Chapitre 235
« Tu pourrais rassembler toute la matière des Enfers et tu y trouverais encore moins de Mal que dans l’âme d’un seul homme. Les pires monstres sont toujours ceux qui ont choisi de le devenir. »
— Le roi Edmund de Callow, la Main d’encre
« Alors, dis-je, avant d’entrer dans le vif du sujet : quelles sont les chances qu’Athal soit notre bon ami l’Horreur Cachée, portant le visage de quelqu’un d’autre ? »
Je ne pouvais pas vraiment dire que je le soupçonnais parce que c’était ce que j’aurais fait — même si, à en croire Masego, je portais techniquement en permanence un manteau de gens offert par l’Hiver —, mais enfin. Évidemment que le serviteur amical qu’on m’avait « offert » allait être un piège. Certes, il était possible que Neshamah se jugeât au-dessus de ce genre de petits jeux. Les gens qui massacraient des royaumes pour gagner du pouvoir avaient tendance à avoir des idées très arrêtées sur leur importance et sur ce qu’ils daignaient faire. D’un autre côté, il devenait douloureusement évident que nous n’avions aucune foutue idée de ce que le Roi Mort mijotait vraiment.
« Cela me paraît improbable, dit Akua.
Woe et l’assassin — celui qui ne faisait pas partie de Woe, précisai-je mentalement, car il fallait bien le faire — étaient loin de suffire à remplir l’immense chambre à coucher qu’on m’avait attribuée. Elle était plus grande que tout le Nid des Rats, et si richement meublée que, si Robber avait été là, j’aurais peut-être détourné les yeux pendant qu’il faisait les poches du mobilier. La vente de ces objets à Mercantis m’aurait probablement rapporté de quoi équiper quelques centaines de légionnaires.
« Une possession serait difficile, voire tout bonnement impossible, concéda Masego. L’envoûtement de l’homme pour le contrôler est une autre affaire. Il n’est pas impossible que tout ce que ses sens perçoivent soit ensuite extrait et passé au crible. »
« J’en compte un pour le contrôle mental et un autre pour la découpe d’âme, dis-je en donnant un ton enjoué à mon horreur grandissante. Quelqu’un d’autre veut faire fructifier son argent ? »
« Je parie qu’il a fichu une sorte de démon-insecte tordu dans le cerveau du type, méditait Archer. Tu sais, un truc qui lui permet de voir à travers ses yeux ? »
« Voilà une raison de plus pour laquelle je suis contente de ne presque plus dormir : ça part tout droit dans le chaudron, ajoutai-je, écœurée sans chercher à le cacher. J’attends les autres propositions. »
« Je serais étonnée qu’il n’y ait pas des enchantements partout pour transmettre nos conversations directement au Roi Mort, fit remarquer Vivienne. Athal lui-même n’est peut-être qu’un leurre. »
Mon regard se porta sur le Hiérophante, qui haussa les épaules.
« Il n’y a aucune protection active que je reconnaisse, à part celles qui entourent la ville et la Salle des Morts, dit-il. Même si tout ce qui se trouve à Keter semble imprégné de sorcellerie. Les protections que j’ai installées autour de nous devraient suffire à empêcher les écoutes, ou du moins les rendre très difficiles à déjouer sans que je m’en aperçoive. »
« Une paranoïa raisonnable, ça nous en fait trois, soupirai-je. Hakram ? »
« Négociations de bonne foi, répondit l’Adjoint avec calme. »
Un battement de silence s’écoula.
« Tu mises sur les chances les plus infimes, à ce que je vois, dit Akua, amusée. »
La main de l’orc se leva pour calmer la vague de répliques qui menaçait de déferler.
« Nous partons du principe que le Roi Mort a l’intention de nous trahir, dit-il. Je vous poserais toutefois la question suivante : en a-t-il vraiment besoin ? »
« D’un point de vue objectif ? dis-je. Probablement pas. Il peut obtenir ce qu’il veut de nous sans détour. Cela dit, c’est un méchant. Le mot “besoin” prend une autre nuance quand on parle d’eux. »
« Pourtant, nous n’avons pas affaire à la Diaboliste, c’est vrai, dit lentement Vivienne. »
Je jetai un regard en coin à Akua. Elle ne parut pas le moins du monde offensée. Peut-être n’écoutait-elle même pas ; ses yeux écarlates restaient fixés sur Hakram, qu’elle examinait pensivement.
