Chapitre 236
« Dix-sept : accepte toujours de partager le pouvoir sur le monde lorsqu’un méchant te le propose. Les trois ou quatre battements de cœur de pure surprise que cela te vaudra seront une occasion en or de le tuer avant qu’il ne se lance dans un monologue. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
Le Roi Mort avait une bonne table, pour un cadavre.
Il y avait quelque chose d’un peu surréaliste à devoir passer à table après cette dernière scène dramatique, mais n’était-ce pas cela, la diplomatie ? Du théâtre haut en couleur, suivi de longues périodes d’ennui. Il y avait sur la table une demi-douzaine de viandes épicées que je ne reconnus pas, mais qui étaient délicieuses. Seul bémol : il semblait attendu que des serviteurs morts-vivants découpent mon repas à ma place. Je me servis avec un enthousiasme mitigé, car il était peu probable que je puisse remanger aussi bien avant des mois. Au palais, les cuisiniers avaient délaissé les plats plus élaborés qu’ils avaient appris à préparer auprès de Mazus et des Fairfax, et s’étaient doucement remis à cuisiner les mets plus simples que je préférais — si ça avait jadis caqueté et que ça avait depuis été rôti, il y avait de bonnes chances que ça me plaise. Mais ils semblaient avoir pris cela comme un défi et consacré tous leurs efforts aux desserts. Ce qui, bon, je n’avais pas trouvé en moi la force de refuser. Masego était lui aussi gourmand, et les tartelettes aux myrtilles faisaient partie des rares plats qui ne revenaient jamais intacts de l’Observatoire. Je m’abstins de boire du vin, même si j’en pris quelques gorgées par politesse. Il avait toujours pour moi un goût de cendre, comme tous les alcools de moindre qualité depuis que j’avais pleinement revendiqué mon manteau. Je reposai mon couvert en argent, m’essuyai poliment les lèvres avec le linge fourni, où subsistait un peu de sauce, puis m’adossai à mon siège. Les repas avec Woe avaient tendance à être bruyants, mais pas aujourd’hui.
Se lancer dans un échange de piques devant le Roi Mort aurait été un peu trop, même pour Archer. L’abomination assise sur le trône attendait patiemment et semblait ravie de nous voir attaquer si vite le repas. Nos regards se croisèrent par hasard, et dès que je plongeai les yeux dans ses orbites jaunes, la salle du trône s’obscurcit. Je reposai le linge avec un soupir.
Il était grand temps que quelque chose tourne mal, non ?
Un rapide coup d’œil m’apprit que je n’étais plus assise dans la salle du trône. Ici, c’était le noir absolu du néant, pas une ombre profonde. Le linge s’était évanoui dans les ténèbres dès qu’il avait quitté mes doigts, et la table avait disparu dès que j’avais cessé de la regarder. La seule chose visible alentour était un homme debout. Je haussai les sourcils en l’observant. Le cadavre qui siégeait sur le trône n’était pas le Neshamah d’il y a des millénaires. Lui, en revanche, l’était. Pâle, les cheveux en bataille, avec ses sourcils épais et ses mains calleuses. Rasé de près, comme la dernière fois que je l’avais aperçu, un battement de cœur avant qu’il ne provoque la ruine de Keter.
« Il n’y a pas lieu de s’alarmer », déclara le Roi Mort en ashkaran.
Je m’efforçai de froncer les sourcils.
« Je crains de ne pas vous suivre », dis-je.
Aucune lueur d’amusement ne passa sur son visage. Il ne me parut pas non plus offensé par ce mensonge — à supposer qu’il ait su que c’en était un. Les paroles prononcées furent simplement rangées derrière ses yeux brun doré, où il pourrait les étudier à loisir.
« Je vous prie de m’excuser, alors, répondit-il en miezan inférieur. Accepteriez-vous de marcher avec moi, Reine Noire ? »
Je me levai et réprimai un rire lorsque la plus grande abomination jamais née en Calernie m’offrit galamment son bras. Jusqu’au bout, quitte à y laisser quelques pièces de cuivre, songeai-je. Je passai mon bras sous le sien et le laissai me guider à travers le néant.
