloir. Il y avait beaucoup de ça aujourd’hui. Je vérifiai la dernière carte dans ma cape, mais son enveloppe de glace n’avait pas encore fondu. Il fallait donc avancer à l’aveuglette. L’Hôte nous guida plus profondément dans le palais, jusqu’au bout d’un couloir où se faisaient face deux portes. Au lieu d’en emprunter une, Athal sortit un petit couteau de sa manche et s’entailla la paume avant d’enduire le mur de son sang. Les runes s’illuminèrent et je haussai un sourcil. Pourquoi tout le monde s’entaillait-il toujours la paume ? Après, c’était tellement plus difficile de tenir quoi que ce soit, et le sang de la main n’avait rien de meilleur que celui de l’avant-bras. Le mur qui se trouvait là disparut dans le néant, ne laissant que les runes rouge sang suspendues dans les airs quelques instants, avant qu’elles ne s’évanouissent à leur tour. Masego laissa échapper un son qui indiquait qu’il avait soudain envie de rester pour examiner tout ça de plus près ; je lui donnai discrètement un coup de pied dans le tibia.
« Ce n’était pas nécessaire, murmura-t-il.
— Peut-être pas, répondis-je tout aussi bas. Mais quelqu’un a trafiqué mon petit-déjeuner ce matin, alors je suis de mauvaise humeur. »
Il me lança un demi-regard noir qui, franchement, était plus amusant qu’intimidant.
« Veuillez me suivre, honorés invités, dit Athal.
Le seuil donnait sur ce qui semblait être un tunnel obscur. Pourtant, dès que l’Hôte y entra, des lumières magiques s’allumèrent l’une après l’autre. À en juger par leur disposition, nous descendions. À mes côtés, la Voleuse se figea.
« J’ai oublié quelque chose dans mes quartiers, annonça-t-elle. Allez-y, je vous rejoindrai.
Je lui lançai un regard, mais elle secoua la tête. Ce n’était donc pas quelque chose qu’elle pouvait me dire.
« Honorée, dit l’homme aux cheveux noirs. Je vous en prie, ne faites pas cela. Les gardes ne tarderont pas à arriver et étoufferont les flammes bien avant que quoi que ce soit dans vos quartiers ne puisse être détruit.
Je clignai des yeux et la Voleuse avait disparu.
« Elle entend mal, dis-je à Athal. Et elle n’est pas très futée. En plus, elle se mutine souvent. Je vais tenir un registre.
Cette dernière remarque n’avait aucun rapport avec la situation, mais je sentais qu’il fallait l’inscrire pour la postérité.
« Je dois la retrouver, dit gravement l’Hôte. Ce serait un grave manquement aux devoirs de l’hospitalité si—
— Oh, regardez, dis-je. L’Adjoint est malade.
Un battement de cœur de silence s’écoula. Hakram toussa dans son poing.
« C’est vrai, dit-il avec loyauté.
— C’est à cause de l’incendie, dis-je à Athal. Les orques en ont une peur notoire. Il faut le sortir d’ici avant que son état empire.
Je sentis Masego tressaillir et lui lançai un regard noir. Ce n’est pas le moment de faire ton pédant, Zeze. Ne contredis pas mes mensonges éhontés.
« Je me sens défaillir, ajouta consciencieusement l’orque. Comme une colombe. Une colombe malade.
Bien vendu, Hakram. Ravi de t’avoir dans l’équipe.
« Nous devons nous hâter, alors, dit Athal.
Il semblait vouloir exprimer son scepticisme, mais était trop poli pour le faire. Ah, les joies de la diplomatie. Nous le suivîmes tandis qu’il nous entraînait d’un pas vif dans le tunnel, et je fis semblant de ne pas entendre Masego marmonner non, ils n’en ont pas. À mes sens, tout le passage baignait dans la sorcellerie, au point que je distinguais à peine les lumières magiques lorsque je me tenais juste à côté d’elles. L’Hôte semblait connaître le chemin par cœur : lorsqu’un embranchement se présenta, il s’engagea sans hésiter dans le couloir de gauche. Très bien, la Voleuse allait chercher quelque chose. Elle nous avait été indispensable pour la première partie de cette affaire, car il nous fallait qu’elle mette la Voleuse des Étoiles dans son sac — elle avait aussi donné à Masego le signal de fermer les portes, mais nous aurions pu confier cette carte à n’importe qui. La Diaboliste et l’Archère étaient toujours dehors, occupées à je ne sais quoi, et puisqu’on ne nous avait pas demandé de les chercher, la suite pouvait probablement être accomplie par l’Adjoint, le Hiérophante et moi seule. L’Impératrice se trouvait toujours dans son palais ; c’était donc probablement là que nous devions nous rendre en sortant d’ici. Seuls ? Ah, c’était peut-être tout l’intérêt du départ de la Voleuse : Athal serait obligé de partir à sa recherche, nous laissant libres d’agir après nous avoir ouvert le passage.
