Chapitre 228
« L’existence de la mort est le premier mensonge qu’on nous enseigne. Il y a peu de différence entre un cadavre et un homme, hormis le voyage de l’âme. Ceux qui apprennent à se défaire de ce nœud découvrent le seuil de l’apothéose, car en niant le passage, ils se sont affranchis du joug du Destin. »
— Traduction du Livre des Ténèbres de Kabbalis, largement attribué au jeune Roi Mort
Je m’étais presque attendue à trouver une armée de l’autre côté quand j’avais ouvert le portail vers Arcadie, mais il semblait que mon sac de complications indésirables fût plein, pour le moment. Et dire qu’il n’avait fallu qu’une guerre contre la moitié du continent et tous les Héros que les Cieux avaient pu rassembler pour en arriver là ! Hélas, je n’ignorais pas qu’à peine commencerais-je à croire que nous avions touché le fond qu’une Chorale surgirait, lancerait surprise d’une voix monocorde et révélerait qu’un faux fond menait à un tout autre tonneau.
« Quel est le mot qu’ils utilisent dans les Cités Libres pour désigner le serpent qui se mord la queue ? demandai-je à Hakram.
— Ouroboros, répondit-il en haussant un sourcil glabre.
Voilà. En résumé, ma vie était un véritable ouroboros de mauvaises décisions qui se nourrissaient de situations toujours plus catastrophiques. Je devais au moins l’admettre, alors que nous nous dirigions vers ce qui pourrait bien être notre pire décision à ce jour.
« Tu rumines », dit l’Adjoint.
« Je ne rumine pas, répondis-je du tac au tac.
Il leva les yeux au ciel.
— Tu contemples le lointain avec gravité, un air mélancolique sur le visage, dit-il.
— Je suis une femme complexe, Hakram, dis-je. Tu ne peux pas commencer à saisir les abîmes de mes réflexions.
L’Archère ricana devant nous. Méchamment, à mon avis.
« Tu peux parler, Indrani, lançai-je avec mépris. Tu es aussi complexe qu’un caillou.
— La géologie est en fait un domaine d’étude vaste et complexe, dit Masego.
L’Archère se rengorgea.
— Tu vois ? Même Zeze reconnaît que je suis une femme aux multiples facettes. Contrairement à certaines personnes dont nous tairons le nom.
Elle se tourna vers moi avec un grand sourire.
— « Oh, tout va mal, se moqua-t-elle d’une voix aiguë. Vite, je vais me frayer un chemin à coups de poignard. Mais poignarder, c’est mal, pour une raison inexplicable. Quel dilemme ! »
Je lui fis un doigt d’honneur.
« Ne t’attends pas à recevoir de l’argent à la fin du voyage, ma belle, dis-je. Les guides qui ont la langue bien pendue n’ont pas droit aux gratifications.
— Ce serait très peu délicat de ta part, Catherine, médita Vivienne. Elle s’est montrée si charmante jusqu’ici. Si tu veux, je garderai sa part de la monnaie.
— Tu as déjà dévalisé le trésor une fois, Voleuse, répliquai-je d’un ton plat. Pour l’amour du Dessous, trouve autre chose.
Il était assez inévitable qu’un voyage aussi, eh bien, ennuyeux nous poussât à nous chamailler pour tuer le temps. Le Hiérophante avait été plutôt vexé que nous ayons réduit les provisions au strict minimum : il ne pouvait donc pas se lancer un sort pour se percher sur un cheval et ouvrir un livre pendant que nous guidions sa monture. Il lui avait fallu trois jours avant de cesser de laisser entendre que tout cela était terriblement rustre. Le seul compagnon de route du Woe était mon fidèle Zombie le Troisième, et elle, au moins, ne se plaignait pas de porter la plupart de nos provisions dans ses sacoches. C’était vraiment un sombre jour lorsque la licorne volante morte était la plus fiable de mes compagnons. Je levai les yeux au ciel et soupirai en voyant que le soleil commençait à peine à atteindre son zénith. Il nous restait des heures avant de pouvoir établir le camp.
« Nous atteindrons les abords de l’Hiver à la tombée de la nuit, dit soudain Indrani. Je connais cet endroit.
