Chapitre 234
« Ainsi Triomphante déclara : “Tremblez, car je ne suis pas encore rassasiée.” »
— Extrait du Rouleau de la Domination, vingt-quatrième volume des Histoires secrètes de Praes
Mes bottes raclèrent la pierre et une brise d’une chaleur écœurante me caressa le visage. J’avançai, laissant les autres passer derrière moi, et résistai à l’envie de porter la main à mon épée. Dieux, cet endroit était un cauchemar. Nous avions pourtant traversé la salle royale, mais nous avions manifestement émergé hors des limites de Keter. Plus précisément, sur l’une des quatre rampes de pierre qui menaient à la ville en enjambant les gueules béantes d’un gouffre. Là-dessous, l’obscurité s’étendait sur des lieues avant que des flammes vacillantes ne jettent leur lueur dans les profondeurs. Le vent qui s’engouffrait contre les falaises artificielles produisait un son étrangement semblable à une complainte funèbre. Je regardai droit devant moi plutôt que de scruter cette folie, mais n’y trouvai rien d’autre que le même spectacle. Indrani m’avait prévenue que les remparts de la Couronne des Morts étaient absurdement hauts, mais je n’avais pas imaginé une telle démesure. Dressées au bord des falaises, au-dessus du précipice abrupt, les murailles devaient atteindre au moins trente mètres à leur point le plus bas. On ne distinguait rien de la ville derrière elles, sinon une flèche de pierre sombre qui s’élançait vers le ciel — et l’orbe de feu infernal qui planait à son sommet, où se dessinait une silhouette indistincte et mouvante.
Cette ville n’était pas faite pour les vivants.
« Bon sang, lança l’Archer en sifflant. Je sais qu’il n’est qu’un tas d’os maléfiques et comploteurs, mais il faut reconnaître qu’il a du style. Difficile de faire plus sinistre qu’une forteresse de l’apocalypse. »
« Des ponts-levis auraient été plus judicieux d’un point de vue tactique, déclara l’Adjoint. »
Je lui jetai un coup d’œil. Hakram ne semblait nullement impressionné par le spectacle de millénaires de ténèbres et d’arrogance changés en ville. D’une façon impossible à définir, il lui ressemblait tellement de poser les yeux sur la Couronne des Morts et de se mettre aussitôt à critiquer son dispositif défensif. D’un instant à l’autre, il allait faire remarquer que les lignes de tir de l’artillerie gagneraient à se chevaucher davantage, ou que la barbacane était excessivement crénelée.
« Je parierais que, pour un être comme le Roi Mort, tout pont devient un pont-levis si l’on s’y attarde assez », dit la Diaboliste d’un ton amusé.
Argh, Akua. Elle n’était pas censée être plutôt drôle.
« Ne sommes-nous pas censés être des invités de marque ? demanda le Hiérophante. Nous faire attendre devant ses portes est d’une grande impolitesse. »
Comme s’il était bien placé pour parler de politesse. Mais, comme si les plaintes de Masego les avaient invoqués, nos « hôtes » sortirent de leur cachette. Des hurlements glaçants retentirent derrière la porte, suivis du battement de grandes ailes. Des dizaines de créatures — pas des dragons, non, peut-être leur bâtard — prirent leur envol. Des wyvernes, faites d’os et de cuir, aux yeux d’un rouge éclatant. Chacune était aussi grande qu’une maison.
« Voleuse, dis-je. Le sceau. »
Vivienne fit un geste du poignet et sa paume se remplit du cercle d’obsidienne qui accompagnait le message du Roi Mort. Elle me le lança. Je l’attrapai sans peine, mais lui adressai un regard sévère. Et si je n’avais pas été attentive, et qu’il était tombé du pont ? À quel point aurions-nous été dans la merde, si profondément enfouis dans le Royaume des Morts et sans preuve de notre invitation ? Quoi qu’il en soit, les wyvernes nous survolèrent sans incident tandis que je brandissais le sceau au-dessus de ma tête. Le groupe se divisa en deux, plongea sous le pont de pierre et passa en dessous. Avec une précision parfaite, les créatures remontèrent et se posèrent simultanément sur les deux bords. Leurs ailes de cuir se replièrent et, devant nous, les hautes portes d’acier commencèrent à s’ouvrir.
