Chapitre 23
« La diplomatie, c’est l’art de vendre un accord dont on ne veut pas à des gens en qui l’on n’a pas confiance, pour des raisons qu’on ne veut pas admettre. »
— Prokopia Lekapene, première et unique Hiérarque de la Ligue des Cités libres
« Personne ne passe par la porte principale, Callow, me dit Ratface avec un air navré. À moins d’avoir un Nom ou d’être dans les mauvaises grâces de l’Impératrice. »
« Ça, c’est bien ma veine, marmonnai-je. Il y a une autre entrée ? »
« Essaie plutôt vingt, grommela Hakram. La plupart donnent sur des tunnels, mais les nobles ont une jolie petite porte à l’arrière. »
Je fronçai les sourcils, au grand amusement de mes officiers. J’avais manqué le petit déjeuner pris en commun par ma compagnie, puisque Noir m’avait laissée dormir jusqu’à la Cloche du matin avant de me renvoyer au Collège. Quelques instants après que j’eus posé le pied dans l’enceinte, mes officiers m’étaient tombés dessus : les cours du matin avaient été annulés à cause d’une annonce qui faisait parler tout le Collège. L’Impératrice elle-même avait ordonné une mêlée à cinq, et les participants en avaient été informés en plein repas. Nous réquisitionnâmes une salle de classe pour en faire notre salle de réunion, en priant la poignée de cadets qui y étudiaient de déguerpir. Le grade de Capitaine avait ses avantages, même quand il ne s’agissait que d’un titre honorifique au sein du Collège. Mes lieutenants se serrèrent sur le même banc, comme si j’allais leur donner un cours, tandis que Hakram s’adossait à ce qui devait être le bureau du professeur : c’était le seul sergent présent, puisque cette réunion était censée s’adresser aux officiers supérieurs. Personne ne protesta contre sa présence, et même si quelqu’un l’avait fait, je ne l’aurais pas laissé faire : j’avais trop appris à apprécier ses conseils pour me soucier de froisser quelques susceptibilités.
« Alors, lança Kilian, une mêlée à cinq. Ça faisait un bail qu’ils n’en avaient pas organisé. Je suppose que ce n’est pas un hasard si les participants sont les quatre meilleures compagnies et nous, les petits derniers ? »
Quand je l’avais rencontrée pour la première fois dans la tente de Ratface, j’avais à peine prêté attention à la lieutenante des mages, et je ne l’avais pas beaucoup revue depuis. Avec ses cheveux roux et sa peau pâle, elle détonnait dans cette partie reculée des Terres désolées. *Elle doit avoir une histoire à raconter.* Je remis ma curiosité à plus tard et grimaçai, les bras croisés sur la poitrine, adossée au bureau.
« Il y a d’autres forces en jeu, leur dis-je. Comme vous l’avez peut-être deviné, Callow n’est pas mon nom. »
Pickler pencha la tête sur le côté.
« Tu n’es quand même pas la bâtarde secrète de la Duchesse Kegan ? demanda-t-elle d’un ton neutre. »
« Je… » J’ouvris la bouche, la refermai, puis la rouvris. « Je ne sais sincèrement pas quoi répondre à ça. »
« C’est la rumeur la plus répandue pour expliquer pourquoi les Gardes Noirs t’ont recueillie, m’apprit Ratface avec un amusement exaspérant. Tu t’es enfuie à Praes pour apprendre l’art de la guerre auprès des meilleurs. Très romantique. Jusqu’à la mêlée, tout le monde en parlait. »
« Je ne suis pas, en fait, l’héritière cachée du Duché de Daoine, répondis-je patiemment, en me frottant l’arête du nez pour conjurer le mal de tête qui ne manquerait pas de venir. »
Ratface jura dans sa barbe et tendit une poignée de deniers d’argent à Kilian, qui affichait un air satisfait.
« Je t’avais dit que c’était une histoire de Nom ! s’exclama-t-elle. »
« Elle ne fait pas de magie, et il y a déjà un Écuyer et une Héritière dans les parages, rétorqua-t-il. Quel Nom pourrait-elle bien avoir ? »
Je me raclai la gorge.
« Oui, justement, c’est une drôle d’histoire, avouai-je. »
À ma grande surprise, Nauk fut le premier à comprendre.
« Tu étais là quand Lord Noir a pendu le Gouverneur, hein, grogna-t-il. Eh bien, voilà qui explique tout. »
Un murmure de surprise parcourut les officiers. Il faudrait que je me rappelle de ne pas sous-estimer le lieutenant orque simplement parce qu’il était bâti comme un ours et aimait frapper les gens au visage. Il fallait plus que des muscles pour atteindre son grade.
« Pour faire court, repris-je, l’Héritière m’a tendu un piège et nous voilà dans ce pétrin. Je vous prie de m’en excuser. »
« Ah, la politique impériale, murmura Ratface. Il y a toujours quelqu’un qui se fait avoir, et jamais celui qui le mérite. »
Les autres lui adressèrent des regards compatissants, et je me promis de demander plus tard à Hakram ce qui lui était arrivé. Mon sergent semblait avoir des tuyaux sur toutes les histoires qui circulaient au Collège et ne rechignait absolument pas à m’en servir les morceaux les plus croustillants.