Je suivis son regard et aperçus un tertre couvert d’herbe morte, à peut-être un demi-mille de là. Nous n’avions pas vu de bâtiments depuis des jours, depuis que nous avions traversé le domaine du comte de la Floraison Mensongère. Trois semaines s’étaient écoulées depuis notre départ de Callow, et ce n’était que maintenant que la pulsation au fond de mon esprit — signe que la sortie de notre chemin se trouvait par là — commençait à se rapprocher de façon perceptible.
« Je ne crois pas que ce soit encore vraiment l’Hiver, dis-je à voix basse.
Le Hiérophante, qui traînait derrière nous et tissait sans cesse des sorts de fraîcheur autour de lui pour ne pas transpirer à cause de l’exercice, accéléra le pas pour nous rattraper.
« Tu perçois notre environnement comme différent, alors qu’il n’en a pas l’air, dit-il.
J’y réfléchis un moment avant de répondre.
— Avant, je sentais… Je cherchai le mot. Des courants, dans cet endroit. Skade était très différent des territoires d’Été où nous avions mené campagne. L’Archère dit que nous sommes censés être en Hiver, mais je n’en ai pas du tout l’impression.
— Le mariage du roi et de la reine d’Arcadie a peut-être altéré la nature même de ce royaume, alors, murmura Masego. Intéressant. Si l’effet est permanent, des siècles de recherches sur les faës pourraient devenir inutiles.
— Moins les gens ont affaire aux faës, mieux c’est, dis-je, sans ignorer l’ironie de mes paroles.
— Dommage que nous n’ayons pas le temps d’étudier le phénomène en profondeur, dit le Hiérophante. Ta parole seule ne suffit pas. Tu es ignorante et peut-être sous influence.
L’Archère étouffa un rire et Hakram se figea d’une manière suspecte, comme s’il s’efforçait de ne pas sourire. Je dévisageai Masego un long moment. Il l’avait dit si calmement que je savais qu’il ne s’agissait pas vraiment d’une insulte, mais j’espérais parfois que quelqu’un parviendrait un jour à lui inculquer un peu de tact.
« C’était insultant, Masego, lança Vivienne depuis l’autre côté de Zombie.
— Ah bon ? dit le Hiérophante en tournant ses yeux de verre vers elle. Pourtant, tout était vrai.
Je lui tapotai doucement l’épaule.
« On ne traite pas les gens d’ignorants, Masego, lui dis-je.
— Mais l’écrasante majorité d’entre eux le sont, répondit-il, consterné.
— Je pourrais aussi cracher dans ton thé du matin, mais je ne le fais pas, dis-je. Parce que s’en abstenir rend les rapports avec les autres plus agréables.
Il n’avait pas l’air convaincu.
— S’ils ne sont jamais informés de leur ignorance, comment prendront-ils conscience qu’ils doivent y remédier ? fit-il remarquer, persuadé, de toute évidence, que son raisonnement était raisonnable.
— Souviens-toi de notre glorieux cri de guerre, Zeze, lança Indrani.
Son expression s’éclaira.
— Ah, fit-il. Le mensonge et la violence. Je comprends.
Il se tourna vers moi et m’adressa un sourire rayonnant.
— Tu es cultivée et tu connais bien la théorie magique, Catherine, dit-il. Bravo.
Hakram laissa échapper un son qui se voulait un gloussement, mais évoquait plutôt une douzaine de chats furieux broyés entre des meules. Je me frottai l’arête du nez.
« Merci, Masego, dis-je en m’efforçant de garder mon calme.
Il hocha la tête, satisfait, puis trotta devant nous pour aller parler à l’Archère.
— Je suis cultivée, me plaignis-je à voix basse auprès de Hakram.
— Comparée à lui ? ricana l’orc. Il y a des bibliothèques qui se sentiraient dépassées.
Oui, pas faux. Les connaissances de Masego avaient beau comporter des lacunes, il était difficile de rivaliser avec les leçons particulières d’un incube qui avait précédé l’Empire et d’un sorcier qui avait éventré la Création pour comprendre son fonctionnement.
« Je trouve ça intéressant, toutefois, murmura Hakram. Ce que tu as dit, sur le fait que l’endroit te semblait différent.
Je le regardai, l’invitant silencieusement à développer.
