Chapitre 239
« On raconte qu’à la veille des Champs Déments, le Tyran Theodosius consulta les nombreux devins delosiens de son armée. Il leur demanda s’il trouverait la victoire ou la défaite s’il livrait bataille à l’aube, comme il en avait l’intention. Les Delosi se chamaillèrent pendant des heures, jusqu’à ce que le plus âgé d’entre eux regarde le Tyran dans les yeux et lui donne sa réponse : oui. »
– Extrait du Banquet des folies, ou Histoire complète de la première guerre de la Ligue, par le prince Alexandre de Lyonis
Je me réveillai, ce qui était plutôt inquiétant, vu que je ne me souvenais pas m’être endormie. Mes doigts se refermèrent sur le couteau sous mon oreiller dès que j’ouvris les yeux et, avec toute la majesté renversante due à mon rang, je m’extirpai des draps à moitié nue, une lame à la main. Ce fut un peu gênant de constater que j’étais absolument seule dans ma chambre palatiale. Me drapant d’un air très digne dans mes couvertures pour en faire une cape, je jetai un regard méfiant autour de moi et ne vis rien d’inhabituel — à un détail près, ah. Une sphère de glace brumeuse reposait sur la table de pierre encore couverte des papiers dont nous nous étions servis pour préparer nos plans. Elle n’était pas là… Merde, quel était mon dernier souvenir ? J’étais sortie du Jardin des Couronnes, puis le trou noir. Et j’avais le crâne qui cognait. Est-ce que j’avais bu hier soir ? Par les Enfers, est-ce que je pouvais encore avoir la gueule de bois ? C’était bien le genre de Winter de me priver de la moitié du plaisir de boire tout en me laissant le pire, mais je ne voyais pas à quel autre moment j’aurais pu avoir un mal de tête aussi atroce. Avant de devenir l’Écuyer, quand les Dieux avaient jugé bon de me débarrasser de mes règles — l’une des rares choses pour lesquelles je pourrais vraiment remercier Below — j’en avais eu de temps à autre, mais même alors, c’était rare.
Est-ce que je m’étais battue ? Je vérifiai soigneusement mon crâne à la recherche de blessures, sans en trouver d’évidentes. Je tombai toutefois sur ce qui ressemblait à du granit, qui dépassait à l’endroit où ma colonne vertébrale rejoignait mon crâne. Bon sang, si Archer m’avait saoulée et m’avait convaincue de me lancer dans une sorte de concours de qui pisse le plus loin, oh Dieux, non, ce ne pouvait pas être ça. La pierre ne bougea pas quand j’appuyai dessus, mais je sentais qu’elle s’enfonçait profondément dans ma tête. Une sorte de cylindre ? Ouais, même Indrani n’aurait pas été partante pour ça. Je laissai tomber ma jolie cape, mais gardai le couteau : nous étions toujours à Keter, après tout. Je traversai le sol à pas feutrés et m’approchai de la sphère gelée ; je remarquai aussitôt que c’était mon œuvre. D’abord, elle était beaucoup plus froide que la glace n’aurait dû l’être. Et bien que sa surface fût couverte de brume et de gouttelettes, il n’y avait aucune flaque autour, comme il y en aurait eu si elle avait fondu pendant quelques heures. Ça puait la saloperie faë. Je me penchai et essuyai la surface, les yeux plissés quand je découvris des objets à l’intérieur. Des cartes, à première vue. Trois, superposées avec un peu d’espace entre elles. Je ne distinguais pas très bien celle du fond ; je soulevai donc le globe pour le retourner.