« Quelque chose comme ça, approuvai-je. Si l’Héritière continue à jouer le même genre de coups qu jusqu’ici, une compagnie — peut-être même plusieurs — pourrait nous tomber dessus dès le début. Cette fille a les poches bien remplies et elle n’hésite pas à acheter la victoire. »
Pickler secoua la tête.
« Ça ne marchera pas, déclara-t-elle. Pas ici. »
Je haussai un sourcil. J’espérais qu’elle n’allait pas se lancer dans un discours sur la force morale des Praesi, car jusqu’ici, je n’avais pas été particulièrement impressionnée par le sujet.
« Elle a raison, approuva Ratface. Quiconque acceptera un pot-de-vin pour ça pourra faire une croix sur sa carrière dans les Légions. »
Je n’y avais pas pensé, à vrai dire. C’était vrai : mon maître n’aurait qu’à glisser un mot discret à certains de ses partisans pour ruiner la carrière de quelqu’un, s’il le voulait. Le ferait-il ? Après un instant de réflexion, je décidai que oui. Il considérerait cela comme une intrusion de l’Héritière dans son domaine et devrait donner l’exemple.
« Même dans ce cas, attendez-vous à du sabotage, dis-je enfin. Elle n’aurait pas proposé ces conditions si elle ne pensait pas pouvoir influer sur nos chances. »
« Bof, haussa les épaules Nauk. Tant qu’ils évitent ces conneries sur le champ de bataille, ça ne change rien, non ? Il nous suffit de démolir tous les autres. »
« Il a raison. Ce n’est pas le genre de jeu de guerre qu’on peut facilement truquer, marmonna Pickler. Trop de monde en lice, trop d’intérêts divergents. »
Le regard presque énamouré que Nauk lui adressa m’obligea à réprimer un sourire. Je n’avais jamais vraiment vu ces deux-là interagir, mais je n’avais aucun mal à croire ce que Hakram m’avait raconté sur l’attirance du grand orque pour la lieutenante gobeline.
« Ce qui m’amène au sujet de cette petite discussion, repris-je après avoir effacé toute trace d’amusement de mon visage. Quatre autres capitaines participent et j’aurai besoin de tout ce que vous pourrez me dire à leur sujet. »
« Tu es sûre qu’on doit te dire quoi que ce soit sur le Limier infernal ? s’interrogea Kilian, ses yeux sombres pétillants d’amusement. D’après ce que j’ai entendu, tu lui as flanqué une belle raclée, même sans nous. »
Je souris, mais me demandai intérieurement quelle était la façon la plus courtoise de couper court à cette idée. Je ne voulais pas me mettre à dos l’une de mes officières supérieures trois jours à peine après avoir reçu un commandement, mais sous-estimer Juniper était le meilleur moyen de se faire corriger si sévèrement que nos petits-enfants en ressentiraient encore la douleur.
« En réalité, elle m’a menée par le bout du nez du début à la fin, avouai-je, décidant qu’un peu d’autodérision ferait l’affaire. Ce n’était pas comme si je devais mentir pour faire passer mon message, ou même déformer la vérité. Si je n’avais pas pris Juniper par surprise avec mon Nom, elle aurait gagné — et elle a failli y arriver malgré tout. »
Ratface se racla la gorge pour intervenir.
« La bonne nouvelle, c’est qu’elle ne devrait pas nous en vouloir, fit-il remarquer. Elle tient trop à gagner cette fois pour se focaliser sur nous : elle cherchera la victoire, pas la vengeance. »
« On pourra se pencher sur Juniper plus tard, approuvai-je. Je crois déjà avoir compris comment elle fonctionne. Ce sont les trois autres qui me sont inconnus. Je ne connais que le nom du responsable de la Compagnie des Renards — le Capitaine Snatcher, c’est ça ? »
Pickler acquiesça.
« Il ne représentera pas une menace immédiate, dit-elle à voix basse, mais nous ne pouvons pas le laisser s’installer. Il a fait de toute sa compagnie une unité spécialisée dans la défense : il a imposé les cours de sapeur à chacun de ses cadets. »
La défense, hein ? Ce n’était pas la spécialité la plus spectaculaire, mais elle pouvait se révéler problématique. Snatcher n’accepterait peut-être pas de nous affronter en terrain découvert — ce qui était difficile à prévoir, puisque je n’avais aucune idée de l’aspect du champ de bataille, ni même de la présence d’un terrain de ce genre —, mais l’histoire récente regorgeait d’exemples montrant clairement que laisser des sapeurs légionnaires installer leurs surprises finissait toujours mal pour l’attaquant.
