Chapitre 238
« On pouvait résumer les Callowans en rappelant que, avant même la fin des Guerres inciviles, la population avait pris l’habitude de se vanter que la Reine Noire n’avait même pas passé une semaine à Keter avant d’être accusée de plusieurs incendies criminels et meurtres. »
– Extrait des mémoires personnelles de Lady Aisha Bishara
Suivez la nourriture. Tel était le conseil de la Voleuse.
Que Malicia ou une marionnette de chair se trouve dans la ville ne faisait aucun doute : Neshamah ne se serait pas donné la peine de négocier sérieusement avec un Haut Seigneur. À ses yeux, cela aurait ressemblé à un homme essayant de garder son sérieux en concluant un pacte avec une côtelette de mouton. Pour ma part, j’avais estimé presque certain que la marionnette serait à Keter, puisque laisser la Tour sans surveillance plus de quelques semaines était le meilleur moyen pour l’Impératrice de se faire usurper le trône. Akua avait toutefois clairement indiqué qu’avec les précautions adéquates, Malicia pouvait être ici en personne tandis qu’une marionnette gardait la Tour pour elle. Ce n’était pas le genre d’Impératrice à se faire remarquer hors d’Ater : apparemment, même selon les critères impériaux, elle quittait rarement son siège de pouvoir. Cela se tenait, d’une certaine manière. Malicia n’était pas une combattante et, pendant des décennies, elle avait pu envoyer Noir régler les problèmes, l’épée à la main. Ses talents, presque maladivement spécialisés, résidaient dans l’art de gouverner et l’intrigue, et c’était à la cour impériale qu’ils s’exerçaient le plus efficacement. La Diaboliste fit remarquer que la cour de la Tour n’était pas nécessairement le centre du pouvoir sous le règne d’un Tyran : Terribilis II s’en était à peine encombré et avait transféré la majeure partie de son autorité traditionnelle à la bureaucratie d’Ater. Malicia, en revanche, avait hérité de Nefarious une cour qui n’était qu’un nid de vipères purulent, puis avait aussitôt encouragé les inclinations meurtrières des aristocrates en récompensant de richesses et d’influence les vainqueurs de ces luttes.
Mais cela remontait à des décennies. Avant la Conquête, avant ma naissance. À présent que Malicia avait passé des années à écarter les aristocrates de la bureaucratie et que Noir les avait chassés sans cérémonie des Légions, son emprise sur Ater et la Tour était extrêmement difficile à ébranler. Elle pouvait laisser les Hauts Seigneurs se briser les dents sur sa base de pouvoir et consacrer l’essentiel de son attention aux négociations à Keter. Akua supposa même qu’elle cherchait peut-être à attirer les aspirants usurpateurs au grand jour, afin qu’ils soient exposés à son retour avec une alliance keterane. Ce retournement risquait de pousser leurs propres familles à se retourner contre ces quelques ambitieux, décapitant ainsi avec élégance toute opposition naissante, sans qu’elle ait à lever le petit doigt. Cela ressemblait bien à Malicia, je devais l’admettre. Un plan aux multiples avantages secondaires, qui se déroulait discrètement tandis que ses ennemis frappaient dans le vide. Quoi qu’il en soit, il était prioritaire de découvrir si nous avions affaire à l’Impératrice en personne ou à une marionnette. D’un point de vue étroit, la différence importait peu si nous parvenions à tous les massacrer : nous serions alors les seuls enchérisseurs à la vente aux enchères du Roi Mort. Mais à plus grande échelle, la différence était capitale. Si je tuais Malicia en chair et en os, j’obtiendrais notamment un titre « légitime » à la Tour.