Il resta collé à la table, comme cloué dessus. Les sourcils froncés, je tirai plus fort, puis m’arrêtai précipitamment en entendant un craquement dans les supports de pierre. Je regardai dessous et découvris une fine fissure bien nette dans le pied de la table. Merde, pensai-je en posant le couteau. Peut-être que si je faisais comme si de rien n’était, Athal serait trop poli pour le faire remarquer. Je décidai de ne pas la rafistoler avec de la glace : ça reviendrait à admettre que j’étais responsable, et les caisses du royaume étaient déjà à sec sans qu’il faille encore payer le prix exorbitant d’une vieille table keterane. La sphère avait donc été conçue pour qu’on ne puisse pas l’enlever. Il devait y avoir un autre moyen d’accéder aux cartes. J’avais déjà commencé à avoir de mauvaises idées pour la journée ; autant essayer d’y enfoncer la main pour voir ce qui se passerait.
« Par les Dieux, c’est glacé », sifflai-je en plongeant les doigts dedans.
Je repêchai la carte du dessus et la secouai pour en faire tomber l’humidité, qui, apparemment, n’avait pas fait couler l’encre. Elle venait du jeu d’Indrani ? Le Valet de Coupes me dévisageait avec son petit sourire narquois, mais le plus intéressant, c’était ce qui avait été écrit sur la carte. Personne d’autre, dans Woe, n’avait une écriture aussi atroce : c’était donc clairement la mienne.
C’était toi.
Donc, j’avais trafiqué mon propre esprit au lieu de laisser quelqu’un d’autre le faire. C’était… une bonne chose ?
Renseigne-toi sur la tromperie d’Isabella. Ne force pas les cartes, sauvage.
Ah, la Catherine du passé avait visiblement décidé de jouer les petites malignes. Qu’elle aille se faire foutre, avec ses énigmes cryptiques. Je retournai la carte et découvris quelques autres mots.
Skein. Voleuse des – ce devait être une étoile, mais je n’étais pas franchement artiste. Beau travail, Catherine du passé ; tu aurais pu demander de l’aide à Hakram. Et, pour finir, Lame-sort.
Un Nom, de toute évidence. La Voleuse était censée surveiller ce palais, mais si je l’avais croisée depuis l’avertissement du roi Edward, je n’en avais aucun souvenir. Je n’avais même pas besoin de connaître le plan pour savoir qu’il était épouvantable.
P.-S. : va te faire foutre, Catherine du futur, les étoiles, c’est dur à dessiner.
Il faudrait que je demande à Masego s’il serait possible d’organiser un rituel pour retourner dans le passé et me coller une droite. Qui sait, peut-être l’avais-je déjà fait, et c’était pour ça qu’elle se montrait aussi grincheuse et odieuse. Je sortis les deux autres cartes, mais elles étaient prises dans de la glace noire. Me souvenant des instructions de mon pire ennemi, je n’essayai pas de les forcer. Le sort semblait de toute façon avoir été refermé. Le pouvoir contenu dans la glace s’amenuisait lentement, mais l’une des cartes s’épuiserait bien avant l’autre. Je les laissai sur la table et m’habillai. Quelqu’un m’avait gentiment — attends, non, c’était trop bien plié, donc sûrement Hakram — laissé des vêtements sur la commode la veille. Une tunique verte et argentée, avec un pantalon assorti. Mon armure était introuvable, mais ce qui ressemblait à la cotte de mailles de rechange d’Indrani m’attendait à côté de mes bottes. C’était… inhabituel. L’époque où une armure complète me ralentissait avait pris fin quand j’étais devenue assez forte pour casser des tables par accident. Ce que je n’avais pas fait dans cet endroit précis, soit dit en passant. Si quelqu’un posait la question, Archer prendrait pour moi. J’attachai le Manteau de Woe autour de mes épaules et tirai distraitement sur la chaîne métaphorique qui liait la Diaboliste à lui ; elle était déjà tendue. Elle était donc loin d’ici, et comme ma chambre n’avait plus de fenêtres, suivre la chaîne ne m’apprenait rien sur l’endroit où elle était partie.
Je fus parmi les premières à me réveiller, mais pas la première. Vivienne fixait déjà d’un air noir une tasse de thé, tandis qu’une pâtisserie à moitié mangée reposait dans son assiette. Aucun serviteur en vue, mais la table croulait sous un banquet matinal. Je touchai les cartes dans la poche intérieure de mon manteau, juste sous ma pipe et ma réserve de feuille d’éveil, puis m’installai à côté d’elle.