« Quiconque attaquera une position qu’il aura fortifiée subira des pertes terribles, grommela Hakram à mes côtés. Ce sera peut-être suffisant pour poser les bases d’une alliance avec une autre compagnie, du moins jusqu’à ce qu’il soit éliminé. »
« À méditer, dis-je. Côté alliés, quelles sont nos options ? »
« Le Capitaine Aisha Bishara est notre meilleure chance, répondit aussitôt Ratface. Elle dirige la Compagnie des Loups. »
Bishara. J’avais déjà entendu ce nom — Juniper ne l’avait-elle pas mentionnée la nuit dernière ? Les autres se mirent à ricaner. Même Pickler esquissa un sourire.
« Je parie que tu aimerais bien t’allier avec elle, hein, sourit Nauk. »
Je haussai un sourcil et lançai à Hakram un regard interrogateur.
« Ils ont eu une aventure, m’apprit mon sergent. Elle l’a largué il y a quelques mois et il n’a toujours pas compris. »
« Elle ne m’a pas largué, espèce de sale orque, protesta Ratface en fronçant les sourcils. On fait juste une pause, le temps d’avoir moins de choses à gérer. »
« Comme je disais, reprit Hakram avec un hochement de tête entendu. Il n’a toujours pas compris. »
« Bon, mettons les moqueries sur le Lieutenant Ratface de côté pour l’instant, répondis-je avec un sourire en coin. Qui est notre dernier concurrent ? »
« Le Capitaine Morok, intervint Kilian. Il dirige la Compagnie des Lézards. Ils sont deuxièmes au classement des compagnies, alors il voudra la tête du Limier infernal sur une pique. »
« Ils sont en froid ? demandai-je à mes officiers. »
« Pas vraiment, répondit Ratface. Enfin, peut-être lui : il prend les choses personnellement. Ils sont presque à égalité au classement, alors s’il gagne et que Juniper perd, il passera premier. C’est sa dernière année avant la fin de sa formation, il n’aura donc pas d’autre occasion. »
« Ça, je peux m’en servir, marmonnai-je en passant une main dans mes cheveux. »
Ce matin, je les avais tressés tant bien que mal, mais il allait peut-être falloir les couper bientôt. Ils devenaient trop longs et étaient pénibles à porter sous un casque de légionnaire. Hakram se racla la gorge, ce qui lui donna l’air de régurgiter la moitié d’un désert.
« Avez-vous décidé combien de points nous miserons, Capitaine ? demanda-t-il. »
Je fronçai les sourcils.
« Miser ? C’est la première fois que j’en entends parler. »
Kilian joignit les mains. « L’instructrice Bolade a dit que nous devions miser un certain nombre de points. Si nous gagnons la mêlée, nous en remporterons autant ; si nous perdons, nous en perdrons autant. »
« Un exercice de calcul du risque, comme elle l’a appelé, ajouta Pickler à voix basse. »
Je comprenais l’idée. Les scores des compagnies, d’après ce que j’avais compris, ne dépendaient pas d’une seule promotion de cadets : ils se transmettaient à la suivante. Tous les scores repassaient à zéro tous les dix ans, mais comme la dernière remise à zéro datait de deux ans, une grosse mise ratée pouvait hanter une compagnie longtemps. Personne ne voulait laisser derrière soi un tel désastre et passer à la postérité comme le capitaine qui avait voulu avaler plus gros que lui, faisant payer les deux promotions suivantes. D’ailleurs, je n’avais toujours aucune idée du score actuel de la Compagnie des Rats.
« Je sais que nous sommes dans le négatif, dis-je, mais jusqu’où ? Dix-sept, vingt points ? »
Ratface ferma les yeux, le visage écarlate.
« Quarante-deux, marmonna-t-il. »
Je gardai un visage impassible, presque reconnaissante envers la Cour de m’avoir donné un cours de rattrapage à ce sujet. *Quarante-deux ?* Une victoire aux jeux de guerre rapportait deux points, une défaite en faisait perdre deux. Un match nul rapportait un point au défenseur et en faisait perdre un à l’attaquant. Je savais que Ratface avait essuyé douze défaites consécutives et que la Compagnie des Rats n’avait déjà pas brillé auparavant, mais je ne m’attendais pas à les voir enfoncés aussi profondément. Cela signifiait que, même avant que le Taghreb soit nommé à sa tête, la compagnie avait perdu bien plus souvent qu’elle n’avait gagné. Je vis la gêne sur les visages de mes officiers, cette honte d’avoir laissé leur classement dégringoler si bas, mais ce n’était pas le moment de s’accabler de reproches.
« Ça me soulage, dis-je. »
Ratface cligna des yeux. « Pardon ? »
Je souris. « Avec un tel handicap, je me sens bien plus à l’aise à l’idée de tenter quelques-unes de mes idées les plus… discutables. »
Nauk éclata de rire, visiblement ravi à cette perspective. Pickler était difficile à lire, mais Kilian semblait hésiter entre se vexer et s’amuser.
« Pourvu que ça ne consiste pas à sauter par-dessus des rondins, cette fois, marmonna Hakram. Jusqu’ici, ça ne m’a pas réussi. »
Je lançai un regard amusé à mon sergent.