Le problème, c’était qu’un plan comportant autant d’éléments mobiles ne pouvait pas fonctionner. J’aurais dû m’en rendre compte la nuit dernière, mais je l’avais tout de même suivi — ce qui signifiait soit qu’il n’était pas censé fonctionner, soit qu’il me manquait quelque chose. Au diable les bons mots impériaux sur la planification : il y avait trop de points de défaillance, même dans les parties que je supposais s’être déroulées comme prévu. Et si la Voleuse des Étoiles avait pris une carte, ou en avait ajouté une fausse ? Pour défendre la thèse des rebelles, peut-être que le Revenant n’était pas censé se mêler de nos affaires. Se contenter d’écouter nos conversations. Mais c’était un sacré si, et cela reposait sur quantité d’hypothèses concernant la liberté d’action de tous les intéressés. D’une manière ou d’une autre, il fallait que tout cela ait un rapport avec Skein. Pourquoi autrement s’en prendre à nos propres souvenirs ? La Voleuse avait appelé leur méthode « prophétie par filage de trame ».
J’avais mentalement considéré le Revenant ennemi comme un oracle, mais ça ne collait pas tout à fait. Aucun voyant n’était omniscient, même ceux qui portaient aussi un Nom, et la source de leurs visions donnait généralement un indice sur leurs limites. Par exemple, en tant qu’héroïne, l’Augure recevait probablement ses indications d’En Haut. J’avais un petit carnet de Noir, à moitié spéculations, à moitié observations sur la nature de ses pouvoirs. Leur champ était terriblement vaste, mais ils souffraient aussi des mêmes failles fatales que ceux de tout autre Nomé. Les Yeux étaient persuadés que sa limite tenait au fait qu’elle ne pouvait prévoir que des événements déjà en marche — ou, comme l’avait formulé mon maître, des chaînes de décisions amorcées. C’était pour cette raison que les tentatives d’assassinat, autrefois fréquentes, de l’Empire contre la Première Princesse et certains des soutiens les plus importants de son régime avaient toujours échoué. L’Empire avait donc réussi à intercepter des courriers diplomatiques et même à provoquer quelques coups tactiques en laissant des agents sur place sans leur donner d’autre instruction que de tirer parti des occasions qui se présenteraient. Mais ce n’était pas aussi simple, en réalité, car une tentative contre la Première Princesse, qui remplissait ces critères, avait échoué deux mois après la seconde rébellion de Liesse. Noir avait alors amendé sa théorie : il était possible que l’Augure puisse produire deux sortes de prophéties.
La première serait celle qu’En Haut lui transmettait, au sujet de tout ce qui l’intéressait à ce moment-là. Elles étaient sans doute beaucoup plus détaillées, mais aussi bien plus rares. Les Cieux ne pouvaient pas constamment faire pencher la balance sans permettre à leurs adversaires d’en faire autant ; et, plus encore, l’Augure n’était qu’un outil parmi d’autres. Ils ne lui enverraient pas une volée d’aigles, ou je ne sais quoi d’autre à travers quoi elle lisait l’avenir, si un héros envoyé sur place pouvait tout aussi bien s’en charger. Si des gens comme Noir et Malicia avaient distribué des prophéties à leurs serviteurs, je n’aurais pas douté qu’ils en auraient aussi donné, même aux subordonnés les plus fidèles. Par simple précaution. Mais les héros étaient censés gagner, non ? À moins que leur défaite ne fasse partie de l’histoire, et ne porte ses fruits plus tard. Or, tout l’intérêt du pari appelé Création, c’était que les dieux ignoraient lequel d’entre eux gagnerait leur concours de pisse. Noir avait griffonné une demi-page entière sur la possibilité que l’Augure lise le « Destin » tel que le voyaient les Cieux, sans pouvoir dépasser ces limites, ce qui rendrait les héros en quelque sorte invisibles à ses yeux. Mais, à mon avis, c’était plus simple que ça : le Rôle de l’Augure était celui d’une coordinatrice. Elle transmettait le message pour que les troupes soient au bon endroit au bon moment, mais elle n’était pas censée garantir la victoire.
Elle ne le pouvait pas, à mon avis. Si le jeu était si ouvertement truqué, En Bas aurait déjà fait surgir un oracle de son cru pour la contrer. En Haut devait respecter les règles.