« Alors, je ne sais pas si tu es au courant, dis-je en tendant la main vers ce qui semblait être du pain frais, mais je crois qu’on a essayé de se montrer malins hier soir. »
« Une carte à jouer était clouée à mon montant de lit quand je me suis réveillée, avoua la Voleuse. Elle me disait de regarder dans mon sac quand Hakram nous rejoindrait. »
« Est-ce que tu te souviens de quelque chose d’hier après-midi ou de la suite ? » demandai-je.
Elle me dévisagea avec prudence.
« Skein, répondit-elle. Une prophétie tissée de fils. C’est tout ce que j’ai été autorisée à dire. »
« Il y a donc une voyante dans la partie, méditai-je. »
Cela expliquait pourquoi le plan, quel qu’il fût, devait apparemment rester secret, même pour nous. Peut-être ne pouvaient-ils prédire que les décisions conscientes ? Noir avait émis l’hypothèse que c’était la faiblesse de l’Augure, en Procer. Il avait aussi dit qu’elle ne maîtrisait pas toujours ce qu’elle voyait, mais c’était souvent le cas des Noms d’oracle. Ce que les Dieux jugeaient important et ce que les mortels jugeaient important n’était pas forcément la même chose.
« Si je te demandais ce que signifie la tromperie d’Isabella, est-ce que ça te dirait quelque chose ? » demandai-je.
Vivienne haussa un sourcil.
« Rien du tout, répondit-elle. »
Quelle précision, Catherine du passé. J’avais fini de beurrer mon pain et je m’efforçais d’y verser du miel sans en mettre partout quand Masego nous rejoignit. Mes yeux s’écarquillèrent à sa vue, ce qui était quelque peu ironique, étant donné la raison : l’un des globes de verre qui lui servaient d’yeux avait disparu.
« Hiérophante, dis-je avec tact. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais… »
« Je n’ai pas envie d’en parler, grommela Masego. »
Il tendit la main vers la théière et la manqua d’un bon centimètre. Tiens. Je m’étais justement demandé ce qu’il en était de sa perception de la profondeur, maintenant. Vivienne lui servit aimablement une tasse et il s’installa, jetant au monde un demi-regard furieux.
« Alors, tu vois à travers l’œil qui te manque… »
Il marmonna quelques mots dans la langue ésotérique, et mon petit-déjeuner s’embrasa. Quel connard, je venais enfin de le préparer comme je l’aimais. J’éteignis les flammes d’un geste de Winter, mais tout était maintenant détrempé et dégoûtant.
« Très bien, fais comme tu veux, dis-je. Je m’inquiétais juste pour toi. »
« Je sais où tu caches ta feuille d’éveil, me prévint-il. »
C’était une menace grave. Avec l’élégance d’une diplomate chevronnée, je changeai de sujet.
« Je suppose que personne ne sait où est la Diaboliste ? demandai-je. »
« Aucune idée, reconnut Vivienne. Et toi, Masego ? »
« Je vais boire cette tasse de thé, annonça le Hiérophante. Et savourer pleinement le silence qui l’accompagne. Brisez ce rêve à vos risques et périls. »
Vivienne se couvrit discrètement le visage avant que je ne puisse la surprendre en train de sourire. Une vieille routière, celle-là. Le Hiérophante finit sa tasse dans le calme, qui ne fut rompu que lorsque Hakram nous rejoignit enfin.
