Chapitre 227
« Si la guerre doit être comprise comme la poursuite d’une politique d’État par la violence, alors la Principauté est un échec en tant que nation : l’Assemblée suprême s’est montrée chroniquement incapable de s’entendre sur une ambition ou de la mener à bien par la guerre. »
— Extrait de « La Ruine de l’Empire, ou appel à une réforme de l’Assemblée suprême », par la princesse Eliza de Salamans
Il faudrait commencer par Cordelia Hasenbach. Les chances n’étaient pas de mon côté — mais quand l’avaient-elles été, à vrai dire ? — et si je pouvais régler cette affaire sans impliquer le Pèlerin, ce serait infiniment préférable. Plus que jamais, chaque interaction avec le Pèlerin comporterait des dangers dépassant de loin les risques évidents. Une seule conversation imprudente pourrait me faire perdre mes pouvoirs ou m’affliger d’opinions à peine différentes des miennes. Les Dieux d’en Bas avaient beau avoir la réputation d’être manipulateurs, j’en étais venue à soupçonner que si les Dieux d’en Haut n’en avaient pas hérité, c’était simplement parce qu’ils étaient meilleurs dans cet art. Le Mal avait tendance à repousser la limite de ce que l’on était prêt à accepter, puis à nous laisser creuser toujours plus profond de nous-mêmes, jusqu’à ce que les conséquences nous rattrapent. Même le méchant le plus aveuglé, me disais-je, devait entrevoir un instant de lucidité glaciale lorsqu’il comprenait qu’il avait tout provoqué en franchissant cette ligne qu’il n’aurait jamais franchie auparavant. Le Bien, lui, agissait sous le masque de la conscience. Un murmure qui vous poussait à devenir la personne que vous pourriez être, si seulement vous étiez un peu meilleur. Cela ne paraissait pas si terrible, jusqu’à ce qu’on découvre que ce premier choix nous entraînait sans heurt vers le suivant, puis le suivant, puis celui d’après. Le Pèlerin avait un jour comparé le Mal au bord d’une falaise ; si c’était vrai, alors le Bien était la vieille métaphore éculée de la pente glissante. Une fois qu’on commençait à dévaler, on ne maîtrisait pas mieux sa destination qu’une charrette roulant dans une descente.
Le dégoût qui montait en moi à cette idée était un vieil ami, et je n’étais pas prête à m’en séparer. Noir m’avait prise sous son aile assez jeune pour que l’idée qu’on puisse me retirer mon libre arbitre ne suscite en moi qu’une répulsion viscérale, même quand il s’agissait des pires d’entre eux.
L’obscurité fraîche de mon domaine apaisa la morsure de mes émotions tandis qu’elle envahissait la pièce. Aucune ombre ne viendrait me murmurer ses conseils à l’oreille ce soir. Akua en savait déjà trop sur mes projets pour que cela me mette à l’aise et, bien que Masego m’ait assurée qu’il était possible d’apprendre à la rendre de nouveau invisible aux yeux des autres, il me faudrait plusieurs jours pour maîtriser correctement le sort. Des jours que je ne pouvais pas me permettre de perdre : un mois entier s’écoulerait avant que j’aie une nouvelle occasion de parler à la Première Princesse. Hasenbach émergea des ténèbres, rayonnante du poids de dizaines de miracles, sa robe bleu sombre rehaussée de longues boucles dorées. Le discret diadème d’or pâle posé sur son front ne trouvait aucun équivalent de mon côté : je ne portais aucun apparat ce soir, rien qu’une tunique usée et des bottes de soldat en campagne. C’était un aperçu plus fidèle de qui j’étais que les bijoux et l’or, mais il manquait au décorum attendu. La Première Princesse prit un instant pour reprendre ses esprits, mais nettement moins longtemps que la dernière fois. Elle s’y habituait, ou du moins apprenait à mieux feindre d’être consciente de son environnement. Je ne m’embarrassai pas du duel de silences qui précédait d’ordinaire nos conversations.
« Votre Altesse Sérénissime », la saluai-je.
« Votre Grâce », répondit Cordelia Hasenbach.