« J’ai jugé préférable que nous ayons une conversation privée avant le début des négociations, dit le Roi Mort. Pour réparer cette imposition, le moins que je puisse faire est de vous offrir un spectacle intéressant. »
Les ténèbres se dissipèrent. C’était comme regarder un tableau à l’envers, songeai-je. Au lieu d’éclaboussures de couleur sur une toile, des coups de pinceau noirs s’effaçaient et dévoilaient ce qui se trouvait dessous. Il ne m’avait pas menti, du moins, en disant que ce serait intéressant. Nous nous tenions à des dizaines de milles d’altitude, contemplant le massacre qui se déroulait en contrebas. C’était un siège, ou du moins un assaut dans le cadre d’un siège. Autour d’un Keter presque identique à celui que j’avais vu dans la Création, des centaines de milliers d’hommes s’étaient rassemblés sous des bannières colorées pour tenter de prendre les remparts. Mon regard s’attarda sur quelques blasons que je reconnus. La plupart étaient procerans, mais il y en avait aussi quelques-uns de Callow. Les cloches de la Maison Fairfax me firent serrer le poing. Cette bannière n’avait plus flotté au vent depuis la Conquête.
« La Sixième ou la Septième ? » demandai-je.
Il ne faisait aucun doute, après tout, que j’assistais à une croisade.
« La Sixième, répondit Neshamah. L’ampleur de cet échec conduisit, à bien des égards, à la naissance de la Septième. Le Chœur de Contrition apprend lentement. »
« Mes propres rencontres avec lui m’ont rendu peu enthousiaste, dis-je. Le premier héros que j’ai affronté était lié à ce Chœur. »
« L’Épéiste Solitaire, fit traîner le Roi Mort. Ah, ces satanés Hashmallim. Tous ces siècles, et ils croient encore que la bonne épée entre les bonnes mains peut tout accomplir. Leur série d’échecs les a rendus de plus en plus brutaux. C’est Miséricorde, le Chœur à surveiller pour sa subtilité. »
« Et Jugement ? » insistai-je.
« Cette épée ne quitte son fourreau que lorsqu’il y a quelque chose à tuer », sourit l’abomination. « Ce n’est pas un hasard si le Chevalier Blanc actuel est l’un des leurs. Les Cieux ont un besoin pressant de sang versé, et cet homme servira à mener les autres vers l’abattoir qui leur est destiné. »
« On peut les vaincre, dis-je en regardant une rampe de bois s’effondrer sous les pierres lancées depuis les remparts. »
Des centaines de personnes tombèrent en hurlant dans le précipice, en contrebas.
« D’une certaine manière, répondit le Roi Mort. Les Praesi les ont tués et piégés, tout comme moi. Pourtant, les Chœurs demeurent, car leur existence est immuable. La mort d’un ange ne diminue pas l’ensemble. Il reste tel qu’il a toujours été. »
« Ils doivent respecter les règles, dis-je. »
« Oh oui, murmura Neshamah. Et ils le paieront, le moment venu. Ce charmant enfant d’Héliké leur a tendu un piège juste sous le nez de l’Intercesseuse. Je m’attends à ce que cette pièce s’achève sur quelque chose de tout bonnement magnifique. »
Il parlait du Tyran. Je m’obligeai à ne pas me raidir. Je m’étais attendue à ce qu’il frappe bientôt, que ce soit la Procer ou n’importe quelle nation alors la plus mal en point. Mais ces paroles laissaient entendre qu’un autre jeu était en cours. Et je doutais qu’il m’en ait parlé à la légère.
« Il m’a offert son amitié éternelle, dis-je, dans l’espoir de lui tirer quelques informations de plus. »
L’abomination sourit de toutes ses dents.
« À moi aussi, dit-il. Et aux rats, même s’ils ont dévoré son émissaire. Je dois avouer que j’aime assez son sens de l’humour. »
Le Tyran d’Héliké était fou, tout le monde le savait. Je commençais à me demander si ce n’était pas peut-être trop connu. Un comportement pouvait sembler erratique sans l’être vraiment, quand on ne comprenait pas ce que quelqu’un cherchait réellement à obtenir.