« Je suis sûre que je pourrais trouver un exercice pour toi, si tu veux, dis-je pensivement. Il faut toujours être prêt, pas vrai ? »
« Il me semble me rappeler que j’ai des tâches urgentes à accomplir ailleurs qu’ici, répliqua le grand orque. Il vaudrait mieux que j’aille m’en occuper. »
Je reniflai. « Très bien, vous êtes congédiés. Préparez la compagnie, nous n’avons pas beaucoup de temps. »
Ils quittèrent le banc l’un après l’autre et saluèrent avant de sortir. Hakram m’adressa un regard interrogateur, mais je lui fis signe de partir. C’est l’épaule de Ratface que je saisis pour le retenir.
« Alors, c’est toi qui t’occupes du ravitaillement, dis-je en tambourinant des doigts sur le bureau, contre lequel je m’adossais. »
Ratface haussa les épaules, ses beaux traits soulignant l’absurdité du nom qu’il s’était choisi.
« Quelque chose comme ça, admit-il. D’habitude, c’est le capitaine qui s’occupe de ce genre de choses, mais tu as déjà assez à faire. »
Et comment.
« Ce matin, avant de retourner au Collège, j’ai reçu une lettre scellée de la Directrice. Elle précise les quantités de matériel que nous sommes autorisés à réquisitionner pour la mêlée, avec des limites pour les munitions gobelines, lui expliquai-je. J’examine nos options, et tu connais bien mieux que moi les stocks du Collège. »
Le garçon à la peau mate se redressa, intéressé.
« Tu as quelque chose de précis en tête ? demanda-t-il. »
« On en reparlera plus tard, répondis-je. Quand nous sommes passés près des réserves, j’ai remarqué qu’un parchemin y était cloué, avec la liste du matériel disponible. Envoie quelqu’un en faire une copie. Je suppose que les autres capitaines font pareil. »
Le lieutenant aux yeux gris haussa un sourcil.
« Tu veux savoir ce que les autres emporteront dans la mêlée, dit-il. »
« Ça devrait nous donner une idée de la façon dont ils comptent s’y prendre, reconnus-je. Mais ce que je veux vraiment savoir, c’est s’il y a moyen d’obtenir du matériel sans passer par les réserves du Collège. »
Ratface marqua une pause et m’observa avec attention.
« Pas… officiellement, dit-il. Mais je connais peut-être quelques personnes. Pourquoi ? Ça demanderait beaucoup d’efforts, et nous ne pouvons pas emporter plus que le quota autorisé sur le terrain. Et surtout, les autres remarqueront si nous ne prenons pas tout ce que nous pouvons dans les réserves — ils comprendront que quelque chose se trame. »
« C’est vrai, notai-je, à moins que nous prenions tout ce à quoi nous avons droit jusqu’au dernier moment. Ensuite, nous rendons le surplus et… »
« Ils commenceront le match avec de fausses informations sur notre équipement, termina Ratface, songeur. Je parlerai à mes contacts. Reviens me voir dès que tu auras des chiffres précis. »
J’acquiesçai.
« Deux autres choses, ajoutai-je. Envoie quelqu’un aux archives du Collège. Je veux tout ce que vous avez sur les anciennes mêlées. Il y a aussi des archives des matchs plus récents, non ? »
Ratface acquiesça.
« Je veux le compte rendu de tous les matchs où Juniper a commandé une compagnie, grognai-je. Le plus vite possible. »
« Autre chose ? demanda sèchement le lieutenant. »
« Puisque tu le demandes, repris-je d’un ton pensif, il me faudra un guide pour la journée. J’ai quelques personnes à rencontrer. »
Il semblait que le sens de l’humour cruel fût répandu chez les Praesi, et pas seulement chez mon maître : le guide que Ratface m’avait attribué était Robber.
« Tu le reconnaîtras facilement, Cap’, dit le gobelin. Cherche l’orque le plus laid de la cour d’entraînement, tu ne pourras pas le rater. »
Le terrain où nous nous rendions ne se trouvait pas dans l’enceinte du Collège, même s’il était tout proche. On pouvait apparemment le réserver pour une Cloche en s’inscrivant auprès d’un instructeur, et, à part la Première compagnie, les Lézards étaient celle dont le nom revenait le plus souvent sur la liste.
« Ah bon, dis-je d’un ton neutre. »
« Or, comme chacun sait, reprit Robber d’un ton qui laissait entendre qu’il allait m’enseigner une vérité fondamentale de l’existence, les orques sont les créatures les plus laides de la Création, et aussi les plus stupides. Mais Morok est dans une catégorie à lui tout seul, ce qui convient à un capitaine. Il est connu pour faire peur aux chèvres et pleurer les enfants. »
« Hakram n’est pas l’un de tes amis ? demandai-je d’un ton doux. Et, tu sais, un orque. »
« C’est un gobelin d’honneur, répliqua le sergent aux yeux jaunes sans hésiter. Un de ces jours, je finirai par l’adopter dans la tribu des Brise-Rocher, comme mon fils laid mais adoré. »
Je devais être une mauvaise personne, au fond, puisque je trouvais ce petit con plutôt drôle. Quoi qu’il en soit, nous étions arrivés. Un mur d’environ un homme de haut entourait la cour, mais j’entendais le bruit du métal contre le métal qui venait de l’intérieur. Deux cadets humains flanquaient l’entrée principale et nous dévisageaient avec méfiance. Ou plutôt, remarquai-je au bout d’un moment, pas vraiment *nous*. Ils fusillaient Robber du regard.