J’hésitai, et dans ce battement de cœur, elle prit l’initiative.
« Cela fait un certain temps que nous n’avons pas conversé, dit la Première Princesse.
— Je ne voyais aucune raison de gâcher nos soirées à toutes deux en discutant avant que la bataille ne soit résolue, répondis-je. Elle l’est désormais, et me voici. »
« Il aurait été courtois de m’avertir de votre intention, me reprocha Hasenbach.
— La guerre est le cimetière des politesses, dis-je en Chantant, citant l’une de vos prédécesseures. »
« Julienne Merovins n’a jamais prononcé ces mots, fit-elle remarquer en miezan inférieur, avec un amusement perceptible. C’était un courtisan du règne de sa successeure, et la saillie ne lui fut attribuée par un historien de sa famille que cinquante ans après sa mort. »
« Ça sonne toujours mieux quand ça sort de la bouche de quelqu’un qui a porté une couronne, dis-je en haussant les épaules. C’est plus difficile à dire pour les Empereurs de l’Effroi, en revanche, puisque tant d’entre eux étaient vraiment fous. »
« Praes a tendance à osciller entre le ridicule et l’effroyable, dit la Première Princesse. Une tragédie pour nous tous que, ces dernières décennies, l’Empire ait résolument penché vers le second. »
« Les tragédies ne manquent pas, ces temps-ci, dis-je avec un sourire crispé. On pourrait prétendre que nous en fabriquons toutes les deux. »
Son regard froid me considéra en silence.
« Devons-nous donc vider notre sac avant d’en venir au fond, Votre Grâce ? demanda Hasenbach. J’imagine que vous avez quelques reproches à formuler, ne serait-ce que pour votre satisfaction personnelle. »
« J’ai laissé le personnel à la porte, répondis-je. Il n’a pas sa place dans cette conversation. Regarder en arrière, c’est avancer à l’aveuglette. Je suis là, Première Princesse, parce que je veux conclure un accord. Le reste n’est que bruit. »
« Vous semblez apprécier cette méthode, ces derniers temps, dit la blonde d’un ton modéré. Le marché conclu avec mes sujets fut une forme de clémence particulièrement féroce. »
Je fronçai les sourcils.
« J’ai épargné des vies, dis-je. Des milliers. Celles de vos compatriotes, je vous le rappelle. »
« Vous avez soustrait à la campagne, pendant plusieurs mois, une force qu’il aurait été trop coûteux de détruire par la violence, dit la Première Princesse. C’était habile, et je peux reconnaître la prouesse, mais ne prétendons pas que vous cherchiez à sauver des hommes que vous avez tenté de noyer quelques jours plus tôt. »
« Ce sort aurait eu une portée limitée et n’aurait fait que suffisamment de victimes pour les contraindre à battre en retraite, dis-je. »
Elle ne haussa pas un sourcil, bien que j’eusse l’impression qu’elle en mourait d’envie.
« Facile à affirmer, maintenant que votre tentative a échoué, dit-elle. »
Je forçai mes doigts à se détendre et expirai lentement. Du calme, Catherine. Du calme.