« Mais je m’égare, reprit le Roi Mort. Nous ne nous sommes pas promenés pour parler de la Ligue des Cités libres. Il semble que nous ayons un ennemi commun, Reine Noire. »
« La Procer, répondis-je. J’aurais préféré ne pas les combattre du tout, mais Hasenbach ne m’a guère laissé le choix. »
« Leur Première-Princesse est intéressante, dit Neshamah. Dommage qu’elle ait si mal compris ce qu’était une croisade, mais il est trop tard pour descendre de selle une fois le lion chevauché. Elle doit aller jusqu’au bout, sous peine de briser le Principat pour quelques générations. »
« J’imagine que cela ne vous laisse pas indifférent, dis-je. »
« Allons, ma jeune amie, s’esclaffa le Roi Mort. Me croyez-vous assez stupide pour vouloir que le Principat s’effondre ? »
« Sans la Procer, il ne reste pas grand-chose pour vous contenir, fis-je remarquer. Le Dominion et la Ligue pourraient peut-être sauver quelques morceaux du sud, et Callow garderait les cols à l’est, mais vous échangeriez un seul adversaire puissant contre plusieurs plus faibles. »
« Je pourrais les réduire en ruines, dit tranquillement le Roi Mort. Noyer les Lycaonais sous les morts, dévorer chaque champ et chaque cité du Tombeau à Salia. J’aurais pu le faire lorsqu’ils étaient fragilisés par leur guerre de succession, et personne n’aurait pu me tenir tête. Pourtant, je ne l’ai pas fait. »
« Parce que cela aurait fait planer une épée au-dessus de votre tête, dis-je. »
« Pas tout de suite, réfléchit Neshamah. Ils m’auraient laissé m’en glorifier quelque temps. Ils auraient entretenu avec amour ma légende, mes milliers d’années de ténèbres — ou, plus probablement, mes quelques siècles. Ils auraient été prêts à payer ce prix deux fois plutôt qu’une pour me pousser à baisser la garde. »
« Et pourtant, me voilà, invitée à parler de guerre. Parce qu’il y aurait deux têtes, mais une seule épée. C’est ainsi que vous avez survécu à Triomphante, n’est-ce pas ? »
« C’était une grande femme, dit le Roi Mort avec affection. Il y avait chez elle une clarté comme je n’en avais jamais vu. Mais vous vous méprenez sur mes intentions. Je ne cherche pas à me servir de vous. Ma guerre contre l’immobilité ne sera pas menée à moitié. Ce n’est qu’un accueil, Catherine Foundling. »
« Un accueil à quoi ? » demandai-je.
« À la plus rare des sociétés, répondit-il dans un rire. Nous autres, les immortels. »
« Je peux mourir, dis-je sèchement. »
« Moi aussi, dit le Roi Mort. Elle aussi. Et d’autres avant nous ont failli y parvenir, avant de disparaître. Mais j’ai de grands espoirs pour vous, Reine Noire. Vous vous êtes frayé un chemin à travers les fissures d’une manière fascinante : je n’ai jamais vu personne atteindre l’apothéose par accident. »
Je me mordis la langue pour ne pas le contredire. Il se trompait. Il le fallait. Je m’étais amputée morceau par morceau et avais posé un manteau sur les restes, mais je n’étais pas un dieu. Même pas un dieu mineur. Toutefois, s’il s’illusionnait et que cette croyance le rendait courtois et disposé à négocier, je pouvais le laisser faire.