« Une garde d’honneur, dit Akua. Quelle courtoisie. »
C’était aussi une démonstration de force, inutile qu’elle me le rappelle pour que je le comprenne. Je savais, objectivement, que le Roi Mort ne nous avait pas invités dans le seul but d’assassiner des étrangers, mais je ne parvenais pas tout à fait à rester indifférente en passant devant les wyvernes immobiles. J’avais l’impression que leurs yeux nous suivaient partout. Ce n’était pourtant rien comparé à l’accueil qui nous attendait derrière les portes. Plus nous approchions, plus un frisson me remontait le long de l’échine. Indrani m’avait raconté tout ce que Ranger lui avait appris sur Keter, et en particulier sur les morts-vivants qui y vivaient. Il y en avait, disait-elle, de trois sortes : les Os, les Liens et les Revenants. Les Os étaient des morts-vivants tels que je les connaissais : des cadavres relevés, à peine plus intelligents que des chiens lorsqu’on les abandonnait à eux-mêmes. La plupart étaient si anciens qu’il ne leur restait que des squelettes sous leur armure. L’Archer m’avait dit que le Roi Mort pouvait en prendre le contrôle à tout moment. Les Liens étaient des cadavres auxquels on avait lié une âme, aussi conscients que des humains. Ils étaient les capitaines et les serviteurs du Royaume des Morts. La troisième catégorie, les Revenants, était à part. Des Noms arrachés à la tombe, qui conservaient une part de la puissance qu’ils avaient exercée de leur vivant.
Le Roi Mort, avait-elle ajouté, était une catégorie à lui seul. Impossible à égaler ou à décrire simplement.
Ce qui nous attendait derrière les portes était une garde d’honneur qu’aucun mortel n’aurait pu rassembler. Les avenues de Keter débordaient de morts silencieux, armés et vêtus d’armures couvrant des siècles d’histoire. Casques de bronze à l’antique mode baalite, cuirasses de fer comme en portaient depuis longtemps les Lycaonais, et plus d’une épée longue du style si caractéristique de la vallée de Callow. Des bannières de la moitié du continent s’agitaient dans la brise tiède, mais aucune ne s’élevait aussi haut que celle du Royaume des Morts : dix étoiles d’argent disposées en cercle parfait autour d’une couronne pâle. À la couronne royale, vous le reconnaîtrez, disait le vieux vers. Son cheval est la mort des hommes, sa voix, la chute de la nuit, et il promet le malheur au monde entier. Les vilains avaient leurs épithètes, moi comprise, mais aucun n’en avait autant que le Roi Mort. Nous avançâmes, tous les six, dans un silence blasphématoire. À l’instant même où nous franchîmes le seuil, des milliers de morts s’agenouillèrent à l’unisson. Je frissonnai. Une seule volonté avait orchestré la scène. Dans l’avenue devant nous, les morts s’écartèrent pour laisser passer un homme pâle, suivi de six palanquins. J’entendais son cœur battre et mes yeux s’attardèrent sur sa silhouette qui approchait, avant que mes doigts se crispent à la vue du premier palanquin.
Quatre morts le portaient, mais ce fut le drapé qui en retombait sur le côté qui attira mon attention. De la soie noire brodée d’armoiries : une balance d’argent, dont les plateaux soutenaient une couronne et une épée. L’épée pesait plus lourd. Je n’avais pas besoin de lire les mots brodés en dessous. Il n’est pas aveugle, pensai-je. Il ne l’a jamais été. Que le Roi Mort se fût lui-même emprisonné ou non dans son enfer personnel, il connaissait les affaires de Calernie au-dehors. Et bien mieux que ne l’avaient prévu mes pires craintes. L’homme à la peau pâle était le seul être vivant en vue, et il se distinguait par bien d’autres raisons. Des cheveux noirs comme l’aile du corbeau lui tombaient dans le dos ; son corps était si parfaitement proportionné qu’il semblait davantage sculpture qu’homme. En s’approchant, je remarquai qu’il avait les yeux chaleureux et bienveillants. Dans un tel décor, cela ne faisait qu’ajouter à l’horreur. L’étranger s’arrêta devant nous et s’agenouilla lentement.