« Je me suis donné beaucoup de mal, Votre Altesse, pour faire preuve de modération dans ma façon de mener cette guerre, dis-je d’un ton égal. Et cela m’a coûté cher. Il y a un point où le doute devient du déni. »
« Je ne l’ai pas ignoré, reconnut Hasenbach, à ma grande surprise. Vous devez toutefois comprendre que vous êtes une méchante. La tromperie est le métier des vôtres. Il est possible, aussi mince que soit cette possibilité, que vos intentions soient sincères. Mais les précédents pèsent sur vous comme une pierre au cou, tout comme ils pèsent sur moi. »
« J’ai sacrifié un tiers de mon armée pour prouver ma bonne foi, dis-je sans détour. Et contre l’avis de la plupart de mes généraux, il faut le préciser. À vos yeux, qu’est-ce qui prouverait réellement que je pense ce que je dis ? »
« L’abdication, répondit la Première Princesse sans hésiter. »
« C’est le genre d’exigence qu’on peut formuler quand on est en train de gagner, dis-je froidement. Ce n’est pas votre cas. Je vous propose un traité, je ne vous sers pas Callow sur un plateau d’argent. »
« Votre “offre” est parvenue jusqu’à Salia, dit Hasenbach. Faire passer nos armées jusqu’à Ater par l’Arcadie, si je ne me trompe. Ce qui suppose que vous ne laisserez pas ces troupes échouées dans un royaume de faës hostiles. »
« Je suis prête à jurer que je ne le ferai pas, lui dis-je. »
« Ce qui laisserait tout de même la Dixième Croisade presque entièrement dépendante de vous pour son ravitaillement, tandis que ses armées épuiseraient leurs forces contre les villes de Praes, dit la Première Princesse. À supposer que l’occupation de l’Empire réussisse dans ces conditions, la guerre s’achèverait tout de même avec vous en excellente position pour massacrer les armées affaiblies de Procer et du Levant, après avoir passé plusieurs années à lever des troupes en paix. »
« On peut se prémunir contre cette éventualité, dis-je calmement, si je deviens signataire de la Grande Alliance. Vous devriez avoir reçu le parchemin à présent. »
La Gardienne de l’Ouest m’observa sans rien laisser paraître.
« Une demande bien rédigée, respectant toutes les conditions des traités en vigueur, dit Hasenbach. Mes compliments à Vivienne Dartwick. »
En réalité, c’était Noir qui nous avait envoyé une transcription d’une exhaustivité terrifiante, mais je ne voyais aucune raison de la détromper.
« Au cas où vous vous poseriez la question, elle est sincère, dis-je. »
« Je n’en doutais pas, sourit la Première Princesse. Après tout, elle impliquerait la suspension de toute action militaire entre les membres et la soumission de tout conflit à un arbitrage neutre. »
« Elle impliquerait aussi une déclaration de guerre à l’Empire de l’Effroi, fis-je remarquer. Ce qui signifie que Callow ne se préparerait pas à vous poignarder dans le dos : il serait en première ligne avec vos propres armées. Je suis même prête à reprendre l’Île bénie à Malicia et à la garder tandis que vos soldats marcheraient vers l’est, comme preuve de bonne foi. »
« Vous faites exprès de ne pas comprendre, dit Hasenbach. Je vous ai déjà dit qu’une méchante à la tête de Callow n’était pas une issue acceptable pour cette croisade. »
« On m’a dit plus d’une fois que, dans une négociation, il était malvenu de s’en tenir à sa seule position de départ, dis-je. Un marché suppose généralement qu’on marchande, Votre Altesse. »
Le regard de l’autre femme se glaça.
« Vous êtes une seigneure de guerre, Catherine Foundling, dit-elle en articulant chaque syllabe avec une précision exaspérante. Votre règne s’est bâti sur les catastrophes et les massacres, et s’est maintenu par les mêmes moyens. Vous n’êtes pas la Reine de Callow, ni même la Reine à Callow. Votre seul titre à régner est celui que vous confère l’acier, et il s’affaiblit de mois en mois. Vous estimez, de toute évidence, que je manque de diplomatie. »
Elle marqua une pause, les lèvres pincées.
« Que je doive seulement faire semblant de reconnaître votre droit à parler au nom des âmes soumises à votre joug est une concession que vous n’avez aucun droit d’exiger de moi, poursuivit la Première Princesse. Même un usurpateur serait plus acceptable : vous n’avez fait que passer d’un champ de cadavres à l’autre, attendant et gagnant en puissance grâce à la mort de vos propres sujets jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne pour contester votre couronnement. Eh bien, nous y voilà. Considérez-vous comme contestée, Reine Noire. »
Du calme, pensai-je, tandis que l’Hiver grondait. Du calme. Les insultes n’ont aucune importance, si tu obtiens ce que tu veux.
« Est-ce la position de tous les signataires de la Grande Alliance ? demandai-je avec une politesse forcée. »
« Aucun dirigeant parmi nous ne tolérera que vous conserviez le trône, répondit froidement Hasenbach. »
J’expirai. Du calme. Crier, c’est pour les enfants.