Tuer l’Impératrice, devenir l’Impératrice : telle était la loi des Terres désolées. À condition, bien sûr, de parvenir à disperser tous les autres vautours qui picoraient le cadavre. Me mêler à la fosse de goudron en flammes qu’était une succession praesie ordinaire était bien le dernier de mes soucis, et figurait assez haut sur ma liste des « choses dont je préférerais n’avoir jamais à m’occuper ». Malicia devait disparaître pour que les Accords de Liesse soient correctement appliqués, et je ne pouvais nier que plus elle avait le temps de manigancer, plus elle devenait dangereuse. Mais tant que l’Impératrice vivait, elle contenait la folie dans le bocal des Terres désolées. Comme Cordelia Hasenbach, elle ne m’inspirait aucune envie d’affronter, mais restait de loin préférable à quiconque prendrait sa place si elle était écartée du pouvoir. Je n’excluais pas qu’un Haut Seigneur tente l’ascension de la Tour pour s’en prendre à moi, sa principale « rivale », alors même que l’Empire serait attaqué par Ashur. Surtout si ses terres se trouvaient assez loin de la mer. Les chroniques regorgeaient d’exemples de Praesi qui s’étaient allègrement tiré une pleine volée dans le pied. D’un autre côté, capturer Malicia n’était tout simplement pas envisageable. Pas à Keter. Et si l’ambition praesie risquait de finir par me mordre, l’Empire pouvait tout aussi bien sombrer dans la guerre civile, chaque aristocrate influent revendiquant la Tour. Je ne pouvais même pas exclure que les légions des Terres désolées proclament Noir Empereur de l’Effroi et remplissent des fosses communes de tous ceux qui s’y opposeraient.
Je ne me réjouissais pas des pertes humaines que cela entraînerait, mais si Praes se déchirait, il ne regarderait pas vers Callow. Le risque pouvait en valoir la peine.
« J’ai un rapport pour toi », annonça l’Archer en passant à travers les protections.
Elle tenait une bouteille à la main, remarquai-je. Ce n’était certainement pas ce que je lui avais demandé de faire.
« Si tu as séché la reconnaissance pour aller te saouler, tu en subiras les conséquences », dis-je sans hausser le ton.
« Jamais de la vie, m’assura Indrani. Je suis simplement tombée sur une cave pendant ma mission très sérieuse de collecte d’informations, et ç’aurait été criminellement négligent de ne pas l’inspecter. »
« Elle était fermée à clé ? » soupirai-je.
« Est-ce vraiment une serrure si elle se brise ? » songea l’Archer. « Voilà une question pour les philosophes, Catherine. On s’éloigne du sujet. »
Il faudrait donc que je présente mes excuses à Athal. La suggestion d’Hakram — fabriquer un modèle de parchemin à trous où l’on n’aurait plus qu’à inscrire la dernière bêtise qu’elle avait faite — devenait de plus en plus tentante.
« Voilà ce qu’on appelle du baptême atalantien, Cat, m’expliqua sérieusement Indrani en posant la bouteille sur la table. J’ai entendu dire que boire un verre entier d’un trait pouvait tuer un homme sur-le-champ. »
« Je songe justement à tuer quelqu’un, l’informai-je. »
« Ce serait une grave erreur judiciaire, me dit Indrani. Puisque je l’ai trouvée dans le seul autre palais où il y a des serviteurs. »
Je plissai les yeux. J’avais demandé au Roi Mort un délai supplémentaire pour réfléchir à son offre avant notre prochaine conversation, puis envoyé l’Archer et la Voleuse chercher des traces d’une présence impériale dans la ville. Suivez la nourriture, avait dit Vivienne. La délégation de Malicia devait se nourrir et bénéficierait de tous les égards de l’hospitalité réservée à des invités de marque. Cela laisserait des traces dans une ville dont l’immense majorité des habitants étaient des cadavres ambulants. Je mis de côté la pile de parchemins contenant notre position de négociation, désormais sans intérêt, et sortis le croquis approximatif des palais entourant la Salle des Morts que j’avais demandé à Masego de faire. Il y en avait cinq, disposés en cercle, interrompu par autant d’avenues menant à la citadelle. Le Palais silencieux, où nous logions, se trouvait légèrement à gauche des portes de la Salle.
« Lequel ? » demandai-je.
Indrani posa le doigt sur le parchemin. Un peu à droite, de l’autre côté de la flèche de pierre noire.
« La Triple Réflexion », dis-je.
Athal m’avait volontiers donné le nom de chaque palais existant lorsque je le lui avais demandé d’un ton désinvolte, feignant la simple curiosité. L’homme aux cheveux noirs m’avait aussi révélé que chacun était protégé par de vieilles sorcelleries, sans toutefois entrer dans les détails. Rien de bien surprenant. Toute cette ville était une forteresse ; même les maisons d’hôtes ne seraient pas sans défense.