« La tromperie d’Isabella, lançai-je tandis qu’il entrait dans la salle. Ça te dit quelque chose ? »
« Bonjour, Catherine, répondit-il d’un ton amusé. »
« Ne me fais pas la leçon. On ne peut pas savoir qui a échafaudé ce bazar, mais on peut être sûrs qu’on ne serait pas allés jusqu’au bout sans ton accord. Pour moi, tu es entièrement responsable jusqu’à preuve du contraire. »
« Elle s’accommode plutôt bien de ses fonctions de reine, tu ne trouves pas ? dit Vivienne à l’orc. »
« Encore quelques années et mon Nom deviendra le Bouc Émissaire, gronda Hakram. Oui, ça me dit quelque chose, Cat. C’est le nom de la manœuvre d’Isabella la Folle contre Theodosius, aux Champs Déments. »
Je finis de beurrer ma deuxième tranche de pain en jetant un regard méfiant au Hiérophante.
« Je t’écoute, dis-je. Explique-moi. »
« Theodosius aurait eu des devins, ou plus probablement une foule d’espions, poursuivit l’Adjoint en s’asseyant à côté de moi. Alors le général Isabella donna secrètement à ses commandants des plans très différents les uns des autres pour la bataille. Elle en fit un axiome, qu’elle consigna dans son livre après sa retraite. “Le cœur de la guerre, c’est la tromperie. Par conséquent, les généraux capables de se tromper eux-mêmes sont invincibles.” »
Je soupirai. Nous suivions donc les conseils stratégiques d’une femme surnommée la Folle. Merveilleux. Quelles étaient les chances qu’il y ait en réalité plusieurs plans, dont la plupart étaient faux ? Bon sang de moi. Je jetai un coup d’œil à Vivienne, qui cachait quelque chose dans sa paume avec l’autre main. C’est vrai, on lui avait dit de prendre une carte dans son « sac » quand Hakram arriverait, non ? Elle froissa la carte.
« Maintenant, dit-elle. »
Le Hiérophante se leva sans prévenir et s’embrasa de pouvoir en lançant une incantation. Il y avait six portes dans la salle à manger. Elles se refermèrent toutes, scintillantes de lumière.
« Domaine, Catherine, dit-il. »
Je mordis dans mon pain. Le goût ne m’apporta pas grand-chose, et encore moins de quoi me nourrir, mais la texture était agréable. Il fondait dans la bouche. Tout en mâchant, j’ouvris les vannes et laissai Winter s’ébattre. Les ténèbres tombèrent comme un rideau sur le monde entier. Je sentis les petites boules de chaleur qu’étaient les Woe tandis que tout gelait dans un claquement sinistre, et j’en écartai les pires effets. Ils frissonnèrent tout de même. Notre visiteuse ne bénéficia d’aucune protection. Sa chair durcit, ses os se brisèrent et la Voleuse des Étoiles s’immobilisa. Elle ne prononça pas un mot, mais une constellation naquit dans les ténèbres, au-dessus de nous. La Couronne du Roi, pensai-je. Chez moi, on disait que c’était un signe de bon augure pour les souverains de Callow. J’avalai ma bouchée et attendis. Un aspect ? Probablement. Ou du moins ce qu’il en restait. Mais au bout du compte, une voleuse reste une voleuse, et j’étais la Souveraine de la Nuit sans Lune. Ici, j’avais tout le temps du monde. Une douzaine d’éternités passèrent, et les étoiles s’éteignirent une à une.
Winter dévorait tout, pour peu qu’on lui en laisse le temps.
Quand les ténèbres se dissipèrent, le Revenant apparut à nos yeux. Frissonnant, Masego tissa des sortilèges de contrainte autour d’elle en murmurant à voix basse, tandis que je regardais avec dégoût les restes gelés de mon petit-déjeuner. Tant pis pour ça. Dans mon manteau, l’une des cartes se brisa, la disparition de son enveloppe accélérée par le contact de mon domaine. Je la sortis et découvris mon écriture sur le Quatre de Deniers.
Tu as la Voleuse ?
Deux groupes de mots figuraient sous la question.
Oui, Zeze brise la première rune.
Non, trouve Archer.
Je retournai la carte et découvris un seul mot au verso.
Lark.
Très instructif, Catherine du passé. Beau travail, sac à énigmes complètement cinglé. Qu’est-ce que j’avais appris sur Skein pour croire qu’un plan aussi élaboré était une bonne idée ? Tout ce qu’on m’avait enseigné sur les intrigues me criait que multiplier les étapes, c’était s’exposer à l’échec.