« Je ne préconise ni la confiance aveugle ni même la confiance tout court, dit l’Adjoint. Mais ne rejetons pas non plus d’emblée la possibilité d’un accord franc. Saler la terre trop tôt ne nous avantage pas. »
« Il nous saignerait tous en un clin d’œil si ça lui rapportait quoi que ce soit d’utile, fis-je remarquer. »
« N’est-ce pas un trait récurrent chez tous nos alliés ? demanda Masego, amusé. »
C’était un peu déprimant de constater que je ne pouvais pas vraiment le nier.
« Bien vu, concédai-je en passant une main dans mes cheveux. Ce qui nous amène tout naturellement au prochain point à l’ordre du jour. Leçon du jour : ce que nous voulons obtenir du Roi Mort, pourquoi nous le voulons, et ce que nous sommes prêts à donner en échange. »
Le Hiérophante leva la main. Je le dévisageai d’un air sombre. Avait-il seulement déjà mis les pieds dans une salle de classe ?
« Oui, Masego ? »
« Cette leçon est-elle obligatoire ? demanda-t-il poliment. »
Archer étouffa son rire spasmodique contre l’épaule de Hakram, cette peste.
« Oui, répondis-je avec patience. Oui, elle l’est. »
Le sorcier aveugle eut l’air un peu vexé, mais je poursuivis avant qu’il ne lui vînt l’idée de protester.
« Pour ceux qui auraient oublié ou n’auraient pas écouté, dis-je en lançant un regard appuyé à Indrani, dont les lèvres frémissaient encore, Callow s’apprête à voir débarquer quelque quatre-vingt mille soldats procerans et levantins, menés par des Héros et passant par les Vallées de la Fleur Rouge. Il faut absolument qu’ils aillent ailleurs. »
« C’est discutable, remarqua la Diaboliste. »
« Akua Sahelian, qui soutient que le massacre est la solution, dis-je. Nous sommes tous stupéfaits par cette tournure des événements. »
Je me mordis la langue, puis me forçai à regarder les autres à tour de rôle. Nous avions commencé sur le ton de la plaisanterie, et c’était ma faute.
« Je sais que c’est notre légèreté qui nous a permis de garder la tête froide, dis-je doucement. Autant que des Nommés puissent le faire, en tout cas. Mais c’est grave. Nous sommes à un carrefour, et toutes les routes devant nous mènent à des impasses. Les croisés sont engagés jusqu’au cou, et aucun compromis n’est possible avec eux. Callow est sur le billot, dans le nouvel ordre mondial qui se dessine, et nous n’avons plus d’alliés ni d’autres solutions — à part le Roi Mort. C’est le grand saut. Alors, s’il vous plaît, comportons-nous comme si la situation était aussi sombre qu’elle l’est. »
La pièce retrouva son sérieux. Je n’aimais pas particulièrement jouer les rabat-joie — traiter la situation comme une blague m’aidait à ne pas sentir tout le poids de la pression sur mes épaules, même quand nous savions tous qu’elle était mortelle. Mais je ne pouvais pas supporter de faire semblant d’en rire, même en surface, alors que les choses étaient devenues indéniablement aussi mauvaises.
« Le Roi Mort est notre contrepoids, dit l’Adjoint, rompant le silence et poursuivant le fil de mes pensées. S’il franchit les frontières de Procer au nord, les armées qui campent à nos portes seront soit affaiblies, soit entièrement rappelées pour l’affronter. »
Je le remerciai d’un signe de tête.
« Cela dit, nous ne voulons pas qu’il s’empare réellement de Procer, dis-je. Outre les pertes effroyables que cela entraînerait, nous troquerions le chien à notre porte contre un tigre bien plus imposant. Il faut donc qu’il représente une menace suffisante pour que la Dixième Croisade se tourne vers le nord, mais pas assez puissante pour que le Premier Prince ne puisse pas l’emporter. Je pense que c’est possible, pour deux raisons. »
« Les Héros, dit Akua. »
J’acquiesçai.