« L’endroit est… déconcertant, dit l’Archer en prenant la chaise en face de moi. L’agencement est mauvais. Les couloirs mènent là où ils ne devraient pas : j’ai franchi deux fois le même seuil et me suis retrouvée à deux endroits différents. J’appellerais ça un labyrinthe, mais on peut cartographier un labyrinthe. Je crois qu’il y a là-dessous des saloperies de sorcier qui rendent ça impossible. »
« Tu as découvert combien de personnes compte la délégation ? » demandai-je.
« Je suis restée cachée, répondit-elle en secouant la tête. Mais j’en ai aperçu un. Un grand homme en armure d’acier, silencieux. Il portait un masque de fer noir. »
Je hochai la tête.
« J’en ai déjà vu. On les appelle des Sentinelles. Elles forment la garde personnelle de celui qui détient la Tour, mais elles sont assez nombreuses pour constituer plutôt une armée privée. Des sortilèges et des potions les rendraient, dit-on, absolument loyales. »
« Il se pourrait donc que la véritable Impératrice soit là, dit Indrani. »
« Une marionnette aurait exactement le même genre de gardes, répondis-je. Ils ne parlent pas, ne peuvent pas trahir et ont probablement des mécanismes dans le corps qui les tueraient si quelqu’un essayait de les capturer et de les démonter. »
« Mais obéiraient-ils à une marionnette ? » demanda l’Archer.
« Je n’en ai aucune idée, avouai-je après un instant. Mais je sais à qui on peut poser la question. »
Je fis appel à ma volonté et tirai doucement sur la laisse d’Akua. Je rencontrai une résistance. Je tirai une seconde fois et, comme je ne la sentis pas venir vers moi, levai les yeux au ciel avant de la traîner ici de force. La spectre jaillit du mur une trentaine de battements de cœur plus tard, et je ne relâchai mon emprise qu’alors. La Diaboliste grimaçait.
« C’était, dit-elle, extrêmement désagréable. Et j’ai à peine eu le temps de faire mes adieux. »
« Recommence », lança Indrani avec un grand sourire.
Je l’ignorai.
« Les Sentinelles obéiraient-elles à un simulacre de chair que l’Impératrice prendrait parfois en main ? » demandai-je.
Akua haussa un sourcil.
« Si on le leur ordonne, certainement. Certains titres de cour peuvent même leur conférer de l’autorité ; le Tyran n’en détient pas le monopole. »
« Ça ne nous départage pas, dis-je à Indrani. »
« Était-ce là tout l’objet de votre question ? » demanda la Diaboliste, l’air un peu vexé. « J’étais en pleine conversation importante. »
« Je vois très bien », répondis-je, réprimant un sourire.
Tirer de temps à autre sur la chaîne d’Akua n’avait rien perdu de son attrait, même après que l’effet de nouveauté se fut dissipé.
« Nous devrons rencontrer le Roi Mort dans deux jours, au crépuscule, dit Akua. Nous ne pouvons plus repousser l’échéance. »
Je tambourinai des doigts sur la table tandis que l’Archer débouchait la bouteille — d’Atalante, c’était ça ? Étrange, je me souvenais avoir lu quelque part que les membres de la Ligue étaient les plus religieux. La Maison de la Lumière avait tendance à désapprouver les excès de boisson. Du moins celle de Callow ; je n’avais aucune idée de ce qu’il en était là-bas.
« Alors, c’est notre fenêtre, dis-je. Deux jours. Espérons que la Voleuse aura quelque chose de plus à ajouter, parce que nous manquons d’informations et que je n’ai aucune envie de tenter un assassinat à moitié à l’aveugle à Keter, entre tous les endroits. »
Nous ignorâmes pendant plusieurs heures si Vivienne avait quoi que ce soit à nous apprendre. Hakram revint assez vite, après avoir épuisé les quelques points que je lui avais demandé d’éclaircir auprès des Hôtes, afin d’entretenir l’illusion que nous poursuivions les débats. Je partis ensuite me promener, en partie pour me vider la tête, mais surtout pour m’éloigner de ces foutues protections. Je savais pourquoi nous avions demandé à Masego de les installer, mais ça ne rendait pas leur présence plus agréable. Je décidai de profiter de ma sortie pour faire quelque chose d’utile : je me dirigeai vers les cercles les plus élevés du Palais silencieux afin d’observer le terrain entre nous et cette Triple Réflexion où l’Impératrice résidait, paraît-il. Comme le palais était organisé en cercles imbriqués, il était facile de s’orienter, mais je n’avais pas réussi à saisir les différences de hauteur. Le cercle le plus extérieur était l’un des plus bas ; son toit ressemblait presque à une terrasse. Depuis le marbre noir et plat, je pouvais bien voir le vaste espace ouvert qui séparait les palais de la Salle des Morts, mais pas grand-chose d’autre. Je remarquai qu’il y avait désormais des patrouilles. Je me souvenais en avoir aperçu quelques-unes auparavant, mais elles étaient bien moins nombreuses et moins fréquentes. Neshamah renforçait-il sa surveillance ? Tu m’as dit que Malicia était ici et qu’elle était en désaccord avec moi, pensai-je. Vu notre petite conversation de la veille sur la trahison qui n’est qu’une passade, autant dire que tu m’invitais à la tuer.