« Au nom de la Couronne, je vous salue, dit-il dans un miezan inférieur irréprochable. Reine Noire, Tyran de Callow, le Roi de la Mort vous offre, à vous et à vos suivants, l’hospitalité due à votre auguste présence. »
Sa voix avait un léger accent, mais je ne le reconnaissais pas.
« Nous acceptons cette hospitalité avec la gratitude qu’elle mérite, répondis-je. Levez-vous. »
« Je ne le puis, car ma tâche n’est pas encore accomplie, dit l’homme en posant le front contre la pierre. En guise de présent de bienvenue, la Couronne vous offre mon existence. »
Mes lèvres se pincèrent. Venait-on de m’offrir un esclave ? Non, ce n’était pas le moment de faire des histoires. Si le Roi Mort en savait assez sur les affaires de Calernie pour connaître la devise de ma bannière, il savait forcément à quel point l’esclavage révulsait un Callowien. Était-ce une épreuve ?
« J’accepte ce présent dans l’esprit où il a été offert, dis-je. Levez-vous, maintenant. »
L’homme se releva avec grâce.
« Mon nom d’usage est Athal, Majesté, dit-il. J’ai reçu l’ordre de vous servir d’hôte durant tout votre séjour. »
« Nous avons un présent à offrir au Roi Mort, dis-je calmement. Mais nous pourrons attendre l’audience. D’ici là, nous aimerions voir nos appartements. Le voyage a été long. »
« Le Palais silencieux a été préparé pour votre agrément, dit Athal en s’inclinant profondément. Si vous daigniez prendre place dans les palanquins, honorés invités ? »
« C’est civilisé, de ne pas nous faire marcher, fit remarquer Masego avec approbation. Il faudrait qu’on essaie de s’en procurer à Laure. »
Je daignai, ou du moins m’apprêtai à le faire. Je m’arrêtai lorsque j’examinai enfin de plus près les morts qui porteraient ma litière. Ce n’étaient pas de simples squelettes en armure. Leur chair était morte, mais bien conservée, leurs visages encore humains et leurs atours dignes de la royauté. Ce qu’ils avaient très bien pu être : des couronnes étaient clouées sur chacune de leurs têtes.
« Si cela vous agrée, Majesté, dit Athal en venant à mes côtés. Par respect, la Couronne a mis à votre service des âmes dignes de cet honneur. Vous voyez ici… »
« Des princes, l’interrompis-je à voix basse. Des princes et des princesses de Procer. »
« C’est exact, acquiesça l’homme. Le prince Mateo Osuna d’Aequitan et sa sœur jumelle, la princesse Nicoleda. La princesse Clemente Milenan d’Iserre. Le prince Friedrich Hasenbach de Rhenia. Leurs langues ont été cousues en guise de pénitence, et des couronnes fixées à leurs fronts pour leur rappeler les dangers de l’arrogance. »
Ils venaient tous de principautés qui, d’une manière ou d’une autre, avaient joué un rôle crucial dans la guerre contre Callow. J’aurais parié que la lignée de Rozala Malanza était montée sur le trône d’Aequitan trop récemment pour qu’un de ses membres y soit représenté ; on avait donc choisi un descendant de la famille qui avait régné avant elle. Dieux impitoyables. Ce message était, à certains égards, plus inquiétant encore que la démonstration de force qui nous entourait. Tout le monde savait que Neshamah avait des hordes de morts, mais voilà qui nous rappelait à la fois qu’il avait brisé plus d’un prince au fil du temps et qu’il savait exactement qui étaient mes adversaires. Le Roi Mort voulait faire passer un message. Je montai en silence dans le palanquin et laissai la royauté défunte me conduire au Palais silencieux.