« Qu’est-ce que tu as fait ? demandai-je dans un soupir. »
« Rien, protesta le sergent gobelin. »
« Je suis sûr que ces rats sont entrés dans notre dortoir tout seuls, dit un garçon à la peau sombre entre ses dents serrées. »
« Ils ont dû vous entendre déblatérer sur la Compagnie des Rats et se perdre, ricana méchamment le petit gobelin. Vous savez ce que c’est, avec les créatures à la cervelle minuscule. »
L’autre cadette, elle aussi Soninke, laissa tomber la main sur son épée.
« Espèce d’ordure, gronda-t-elle. L’un d’eux m’a mord… »
Je me raclai bruyamment la gorge. « Robber, va m’attendre au coin de la rue. Cadets, je suis le Capitaine Callow. J’aimerais parler au Capitaine Morok. »
Ils échangèrent un regard. « Il a dit… commença le garçon. »
« Une visite d’un autre capitaine, ça compte, grogna la fille. Mais tu devras peut-être attendre qu’il ait fini. »
J’acquiesçai et adressai un regard appuyé à Robber.
« Essaie de ne pas te faire poignarder, Sergent, ordonnai-je. »
J’avais presque franchi la porte quand je l’entendis crier derrière moi : « Je ne promets rien ! » Je me mordis la joue pour ne pas sourire. Le sol de la cour était en terre battue, et des râteliers d’armes étaient adossés aux murs. Des lignes de craie traçaient des motifs que je reconnaissais vaguement, pour les avoir étudiés en cours sur les Légions. *Exercices de formation.* Des bancs étaient disposés entre les râteliers et la plupart des quelque cent légionnaires présents y étaient assis, à regarder deux personnes se battre au milieu de la cour.
L’une était une fille taghreb, la plus grande que j’aie vue depuis le Capitaine — trapue, les épaules épaisses, alors que son peuple était généralement de constitution menue. L’autre, qui martelait son bouclier avec le sien, était l’orque le plus laid qu’il m’ait été donné de voir. *Par les Dieux, Robber.* Il ne portait pas de casque, et je pouvais voir, lorsqu’il souriait par moments, que ses dents étaient jaunâtres. Ses yeux étaient sombres et profondément enfoncés dans leurs orbites, et je ne pus m’empêcher de remarquer l’énorme grain de beauté brunâtre juste au-dessus de sa lèvre, d’une laideur presque fascinante. Comme la plupart des orques, le Capitaine Morok était très musclé, mais contrairement à Hakram et Nauk, qui étaient en parfaite condition physique, il avait un petit ventre.
Ça ne semblait pas le gêner : il remportait le combat, et largement. Plus lent que Juniper, jugeai-je, et ses mouvements étaient assez brouillons. Mais la fille qu’il affrontait donnait l’impression de recevoir un coup de sabot de cheval à chaque fois qu’il la frappait, et il finit par briser sa défense, la forçant à s’agenouiller dans la poussière. On l’acclama quand il l’aida à se relever, et je m’adossai au mur alors qu’un autre légionnaire s’approchait du duo. Ils discutèrent, trop loin pour que je les entende, puis Morok jeta un coup d’œil dans ma direction. Après avoir craché par terre, il fourra son épée et son bouclier dans les mains du cadet et s’avança vers moi.
« Alors, c’est la foutue Capitaine Callow ? lança-t-il d’un air narquois en passant devant moi pour prendre une gourde sur un banc. »
Il en retira le bouchon et en but une longue gorgée. Un peu d’eau dégoulina de ses lèvres jusqu’à son menton, se mêlant à la sueur qui s’y trouvait déjà.
« C’est bien moi, répondis-je. »
« Tu es plutôt maigrichonne, pour l’héritière de Daoine, ricana-t-il. »
« Ça va être pire que l’histoire du feu gobelin, pas vrai ? soupirai-je. »
Le regard du capitaine s’aiguisa. « Quoi donc ? »
« Rien, grognai-je. Je n’ai aucun lien avec la Duchesse Kegan, ce n’est qu’une rumeur. »
« Bien sûr, ricana-t-il. »
Je compris alors qu’il était volontairement grossier. Il me poussait à bout pour voir comment je réagirais, comme je l’avais fait autrefois avec les combattants de la Fosse. Cette pensée me rassura : j’étais peut-être loin de chez moi, mais certaines choses ne changeaient pas. *Et je sais comment gérer les types comme lui.*
« Alors, tu es le dauphin de Juniper, dis-je pensivement. Ça doit faire mal qu’elle ait écrasé ta bande comme des enfants, alors que la Compagnie des Rats a réussi à gagner. »
Morok sourit, dévoilant des crocs jaunâtres, mais toujours très acérés.