De toute évidence, cela ne signifiait pas qu’il allait me faciliter la tâche. Je conclus qu’il s’agissait d’une sorte d’épreuve. Je doutais que violer les lois de l’hospitalité figure parmi les cent pires péchés imputables au Roi Mort, mais il préserverait les apparences. Il ne me ferait peut-être pas activement obstacle, mais si je manquais de discrétion, il y aurait des conséquences. Ce n’était pas de bon augure. Woe avait bien des talents, mais la discrétion n’en faisait généralement pas partie — et, il fallait le reconnaître, c’était en grande partie ma faute. Depuis le côté de la Salle des Morts, je distinguais à peine le bord de la Triple Réflexion, mais j’avais voulu l’observer de plus près et je n’en savais désormais pas plus qu’avant. Je jetai un coup d’œil aux pavés fraîchement lavés en contrebas, haussai les épaules et sautai. Je n’avais pas porté d’armure de la journée, si bien que mes genoux plièrent à peine à l’atterrissage. Mon manteau flottant autour de moi, je hochai la tête en direction de la patrouille qui approchait et se tournait vers moi. L’Archer m’avait parlé des différentes espèces de morts qu’on trouvait dans la ville, mais je ne sentais aucune différence. Tous me semblaient être de petites boules de volonté animant un cadavre ; certains paraissaient plus puissants, mais ce n’était pas toujours fiable. Les officiers étaient censés être les Liens — ceux qui possédaient une âme et une véritable intelligence —, mais la présence de certains morts en armure d’officier s’était presque entièrement estompée.
Je devrais me fier à la vue pour les distinguer, et la vue pouvait être trompée.
« Je vais simplement me promener », leur dis-je.
Un cadavre vêtu d’une magnifique cuirasse de fer ouvragée et coiffé d’un casque conique hocha la tête.
« Si vous souhaitez être escortée, Votre Majesté, nous pouvons vous fournir une escorte », proposa-t-il.
« Ce ne sera pas nécessaire, répondis-je. Mais je vous remercie de votre courtoisie. »
Ils reprirent leur patrouille sans un mot, me saluant poliment en passant. Depuis combien de temps celui-là était-il mort, me demandai-je ? Peut-être des siècles. J’avais aperçu de la chair sous son casque, mais cela ne signifiait rien. La nécromancie pouvait la préserver presque indéfiniment. Je flânais aussi nonchalamment qu’une fille pouvait le faire avec une épée à la hanche et un manteau brodé des bannières de ses ennemis vaincus — autant dire pas très nonchalamment, à mon avis — quand je passai devant le palais qui séparait le mien de la Triple Réflexion. C’était le plus grand de ceux que j’avais vus, et le Palais silencieux faisait paraître minuscule celui de Laure. Le Jardin des Couronnes, l’avait appelé Athal. Je n’y voyais pas beaucoup de couronnes, mais le jardin semblait bien mériter son nom. Au lieu d’une construction gigantesque, le lieu se composait de petits pavillons disséminés dans une belle étendue de pierre et de verdure. Sa beauté était quelque peu gâchée par le fait que les arbres et l’herbe semblaient pousser directement du granit, mais c’était peut-être moi. Le jardin était vide, ou du moins le croyais-je. Puis j’aperçus une silhouette assise sous une tonnelle ombragée de chênes vivants, qui contemplait un étang d’une limpidité cristalline. Un homme, pas une femme. La Création n’avait donc pas voulu que je tombe sur Malicia. J’hésitai entre poursuivre vers la Triple Réflexion et examiner de plus près cette curiosité, puis finis par choisir la curiosité. Le palais n’allait pas s’envoler.