« Les Cieux ont déjà rassemblé leurs fantassins, dis-je. Ils sont sur le terrain et brûlent d’en découdre. Des croisades ont déjà atteint Keter, nous savons donc que le Roi Mort n’est pas invincible quand on lui oppose assez de Nommés. Attiré hors du Royaume des Morts, il pourrait se retrouver vulnérable d’une façon qui lui est impossible depuis son siège de pouvoir. Cela les attirera comme les mouches le sont par une charogne. Pour le Haut, éliminer Neshamah serait objectivement une meilleure victoire que de nous renverser ; ceux d’en haut pousseront en ce sens. »
« Et notre moyen de pression, conclut Vivienne. »
« À notre connaissance, le Roi Mort est coincé dans sa “Sérénité”, à moins qu’on ne l’attaque ou qu’on ne l’invite à en sortir, dis-je en inclinant la tête vers elle. Nous supposons pour l’instant qu’on nous a fait venir parce que nous pouvons lui fournir cette invitation, et qu’on nous a jugés assez désespérés pour aller jusqu’au bout. »
Ce qui, en toute justice, était le cas. La seule personne dans la pièce qui n’était pas déjà pleinement au courant du plan m’étudia attentivement avant de prendre la parole.
« Tu comptes ajouter des clauses à cette invitation, dit Akua, les paupières mi-closes. Pas de clauses évidentes de l’extérieur, de peur que le Premier Prince ne les découvre et ne se croie d’autres options que la guerre contre les morts. Une limitation de ses forces ? Non, sans évaluation complète de ses armées, ce serait trop risqué. Ah. Des frontières territoriales. »
Mes doigts se crispèrent. Je savais que peu de gens étaient assez malins pour parvenir si vite à cette conclusion, tout en me connaissant assez bien pour y arriver. Ça m’inquiétait quand même, de voir le peu de temps qu’il avait fallu à la Diaboliste pour percer à jour mes intentions.
« Trois principautés, dis-je. Hannoven, Cleves et Hainaut. Elles constitueraient la limite imposée à son invasion. Hannoven est assez fortifiée pour être difficile à prendre et, comme c’est le territoire de Klaus Papenheim lui-même, son siège toucherait au vif le Premier Prince et son général en chef. Les deux autres principautés donneraient au Roi Mort une tête de pont de l’autre côté des lacs, et rallieraient donc à la guerre tous les Alamans de haute naissance de la Principauté. Il est déjà assez dangereux comme voisin avec des frontières naturelles pour le contenir. »
« Dans l’idéal, nous voudrions que ces principautés soient vidées de leurs civils avant l’avancée du Royaume des Morts, dit Hakram. Leurs armées devraient battre en retraite elles aussi, pour frapper de nouveau en force une fois renforcées par les troupes croisées. Quand la guerre éclatera au nord, l’équilibre des forces de la Dixième Croisade sera assez bouleversé pour nous laisser une marge de manœuvre. »
« Ça ressemble à un joli coup de diplomatie, dit Indrani en haussant les épaules. Mais tu n’as pas affaire à un prince quelconque, Cat. Tu crois vraiment que l’Horreur Cachée acceptera de signer cet accord ? De prêter serment ? »
« Notre jeu est truqué, admis-je franchement. Mais à notre connaissance, c’est aussi le seul jeu en ville. Cet accord lui rapporterait des gains appréciables, même s’il s’attendait à ce que nous le trahissions. Ce n’est pas la meilleure offre qu’il recevra jamais, mais c’est celle qui est sur la table. Et s’il voulait rester derrière ses murailles, eh bien, il n’aurait pas envoyé d’émissaire pour commencer. »
Akua remua.
« Une mise en garde, si tu le permets, dit-elle. »
Je lui jetai un coup d’œil et hochai la tête.