« Elle, dis-je à la place. La Barde Errante. »
« Le Nom change, répondit-il. Les visages aussi, aussi vite que les saisons. Mais le Rôle, lui, n’a pas changé. Elle était Intercesseuse et le restera. »
« Elle a mis ses mains partout dans cette guerre, dis-je. Elle était à Callow avant que tout parte en vrille. Dans la Ligue aussi, avant que les ondes de choc ne traversent le continent. Je sais qu’il ne faut pas croire qu’elle ne réapparaîtra pas. »
« Elle a essuyé un revers fâcheux dans le sud, dit Neshamah. Depuis, elle est restée… discrète. Mais ne croyez pas qu’elle soit absente parce qu’elle n’est pas sous vos yeux. Elle a autant de fers au feu qu’il y a de foyers. »
Je me mordis la lèvre. Est-ce que je devais ? C’était risqué. Mais quand aurais-je de nouveau l’occasion de parler avec l’une des rares entités qui pouvait avoir une idée assez juste de ce qu’elle voulait ? La Barde Errante projetait son ombre sur tout ce que j’essayais d’accomplir.
« Que cherche-t-elle ? demandai-je. Je croyais autrefois qu’elle voulait détruire ce qu’était devenu Praes, mais là, c’est trop. C’est trop vaste. Elle n’avait pas besoin d’une croisade pour y parvenir. »
« Je pensais autrefois la comprendre, dit pensivement le Roi Mort. Puis elle m’a ruiné avec un sourire aux lèvres. Une douzaine de fois encore, nous avons dansé cette danse, et pourtant elle demeure, même aujourd’hui, impénétrable dans ses intentions. Sachez qu’elle est votre ennemie, et que dans ce jeu qui est le nôtre, rien n’est plus dangereux que de laisser les autres découvrir ce que votre cœur désire. »
« Mais je devrais vous faire confiance, dis-je. Parce que le Mal, c’est une grande famille heureuse, à quelques coups de couteau dans le dos près. »
Il rit.
« Ne me faites jamais confiance, conseilla-t-il. Ni à personne d’autre. Ce sont les derniers vestiges de celle que vous étiez autrefois qui cherchent à vous enchaîner. Vous me trahirez si nous concluons un pacte. Ou je vous trahirai. C’est ainsi que vont les choses. »
Il retira son bras du mien et me sourit avec douceur.
« Je veux que vous compreniez, Catherine, que rien de tout cela ne doit être pris comme une offense, me dit Neshamah. Même si vous me blessez très grièvement, rien ne vous empêchera de revenir me chercher pour nouer une alliance dans plusieurs siècles. Si je vous arrache le cœur, ce ne sera pas une déclaration de guerre : seulement une marée parmi les marées d’une mer très ancienne, et elle finira par se retirer. À la fin, tout passe. Sauf nous. »
« Vous ne donnez pas l’impression de vouloir conclure une alliance, dis-je. »
« Pourtant, j’écouterai vos propositions et les accepterai si elles me conviennent, répondit le Roi Mort. Je ne suis pas pressé. Vous non plus, même si vous ne l’avez pas encore compris. »
Il me tapota affectueusement les mains.
« Vous êtes sur le point d’entreprendre un voyage, Catherine Foundling. Ils vous traqueront, dit Neshamah, jusqu’aux confins de la Création. Où que vous fuyiez, quelles que soient vos supplications, vos marchandages ou vos arguments. Ils purifieront tout ce qu’il y a d’impur en vous, jusqu’à ce qu’il ne reste que le démon qu’ils ont toujours craint. Et quand vous vous relèverez de cette tombe de cendres, en rampant dans le sang et la fumée… »
Il sourit.
« Je vous attendrai de l’autre côté. »
J’avalai ma salive, même si j’avais la bouche sèche.
« La journée est encore jeune, dit l’Horreur Cachée en contemplant le massacre qui s’était autrefois déroulé sous ses remparts. Rentrons et parlons de traités terrestres. »
Une goutte de ténèbres toucha le monde et s’étala comme de l’encre dans l’eau. Quelques instants plus tard, j’étais de nouveau assise devant la table. La viande dans mon assiette était encore chaude.
Mes mains tremblaient, et je ne parvenais pas à croire que cela n’était pas justifié.