J’avançai sans bruit sur les allées de galets qui serpentaient dans la verdure, sans quitter l’inconnu des yeux. Trop pâle pour être Soninke ou Taghreb. Une acquisition extérieure de l’Impératrice, ou quelqu’un qui n’avait aucun lien avec elle. Je confirmai ma seconde hypothèse lorsque je fus assez près pour que mes sens surnaturels perçoivent ce qui résidait dans l’homme : du pouvoir. Pas un Nom, non. Ce pouvoir-là avait une saveur particulière, faite de vie, de poids et de quelque chose qui évoquait l’inéluctable. Celui que je percevais chez lui en était proche, ou peut-être n’en était-il que le vestige. Comme des mots gravés dans la pierre, rendus illisibles par le temps et les marées, dont on parvenait tout juste à distinguer quelques lettres. Revenant, pensai-je. Indrani m’avait dit qu’après leur résurrection, il leur restait une ombre de ce qu’ils avaient été. Le mort ne réagit pas, même lorsque je fus assez près pour qu’un mortel m’entende. Il contemplait l’étang en silence. Je distinguai dans l’eau des formes de poissons et de nénuphars. La lumière qui s’y reflétait me permit de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’êtres vivants, mais de sculptures de pierre peintes. Je mis de côté le léger malaise que cela m’inspirait et observai l’homme de plus près. Il avait dû avoir la fin de la quarantaine avant sa mort. Une couronne de cheveux blancs clairsemés formait de maigres touffes, et les prémices d’une barbe apparaissaient sur sa mâchoire. Ses vêtements étaient somptueux, bien que les siècles en eussent passé les couleurs, et une épée reposait sur ses genoux. Tout cela comptait bien moins que la broche sur sa poitrine : une élégante volute d’argent ornée de deux motifs dorés.
Des cloches.
« Nul besoin de rester plantée là, enfant, dit le Revenant. Cet étang ne m’appartient pas, et la lumière qui l’éclaire n’est pas la mienne. »
J’avalai ma salive.
« Vous êtes un Fairfax », lâchai-je, avant de grimacer aussitôt.
Catherine la langue d’argent frappait encore. Le Revenant se tourna pour m’examiner, ses yeux brun pâle emplis de surprise.
« Le roi Edward de Callow, dit-il. Et vous êtes deoraithe. Une fille de la Maison Iarsmai ? »
Ça devait forcément être un Edward, pas vrai ? Callow en avait eu autant que le Principat avait eu de princes Louis, dont la ribambelle semblait ne jamais finir : trop pour qu’on les connaisse par cœur, à moins de se souvenir des chiffres qui les distinguaient. Je fus soudain heureuse de ne pas avoir porté de couronne. Cela aurait paru déplacé devant un Fairfax de l’ancienne lignée. Lorsqu’il avait prononcé ce titre, un léger frémissement de pouvoir l’avait accompagné, celui qui indiquait qu’il n’avait pas été pour lui qu’un simple titre.
« Je ne suis qu’une enfant trouvée, répondis-je en secouant la tête. »
« Vous avez donc un Nom », dit-il avec sagesse, avant de m’inviter à m’asseoir d’un geste courtois.
Je m’installai sur le siège de pierre à côté du sien, la langue nouée.
« Serait-ce Edward le Cinquième ? » demandai-je, tentant désespérément de me rappeler lequel d’entre eux avait été tué en croisade.
« Le Septième, rectifia le roi. Vous devez au moins connaître ma fille Mary. Elle n’avait que trois ans quand on vint me réclamer ; elle doit être le monarque ayant régné le plus longtemps sur Callow. »
Oh, merde. Il parlait de Mary le Rossignol. Son règne avait été un désastre : le marquis de Vale avait mené une guerre civile brève mais sanglante pour s’emparer de la régence et avait refusé d’y renoncer même quand elle avait atteint sa majorité. Il l’avait gardée prisonnière dans la Cage du Rossignol jusqu’à ce qu’un de ses cousins se rebelle et le renverse. Elle n’avait pas survécu à l’assaut de Laure : son ravisseur l’avait étouffée avec un oreiller avant que le palais ne puisse être pris. On avait écrit au moins une demi-douzaine de chansons et de pièces sur cette tragédie. Son cousin avait ensuite pris la couronne, et tous les membres de la Maison Lerness de Vale avaient été pendus, à l’exception des enfants.