« Tu as remarqué ? dit l’Adjoint. Plus nous nous éloignons des territoires d’« Hiver », moins le paysage semble… vivant.
— L’Hiver n’a jamais vraiment été un champ de fleurs, fis-je remarquer.
Il acquiesça, mais ne renchérit pas.
— Le tertre qu’Indrani a pris pour repère, dit-il. Il était couvert d’herbe morte.
— Et alors ?
— À ton avis, est-ce que la neige l’a tuée ? demanda-t-il.
Je fronçai les sourcils et observai le tertre plus attentivement. Quand la neige fondait à Callow, l’herbe en dessous ressortait jaune ou verte. Enfin, d’après le peu que j’en avais vu : je ne menais pas souvent campagne en hiver, et j’avais grandi en ville jusqu’à presque dix-sept ans. Mais l’herbe du tertre était… grise. Elle n’avait pas l’air morte de causes naturelles. Sans y penser, je tambourinai des doigts contre mon flanc.
« Warlock a dit un jour à Malicia qu’Arcadie présentait une certaine symétrie avec la Création, dis-je.
— Tu me l’as déjà dit, approuva l’Adjoint.
— Ça n’a aucun sens, Hakram, dis-je à voix basse. Je veux dire, faire correspondre les voyages à travers Arcadie à une vue aérienne de Calernie est quasiment impossible, mais nous ne devrions pas être près du Royaume des Morts. Peut-être à mi-chemin de la partie procérane du trajet.
— Il y a beaucoup de choses que nous ignorons au sujet du Roi Mort, dit l’orc. On sait qu’il a jadis régné sur un grand royaume, mais les chroniques en font à peine mention.
— Parce que c’était antique, dis-je avec scepticisme. Et ce n’est pas si inhabituel. Personne ne sait quel était le nom originel d’Ater, ni même celui du royaume qui avait cette ville pour centre. C’est ce qui arrive quand on joue avec les démons.
À l’orphelinat, on m’avait enseigné que l’existence du « Royaume sans nom » s’expliquait sans doute par un démon de l’Absence, ou par le fait que les Miezans avaient eu recours à une Censure après avoir rencontré une résistance acharnée. Cette dernière théorie n’était pas très répandue, puisqu’on savait qu’ils n’y avaient eu recours qu’une poignée de fois pendant toute l’existence de leur empire.
« « Il existe des traditions orales callowanes et de Praes contemporaines des prédécesseurs du Roi Mort, dit Hakram. Pourtant, pas la moindre mention d’une grande puissance au nord. »
Ce qui ne voulait pas dire grand-chose, puisque, à cette époque, la plupart des nations actuelles n’existaient même pas, et celles qui existaient étaient presque méconnaissables par rapport à ce qu’elles étaient devenues. Mais il marquait tout de même un point. En quelque sorte.
« Alors, tu penses qu’il a… quoi ? Envoyé des morceaux de son royaume en Arcadie ? dis-je.
— Les elfes ont fait la même chose avec la Floraison Dorée, deux fois déjà, dit l’Adjoint. Ce n’est pas impossible. Un sorcier capable de conquérir un enfer aurait certainement pu en faire autant.
— S’il avait agi en dehors de son royaume et de son enfer, quelqu’un en aurait entendu parler depuis, dis-je. Je doute qu’il ait pu s’implanter en Arcadie sans entrer en guerre contre les cours, de toute façon. Et ça, ça aurait fait des vagues.
— À notre époque, certainement, dit Hakram. La sorcellerie s’est perfectionnée au fil des siècles, et des États capables de consacrer leur attention à autre chose qu’à leurs frontières et aux menaces immédiates ont vu le jour. Mais à l’époque où la plupart des gens maniaient des haches de pierre ? C’est une autre histoire.
Bon sang. Ça pouvait être vrai, en fait. Si tout cela s’était changé en mythe il y a des millénaires, les histoires qui avaient pu exister à ce sujet avaient peut-être tellement été déformées qu’elles ne pouvaient plus servir de fondement à quoi que ce soit.
« Il y a beaucoup de suppositions, finis-je par dire.
— Nous le saurons bientôt, dit Hakram. Mais rares sont les entités qu’il faut davantage craindre de sous-estimer que l’Horreur Cachée.
Sur cette note réjouissante, nous rejoignîmes les autres.