Je regardai en silence le clair de lune baigner la Couronne des morts. Nous avions parlé avec le Roi Mort pendant plus d’une heure après la fin du repas, mais je n’avais pas réussi à me concentrer autant que j’aurais dû. Hakram avait fait l’essentiel de la conversation, en présentant notre offre et les conditions de l’alliance. Rien que je ne connaisse déjà. Je lui fournirais une invitation à quitter son Enfer en échange de limites à ce qu’il pourrait engloutir. Aucune promesse d’aide pour défendre Callow n’était exigée, aucune aide n’était proposée dans ses batailles contre la Dixième Croisade — même si j’avais laissé la porte ouverte à d’autres tractations. Je n’avais pas l’intention de jamais franchir ce seuil, mais feindre que je pourrais le faire constituait déjà une forme d’appât. Après tout, Neshamah profitait de mon désespoir. Il aurait bien volontiers tété cette mamelle jusqu’à la dernière goutte s’il l’avait pu. Aucun accord n’avait été conclu. L’Horreur Cachée nous avait dit que notre offre méritait réflexion et qu’il l’examinerait avec tout le sérieux voulu. Nous devions nous retrouver le lendemain au crépuscule pour reparler des traités proposés. Ce n’était pas un refus, du moins. Je soupçonnais que si le Roi Mort n’avait pas été intéressé par nos conditions, il nous l’aurait fait savoir sans nous faire languir, mais ce n’était qu’une impression. Comme Akua l’avait fait remarquer ensuite, plus nous resterions à Keter, plus sa position de négociation se renforcerait.
Si nous restions ici assez longtemps, il ne nous resterait plus de temps pour préparer Callow.
J’aurais dû m’en inquiéter. De la possibilité que cette sombre manœuvre n’aboutisse à rien, et que je quitte Keter sans rien en tirer. Mais ce n’était pas là-dessus que mon esprit s’attardait. Pour lui, tous les traités du monde n’étaient que du théâtre. J’avais entrevu la manière dont Neshamah concevait la Création, et aucun accord improvisé ne pouvait vraiment la changer. Les royaumes, les armées, les frontières — ce n’étaient que de l’encre sur des cartes. Le Pèlerin était prêt à laisser Callow brûler si cela poussait la Grande Alliance à tourner ses épées contre le Royaume des morts, mais l’abomination ne s’en était jamais inquiétée. Par les dieux, il n’avait même pas besoin de les combattre, n’est-ce pas ? Il pouvait simplement attendre qu’ils disparaissent. Laisser les querelles mesquines des mortels déchirer cet édifice ambitieux. Un siècle ou deux à rester derrière ses frontières ne représentaient rien pour une créature comme lui. Tant que la Sérénité continuait à produire des soldats, tant qu’elle grandissait au cœur de ce paysage infernal, il prendrait de l’avance. Parce que son royaume ne se déchire pas de l’intérieur, alors que la Calernie est un baril de poudre, quelle que soit l’époque. Et c’était cette entité que j’avais l’intention d’utiliser à mes fins. Le fait qu’il m’ait dit sans détour que cela ne le dérangerait guère m’effrayait. Cela signifiait que tout ceci n’était qu’une distraction passagère à ses yeux. Rien qui compte vraiment.
La flamme de l’allumette repoussa un instant les ténèbres, puis je la jetai. La feuille de veille dans ma pipe avait une saveur âcre lorsque j’inspirais ; elle s’évanouit quand je recrachai un nuage de fumée. L’anneau le plus élevé du Palais silencieux offrait une vue splendide sur la folie en contrebas. Des vouivres traversaient le ciel sans un bruit, hormis le battement de leurs ailes, tandis que dans les rues désertes les morts défilaient en patrouilles aveugles. Athal m’avait conduite au balcon lorsque j’avais demandé à voir les environs, et j’étais restée là depuis. Mes mains me démangeaient à l’idée d’une bouteille, mais je m’étais forcée à céder à d’autres vices. J’imaginais peu de choses plus stupides que de me saouler à Keter, même si cela m’aurait soulagée. Hakram était déjà venu, reparti, m’avait fait manger dans une assiette alors que je n’en avais pas vraiment besoin, puis s’était assis en silence. Il s’était offert sans un mot à m’écouter si j’avais envie de parler. Pour une fois, je n’avais pas accepté. Ni Indrani ni Masego n’étaient montés. Ils avaient tendance à m’éviter quand j’étais d’humeur maussade. Vivienne était passée discuter des traités pendant une demi-heure, puis était repartie en comprenant que je n’étais qu’à moitié là. Il était temps, je supposais, que la sixième fasse son apparition.
