Chapitre 229
« Une offre de “pliez le genou ou mourez” serait malhonnête, Matriarches. Refusez, et vos cadavres seront tout de même forcés de s’agenouiller, tandis que je ferai hurler à vos enfants un joyeux refrain. »
— Nihilis Ier, Empereur de l’Effroi, le Tanneur, négociant la fin de la quatrième Rébellion gobeline
J’eus une remarque assez amusante sur la longévité inattendue de Warlock et son absence de bronzage sur le bout de la langue, mais je la ravalai sans perdre le fil. Masego, qui regardait ce que son deuxième père — l’incube que je connaissais sous le nom de Tikoloshe — avait projeté sur son visage, avait une expression que je ne lui avais jamais vue. Il avait l’air trahi. Je lui pressai l’épaule avec douceur, même si j’ignorais la raison de son chagrin, et ne pris pas la peine de lui demander s’il était sûr de l’identité de l’incube. Le Hiérophante n’avait pas l’habitude d’affirmer quoi que ce soit sans en être certain.
« Pourquoi ? murmura Masego. Il sait que j’essaie de reconstituer toute l’histoire depuis des années. Dieux, quel praticien des Terres désolées n’a pas essayé ? Il était là. Il l’a vu de ses propres yeux. »
Il n’avait pas haussé la voix, et cela m’inquiétait davantage. La colère, je la connaissais bien et savais comment l’apaiser. Mais ça… quoi que ce fût, je n’étais pas équipée pour y faire face.
« Il cherchait peut-être à te protéger », hasardai-je.
Sa main jaillit et une traînée de flammes traversa une demi-douzaine de soldats, brûlant d’un bleu éclatant.
« Je ne suis pas un enfant, Catherine, siffla-t-il. Je n’ai pas besoin qu’on me dorlote. J’aurais pu pardonner un refus, mais m’imposer l’ignorance ? Comme si j’étais un mage de bas étage prêt à se faire sauter les doigts. Comme si j’étais incapable de comprendre mes propres limites. »
J’entendis Hakram s’approcher à pas légers derrière nous, ayant enfin réussi à nous rattraper, mais je levai la main sans me retourner pour lui faire signe de s’éloigner. La présence d’autres personnes n’aurait fait qu’ajouter de l’huile à un mélange déjà explosif.
« Nous ne savons pas avec certitude s’il a vu le rituel qui a dévasté Keter, dis-je. Il a pu être dispersé avant. »
« N’essaie pas de me consoler », dit-il en se tournant vers moi, le regard brûlant d’une lumière qui roussissait le tissu couvrant son œil. « Papa n’a jamais été dispersé. Sa conscience s’est poursuivie sans interruption pendant des millénaires, sans jamais retourner à son état informe originel. Son contrat a pris fin, ou il a réussi à se libérer de sa laisse. »
« L’un ou l’autre a pu se produire avant le rituel », fis-je remarquer.
« Il ne serait pas simplement parti, même dans ce cas-là, cria Masego, à ma grande surprise. C’est un être déterministe, Catherine. Fuir pour obtenir une position d’influence aurait été contraire à sa nature. Les démons aiment vivre dans la Création. C’est le seul endroit où ils peuvent vraiment apprendre. »
Mes connaissances en théologie n’avaient jamais été très approfondies et ce dont je me souvenais était un peu rouillé, mais j’étais presque certaine que le déterminisme était plus ou moins un autre mot pour désigner la prédestination. Une doctrine peu répandue à Callow, même si elle comptait quelques adeptes dans le sud du royaume. Surtout des prêtres.
« Tu veux dire qu’il n’aurait pas pu faire un autre choix ? demandai-je lentement.
D’ordinaire, le moindre aveu d’ignorance aurait suffi à le pousser à me faire la leçon. Le fait qu’il ne s’y essayât même pas, se contentant de froncer les sourcils avec irritation, était révélateur.
« Tu ne comprends pas », dit-il.
Je gardai le visage et la voix calmes.
« S’il n’avait pas eu le choix à l’époque, dis-je prudemment, il n’a peut-être pas eu le choix non plus de ne pas t’en parler. »
« Tu ne comprends pas, imbécile, répéta sèchement Masego. Je désire connaître ces réponses depuis des années. Il est dans la nature de Papa de satisfaire les désirs, et son lien devrait lui permettre de le faire pour toute notre famille, dans certaines limites. Ce contrat est l’une des œuvres de sorcellerie les plus complexes qui existent, Catherine. Père a passé des décennies à façonner ce qui se rapproche le plus, pour un démon, de la capacité à faire des choix. Ce qui signifie que Père lui a interdit de m’en parler, ou bien… »
« Il ne te considère pas comme un membre de sa famille », dis-je doucement.