« Alors, dis-je. Quelqu’un d’autre a un mauvais pressentiment ?
— Oui, répondit Hakram sans détour.
— Je n’en ai pas eu de bon depuis des années, avoua Vivienne.
Les deux autres larbins ne prêtèrent pas attention à moi. Les yeux d’Indrani brillaient d’excitation, et elle se tenait toute tendue, comme si elle peinait à se retenir de courir devant. Masego, lui, était devenu étrangement immobile, à l’exception de ses mains et de ses yeux. Ceux-ci passaient d’une rune à l’autre, qu’il traçait dans les airs, tandis qu’il laissait échapper de petits bruits de surprise ou de ravissement chaque fois qu’une couleur ou une forme changeait.
Je décidai de le laisser faire encore un peu, puis tournai de nouveau les yeux vers l’étrange spectacle qui se déployait devant moi. C’était un royaume. Ou, du moins, ce qu’il en restait, en miettes. Je n’avais pas choisi ce mot à la légère : ce n’était pas un tout, mais un assemblage de fragments brisés, abandonnés là où ils étaient tombés, comme lâchés par la main d’un dieu inconnaissable. Certains semblaient s’emboîter — sur un demi-mille, on voyait le rivage d’un lac où des pêcheurs tiraient leurs barques sous le soleil de midi — mais d’autres étaient presque douloureusement disparates. Je voyais une rue de ville déboucher dans une forêt sombre, une rivière couler depuis une foire bondée, et ce n’était là que le début. Au loin, j’aperçus des guerriers combattant dans l’obscurité noire d’une plaine, tout près du spectacle presque idyllique du soleil qui se levait sur une paisible ferme.
« Indrani ? dis-je.
— Aucune putain d’idée, Catherine, répondit-elle avec délectation. Je ne crois même pas que la Dame ait déjà vu ça. Elle nous en aurait forcément parlé.
Rien de rassurant. Soit cet endroit était bien mieux dissimulé qu’il n’en avait l’air, soit même Ranger préférait l’éviter.
« Je vais commencer par l’évidence, dis-je. Ça ressemble au Royaume des Morts. Avant… enfin, avant sa fin.
— Il pourrait s’agir de l’ancienne Procer, fit remarquer Hakram. Elle aussi possède de grands lacs. Callow aussi, d’ailleurs.
— Non, dit doucement Vivienne. Regardez aussi loin que possible, légèrement à gauche du centre.
Je plissai les yeux avant de distinguer ce dont elle parlait. C’était une ville. Beaucoup trop petite pour être Ater, mais la comparaison s’imposait tout de même : en son cœur s’élevait une haute flèche de pierre sombre. À son sommet flottait une sphère plus petite, et j’avais déjà vu cette représentation dans des livres.
« Keter, dis-je. La Couronne des Morts.
— Inexact, dit le Hiérophante. C’est, faute d’un meilleur terme, un écho.
Ses lèvres s’étiraient en un sourire ravi, comme s’il n’arrivait pas à croire à sa chance.
« Et qu’est-ce que ça signifie exactement ? demandai-je.
— Une réverbération, dit-il avec révérence. Un événement a marqué la Création avec une telle puissance et une telle importance qu’il a forcé un reflet en Arcadie. Les implications sont fascinantes, Catherine. Peu de rituels ont été aussi puissants dans l’histoire de Calernie, mais l’œuvre de la Diaboliste à la Seconde Liesse pourrait être du même ordre. Il existe peut-être quelque part dans ce royaume un écho de cette bataille.
Mes poings se serrèrent. Il y avait donc quelque part dans les environs une répétition de l’un des plus sombres échecs de mon histoire ? Charmant.
« Est-ce que ça peut nous faire du mal ? demandai-je.
— Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, répondit le Hiérophante.
— Devine, lui ordonnai-je sèchement.
Il eut l’air agacé.
— Je peux échafauder une théorie, insista-t-il avec un sérieux appuyé : nous sommes tellement désaccordés avec l’écho que nous ne pouvons pas interagir physiquement avec lui. Avec les sorts appropriés, nous pourrions peut-être percevoir les sons, mais le toucher ou l’odorat sont bien plus difficiles à reproduire. Il faudrait des semaines de rituels.
— Ce que nous ne ferons pas, dis-je.