« Abdication dans les dix ans suivant la signature, répondis-je au lieu de hurler. À condition que les autres nations n’aient aucun droit de regard sur la succession ; en échange, je vous garantis que mon successeur ne sera pas une autre méchante. »
Je la vis maîtriser sa colère, et cela me fit froncer les sourcils. Une diplomate aussi chevronnée qui perdait son sang-froid ? Cela m’agaçait de ne pas pouvoir lire son rythme cardiaque, car je commençais à comprendre qu’elle m’avait peut-être menée par le bout du nez. Sa diatribe cinglante m’avait semblé sincère, mais cela ne signifiait pas qu’elle ne s’en était pas servie pour me mettre la pression. Pour me pousser à céder quelque chose que j’étais prête à accorder, certes, mais ce que je comptais utiliser comme monnaie d’échange pour obtenir d’autres concessions venait d’être mis sur la table simplement pour poursuivre les négociations. Merde. Aussi désagréable que fût cette pensée, j’aurais voulu qu’Akua m’accompagne.
« Abdication à la fin de la croisade, répondit Hasenbach. Et des serments contraignants, tant sur ce point que sur celui de la succession. »
« Cinq ans, que la croisade soit terminée ou non, répliquai-je. Il me faudra du temps pour régler les choses afin que la succession soit stable. D’accord pour les serments. »
Un silence s’installa.
« Un compromis serait peut-être possible, finit par dire la Première Princesse. »
Je gardai un visage impassible, malgré le soulagement qui m’envahissait. Par les Dieux, bordel. Je n’avais pas hâte de tenter ma chance avec le Roi Mort. Ignorer une invitation de l’Horreur Cachée aurait sans doute des conséquences, mais j’avais l’habitude des maux moins grands.
« Alors, une trêve jusqu’à ce qu’on y parvienne, dis-je. Y compris la fin des travaux de terrassement de votre oncle dans les vallées. »
« Il faudra y maintenir un passage pour pouvoir mener la guerre, dit Hasenbach. »
« Je peux faire passer toute son armée par les vallées en moins d’une semaine si vous ne me faites pas confiance pour l’emmener jusqu’à Praes, répondis-je froidement. Le garder pointé sur mon ventre ne peut être considéré que comme une forme de coercition. »
« Vous êtes sous la contrainte, répondit franchement la Première Princesse. C’est précisément pour cette raison que nous avons cette conversation. »
Je l’observai, son visage aux traits fermes et la patience qu’elle affichait.
« Il y a un risque bien réel, dis-je lentement pour qu’elle comprenne que je ne plaisantais pas, que si j’accepte ce que vous venez de dire, cela déclenche une guerre civile à Callow. On y verra une annexion, ou au minimum une vassalisation de fait. Vous sous-estimez gravement à quel point votre peuple est haï dans le royaume. »
« Vous m’avez demandé de vous considérer comme la dirigeante de Callow, dit Hasenbach. Alors gouvernez. Faites usage de votre autorité pour empêcher les troubles. »
Par les dieux, elle était sérieuse.