« Je ne sais pas ce qui serait le pire, dit faiblement l’aveugle. Que Père ait plié sa volonté contre tout ce qu’il m’a enseigné, juste pour me laisser dans l’ignorance, ou que Papa ne m’ait jamais… »
Sa voix se brisa. Je grimaçai, passai un bras autour de ses épaules et l’attirai contre moi. Le serrer dans mes bras n’était pas commode : il me dépassait nettement en taille et restait planté là comme un poisson mort.
« Allons, murmurai-je. Il y a encore beaucoup de choses que nous ignorons, Masego. Ne tire pas de conclusions trop vite. »
Lentement, il finit par poser le front sur mon épaule. Dieux, son cou devait souffrir à cet angle-là.
« Il a peut-être fait semblant depuis le début, marmonna-t-il dans ma tunique. Depuis le jour de mon adoption. Mes premiers souvenirs. Il jouait simplement son rôle, pour faire plaisir à Père. »
J’avais toujours pensé que Warlock et Tikoloshe avaient plutôt bien élevé Masego, à la praesienne, du moins. Il avait connu une enfance dorée qui lui avait appris à aimer l’étude, sans véritable épreuve à affronter ; et s’il n’en était pas sorti avec la boussole morale la plus affûtée du monde, eh bien, on ne pouvait pas attendre grand-chose des habitants des Terres désolées. J’avais du mal à comprendre ce que cela faisait de voir toute son enfance remise en question. L’orphelinat n’encourageait pas la sentimentalité. Mais je pouvais comprendre, un tout petit peu, ce que cela faisait de voir sa confiance mise sur le billot. Il n’était pas le seul à avoir une relation compliquée avec une Calamité. Masego finit par se dégager, las de me sentir lui frotter le dos pour le réconforter. Son visage était sec, bien sûr. Le jour où il avait acquis ses yeux d’Été avait aussi cautérisé ses canaux lacrymaux.
« Ça n’a pas d’importance, dit-il entre ses dents en lissant ses robes. Ils peuvent me cacher des secrets, mais ils ne peuvent pas m’empêcher de les découvrir par moi-même. »
« Tu veux continuer à examiner son… », devinai-je en tournant les yeux vers la bataille qui se déroulait toujours autour de nous.
À présent que le roi couronné de rubis était mort, les soldats obsidiens — que je supposais être d’anciens Keterans — étaient en pleine déroute.
« Oui, dit Masego avec un calme forcé. Dis à Indrani que le duel, ici, oppose deux Nommés. Ça devrait suffisamment l’intéresser pour l’empêcher de piaffer d’impatience. »
Je grimaçai. Soit. Je ne tenais pas particulièrement à rester ici plus longtemps que nécessaire, mais si cela pouvait l’aider à se ressaisir, je ferais un compromis. Une partie de moi, cette petite voix murmurante qui ne s’éteignait jamais tout à fait, remarqua que c’était peut-être la meilleure occasion que j’aurais jamais de retourner le Hiérophante contre Warlock. De le rallier fermement à ma cause avant que le jour du jugement, que je sentais approcher jusqu’au fond de mes os, ne s’abatte sur nous. Il me suffisait d’exploiter sans pitié le chagrin de l’un de mes amis les plus proches. Ce serait aussi pour son bien. À la fin de la Dixième Croisade, quand la poussière retomberait, il y aurait une vraie chance que ses liens étroits avec Praes et les Calamités lui coûtent la vie. Après la Folie d’Akua, on se méfierait des puissants sorciers Nommés ; mais s’il avait combattu l’Empire, son dossier de guerre… Je crispai les doigts et brisai le cou de cette voix avant de l’enterrer dans une tombe peu profonde. Je ne prétendrais pas être incapable de manipuler Masego. J’en assumerais la responsabilité. Mais si je le faisais, ce serait uniquement pour l’aider. Pas pour lui arracher tous ses liens, sauf ceux qui le gardaient à mes côtés.
« Je vais parler aux autres, dis-je doucement. Ne fais rien de dangereux. Je reviens aussi vite que possible. »
Il ne répondit pas. Une lueur s’épanouissait déjà autour de ses doigts ; son visage s’était durci tandis qu’il se mettait à tracer des runes. Je compris qu’il me congédiait.
« Ça fait au moins douze heures qu’il s’y est mis », dit Hakram.
L’inquiétude dans sa voix était assez discrète pour échapper à un inconnu. Pour moi, elle était évidente. Nous nous tenions au bord de notre campement improvisé — assez éloigné du gros des combats pour que les cris de guerre n’aient pas troublé notre sommeil au plus fort de la bataille — et observions la silhouette solitaire de Masego. Il n’avait rien mangé depuis qu’il avait commencé. Indrani avait essayé de lui apporter du pain et de l’eau, mais s’était heurtée à une paroi de pouvoir transparente qu’elle n’avait pas réussi à briser. Ses cris étaient eux aussi restés sans réponse. À mon avis, il avait étouffé tout son à l’extérieur du périmètre.