Akua Sahelian était saisissante au clair de lune, et cela n’avait pas grand-chose à voir avec la façon dont je l’avais façonnée. Elle avait quelque chose d’étrange avant même les changements, cette apparence trop parfaite que les grands nobles praesi avaient fait naître dans leur lignée. Plus soninké que taghreb, certes, mais la différence était moins grande qu’on ne le penserait. Aisha venait d’une famille dont la gloire appartenait au passé, et elle méritait toujours qu’on s’attarde sur elle. La robe d’argent et d’azur de la Diaboliste se plissait autour de son corps tandis qu’elle s’appuyait à la balustrade, à côté de moi. Je tirai sur ma pipe et soufflai la bouffée de fumée.
« Et te voilà, dis-je. Le proverbial démon sur mon épaule. »
« Est-ce là mon rôle ? s’interrogea Akua. Alors tissons de sombres intrigues. Tu ne manques pas d’ennemis à piéger. »
« Tu as des projets en cours, dis-je. Je savais que tu en aurais quand je t’ai libérée. Mais je n’ai pas envie de jouer à tes petits jeux ce soir, Sahelian. »
« Non, dit-elle doucement. De toute évidence. Tu as parlé au Roi Mort sans nous en informer. »
Mes doigts se crispèrent sur le manche en os de dragon. Je les forçai à se détendre.
« C’est vrai, reconnus-je. »
« Une créature pareille peut semer la folie en une phrase, si elle s’adresse à un esprit faible, me dit-elle. Je ne prendrais pas pour argent comptant ce qu’elle raconte. »
« C’est intéressant, dis-je. Parce que nombre de ses propos ressemblaient à de la rhétorique praesi. »
« Nous avons nos figures illustres, dit Akua. Triomphante, la Traîtresse. Les Maléficius et les Terribilis. Pourtant, si nous ne sanctifions pas le nom de Trismégiste comme le leur, ce n’est pas sans raison. La terreur et la crainte révérencielle ne sont pas des compagnes chéries de mon peuple. Nous préférons les dieux qui saignent. »
« Les dieux, hein ? fis-je. J’entends souvent les gens employer ce mot. Moi aussi, je l’ai fait. Mais jusqu’à aujourd’hui, je ne suis pas sûre de savoir ce qu’il signifie. »
« Certains diraient que ce terme ne fait que reconnaître une puissance, répondit l’ombre. »
J’inhalai la fumée, emplissant mes poumons avant de la relâcher.
« Et toi ? »
« Un point d’appui, peut-être, dit Akua. Rien de plus ni de moins que le point autour duquel pivotent les leviers. Il faut respecter son poids, mais pas le tenir pour sacré. »
« Sauf pour ceux qui prennent une majuscule, dis-je. »
« Oh, murmura la Diaboliste, même pas ceux-là. Lorsque le Dessous nous a enseigné la trahison sacrée, il ne s’est pas mis à part. Trahir même nos protecteurs est peut-être la forme de culte la plus sincère. »
La folie des Terres désolées était profonde et durable, songeai-je. Elle s’était incrustée dans les os de cette terre, avait marbré l’âme de ceux qui y vivaient. Et pourtant, une part de moi se réjouissait d’entendre ces mots. Cette défiance inébranlable devant les dieux eux-mêmes. Praes avait façonné Callow autant que l’inverse. Dans cette étreinte étouffante faite de besoin et de haine, nous avions chacune servi de creuset à l’autre. La Diaboliste trahirait même les dieux si elle sortait victorieuse de cette trahison, et elle incarnait à tant d’égards le pire comme le meilleur de sa patrie. Je pensai à John Farrier et à son regard dur, depuis longtemps perdu dans les flammes de l’Été. À Brandon Talbot, qui chevaucherait pour Callow sous n’importe quelle bannière. Même à William, cette tragédie née de bonnes intentions. En voudrais-tu même aux dieux ? Je connaissais la réponse, aussi sûrement que les battements de mon propre cœur. Pour le moindre affront, le prix serait long à payer.