« Cat, protesta l’Archère. Réfléchis un peu. Il doit y avoir des Héros et des méchants là-bas. On pourrait combattre des gens morts depuis des millénaires ! »
— Peut-être au retour, mentis-je.
Elle fit la moue.
« Masego, comment est-ce seulement possible ? demanda Hakram. Je croyais qu’Arcadie s’étendait sur toute la Création, comme une sorte de miroir. Le Roi Mort était-il si puissant que le monde entier a tremblé devant sa transgression ?
Le Hiérophante claqua la langue.
« C’est un malentendu, dit-il. Imagine Arcadie comme un seul objet observé depuis une infinité de perspectives. Pour chacune, c’est un royaume différent. De l’autre côté de la Mer Tyrrhénienne, il porte probablement un nom tout à fait différent et semble peuplé d’entités entièrement différentes. Même le mariage de l’Hiver et de l’Été n’existe que dans le champ de notre regard ; il est peu probable qu’il ait provoqué le moindre remous ailleurs. Cet écho obéit à la même logique. Ce qui a bouleversé notre compréhension du monde n’a pas nécessairement la même importance ailleurs.
« Et l’Impératrice de l’Effroi Triomphante pleura, car elle régnait sur une fraction du monde seulement et savait celui-ci si vaste qu’elle ne pouvait en concevoir l’étendue, cita doucement Vivienne. Nous ne sommes pas aussi importants que nous aimons le croire.
— Nous pourrons débattre des implications philosophiques plus tard, dis-je. Je suis presque certaine que notre portail de sortie se trouve dans ce qui n’est pas-Keter. Masego, tu es sûr que si nous traversons un champ de bataille, personne ne nous poignardera ?
— De notre point de vue, tout cela s’apparente à de la lumière qui peint de la fumée, répondit le Hiérophante. Nous passerons au travers comme si c’étaient des fantômes.
Il s’interrompit.
— Certains fantômes, précisa-t-il. Il existe en fait un très large éventail de—
— Et en avant ! l’interrompis-je avec entrain. Je ne suis pas sûre de pouvoir compter sur ma glace pour nous faire traverser les étendues d’eau, alors nous allons faire le grand tour, par—
Je m’interrompis et regardai à droite.
— Une ville qui brûle des victimes de la peste, conclus-je dans un soupir. Charmant. Allez, on se dépêche. Je ne compte pas passer une nuit de plus ici que nécessaire.
En fin de compte, ce ne fut pas un problème. Arcadie avait un jour et une nuit, même si ceux-ci ne coïncidaient pas toujours partout, mais cet endroit obéissait à des règles entièrement différentes. Chaque fragment semblait avoir une durée de vie avant de revenir à son commencement, et la plupart de ceux qui se déroulaient de jour ou de nuit le restaient. Les quelques fragments qui duraient plus longtemps ne semblaient suivre aucune règle ni logique. Nous marchâmes trois jours et trois nuits dans un champ vert complètement désert, comme si de rien n’était, puis traversâmes un col montagneux tout aussi désert où le même oiseau fondait sur nous de la même manière tous les quarts d’heure. Au bout d’une demi-semaine, le Hiérophante trouva le moyen de nous permettre d’entendre ce qui se passait, quoique les sons nous parvinssent étouffés. Sans surprise, Indrani insista pour que nous traversions autant de champs de bataille que possible. Nous fîmes une pause à côté d’une bataille rangée : quelques centaines de soldats vêtus de fer dévalaient une colline en hurlant, face à deux fois moins d’hommes en cuirasses d’obsidienne et de cuivre. Les hurleurs avaient le dessus, bien que leurs adversaires comptent quelques mages. Ceux qu’on apercevait étaient ridicules, comparés aux mages des Légions : il fallait des groupes de quatre ou cinq incantateurs, occupés un moment à chanter, pour lancer des éclairs du genre de ceux que mes officiers mages supérieurs projetaient sans même transpirer. Je m’assis pour regarder le massacre pendant que les autres mangeaient.
« Je reconnais certains de leurs mots, me dit Hakram, debout à côté de moi, les restes de son morceau de viande séchée à la main.
— Ceux en obsidienne ? demandai-je.
Il secoua la tête.