« Il ne s’est même pas assis une seule fois, grimaçai-je. Et il pratique la sorcellerie sans arrêt. Nommé ou pas, il devrait être sur le point de s’effondrer. »
« On le ramassera quand ça arrivera, soupira l’orc. On le mettra dans Zombie et on partira d’ici pendant qu’il sera inconscient. Ce n’est pas sain. »
« Il a toujours eu tendance à l’obsession, reconnus-je. Nous l’avons tous, mais lui est plus bas sur cette pente que n’importe lequel d’entre nous. »
« C’est différent, Cat, dit Hakram. S’il entre en transe en étudiant les arts du sort, on peut l’en tirer au bout de quelques heures. Même la Voleuse sait comment s’y prendre, et c’est celle qui le connaît depuis le moins longtemps. Mais dresser des barrières pour nous tenir à l’écart ? Il n’est jamais allé aussi loin. »
« La famille vous bousille, dis-je. C’est ce qu’on m’a raconté, en tout cas. »
« Nous sommes tout ce qu’il a, me dit l’orc. Ses pères l’ont laissé partir quand il nous a rejoints, et tu as entendu les mêmes histoires que moi. Ils lui ont toujours laissé beaucoup de liberté, même quand il était enfant. Si nous ne veillons pas à ce qu’il garde l’équilibre, il n’y aura personne d’autre. »
Je passai une main dans mes cheveux, épuisée.
« Tu sais que le réconfort, ce n’est pas mon fort, avouai-je. »
« Il n’a pas besoin d’une amie, répondit Hakram. Il a besoin de quelqu’un qui lui dise que ça suffit. D’une figure d’autorité. »
Je jetai un regard mal à l’aise au grand orc.
« Ce n’est pas vraiment comme ça que j’ai dirigé Woe, dis-je. »
« Et tu as eu raison, dit l’Adjoint. Une main plus ferme aurait éloigné l’Archer et la Voleuse avant qu’elles nous rejoignent. Mais le Hiérophante est praesien. Il a été élevé par les Calamités, Catherine. Il comprend instinctivement que, dans une bande de Nommés, quelqu’un donne les ordres. C’est toi. »
« Donner des ordres sur un champ de bataille, c’est une chose, Hakram, répliquai-je sèchement. Tirer les ficelles en privé, dans des affaires personnelles, c’en est une autre. Je ne prétendrai pas que nous sommes égaux en tout, mais j’essaie de ne pas vous dicter votre conduite, à moins de ne pas avoir le choix. »
Les yeux sombres de l’orc se posèrent sur la silhouette solitaire de Masego.
« Et crois-tu qu’il profite de cette retenue ? demanda-t-il calmement.
Je serrai les dents.
« Vous n’êtes pas des outils, Hakram, dis-je. Je ne vais pas vous façonner pour que vous me soyez plus utiles. Jamais je ne m’engagerai sur cette voie. »
« Il y a une différence entre intervenir pour notre bien et nous manipuler à ton seul avantage, gronda-t-il. Tu fais semblant de ne pas le savoir, parce que l’autorité qu’on t’a confiée sur nous te met mal à l’aise. C’est l’une des choses les plus égoïstes et méprisantes que je t’aie jamais vue faire. Tu crois qu’on a prêté serment et conclu des pactes parce qu’on nous a dupés ? Que tu nous as trompés pour qu’on te fasse confiance ? Tu es la seule d’entre nous à pouvoir accorder ta confiance ? »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit, répliquai-je.
« Les mots ne valent rien, dit l’orc. Les actes parlent plus fort, et décider de ne pas agir est déjà un acte. »
Je crispai les doigts et lançai un regard noir à l’Adjoint.
« Et mon jugement a toujours donné de bons résultats, peut-être ? sifflai-je. Je traîne derrière moi tout un cortège funèbre de bourdes, Hakram. L’une des plus récentes a tué cent mille personnes, et nous nous dirigeons vers un endroit où je pourrais bien battre ce record. »
« Nous étions tous dans cette salle, dit l’orc. Nous avons entendu les mêmes arguments. Nous connaissons les mêmes vérités et le plan qu’elles ont fait naître. Pourtant, nous sommes tous là, à voyager avec toi. Tu nous aurais réduits en esclavage sans que je m’en aperçoive ? Nous avons tous choisi de faire partie de Woe, Catherine, en sachant parfaitement ce que cela impliquait. Personne ne nous a forcés. »
J’avais toujours détesté me disputer avec Hakram. Il était d’un calme et d’une raison exaspérants.
« Très bien, dis-je. Je vais lui dire d’arrêter. »
L’Adjoint leva la main pour m’arrêter.