« Tout cela repose sur des fondations incertaines, dit la Diaboliste. À savoir, que cette invitation lui soit nécessaire pour s’échapper de son Enfer. Ce n’est qu’une hypothèse, pas un fait établi. »
« Je le sais, répondis-je sèchement. »
« Alors, pousse le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique, dit Akua. S’il n’a pas besoin d’invitation et qu’il t’a quand même envoyé un émissaire, que cherche vraiment le Roi Mort ? »
« Nous allons nous lancer dans les conjectures, fis-je remarquer. Et des conjectures à l’aveugle, qui plus est. »
« Si tu tentes de déterminer ses objectifs en te plaçant uniquement de son point de vue, oui, dit la Diaboliste. Mais cela ne représente pas l’ensemble des informations dont nous disposons. Il t’a fait venir, toi, en particulier. Tu n’es pas la première méchante acculée, Catherine. Pourtant, tu as eu droit à un émissaire quand d’autres n’en ont pas reçu. Nous pouvons tirer quelques conclusions en étudiant ce qui te distingue des autres méchants. »
Je soutins son regard sans ciller.
« Et qu’est-ce donc ? demandai-je. »
« Deux faits me paraissent essentiels, répondit Akua. Premièrement, tu es désormais la souveraine couronnée et reconnue d’un royaume traditionnellement voué au Bien. Assurer ton maintien au pouvoir pourrait permettre de faire pencher la balance du Jeu des Dieux sur Calernia. »
Voilà qui était réjouissant. Le Pèlerin avait adopté cette idée, en tout cas ; il y avait peut-être quelque chose à en tirer. Nous n’avions toutefois aucun indice que le jeu du Roi Mort dépendît de l’équilibre des forces, alors nos fondations restaient fragiles.
« Et deuxièmement ? demandai-je. »
« Tu es la Reine d’Hiver à tous égards, sauf de nom, dit la Diaboliste. Les Fées t’ont prêté serment. Tu peux accorder des titres et constituer une cour. »
Le front de l’Adjoint se plissa.
« Les titres, gronda Hakram. C’est une question de titres, si l’Hiver entre en jeu. Si tu commences à en distribuer, notre puissance potentielle croîtra plus vite que quiconque ne pourra suivre. Tous les Héros capables de combattre sont déjà sur le terrain, et la croisade n’a toujours pas percé. Les Cieux sont actuellement en train de gagner, mais leur avance n’est pas assez large pour qu’ils puissent la conserver. Il leur faudrait peser de tout leur poids sur la balance pour compenser, et s’ils le font… »
« Le Bas pourra en faire autant, dit doucement Vivienne. Ça déclencherait un cercle vicieux. Les Cieux poussent, le Bas riposte, et pendant ce temps l’incendie se propage. L’Hiver, c’est l’étincelle dans l’amadou. Si Arcadie était vraiment l’ébauche de la Création, faire entrer l’Hiver dans le jeu reviendrait à voler les pièces d’une partie antérieure pour les jouer dans la partie actuelle. »
« Je n’ai accordé aucun titre à qui que ce soit, dis-je sans détour. Justement pour éviter ce genre de complications. »
« Mais si tu le faisais, reprit Akua, quelle entité serait sans doute la plus puissante du côté du Mal ? »
Nous connaissions tous la réponse. On aurait pu défendre la cause de Praes, à l’époque de Triomphante, mais cette époque était révolue.
« Donc, si tout part en flammes, il sera probablement de la partie quand le Bas passera à l’action, conclus-je sombrement. Il voudra prendre le pouls de la situation avant qu’on en arrive là, et obtenir des garanties avant que les flèches ne commencent à voler. »
« En effet, sourit agréablement la Diaboliste. Voilà une évolution des plus intéressantes, n’est-ce pas ? Quelle que soit la vérité sur ses intentions, nous détenons quelque chose qu’il désire. Tout dépendra de ce que nous réussirons à en faire. »
Que les dieux me pardonnent, mais à cet instant, malgré tout ce qu’elle avait fait, j’étais contente qu’elle ne soit plus enfermée dans sa boîte.