Personne, en ce monde ou dans un autre, n’échappait au ressentiment de mon peuple.
« Tu t’es battue, dis-je soudain. »
Ses yeux écarlates se tournèrent vers moi.
« Ce que tu as fait, Akua, je ne te le pardonnerai jamais, murmurai-je. C’est toi qui me l’as appris, tu sais ? Même héroïne, je n’aurais jamais accordé mon pardon. »
« Cela ne doit pas être pardonné, dit la Diaboliste. Qui serais-tu si tu avais tort sur ce point ? Il faut attiser cette haine et la maintenir vivante, de peur que tu n’oublies les leçons qu’elle t’a enseignées. »
Je souris avec amertume.
« Mais tu t’es battue, dis-je. Contre des adversaires qui m’auraient fait reculer. Contre des gens qui m’effraient encore, malgré tout le pouvoir que j’ai acquis. S’il y a une part de toi que je peux respecter, c’est que tu as peut-être été un monstre, mais tu n’as jamais été une lâche. »
« L’une de mes ancêtres disait que les aiguillons de la grandeur ne sont jamais doux, déclara Akua, presque rêveuse. Mère me répétait souvent cela quand je rechignais devant ses leçons les plus cruelles. »
« Vraiment ? demandai-je. Tu rechignais ? Même une seule fois ? »
« J’avais une sœur de berceau, dit la Diaboliste. Elle partageait ma nourrice. Elle était aussi chargée de recevoir mes coups de fouet jusqu’à ce que j’atteigne l’âge où la sorcellerie curative ne freinerait plus ma croissance, mais cela arrivait assez rarement. Elle s’appelait Zain. Un nom aussi commun que la boue. Je l’aimais, je suppose, comme les enfants aiment ceux qui les aiment en retour, sans réfléchir. »
Au fond, il était terrifiant que rien de tout ce qu’elle venait de dire ne me surprît.
« Quand j’avais huit ans, Mère m’emmena dans la salle la plus profonde des vieux labyrinthes et plaça un couteau de pierre dans ma main, dit Akua. Zain était étendue sur l’autel, l’esprit embrumé par des potions. Pourtant, elle était assez consciente pour reconnaître mon visage et tendre la main vers moi. Elle avait peur, tu vois. Elle tremblait comme une biche. À juste titre. »
« Tu l’as tuée, dis-je. »
« Mon affection faisait d’elle une offrande de grande valeur, répondit l’ombre. Il a fallu me gifler deux fois avant que je ne lui tranche la gorge, et même alors, mon hésitation rendit la blessure peu profonde. »
Akua rit doucement.
« C’est ce que j’ai le plus regretté, par la suite, dit-elle. Elle se serait vidée de son sang deux fois plus vite si ma main avait été ferme. Voilà la leçon de ma mère, ma chère. L’hésitation n’est jamais une vertu : vaciller ne fait qu’engendrer l’agonie. »
« Ta mère était un monstre, dis-je à voix basse. »
« Mère était un échec, répondit la Diaboliste avec amusement. Un péché bien plus grand, à ses yeux comme aux miens. »
Je tirai de nouveau sur ma pipe et restai silencieuse sous l’éclat insolent de la lune.
« Quelle part de tout cela était un mensonge ? demandai-je enfin. »
« Pas un mot, répondit la Diaboliste. À quoi bon mentir, quand la vérité sert mes desseins ? »
« Ça ne change rien, dis-je. Tu es toujours celle que tu es. Tu as toujours fait les choix que tu as faits. »
« Oh, ce n’était pas mon intention, dit la Diaboliste. Le plus important dans cette histoire, c’est la morale, puisque ton peuple aime tant les morales. »
L’ombre sourit.
« N’hésite pas, ma chère Catherine, dit Akua Sahelian. Si tu veux trancher le monde, mieux vaut avoir la main ferme. »