Les appartements étaient à la hauteur de leur nom. Nous avions traversé les rues de Keter, passant devant une multitude de morts de toutes sortes, jusqu’à approcher de la célèbre Salle des Morts. J’avais déjà vu ce quartier dans les échos. C’était là que les puissants de Sephirah avaient autrefois vécu dans leurs manoirs aux toits de cuivre. Ceux-ci avaient disparu depuis longtemps, remplacés par un cercle de palais tentaculaires autour de la tour centrale coiffée de démons. Le Palais silencieux était une merveille architecturale insolite, formée de six anneaux imbriqués de hauteurs différentes, en marbre noir et blanc. Zombie nous avait suivis avec nos affaires, mais des morts au visage impassible avaient pris nos sacs personnels. Dès notre entrée dans le premier hall, des serviteurs en robe blanche s’agenouillèrent avec grâce avant de s’occuper de tous nos bagages. Ils étaient tous vivants, et n’avaient pas plus de vingt ans. Athal me suivait comme une ombre. Tandis que je regardais les serviteurs délester Zombie de ses fontes, je me tournai à demi vers lui.
« Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de vivants à Keter, dis-je. »
L’homme s’était montré bavard et serviable jusque-là, et semblait sincèrement croire que je le possédais désormais. Cette idée me répugnait, et ce « présent » empestait le piège, mais je pouvais au moins lui soutirer quelques renseignements sur cet endroit.
« Aucun de nous n’est originaire de Keter, Majesté, dit Athal en s’inclinant profondément. Nous avons tous choisi de devenir des Hôtes à notre majorité, et appris le métier qui accompagne ce choix. Il est rare que l’on fasse appel à nos services, et c’est un grand honneur. »
Je plissai les yeux.
« Vous êtes né en Enfer, dis-je. »
« C’est une étrange manière de désigner la Sérénité, honorée personne, murmura l’homme. Le monde qui s’étend au-delà de nos gardiens mérite bien plus ce vilain nom. »
« Vous êtes déjà allé hors du Royaume des Morts ? demandai-je, surprise. »
« Non. Mais nous ne sommes pas ignorants des horreurs de Calernie, Majesté, répondit doucement Athal. À chaque saison, les Voyageurs reviennent avec les récits de leur séjour dans votre monde brutal, après avoir sacrifié leur première vie pour que nous puissions apprendre à travers eux. C’est un devoir des plus nobles. Sans mes facilités pour les langues, j’aurais très bien pu choisir de rejoindre leurs rangs. »
Des Hôtes. Des Voyageurs. Le Roi Mort élève des gens dans son Enfer pour leur confier des tâches précises, compris-je avec une horreur renouvelée. Des rumeurs avaient toujours couru selon lesquelles il entretenait des fermes humaines pour grossir ses rangs de nouveaux morts quelque part dans son enfer, mais j’avais supposé qu’il les alimentait par des massacres réguliers. Non, pensai-je. Il leur a appris que c’était un honneur. Tout ce qu’ils savent passe par lui ; lorsqu’il les élève jusqu’à l’âge où on les abat, ils doivent se porter volontaires. J’aurais dû m’en douter. L’homme qui avait comploté la mort d’un royaume et demi pour obtenir l’immortalité, avec la Barde sur ses talons tout du long, n’aurait pas commis une erreur aussi élémentaire. Il ne traitait pas ses bêtes comme telles. Non, il en prenait soin avec amour, puis récoltait encore et encore les fruits de cette bonté au fil des siècles. Il devait avoir façonné toutes leurs coutumes depuis le berceau, pensai-je. Un royaume entier voué au seul dessein de le renforcer, sans pour autant faire naître des Héros.