« Je me suis réveillé avec une liste de questions sur le Six d’Épées, dit Hakram. Je suppose que c’est elle que je dois interroger. »
Je remis la carte dans ma poche et fronçai les sourcils. Cela dit, interroger l’un d’entre nous ne servirait à rien. Nous avions trafiqué nos propres souvenirs.
« Masego, tu dois briser la première rune, dis-je. »
L’unique œil du Hiérophante pivota vers moi.
« L’artefact dans ta tête, dit-il. Je m’étais demandé à quoi il servait. Les autres ont un sortilège à la place, mais j’imagine qu’on ne pourrait pas t’enchanter aussi facilement. »
« On m’a enfoncé une pierre magique dans le crâne, dis-je, assez mal à l’aise à cette idée. Oh Dieux. Ça ne risque pas d’avoir d’effets secondaires ? »
« Ton cerveau est essentiellement décoratif, m’assura le Hiérophante. »
« J’aurais pu te le dire, murmura Vivienne. »
Je décidai que j’allais commencer à compter ses actes de sédition. Pas à les noter, puisqu’elle ne manquerait pas de voler la liste, mais il devait bien y avoir un moyen.
« Évite juste de me faire exploser le crâne, Zeze, soupirai-je. Je ne suis pas sûre qu’il repousse. »
Ses lèvres se pincèrent.
« Si tu voulais bien me laisser… »
« On a une règle, Masego, dis-je patiemment. C’est quoi, cette règle ? »
« On ne dissèque pas ses amis, marmonna-t-il avec mauvaise humeur. Même quand ça permettrait d’apprendre des choses fascinantes. »
Il s’approcha et, sans prévenir, posa la paume contre l’arrière de ma tête.
« Oh, dit-il. C’est remarquablement bien… »
–
« Un Revenant surveille chaque palais, dis-je aux autres. Si ma source est digne de foi, le nôtre est la Voleuse des Étoiles. »
« Un Nom bien plus percutant que celui de Vivi, fit remarquer Indrani. On a envisagé de faire un échange ? Ce groupe a besoin de sang neuf. De cadavre neuf. Enfin, tu vois ce que je veux dire. »
Je croisai le regard de Hakram, de l’autre côté de la table. Distraitement, il mélangeait le jeu d’Archer, bien que la partie qu’ils avaient commencée avant le retour de la Voleuse et de moi-même fût abandonnée depuis longtemps.
« On ne peut rien y faire, dis-je. Surtout si Skein les guide vraiment tous. »
Je pris grand soin de ne pas commencer à réfléchir à la manière de l’attraper, même si nous devions la neutraliser temporairement pour avoir la moindre chance de réussir. Le chaos était notre meilleur outil, et le seul. Pour tromper un oracle, il fallait se tromper soi-même. Il nous faudrait un point d’ancrage, mais aussi un moyen de multiplier et de disperser les pistes possibles. Et, pour faire basculer le tout, une lame aux yeux bandés. Je me tournai vers la Diaboliste.
« Akua, dis-je. Je n’aurais jamais cru prononcer ces mots, mais j’ai besoin que tu intrigues. »
Son sourire était loin d’être rassurant.
–
« … Catherine, dit Vivienne. »
Mes yeux reprirent leur place.
« Je suis là, dis-je en repoussant sa main. C’est… peut-être conforme au plan ? Je crois que Hakram doit lui poser les questions. Elle en fait partie, d’une manière ou d’une autre. »
« Il faut d’abord lui dégeler la bouche, dit l’Adjoint. »
Je roulai l’épaule, plus par habitude que par nécessité, et tournai les yeux vers la Voleuse des Étoiles. Comme le roi Edward, elle avait l’air presque vivante. Elle était aussi beaucoup plus jeune que lui. Une peau hâlée et tannée, des cheveux blonds décolorés par le soleil, rassemblés en une longue tresse dans son dos. Je ne reconnaissais ni la coupe ni le tissu de sa tunique à manches courtes, mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Je mobilisai ma volonté et libérai ses mâchoires et sa langue sans un mot.