« Ton petit auxiliaire Ratface t’a raconté ce que j’ai fait à ta compagnie la dernière fois qu’on s’est battus ? demanda-t-il. On n’a même pas utilisé de munitions et on a quand même pris le fort. C’était la première fois que ça arrivait, à ce qu’on m’a dit. »
Je comprenais désormais sans peine pourquoi Robber avait infesté leur dortoir de rongeurs porteurs de maladies. Réprimant ma bouffée de colère, je levai une main en signe d’apaisement.
« On pourrait continuer comme ça toute la journée, reconnus-je, mais nous avons mieux à faire. »
« Moi, en tout cas, j’ai mieux à faire, ricana Morok. Alors, qu’est-ce que tu fous ici, la bleue ? »
« Parce que j’ai battu Juniper, répondis-je sèchement. Et ce n’est pas le genre à accepter ça sans broncher. »
L’autre capitaine remua ses sourcils imberbes dans un geste parfaitement écœurant.
« Toi et le Limier infernal à plat ventre… Quelle image, dit-il. »
Je me rappelai qu’arracher l’une de ses dents pour l’enfoncer dans cet affreux grain de beauté ne m’aiderait pas. Ce serait profondément satisfaisant, mais ça ne m’aiderait pas.
« Tu es deuxième au classement, dis-je entre mes dents. Si quelqu’un veut encore s’attaquer à elle, c’est toi. »
Morok haussa les épaules.
« C’est possible, dit-il. Et alors ? »
Je plissai les yeux. Ce n’était pas un idiot — il ne serait pas deuxième de si près au classement des compagnies si c’était le cas. Mais il faisait exprès de ne pas relever l’offre que je lui suggérais. *Pourquoi ?* Mon esprit s’emballa, et la réponse à laquelle j’aboutis me fit pincer les lèvres. *Il pense que nous allons suffisamment affaiblir la Première compagnie pour qu’il puisse ensuite l’achever. Il n’a aucune envie de coopérer, il veut juste nous voir nous déchirer pour renforcer sa position, quel que soit le résultat.* Dieux infernaux, j’en avais assez d’être un pion dans les jeux des autres.
« Elle nous battrait, admis-je. C’est vrai : dans un combat régulier, la Première compagnie nous écraserait comme une route de Miezan fraîchement pavée. Mais, Morok, voilà le truc : si je tombe, j’emmène tout le monde avec moi. »
L’orque ventru me dévisagea avec prudence.
« Je ne me lancerai pas dans un combat que je ne peux pas gagner, repris-je. Alors, nous capitulerons — et avant de dégager de ce terrain, je taperai sur l’épaule de Juniper et lui refilerai toutes nos munitions. »
Il ne parvint qu’à moitié à retenir une grimace. Affronter la Première compagnie était une chose ; l’affronter en pleine possession de ses moyens, avec deux fois plus de munitions gobelines, en était une autre. Aucune troupe sur le terrain ne pourrait alors tenir tête à Juniper, et nous savions tous les deux vers qui elle se tournerait.
« Il faut être dépourvu de fierté pour se coucher comme ça, grogna-t-il. »
Je haussai les épaules.
« Je suis de Callow, Morok, répondis-je en kharsum. J’ai passé toute ma vie avec une botte impériale sur la gorge. À ton avis, à quel point suis-je fière ? »
Le capitaine cracha encore, son gros glaviot manquant de peu mes bottes.
« Alors, on la défonce ensemble, concéda-t-il dans la même langue. Mais ça s’arrête là, Callow. Dès qu’on se retirera du terrain, la trêve sera rompue. »
« Je n’en attendais pas davantage, approuvai-je. »
Je lui tendis le bras. Après un instant, il le saisit.
J’avais retenu la leçon de ma dernière sortie et laissé Robber à un coin de rue non loin de là.
« Du thé ? »
À mon grand dépit, le Capitaine Aisha Bishara était plus grande que moi. Était-ce trop demander que de rencontrer au moins une officière plus petite ? Et qui ne soit pas gobeline, pour une fois.
« Avec plaisir, répondis-je. »
Elle était plutôt jolie, à la manière de certaines Taghreb. Avec son charmant visage en forme de cœur, sa peau hâlée et ses grands yeux sombres, je comprenais facilement pourquoi elle avait attiré l’attention de Ratface. Ses cheveux étaient coupés au carré, bien qu’ils fussent, à vrai dire, encore plus longs que ne l’autorisaient les règlements des Légions. *Enfin, les miens aussi.* Comme Morok, elle n’avait pas été difficile à trouver : tout le monde savait qu’elle disposait d’une chambre privée à l’auberge de l’Épée et de la Coupe, qu’elle utilisait à sa guise. Cette taverne animée n’était pas le genre d’endroit où je m’attendais à voir une fille d’origine apparemment noble établir son quartier général officieux, mais j’imaginais que, si elle avait été du genre à se soucier de ce genre de choses, elle ne serait jamais entrée au Collège. Aisha nous servit toutes deux, puis déposa avec élégance sa tasse de porcelaine. Je me souvenais que l’hospitalité était une source de fierté pour les Taghreb. Une ancienne tradition, antérieure à l’arrivée de la toute première galère miezane sur les côtes des Terres désolées, qui occupait une place centrale dans la culture du Sud à bien des égards.