Les serviteurs en robe blanche vinrent nous aider à nous préparer pour l’audience plusieurs heures avant le crépuscule, mais je congédiai le mien. Hakram me suffisait amplement. Il était apaisant de le laisser m’aider à revêtir mon armure. Un rituel rien qu’à nous deux. La carapace d’acier m’enveloppait peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne restât plus qu’à ajouter la cape sur mes épaules et le casque couronné qu’il avait déjà fallu reforger plusieurs fois. Je ne les mis qu’une fois les autres prêts, Woe parés de tout leur attirail. Une solennité particulière s’en dégageait. La tenue d’apparat d’Archer ne différait guère de ses vêtements habituels : elle avait simplement remplacé le cuir et la maille d’argent qu’elle portait d’ordinaire par des pièces taillées pour elle à Laure. Pourtant, la revoir le visage couvert d’une capuche et d’un foulard avait quelque chose d’étrangement nostalgique. Le Hiérophante portait de longues robes noires flottantes et un bandeau de soie sur les yeux ; il parvenait d’une manière ou d’une autre à faire de cette simplicité une démonstration de puissance. L’Adjoint et moi étions d’acier de la tête aux pieds, une manière d’assumer sans détour la nature de notre œuvre. La Voleuse, elle, était presque méconnaissable. On lui avait coiffé ses cheveux courts, passés du désordre à une mise en plis soigneuse, et ses tenues de cuir de rôdeuse avaient cédé la place aux habits de cour callowans : un manteau vert sombre bordé de brocart, par-dessus une longue tunique blanche à col haut qui lui arrivait aux genoux. Des bottes souples et bien cirées lui montaient jusqu’aux mollets ; seul un simple couteau dans son fourreau, à sa hanche, rappelait son Nom. La Diaboliste, elle, n’avait pas changé depuis que je l’avais faite comme elle était, et portait ses vêtements fantomatiques comme si elle était née dedans.
Athal nous guida jusqu’à la Salle des Morts, accompagné de plusieurs autres Hôtes. L’homme pâle était réservé, ce jour-là. Pas intimidé, mais bien conscient du poids de sa tâche. On n’était pas souvent reçu par l’Horreur Cachée. L’intérieur de la flèche ne ressemblait pas au souvenir que j’en gardais d’après les éclats ; tout avait changé. Je parvenais vaguement à suivre dans ma tête le tracé de notre parcours. À présent, tout gravitait autour de la salle royale. Le cœur de la tour, où nous attendaient le portail et l’homme qui l’avait créé. L’antichambre de ce lieu sacré semblait remplie de statues au premier regard, mais un second examen révéla la vérité. Les cinquante silhouettes immobiles n’étaient ni de pierre ni des souvenirs de rois.
« Des revenants, dit Archer, et aucun de nous ne répondit.
Des Héros, pensai-je. Des Héros morts, et peut-être aussi des méchants. Arrachés à quelque âge ancien où ils avaient péri, toujours vêtus des armes qui n’avaient pas suffi à les sauver. Des hommes et des femmes de toutes sortes : chevaliers, sages et sorciers. Une garde d’honneur que nul autre que le Roi Mort ne pouvait se vanter de posséder. Nous passâmes devant eux dans un silence tendu. Athal s’inclina profondément tandis que nous nous arrêtions devant les portes de bronze de la salle.
« Nos chemins se séparent ici, Grande Majesté, dit-il. Ce qui se trouve derrière ces portes n’est pas pour un homme de mon rang. Puissiez-vous trouver tout ce que vous cherchez, et laisser un ami à la Sérénité. »
Je hochai la tête, puis pris une grande inspiration. Un souvenir revint au premier plan de mon esprit, vif et brillant comme de l’argent. Trop net pour un esprit mortel. Un pouce qui remontait le long de ma joue tandis que le dieu mineur souriait.
« Tu as besoin qu’on te rappelle la différence entre le courage et l’ignorance, Catherine Foundling, murmurai-je pour moi-même avec un sourire amer. »
Un autre roi, celui-là, que je n’avais jamais vaincu qu’en jouant selon ses règles. De quoi se souvenir face au roi qui m’attendait.
Les portes de bronze s’ouvrirent, et nous avançâmes pour rencontrer le Roi de la Mort.