« Non, dis-je. J’ai fait des concessions considérables. Vous voulez que le passage reste ouvert ? Donnez-moi autre chose que votre parole. Retirez l’armée, rendez la trêve publique. Je demanderai au Hiérophante de préparer un rituel pour dégager les décombres, qui sera lancé une fois les traités signés. Sinon, j’ai de plus en plus l’impression de tendre le cou pour qu’on me tranche la gorge. »
« Je suis la Première Princesse de Procer, pas une tyranne mesquine, répondit Hasenbach d’un ton tendu. Je ne reviens pas sur ma parole une fois donnée. »
« Et moi, je suis de Callow, répliquai-je sèchement. Nous avons plus d’une chanson sur la valeur des promesses proceranes. Vous me demandez de vous faire sacrément confiance. Faites-en autant. »
« Vous surestimez la force de votre position de négociation, me prévint-elle. »
« Vous aussi, aboyai-je. Vous avez envoyé deux armées contre moi, et toutes deux se sont fait foutre hors de Callow. Noir est au cœur de vos terres avec quatre légions, et vous préférez discuter avec moi parce que je vous demande de ne pas me mettre un couteau sous la gorge plutôt que de vous en occuper ? »
« Presque tous les Héros du continent sont là, et trois fois plus nombreux que lui pour le contenir, répondit Hasenbach. Il lui reste quelques mois à vivre, tout au plus quelques semaines. »
« Alors voilà à quoi ça ressemble, dis-je doucement. Une femme intelligente qui commet une grave erreur. »
« Épargnez-moi les louanges du meurtrier, dit-elle. C’est un général compétent et un tueur efficace. Il n’est pas invincible. »
« Vous allez vous faire dévorer, dis-je, consternée. Je ne sais même pas ce qu’il prépare, mais je le sais. C’est aussi sûr que le jour. Dieux d’en Bas, qu’est-ce qui, dans le déroulement de cette croisade, peut bien vous rendre aussi arrogante ? »
« Les rodomontades ne mèneront à rien, dit la Première Princesse. »
« Je sais ce que vous essayez de faire, Cordelia, dis-je. Vous pensez que dans un mois, nous nous reparlerons et que je devrai courber l’échine un peu plus bas. Du bluff. J’ai besoin que vous me croyiez, parce que je vous supplie, là, de comprendre que ce n’est pas ce qui va arriver. Je ne peux pas jouer le destin de tout un royaume, déclencher une guerre civile, sur des bases aussi fragiles. Je suis déjà acculée. Je ne céderai pas davantage. »
« Il y a six mois, vous auriez pu dire la même chose, répondit-elle doucement. Et pourtant, nous voilà. »
Je fermai les yeux. Est-ce que je devais le faire ? Lui accorder même cette petite garantie que je retenais encore ? On y verrait une capitulation parce que, pour être honnête, c’en était une. Il y aurait des émeutes, et au moins la moitié de l’Armée de Callow déserterait. La Voleuse pourrait bien me tuer. Elle faisait encore moins confiance à Procer qu’à moi. Bon sang, elle aurait peut-être raison de le faire, si on en arrivait là. J’avais de bonnes raisons d’avoir prévu ces mesures. Je rouvris les yeux.
« Une dernière fois, dis-je. Ne faites pas ça. Nous pourrions éviter tant de morts — au-delà de la politique, des intérêts et des manigances, cela doit bien compter pour quelque chose. »
« Les appels à l’émotion, dit-elle sans dureté, sont le dernier recours de ceux qui n’ont plus d’arguments. »
Je la fixai longuement.
« Je crois, dis-je à voix basse, que cette conversation nous hantera toutes les deux dans les années à venir. »
Elle hésita un instant.
« Je ne suis pas dépourvue de compassion, dit-elle. Mais les enjeux dépassent ce que vous savez. »
Ce n’était pas une ouverture. Par les dieux, j’aurais voulu que ce soit le cas, mais rien dans son regard ne m’invitait à reprendre les négociations.
« Malheur à nous deux, alors, Cordelia Hasenbach, dis-je. »
Je déchirai les ténèbres et me relevai. Une dernière tentative avant d’entrer dans la tanière du diable.
Des gardes encerclaient la tente du Pèlerin, alignés en rang serré. Je les congédiai aussi doucement que mon humeur me le permettait, ce qui, à en juger par la pâleur du lieutenant taghreb, n’était pas très doucement. Quelques mois plus tôt, me dis-je, j’aurais probablement gelé tout ce qui m’entourait. Le vieil homme était encore éveillé, malgré l’heure tardive, assis à un bureau avec une lampe de mage posée dessus. Il écrivait quelque chose sur un parchemin, remarquai-je. Cela éveilla ma curiosité, malgré moi. Il n’avait pas le droit d’écrire des lettres, même en tant qu’observateur. Que rédigeait-il donc ?
« Pèlerin, dis-je en m’attardant à l’entrée de la tente. Puis-je ? »
« Catherine, répondit-il avec un sourire bienveillant. Je vous en prie. »
J’entrai dans la tente et tirai une chaise pliante de son chevet pour m’asseoir face à lui, de l’autre côté du bureau. Il remarqua mon regard sur le parchemin et eut un petit rire.