« Capitaine Callow, dit pensivement la fille aux yeux sombres. Alors, vous êtes la remplaçante de Ratface. »
Je sentis une pointe de malaise, mais elle ne se refléta pas sur mon visage. Jusqu’ici, sa relation avec le garçon que j’avais remplacé à la tête de la Compagnie des Rats n’avait été qu’une source d’amusement, mais je réalisai pour la première fois qu’elle pouvait m’en vouloir d’avoir pris la place de son ancien amant — ou de son amant actuel ?
« C’est ce qu’on n’arrête pas de me dire, répondis-je prudemment. Est-ce que cela pose un problème ? »
Elle cligna des yeux, mais ce fut son seul signe de surprise. C’était ce que je détestais chez les Praesi : on pouvait leur déverser un seau de têtes de moutons sur la table, on n’obtenait guère plus qu’un froncement de sourcils. Tenter de deviner ce que pensait la noblesse des Terres désolées, c’était comme essayer d’assécher un lac, par tous les dieux.
« Pourquoi est-ce que… *Hakram*, espèce de commère ! jura-t-elle à voix basse. »
Je dissimulai un sourire. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être essayé de défendre mon larbin préféré, mais il était bel et bien une commère. Aisha poussa un soupir frustré.
« Écoute, Callow, m’annonça-t-elle sans détour. S’il avait été fait pour ce genre de commandement, les Rats n’auraient pas autant perdu. Il était normal de le remplacer. Une faute, une grâce. »
Elle avait prononcé ces quatre derniers mots avec la ferveur d’une femme en prière. J’aurais grimacé de douleur si je ne m’efforçais pas déjà de garder un visage impassible. J’étais pratiquement l’apprentie de l’homme qui avait introduit cette philosophie dans les Légions, et je savais donc à quel point elle était terrifiante. Noir avait conditionné presque toute une génération à croire que la morale n’avait aucune importance sur le champ de bataille : quand les épées sortaient, seules comptaient la victoire et la défaite. Quand la prochaine guerre éclaterait, et je ne doutais pas qu’elle viendrait, les Légions n’auraient plus de généraux maladroits à leur tête. La nouvelle génération du Mal ne s’effondrerait pas d’elle-même. *On lui a appris que la victoire comptait plus que tout, et elle n’hésitera pas à briser le monde si c’est le seul moyen de s’en emparer.*
« C’est ce que j’ai entendu, marmonnai-je. »
« Mais je doute que tu sois venue parler de ma vie amoureuse, Callow, reprit agréablement Aisha. Qu’est-ce que tu veux vraiment ? »
Ah, et voilà la partie délicate. Il était temps de me concentrer.
« Ce qui m’intéresse davantage, Aisha, c’est ce que toi, tu veux, répondis-je avec un sourire. Je garde un œil sur les réserves, vois-tu. »
« Tu apprends vite, approuva la fille aux yeux sombres. Mais si tu les surveilles, tu sais que ta compagnie n’est pas celle que je vise. »
Le fait qu’elle ait pris autant de munitions de siège que possible l’avait clairement montré.
« C’est justement pour ça que je suis là, à vrai dire, lui dis-je en goûtant mon thé pour la première fois. Tiens, je n’avais jamais goûté ce mélange : ce n’était pas le genre de thé qu’on servait d’habitude à Praes. Il venait peut-être du Senrima ? Ça devait coûter une fortune. Je n’ai pas envie de laisser Snatcher construire ses remparts pendant que nous nous entre-tuerons. »
Aisha sourit.
« Eh bien, Capitaine Callow, ronronna-t-elle. Il semblerait que nous ayons un intérêt commun. »
Je reposai ma tasse et élargis mon sourire.
« Alors, parlons affaires, répondis-je en taghrebi. »
Après avoir fait le point avec mes officiers, j’étais retournée auprès de Noir pour ma leçon habituelle. Ensuite, j’étais restée dans le confortable petit salon qu’il s’était approprié au centre d’Ater, préférant cela au retour au Collège.
« J’ai lu tous les comptes rendus des matchs où Juniper a commandé une compagnie, dis-je après quelques heures de silence. »
« Et ? »
Je soupirai, tendis la main vers la coupe de vin qu’il m’avait servie plus tôt et en bus une gorgée.
« Elle ne commet aucune erreur, informai-je mon maître après avoir avalé. Chaque fois qu’elle avait les renseignements nécessaires, toutes ses décisions étaient parfaites. »
Noir parut trouver cela plus amusant que préoccupant.
« J’aurais peut-être dû en faire mon Écuyer, alors, dit-il d’un ton léger. »
Je fusillai le salaud du regard.