« J’ai entendu parler d’elle, répondis-je avec diplomatie. Je suis désolée de vous annoncer que la Maison Fairfax a disparu. À ma connaissance, son dernier membre est mort lors d’une invasion praesie, il y a plus de vingt ans. »
L’homme eut un petit rire.
« Elle était morte bien avant cela, ma fille, dit-il. Je n’ai pas une goutte de sang en commun avec la célèbre Eleonor. Mon ancêtre n’a gardé le nom que pour justifier son règne, après que son époux eut eu le mauvais goût de mourir avant de lui faire un enfant. »
Je clignai des yeux. Yolanda la Mauvaise, donc. Des siècles plus tard, les érudits débattaient encore pour savoir si elle avait été une méchante ou simplement extrêmement impopulaire. Certains soutenaient qu’on l’avait diabolisée en raison de ses origines proceranes et qu’elle avait légitimement revendiqué le trône, même si ses enfants n’y avaient pas droit. Les autres rappelaient qu’elle avait fait assassiner le reste de la Maison Fairfax afin de s’assurer que ses enfants lui succéderaient bel et bien. J’avais l’impression d’assister à une leçon d’histoire, jusqu’à ce que je me rappelle que j’étais assise à côté de l’Histoire en personne. Enfin, d’une Histoire qui bougeait.
« Catherine Foundling, me présentai-je, puisque les mots fille et enfant commençaient à me taper sur les nerfs. »
« Je vous souhaiterais la bienvenue en ces lieux, Catherine Foundling, mais on ne peut accueillir personne dans cette fosse terrestre de diables, dit le roi Edward. »
Je hochai la tête pour le remercier, faute de mieux.
« Si je puis me permettre, Votre Majesté, dis-je. Vous semblez… »
« Lucide ? » Le mort sourit. « La petite plaisanterie de l’Abomination. La plupart de mes compagnons sont d’un naturel plus taciturne. Voyez-vous, quand il est venu me chercher, je lui ai dit que même face à l’éternité, je lui cracherais dessus, à lui et à tout ce qu’il avait accompli. »
Mes doigts se crispèrent. De toute évidence, Neshamah avait décidé de vérifier s’il disait vrai.
« Ne prenez pas cet air horrifié, dit doucement le roi. J’aurai le dernier mot face à cette créature des ténèbres, même s’il me faut attendre le Dernier Crépuscule. Je suis contraint de servir ici, mais ce n’est que passager. »
« Alors vous êtes le gardien de cet endroit ? » demandai-je en désignant vaguement les alentours.
« D’une certaine manière, répondit le roi Edward. Voici le Jardin des Couronnes, jeune Foundling. Nul n’y sert s’il n’a été de sang royal de son vivant. Le pouvoir qu’Au-dessus m’avait jadis accordé m’a simplement valu le rôle d’épée chargée de garder ce palais. »
Je plissai les yeux.
« Il y a donc un ancien Porteur de Nom qui garde chacun des cinq palais, dis-je. »
« En effet, approuva-t-il. Même si l’Abomination change les gardiens au gré de ses caprices. L’Épée Sanglante veillait autrefois sur cette désagréable pyramide, au-delà du Jardin, mais elle a depuis été remplacée. À part moi, la seule qui soit restée plus d’un siècle est la Voleuse des Étoiles. »
« Ah ? » dis-je, le sang glacé. « Et où monte-t-elle la garde ? »
« Elle, corrigea-t-il. Le Palais silencieux. L’Abomination s’est amusée à l’y enchaîner, puisqu’elle avait tenté de le voler de son vivant. »
Une héroïne douée pour la discrétion avait donc respiré dans notre cou depuis le début sans qu’aucun de nous ne s’en aperçoive. Formidable. Notre complot d’assassinat commençait déjà sous les meilleurs auspices.
« Vous manifestez une grande curiosité pour la nature de cette fosse, dit calmement le roi Edward. Je ne vous demanderai pas quel est votre but, car je serais alors contraint de le révéler. Mais vous êtes née à Callow, n’est-ce pas ? »
« Oui, répondis-je prudemment. »
« Voilà bien longtemps, dit-il doucement, que je n’ai pas parlé à l’un des miens. Et je me suis inquiété au fil des ans. Nous étions en guerre contre le Principat quelques décennies à peine avant leur arrivée, quand ils sont venus, mendiants à ma porte, nous demander nos épées pour marcher vers le nord à leur place. Pourtant, je sais que la gratitude des princes est éphémère. Et à l’est, l’Ennemi rôde sans cesse. Vous avez parlé d’une invasion ? »
Le grondement de sa voix lorsqu’il évoqua Procer me réchauffa le ventre, je ne le nierai pas. J’avais moi aussi perdu patience avec eux ; il était rassurant de savoir que je n’étais pas la seule. Malheureusement, j’avais peu de bonnes nouvelles à lui annoncer.