« Votre maréchale m’a demandé de lui fournir mes souvenirs de la bataille des Camps, dit-il. Dans la mesure où ma position me permet de les révéler. Je crois qu’elle rédige peut-être une histoire de ces dernières années. »
Les « Commentaires » de Juniper, inspirés de ceux du second Terribilis. Je le savais, et je savais aussi qu’Aisha tenait apparemment ses propres mémoires, même si elle ne s’engageait jamais à me les montrer. J’imagine que quelqu’un devait consigner les événements, puisque moi, par les Enfers, je ne le faisais certainement pas.
« Je suis surprise que vous acceptiez de contribuer, avouai-je. »
« J’ai toujours estimé que c’était une grande injustice pour tous que les histoires soient si souvent écrites par les vainqueurs, dit le Héros. Une perspective plus large permettrait d’éviter bien des choses. Si les souvenirs d’un vieil homme peuvent être utiles, je suis heureux de les offrir. »
C’était là le problème avec le Pèlerin, pensai-je. Il disait ces choses sages et magnifiques, et semblait y croire sincèrement. Pourtant, je le retrouvais ensuite sur le champ de bataille, brandissant des miracles comme un couteau au service d’une cause aussi creuse que possible. Il y avait peut-être un homme bon quelque part, là-dedans. Je voulais le croire. Mais cet homme obéissait aux Cieux avant toute autre chose. Et si je pouvais reprocher à Noir de m’aimer tout en étant capable de mettre cet amour de côté, alors je pouvais reprocher à cet étranger de ne tenir à ses beaux idéaux que tant que les Cieux les jugeaient utiles. Ce n’étaient pas vraiment des principes s’ils étaient toujours abandonnés au premier froncement de sourcils d’En Haut, n’est-ce pas ?
« Vous semblez songeuse, ce soir, remarqua le Pèlerin. »
Je pesai les risques un instant, puis me lançai.
« Je viens d’avoir une conversation épuisante avec la Première Princesse, dis-je. Alors je vais être franche, si vous le voulez bien, parce que je n’ai plus beaucoup de patience pour les détours. »
Il ne parut pas surpris d’apprendre que je pouvais parler directement à Hasenbach, mais cela ne voulait rien dire. Le Pèlerin n’était pas quelqu’un contre qui j’aurais voulu jouer aux cartes.
« Vous avez tenté de faire la paix, dit-il. »
Je souris sans joie.
« J’y étais presque, dis-je. Mais elle a poussé un peu trop loin. Et je sais, par les dieux, je le sais, qu’elle ne cherchait peut-être pas à me baiser, moi et tous les habitants de ce royaume. Que les autres choix qui s’offrent à moi sont tellement pires qu’ils en deviennent indéfendables. »
Je soutins son regard.