« Et ces Voyageurs, repris-je lentement. Ils vous ont raconté ce que le reste du continent pense du Royaume des Morts ? »
Athal sembla amusé.
« Devons-nous croire ceux qui s’entretuent pour le plaisir ? demanda-t-il. Il n’y a pas de guerre dans la Sérénité, Majesté. Ni meurtre, ni maladie, ni aucune des cruautés que les étrangers s’infligent les uns aux autres. Nous naissons et grandissons dans l’étreinte bienveillante de la Couronne, et lui rendons cette bonté lorsque notre première vie s’achève. C’est là le moins que nous lui devons. »
« Et les démons ? demandai-je. »
« Des bêtes de somme, dit Athal, l’air surpris. À l’exception de ceux du Palais tortueux, aucun ne franchit nos frontières. »
Je décidai que cet endroit ne me tentait pas le moins du monde.
« Vous savez que le Royaume des Morts a déjà attaqué d’autres nations, insistai-je. »
« Les Procerans, reconnut l’homme aux cheveux sombres. Un peuple belliqueux qui a maintes fois tenté de détruire la Sérénité, en rassemblant des coalitions animées par une haine aveugle. N’êtes-vous pas venue à Keter pour demander de l’aide contre leurs exactions, Majesté ? »
Eh bien, il marquait un point. J’avais aussi pleinement l’intention de faire porter le chapeau au Roi Mort à la première occasion, après m’être assurée d’avoir desserré sa laisse sans pour autant la lâcher. Mais mieux valait garder ça pour moi. À supposer que Neshamah ne l’ait pas déjà deviné, ce qui devenait de plus en plus probable. Et pourtant, il m’avait invitée. Pourquoi ? Je devais comprendre son jeu avant de le rencontrer, sans quoi je risquais de ressortir de notre conversation après avoir donné naissance à une atrocité pire encore que la Folie d’Akua.
« Au fait, pourquoi appelle-t-on cet endroit le Palais silencieux ? demandai-je en changeant de sujet avec toute mon élégance habituelle. »
« Ce nom lui vient du fait qu’il était resté fermé et intact depuis la venue de son unique et dernier invité, expliqua Athal. Vous la connaissez sous le nom d’Impératrice de l’Effroi Triomphante. »
Pas de « puisse-t-elle ne jamais revenir », hein ? J’imaginai que cette foule avait une opinion différente de la personne qu’elle avait été. L’idée, bien réelle, que la dernière personne à avoir dormi dans le lit où j’allais passer la nuit était le pire monstre jamais sorti de Praes me mettait un peu mal à l’aise. J’espérais qu’ils avaient changé les draps depuis ; je n’aurais pas écarté d’emblée la possibilité qu’elle y ait répandu des démons pendant son séjour.
« Avez-vous une idée de quand nous serons reçus ? lui demandai-je. »
« Si cela vous agrée, on dit que le crépuscule de demain serait un moment propice, répondit Athal. »
« Cela m’agrée », dis-je avec une pointe de sécheresse.
Je le regrettai aussitôt. Ce n’était pas gentil de se moquer d’un homme si manifestement perverti, même avec douceur. Il m’arrivait de penser que je ne m’aimerais pas beaucoup si je me rencontrais en étrangère. Le fait que j’aie fini par poignarder l’un des sosies de mon âme me semblait de moins en moins relever du hasard à mesure que je vieillissais.
« Il en sera donc ainsi, Majesté », dit l’homme en s’inclinant.
On avait débarrassé Zombie de ses fontes et je la laissai partir sans protester, guidée par un serviteur en robe blanche. Il y avait probablement une écurie quelque part et, de toute façon, je n’aurais jamais de mal à la retrouver. Le reste des Woe avait été conduit dans ses appartements, à l’exception d’Akua, qui avait congédié son serviteur. Elle s’approcha plutôt de moi et je haussai un sourcil. À bien y réfléchir, elle n’avait sans doute pas besoin d’une chambre à elle, mais elle allait avoir un réveil difficile si elle croyait pouvoir hanter la mienne. À son approche, Athal eut un mouvement de recul et s’agenouilla à ses pieds.