« Sa Majesté la reine Catherine Foundling, Tyran de Callow, Souveraine de la Nuit sans Lune, la Reine Noire. »
L’annonce retentit, claire et sonore, dans la salle tandis que j’avançais. Elle sortait de la gorge d’un mort. Les autres furent annoncés à ma suite. Seigneur Hiérophante, Seigneur Adjoint, Dame Archer, Dame Voleuse. L’Ombre de Splendeur. Les mots me parvenaient de loin, absorbée que j’étais par ce que je voyais. Aucun portail, pas aujourd’hui. Une haute estrade, un trône d’ossements et une longue table dressée devant. Aux poutres élevées pendaient les bannières de toutes les grandes armées de Calernia. Vieilles, délavées. Certaines étaient encore maculées de sang depuis longtemps réduit en poussière. Mais la plus grande de toutes flottait derrière le trône : le pourpre profond des armoiries du Royaume des Morts, orné d’une couronne et d’étoiles. Rien de tout cela n’avait d’importance, comparé à la chose assise sur le trône. C’était un homme, ou peut-être seulement sa caricature. Ni vivant ni mort, si maigre qu’on distinguait ses os sous une peau fine comme du parchemin. Des mèches pâles retombaient en désordre jusqu’à ses robes pourpres ouvragées, ornées de chaînes d’or et d’une profusion de joyaux qui, ensemble, représentaient deux fois la rançon d’un roi mortel. La créature s’affalait avec nonchalance, l’antique couronne de Sephirah sur le front, et nous observait de ses yeux jaunes et enfoncés. Un voile de puissance s’interposait entre elle et nous, invisible mais épais contre mon palais. Une illusion. Le Roi Mort ne se trouvait pas dans la salle. Et ce n’était pas non plus le corps de Neshamah que je voyais. Du moins pas son premier corps.
« Je vous salue, Reine Noire, dit l’abomination d’une voix ondoyante. Et, de ma propre bouche, je confirme que je vous accorde l’hospitalité, à vous et aux vôtres. »
J’inclinai la tête.
« Nous vous sommes reconnaissants de cette courtoisie, Votre Majesté, répondis-je, et vous offrons un présent d’hôte en témoignage de la nôtre. »
Hakram s’avança, le visage serein. Trouver un cadeau digne de ce nom, mais facile à transporter à travers Arcadie, nous avait donné du fil à retordre. Nombre des objets qui auraient plu au monstre auraient été dangereux pour nous. En fin de compte, Ratface nous avait tirés d’affaire. Il connaissait des gens qui en connaissaient d’autres à Mercantis et, pour un prix qui m’avait fait grimacer, ils avaient déniché un objet de valeur lors d’une vente aux enchères. L’Adjoint retira le voile de soie du coussin qu’il portait, dévoilant un petit éclat de pierre noire.
« Un morceau de la Tour, telle qu’elle se dressait autrefois, avant d’être abattue à deux reprises, annonça Hakram. »
Un serviteur en robe blanche — celui-ci sans battement de cœur — s’avança pour prendre le coussin de ses mains. On le présenta au Roi Mort, qui le prit et l’examina avec un sourire pincé.
« Un fragment de grandeur, dit-il. Et un rappel de fragilité. Un présent digne de ce nom, Reine Noire. »
J’inclinai la tête en silence. Il reposa la pierre sur le coussin, et le serviteur l’emporta avant qu’il ne reporte sur nous ses yeux jaunes et cruels.
« Asseyez-vous, invita le Roi Mort. Vous êtes mes hôtes, après tout. Il ne serait pas convenable de vous laisser debout. Accepteriez-vous de partager ma table ? »
« Nous en serions honorés, mentis-je. »
« Je suis heureux de l’entendre, dit la créature qui avait autrefois été Neshamah. Nous avons beaucoup à nous dire, et je serais mal à l’aise de le faire tandis que vos gorges sont sèches. »
Je m’efforçai de sourire.
« Je l’avoue, dis-je, votre invitation a éveillé en moi une grande curiosité. Je serais ravie d’en discuter. »
« Et pourtant, vous vous demandez de quoi nous allons parler ? gloussa l’abomination. Permettez-moi de vous éclairer. »
Ses yeux jaunes croisèrent les miens.
« Nous devons parler de ce commerce des rois le plus ancien qui soit, Reine Noire, dit le Roi Mort. La guerre. »