« Tu sais que les gens ne rient à tes blagues que parce qu’ils ont peur de toi, pas vrai ? »
Il renifla. « Je suppose que tu as une raison de me dire ça, à part tes prochaines noces avec la fille d’Istrid. »
Je lui décochai mon meilleur rictus, même si je n’étais qu’une amatrice comparée aux nobles qu’il devait si souvent côtoyer. Je n’avais jamais trouvé les orques particulièrement attirants, et on m’avait dit que le sentiment était réciproque de l’autre côté du mur.
« Comment vaincre quelqu’un qui fait toujours les bons choix ? finis-je par lui demander. »
Morok, je pouvais m’en charger : j’avais affronté des hommes comme lui, je m’étais battue contre eux et je les avais vaincus. Aisha était plus coriace, mais son intérêt pour Snatcher pouvait être exploité. Quant à Snatcher, je ne soufflais mot de la manière dont je comptais m’y prendre. Certaines cartes devaient rester cachées jusqu’au tout dernier moment. Mais Juniper ? J’avais essayé de trouver de quoi contrer le Limier infernal et n’avais rien trouvé.
En combat régulier, elle m’écraserait, ça, je le savais. Elle avait davantage d’expérience du commandement, une formation officielle en tactique, et elle avait fait de la Première compagnie une force de frappe que mes légionnaires ne pourraient pas affronter. Ce n’était pas grave, de toute façon : je n’avais jamais beaucoup aimé les combats réguliers. Je savais me battre aussi bien que les meilleurs, mais il y avait toujours quelqu’un de plus grand ou de plus résistant. Le problème, c’était que chacune des sales astuces que j’avais pu imaginer figurait dans l’un de ces rapports, et *elle les avait toutes déjouées*.
Sa seule défaite connue était celle que je lui avais infligée, et c’était un coup de chance. Elle m’avait menée par le bout du nez tout du long et, si elle avait soupçonné que j’avais un Nom, elle aurait très bien pu me battre même si j’avais réussi à puiser dans mon pouvoir. Pouvoir dont je ne pouvais de toute façon pas être sûre, puisque je n’avais pas réussi à utiliser mon Nom depuis le dernier jeu — et ce n’était pas faute d’avoir essayé. *Maudit Épéiste Solitaire.*
« Ah, fit Noir. C’est donc ce genre d’adversaire. »
« C’est agaçant, à quel point elle est douée, avouai-je. »
« J’ai eu Grem l’Œil Unique sous mes ordres pendant vingt ans, Catherine, me dit-il d’un ton sec. Je peux tout à fait comprendre ce que tu ressens. »
C’était une admission plutôt déconcertante, venant d’un homme dont on m’avait raconté qu’il avait jadis renversé le roi d’une des Cités libres avec pour seules armes une barque, un âne et deux pelles cassées. Bien sûr, il y avait aussi des histoires sur le maréchal l’Œil Unique — le Mur avait résisté pendant des siècles aux clans peaux-vertes avant qu’il ne parvienne à prendre les trois forteresses la même nuit —, mais elles n’étaient rien comparées aux récits extravagants qu’on racontait sur le Chevalier Noir. Il me sourit, réussissant une fois de plus à lire en moi comme dans un livre malgré tous mes efforts.
« Il y a toujours meilleur que soi, dit-il. Cela dit, dans ta situation, il y a une solution qui devrait faire l’affaire. »
Je haussai un sourcil, sans goûter le suspense autant que lui, de toute évidence.
« Tu vas me faire le coup du conseil énigmatique qui se révélera utile à un moment critique ? demandai-je en laissant entendre dans ma voix à quel point cette habitude m’agaçait. »
Noir but une gorgée, mais pas assez vite pour cacher qu’il en avait été un peu vexé. Je tâchai de ne pas laisser paraître mon amusement, sans trop m’y appliquer.
« Eh bien, pas maintenant, grommela-t-il. Très bien, rabat-joie. Voilà ton conseil : triche. »
Je le regardai d’un air sceptique de l’autre côté de la table.
« À qui dois-je m’adresser pour te remplacer par un meilleur mentor ? demandai-je. »
« Malheureusement, il n’existe aucun bureau impérial chargé des Écuyers insolents, me lança-t-il avec mépris. »
Je souris, étouffant un rire, et même mon maître, ce cœur de glace, daigna offrir un sourire au monde.
« Alors, repris-je après un instant. Tricher, hein. Tu ne voudrais pas m’en dire un peu plus ? »
« Les jeux de guerre restent, au fond, des jeux, murmura-t-il par-dessus le bord de sa coupe. Tu essaies toujours de gagner en respectant les règles, alors que tu devrais chercher à gagner malgré elles. »
Je me laissai aller contre le dossier confortable de mon siège, savourant la chaleur du feu et le vin qui me réchauffait le ventre, puis je fermai les yeux. Le silence retomba dans la pièce, tandis que nous nous perdions chacun dans nos pensées. *Comment vaincre quelqu’un qu’on ne peut pas vaincre ?* me demandai-je. *.* Mon maître avait quitté la pièce depuis longtemps quand un sourire féroce étira mes lèvres. C’était peut-être possible. C’était déloyal, injuste, et pas très moral, mais j’étais une méchante, après tout, non ?
Je supposais qu’il était temps que je commence à me comporter comme telle.