« Nous appelons cela la Conquête, dis-je. Ils ont gagné aux Champs de Streges et déferlé sur Callow. Jusqu’à récemment, nous étions occupés. »
« Cette parcelle d’herbe a été arrosée par plus d’armées que d’averses, dit le roi Edward avec amertume. Peu importe. La bête s’engraisse de notre chair, mais elle s’étrangle toujours avec nos os. Une autre Eleonor finira bien par venir. »
Je ne savais pas comment lui dire qu’aucune n’était venue. Que si elle était jamais née, l’homme qui se rapprochait le plus d’un père pour moi lui avait tranché la gorge avant même que son nom soit connu. Que j’étais peut-être ce qui se rapprochait le plus d’elle, et que cette idée était terrifiante.
« Nous sommes assiégés, dis-je. La Dixième Croisade nous traverse et les tentatives de paix ont échoué. Les princes de Procer veulent nous dépecer, et j’ignore jusqu’où va ce désir. »
« Les Procerans ont toujours faim, dit sombrement le roi Edward. Et lorsque cette faim les mène au bord du gouffre, ils pleurent pour que d’autres paient leur dette à leur place. Tenez les Vales, jeune Foundling. Et gardez un œil sur l’Île bénie, en prévision d’un coup de couteau venu des Terres désolées. »
Je ris sans joie. Comment lui dire que l’Impératrice de l’Effroi régnante en voulait à ma vie, qu’elle cherchait à m’écraser, et qu’elle restait malgré tout ce qui se rapprochait le plus d’une alliée pour moi à l’heure actuelle ? Le mort effleura distraitement sa broche, puis reprit la parole avec hésitation.
« Je sais que c’est inconvenant de le demander, dit-il. Pourtant, ma fille… »
Je songeai à des yeux vert pâle et au mensonge le plus doux qu’on m’ait jamais dit : que les choses finiraient par devenir plus faciles.
« On parle encore d’elle, dis-je en souriant, dans les chansons. »
Le soulagement sincère qui se peignit sur son visage ne fit qu’empirer les choses.
« Elle aurait adoré cela, dit-il avec un sourire en coin. Mary avait une très belle voix. Et elle était bonne, même enfant. Bienveillante. C’est rare chez un souverain. La dureté a sa place, mais la bienveillance est mère de prospérité. »
Je hochai lentement la tête. Je ne supportais plus de rester ici, auprès de cet homme à qui j’avais menti et de ses souvenirs depuis longtemps ensevelis. Je me levai donc doucement.
« Ce fut un plaisir de vous rencontrer, Votre Majesté, dis-je en m’inclinant. »
« Ne faites pas cela, dit-il. Je ne suis pas un imbécile, jeune Catherine. »
Il sourit, comme si nous partagions un secret.
« Les premiers Albans étaient sénéchaux de Laure bien avant d’en devenir les rois, me dit-il. Et Eleonor, malgré toutes ses vertus, n’était qu’une simple chevaleresse. Il n’y a aucune honte à ses origines. Nous sommes ce que nous apportons au monde, pas ce qui nous y a amenés. »
Il se leva à son tour et me prit le poignet.
« Tenez-vous droite, Reine Catherine, me dit le roi Edward le Septième. Tenez-vous fière. Nous avons déjà été brisés, humiliés et déchirés. Nous avons rampé dans le sang de nos proches et subi le joug des tyrans. Cela ne change rien. Nous ne cédons pas, nous ne plions pas, même lorsque le ciel nous tombe sur la tête. Gardez vos rancunes près de vous, mon enfant, et ne les oubliez jamais. Nous sommes des Callowans, et chaque affront a un prix. »
La nôtre sera longue, disait la chanson, et payée deux fois.
Malheur à nous tous, mais si les dieux exigeaient que ma patrie soit réduite en cendres, alors les dieux brûleraient.