« Je suis prête à faire des actes de foi envers les gens, Pèlerin, dis-je sincèrement. Je l’ai déjà fait, et je le referai. Mais pas envers les Cieux. Parce qu’avec ceux d’En Haut, on ne négocie pas : on leur obéit. Et je ne crois pas que Cordelia Hasenbach tienne aussi fermement les rênes de ce qu’elle a déclenché qu’elle le pensait. »
« Et vous venez donc me trouver, dit le vieil homme. Avec une requête. »
« Faites quelque chose, lui demandai-je à voix basse. Intervenez. Proposez votre arbitrage. La Voleuse m’a dit que vous pourriez devenir roi du Levant en claquant des doigts, si vous le vouliez. Vous avez de l’influence à exercer. »
« Seljun, dit-il calmement. Nous n’avons pas de rois, au Levant. Et il y a une raison pour laquelle je ne siège pas sur le Trône en lambeaux, Catherine. Vos Bons Rois ont bien traité Callow, mais le Dominion… C’est une terre différente. Cela mettrait fin aux duels d’honneur et aux expéditions dans les contrées sauvages, mais ce serait un appel à la guerre qu’il vaut mieux laisser derrière nous. »
« Je ne vous demande pas d’usurper votre dirigeante, dis-je. Mais par les dieux, vous n’êtes pas personne. Si vous concluez une trêve avec moi, le Levant suivra. Cela forcera Hasenbach à revoir sa position. »
« Cela briserait la Dixième Croisade, dit-il avec douceur. »
« Alors faites-le en secret, dis-je, de plus en plus frustrée. Vous essayez de m’enfoncer la rédemption dans la gorge, inutile de le nier. Très bien. Je vais jouer le jeu, même si ça risque de me tuer. Mais agissez, bon sang. Je baiserai l’ourlet de votre robe, je citerai le Livre. Il suffit que vous preniez la parole pour éviter la mort de milliers de gens. »
« Ce serait étouffer dans l’œuf, dit tristement le Pèlerin Gris, peut-être la dernière chance de paix de notre époque. »
« Je vous offre la paix, sifflai-je. »
« Une paix à vos conditions renverserait la Première Princesse, dit-il. Elle a passé des années à forger une alliance avec le Levant, luttant bec et ongles contre son Assemblée à chaque étape. Que cette même alliée lui torde le bras pour la contraindre à conclure un pacte avec l’une des méchantes les plus célèbres encore en vie, et elle serait écartée du pouvoir en moins d’un mois. Tout ce qu’elle cherche à accomplir disparaîtrait avec elle. »
Un long moment passa, et le seul bruit dans la tente fut le battement régulier de son cœur.
« Vous ne pouvez pas être sérieux, dis-je. Si vous m’aviez dit que les Cieux opposaient leur veto, j’aurais été furieuse. Je ne prétendrai pas le contraire. Mais au moins, je n’aurais pas été déçue. »
Il ouvrit la bouche, mais l’Hiver rugit comme si un demi-monde entier hurlait au sang, et il la referma.
« Non, déçue est un mot trop faible, dis-je d’une voix dépourvue de la moindre chaleur. Cela, Pèlerin, mérite le mépris. »
« Les traités qu’elle a conclus, et qu’elle veut renforcer, mettront fin aux guerres à l’ouest, dit le vieil homme. La restauration de Callow et l’humiliation de Praes permettront enfin à Calernia de se tourner vers le véritable visage de l’Ennemi. Le Roi des Morts. La Chaîne de la Faim. »
« C’est drôle, dis-je avec un sourire sans joie. Comme ce n’est jamais à vous tous de faire des sacrifices. Nous, tout ce royaume, depuis l’aube des temps ? Eh bien, c’est ainsi que les choses doivent se passer. Il faut bien que quelqu’un s’occupe de Praes pour que le reste du continent puisse s’entretuer tranquillement. Mais voilà que quelqu’un d’autre doit verser le sang, pour une fois, et soudain, toutes ces considérations apparaissent. »
« Ce n’est pas juste, dit le vieil homme. Ce n’est pas non plus équitable. Je ne prétendrai pas le contraire, mon enfant. Mais je ne vous offrirai pas mon soutien au prix du rêve de Cordelia Hasenbach. C’est un bien trop grand pour qu’on le détruise ainsi. »
« Alors nous brûlons encore, pour le bien de tous les autres, dis-je en riant durement. »
Je me levai.
« Vous savez, quand je prends des décisions comme celle-là, on me traite de monstre, dis-je en soutenant son regard sans étouffer la moindre braise de ma fureur. Alors pourquoi, vous, avez-vous droit à un passe-droit ? »
« J’en paierai le prix, un jour, répondit le Pèlerin Gris. Le devoir n’absout pas. »
Il avait l’air vieux, las et triste. Mais beaucoup de gens avaient cet air-là, et ils ne signaient pas des arrêts de mort pour des dizaines de milliers de personnes. Je n’avais plus de compassion à offrir à des gens comme lui. Aucun mot d’esprit à lui servir, aucune remarque cinglante pour prendre congé. Je quittai la tente avant de me convaincre de le tuer de sang-froid. Il fallait que je parle au Hiérophante.
Après tout, nous allions à Keter.