« Vous êtes les pires, marmonna la Voleuse des Étoiles en chantant. »
Ugh, le proceran. Quelle veine.
« Pour nous, ça reste frais et excitant, lança Vivienne en bas-miezan. Hakram ? »
Dominant sa petite silhouette, l’orc se racla la gorge.
« Que signifie Triple Réflexion ? demanda-t-il. »
« Si je n’étais pas entravée, je t’aurais arraché les yeux, dit le Revenant d’un ton presque mondain. Être prisonnière ici est une chose ; subir une seconde fois vos tendres attentions en est une autre. J’ai tout de même ma fierté. »
Je plissai les yeux.
« On a déjà fait ça, dis-je. »
« Je comprends pourquoi tu es la cheffe, répondit-elle. Ton intelligence est vraiment sans égale. »
« Masego, dis-je. Je ne sais pas comment formuler ça avec tact, mais… »
Sans répondre, il traça deux runes de lumière rouge et la Voleuse des Étoiles siffla.
« Petit connard des Terres désolées, lâcha-t-elle. »
« Contraindre quelqu’un à dire la vérité est objectivement impossible par la sorcellerie, dit le Hiérophante. Mais cela devrait l’obliger à répondre et l’empêcher de prononcer sciemment une chose qu’elle sait fausse. »
« Que signifie Triple Réflexion ? répéta patiemment Hakram. »
« Il y a trois palais superposés, gronda le Revenant. Les seuils se fondent les uns dans les autres. »
« Combien de délégués de Praes y a-t-il ? poursuivit l’Adjoint. »
« Quarante-trois », répondit-elle.
« Où est Archer des Woe ? demanda-t-il. »
« Je ne sais pas », répondit-elle.
Pourquoi avait-il posé cette question ? Non, l’important était de savoir pourquoi cette question en faisait partie. Si nous avions eu besoin de savoir où se trouvait Indrani, ce serait écrit sur une carte. Ce ne pouvait donc pas être le but. Si obtenir cette information n’était pas l’objectif, alors la question servait probablement à établir qu’elle non plus ne la possédait pas. Ça devait compter, dans une certaine mesure. Est-ce que Skein avait besoin de cette information pour nous prédire ? Le souvenir que Masego avait libéré mentionnait qu’il nous fallait un point d’ancrage. Je n’aurais pas choisi Archer pour ça, mais c’était peut-être justement le but. Akua est toujours introuvable, pensai-je. Il nous manquait trop de pièces pour faire une supposition valable.
« L’Impératrice se trouve-t-elle actuellement dans la Triple Réflexion ? demanda Hakram. »
« Oui, répondit la Voleuse des Étoiles. Par les Dieux, vous pourriez au moins varier vos questions. »
Je fredonnai. Les mêmes questions, donc. Nous voulions obtenir les mêmes informations que la dernière fois. Pour ensuite bâtir le même plan à partir de ces réponses ? C’était un sacré pari.
« C’étaient toutes les questions, nous dit l’Adjoint. Il ne serait pas prudent de la laisser ici si nous devons agir maintenant. »
« Ça, c’est à moi de le résoudre, fit remarquer la Voleuse. Je n’ai pas eu de carte, mais c’est la solution évidente. »
Elle se leva et posa une main sur le bras du Revenant. Rien ne se passa. Vivienne soupira.
« Arrêt, dit-elle. »
La disparition des morts-vivants avait quelque chose d’intéressant, mais ce fut le spasme qui parcourut tout le corps de Hakram qui attira mon attention. Il grimaça, et je reconnus sur son visage les signes d’un mal de tête qui commençait à poindre.
« Bon, je sais ce qu’on doit faire, dit-il. Nous allons trouver Athal, puis nous allons allumer un feu. »