— Les hommes en fer, répondit-il. Certains de leurs cris ont des racines communes avec le reitz.
La langue lycaonnaise, parlée uniquement dans les régions montagneuses du nord-ouest de Procer.
« Ça fait quatre fois qu’on les voit combattre les autres, remarquai-je. Et ils gagnent plus souvent qu’à leur tour.
— Une invasion ? demanda l’Adjoint.
— Peut-être, dis-je en fronçant les sourcils. Nous ne les avons pas encore vus attaquer autre chose qu’un village, alors des raids me semblent plus probables.
Nous tombâmes sur notre premier fragment de véritable cité deux jours plus tard. Masego était de plus en plus irrité de ne pas parvenir à expliquer pourquoi nous pouvions traverser les bâtiments et les gens, mais pas les montagnes ni les collines ; pourtant, nous finîmes par découvrir quelque chose qui éveilla son intérêt. Dans une immense maison de briques, nous trouvâmes un cercle de douze hommes et femmes autour d’un large bassin de granit. Ils s’entaillaient les bras et y laissaient couler leur sang. La plus âgée, une vieille mégère toute ratatinée, psalmodiait des incantations dans une langue que nul d’entre nous ne connaissait, reprises par les autres. Je leur accordai une pause d’une demi-heure, ne serait-ce que pour le mettre de meilleure humeur. Un Hiérophante de mauvaise humeur n’était agréable à personne.
« Une forme primitive de clairvoyance, nous expliqua-t-il en s’agenouillant près du rituel fantomatique. C’est de la sorcellerie trismégistane, à en juger par la cadence, mais ils n’utilisent aucun stabilisateur runique. C’est primitif, je le reconnais, mais le talent qu’il faut… Même Père ne pourrait pas réciter une formule aussi complexe à voix haute.
Nous reprîmes bientôt la route. Nous étions tous agités, ces scènes étranges commençant à nous peser, mais personne plus que l’Archère. Plus le temps passait, plus elle partait souvent se promener après que nous avions établi le camp. À mes yeux, c’était une mauvaise idée. Nous en savions trop peu sur les dangers de cet endroit pour errer sans but. Mais Indrani était plus avide d’exploration que nous tous, et je voyais son humeur s’échauffer à mesure que nous restions sagement sur les pointillés. Je lui fis promettre de ne pas s’éloigner trop longtemps, puis m’en tins là. Je m’attendais à ce que les ennuis nous arrivent par son entremise, mais je dus ravaler mes paroles. Ce fut Masego qui s’éloigna sans un mot, le visage blême. Cela me surprit, car le fragment que nous traversions représentait une bataille, où la sorcellerie jouait un rôle infime. Les hommes de fer combattaient à nouveau les soldats d’obsidienne, dans l’affrontement de loin le plus vaste que nous eussions vu. Au moins deux mille hommes de chaque côté, et les soldats d’obsidienne étaient en train de se faire écraser. En grande partie, compris-je, à cause du cercle vide au cœur du champ de bataille. Deux silhouettes s’y affrontaient en duel. Une femme d’âge mûr, couronnée de fer, brandissait une lourde masse de pierre. Son adversaire était un homme vêtu d’une tunique de cuivre chatoyant et portant un cercle de rubis sertis d’or. Son épée de fer se brisa lors d’une parade, puis la reine couronnée de fer lui fracassa le crâne dans l’herbe.
C’est là que je trouvai Masego. Il ne regardait pas le combat, ni le cercle de soldats hurlants des deux camps qui entouraient le duel. Non, il se tenait un peu plus loin. Sa silhouette se dissolvait dans celle d’un soldat. Il fixait un homme à la peau pâle, vêtu de fourrures, le torse presque nu et le cou couvert de colliers de fer et d’argent. L’étranger que dévisageait le Hiérophante était beau, décidai-je. L’un des hommes les plus saisissants que j’aie jamais vus. Comme si quelqu’un avait arraché au monde le fantasme d’un prince consort guerrier pour lui donner chair.
« Masego ? l’appelai-je.
Il ne répondit pas. Je me hâtai de le rejoindre et posai la main sur son épaule.
« Tu es en danger ? demandai-je.
Le Hiérophante secoua muettement la tête. Après un long moment, il prit la parole.
« Cet homme, dit-il en le désignant, c’est mon père.