La seconde sorte de prophéties était celle qu’elle cherchait elle-même. Il était établi que l’Augure avait utilisé ses visions pour aider sa cousine, la Première Princesse, à conquérir ce même titre sur le champ de bataille, face aux autres prétendants, pendant la guerre civile procerane. Il était peu probable que les Cieux en aient quelque chose à foutre du massacre des Procerans entre eux — si c’était le cas, un héros serait apparu pour régler le problème — ; l’Augure avait donc probablement cherché ces visions elle-même. Et c’était là que ça devenait intéressant, parce qu’elle agissait alors en tant que personne et non comme messagère : elle pouvait donc se tromper. Il y avait fort à parier que c’était là que s’appliquait la limite des chaînes de décisions, mais c’était une barre bien basse. Elle ne pouvait pas être si difficile à interpréter, puisqu’elle était capable de transmettre au Prince de Fer des renseignements militaires cohérents et utiles pour mener campagne. Il ne restait que la plus ancienne des faiblesses mortelles : elle n’avait qu’une seule paire d’yeux, au sens propre ou figuré. Si elle devait chercher une vision sur un sujet, elle ne pouvait pas tout voir en tout temps. Et cela signifiait qu’on pouvait la tromper, si elle observait le mauvais complot en train de se déployer. Ce n’était pas une solution infaillible, comme Noir l’avait écrit dans ses notes.
Si l’échec était trop vaste, elle recevrait probablement l’une des visions de la première catégorie pour compenser. Coordinatrice, oui, mais peut-être aussi garde-fou.
Hélas, je n’avais pas à ma disposition l’un des plus grands spécialistes des Noms encore en vie, ni les informateurs d’un Empire entier, pour m’aider à comprendre comment fonctionnait la divination de Skein. Nous avions visiblement quelques éléments, puisque Vivienne m’avait donné un indice plus tôt. Comment nous l’avions appris, c’était impossible à démêler pour le moment ; je mis donc la question de côté pour y revenir plus tard. Pour commencer, je voulais savoir si Skein avait été un héros ou un vilain de son vivant — ou même un de ces Només qui flottaient entre les deux, versés dans un Rôle ou l’autre selon l’histoire à laquelle ils se trouvaient mêlés. « Neutre » n’était pas le bon mot : il ne pouvait y avoir de neutralité dans le Jeu des Dieux. Même contester les règles revenait, à sa façon, à prendre parti. Je sortis de mes pensées lorsque nous atteignîmes enfin la fin du passage. Athal étala de nouveau du sang sur la pierre solide, qui s’ouvrit. Nous débouchâmes à la lumière du jour, tous les quatre clignant des yeux jusqu’à nous y être habitués.
Je regardai les alentours avec curiosité. Nous n’étions pas sur les larges avenues qui encerclaient le Hall des Morts. Non : nous nous trouvions au pied d’un rempart, dans son enceinte la plus intérieure, juste avant le cercle des palais. Près de la limite extérieure du Jardin des Couronnes, même si je pouvais voir notre cible d’où nous étions. La Triple Réflexion, comme le roi Edward l’avait laissé entendre, était une pyramide de pierre blanche délavée, saturée de sorcellerie au point qu’elle en était presque visible à l’œil nu.
« Des gardes viendront bientôt vous conduire à un lieu de repos provisoire, nous informa l’Hôte aux cheveux noirs. Je dois retourner chercher Dame Voleuse, mais je vous implore de rester ici jusqu’à l’arrivée de votre escorte.
Je souris et posai la main sur mon cœur.
« Sur l’honneur de mon maître, dis-je.
Une lueur amusée passa dans les yeux de l’homme. Ouais, à sa place, moi non plus je n’aurais pas gobé ça.
« Que vos heures soient fécondes, Votre Majesté, dit Athal. » Puis il s’inclina et retourna dans l’obscurité.
Tous les trois, nous restâmes là un moment, puis je finis par me racler la gorge.
« Hakram ? demandai-je.
— Je me sens mieux, merci, répondit sèchement l’orque.
Je levai les yeux au ciel.
« Je suppose que tu te souviens du plan, dis-je.
— Oui, confirma l’Adjoint. Je dois y aller seul. La pyramide possède trois portes, qui donnent sur trois palais entrelacés différents. Tu dois prendre la porte ouest, et moi la porte sud.
— On se sépare, dis-je lentement. Oh, par les Enfers. Ça ne fait que s’améliorer.
— Vois le bon côté des choses, Cat, sourit l’Adjoint, ses crocs d’ivoire à découvert. Comment pourraient-ils déjouer notre plan si même nous ne savons pas quel est notre plan ?
Je décidai que je préférais de loin être de l’autre côté de ce genre de plaisanterie.