« Ce n’est pas nécessaire, dis-je lentement en m’accroupissant pour l’aider à se relever. »
« Je ne veux pas vous offenser, Majesté, dit-il en gardant les yeux baissés. C’est seulement que je n’ai encore jamais accueilli l’un des Splendides. On ne m’a pas appris les usages à suivre. »
« Je suis Splendide, moi ? dit Akua d’un ton traînant. Eh bien, je l’ai souvent pensé moi-même. »
Cela m’aurait peut-être amusée si l’homme n’avait pas été aussi manifestement effrayé.
« Ce n’est qu’une servante, le rassurai-je. Vous n’avez pas à vous inquiéter pour elle. »
Les yeux écarlates de la Diaboliste se posèrent sur l’homme et son visage s’adoucit.
« Vous ne m’avez pas offensée, Hôte, dit-elle. Vos manières n’ont rien de déplacé, mais vous m’avez accordé des honneurs que je ne mérite pas. Traitez-moi comme les autres et vous ne commettrez aucun impair. »
Précision d’usage : elle faisait probablement semblant, bien sûr. Il était bon de me le rappeler, de peur que mon opinion d’elle ne s’améliore. Les nobles de Praes ne se montraient généralement pas aimables envers les serviteurs, quand ils se souvenaient de leur existence, et Akua avait envoyé à la mort des gens qui lui étaient plus chers qu’un étranger sans sourciller.
« Je suivrai vos conseils, honorée personne, murmura Athal. »
« Tu avais besoin de quelque chose ? demandai-je d’un ton neutre. »
Elle croisa les mains dans ses manches.
« Je voulais simplement m’assurer de quelques détails, dit-elle en souriant à Athal. On m’a dit que nous pourrions circuler librement dans Keter, à l’exception de la Salle des Morts. Le serviteur qui me l’a affirmé s’est-il trompé ? »
« C’est exact, Splendide, répondit l’homme aux cheveux sombres. »
Je regardai Akua avec curiosité.
« Le seigneur Hiérophante a manifesté le désir de visiter une ville aussi glorieuse », dit-elle.
Ah. Enfin, je n’avais pas amené Masego dans l’espoir qu’il se montrerait utile aux négociations. Il était là pour nous faciliter le passage par l’Arcadie et pour servir de l’un de mes plus gros gourdins si les choses tournaient mal.
« Va avec lui, Archer, ordonnai-je à Akua. Et dites-leur d’être de retour avant la tombée de la nuit. »
Je ne devrais pas avoir à imposer un couvre-feu à un homme et une femme adultes, mais il le fallait bel et bien avec ces deux-là. Indrani n’était pas quelqu’un que j’aurais d’ordinaire choisi comme influence modératrice, mais elle connaissait les dangers de Keter mieux que nous tous. Elle le tirerait par la manche si son nez le menait là où ils n’avaient rien à faire. S’ils restaient occupés à se promener pendant que je préparais les événements de demain avec les autres, je considérerais cela comme une victoire.
Tout était une question de niveau d’exigence, en somme.
« À vos ordres, Reine Noire », dit la Diaboliste en s’inclinant avec un sourire.
Plus bas que ne l’exigeait l’étiquette de la cour de Praes, même si elle me considérait comme une Impératrice de l’Effroi régnante. Elle s’efforçait de préserver l’illusion de sa transformation, ce que je ne pouvais qu’approuver.
« Très bien, Athal, soupirai-je tandis qu’elle s’éloignait. Conduisez-moi à mes appartements. »
« À vos ordres, Majesté », dit-il en s’inclinant à son tour.
Je décelai une pointe d’amusement dans sa voix. Je pourrais bien m’attacher à lui, décidai-je. Je le laissai me guider plus profondément dans le palais avant de m’éclaircir la gorge.
« À propos de ces draps… commençai-je. »