« Ne cherche pas à enterrer cette conversation, dit-il. Ne fais pas comme s’il ne s’agissait que d’une dispute isolée, puis ne change rien à ta conduite. Ta couronne m’indiffère, Seigneur de guerre. Tout comme l’identité de ton maître. C’est à toi que j’ai accordé ma confiance, comme les autres. Tu leur fais injure à tous en agissant comme si c’était une erreur. »
Je pinçai les lèvres et soutins son regard. Il ne m’appelait par cet ancien titre orque que lorsque nous parlions de quelque chose d’une gravité absolue. Autrement dit, il ruminait cela depuis un moment, attendant le bon moment pour en parler. À contrecœur, je hochai la tête. Il baissa la main et je me dirigeai vers le spectacle lumineux en solo de Masego. Je sentais les barrières, même si je ne les voyais pas. Mes doigts glissèrent sur leur surface, où une sorcellerie transparente se formait au contact de ma main. Je frappai une fois de la jointure des doigts, mais c’était comme de heurter un mur solide. J’entendis Indrani se tourner vers moi au loin, mais ne la regardai pas. Briser les barrières risquait de blesser Masego ; je devais donc faire preuve d’un peu de retenue. Je saisis l’Hiver, tissai son pouvoir en un maillet de glace aussi haut que moi et en empoignai le manche. Je pris appui, plus par habitude que par nécessité : cette construction était légère comme une plume pour moi. Je l’abattis sur la barrière une fois, deux fois, trois fois, avant que le Hiérophante ne cesse enfin de tracer des runes assez longtemps pour me regarder. Je laissai tomber le maillet et lui fis signe de dissiper la barrière. Il secoua la tête.
« Maintenant, dis-je d’un ton neutre. »
Il tressaillit. Il effleura une suite de runes flottant autour de lui et une porte s’ouvrit devant moi, dessinée par le pouvoir transparent qui en formait le cadre. J’entrai, faisant disparaître le maillet d’un mouvement du poignet.
« Catherine, dit-il. Je n’ai pas faim. Inutile de… »
« Ça fait douze heures que tu t’y consacres, Masego, dis-je. C’est fini. Tu vas te reposer, manger, puis nous discuterons de la suite. »
« Pas maintenant, dit le Hiérophante. Pas alors que je suis si près du but. »
« De quel but ? répliquai-je en haussant un sourcil. »
« Parcourir toute la durée de l’écho, me répondit-il. Pas interagir véritablement avec lui, non, mais en être témoin jusqu’au bout. Comme si j’y étais vraiment. »
Je jetai un regard sceptique à la bataille fantomatique.
« Et alors ? dis-je. Qu’est-ce que ça t’apportera ? »
« Ce n’est pas une illusion, Catherine, dit-il. C’est le reflet de l’état de la Création à des moments précis. L’écho d’un individu comprend tout ce qu’il savait à l’époque. Si je parviens à extraire ces connaissances et à les traduire sous une forme que je peux comprendre… »
« Tu apprendras beaucoup de choses, l’interrompis-je. Très bien. Tu veux travailler sur ce projet ? Ça ne me pose aucun problème. Mais fais-le comme il faut. Dors, mange, parle avec ceux qui t’aiment. Et avance à un rythme qui ne te réduira pas en épave. Il y aura des éclats plus intéressants encore, plus loin. »
« Il ne me faudrait que quelques heures de plus, dit-il.
« Alors peu importe où tu les passes, non ? dis-je avec patience. Ou bien cet éclat a-t-il quelque chose de particulier qui le rend plus facile à étudier ? »
Il détourna le regard. Donc, non. Je le pris par le bras et le tirai jusqu’à ce qu’il se mette à marcher de lui-même.
« Allez, dis-je. Et tant que tu y es, tu vas présenter tes excuses à Indrani. »
Il fronça les sourcils.
« Pour quoi ? demanda-t-il. »
« Pour ça, déjà, dis-je d’un ton sombre. »
Bon sang, Hakram. Ce serait plus facile de lui en vouloir s’il n’avait pas si souvent raison.
Nous reprîmes la route, au grand soulagement de tous sauf de Masego. Nous avions pris l’habitude de discuter à cinq en traversant les paysages, tâchant de reconstituer l’histoire qui se déroulait sous nos yeux. La tâche était compliquée par notre incapacité à déterminer l’ordre chronologique des éclats, un problème que même le Hiérophante reconnaissait ne pas pouvoir résoudre. C’est ainsi qu’était né le jeu du « raconte-moi la chute de Keter », qui nous permettait de tuer le temps en marchant. À tour de rôle, nous tentions d’assembler ce que nous avions vu pour en tirer une suite cohérente.
« Bon, écoutez-moi jusqu’au bout cette fois », annonça Indrani.
Je soupirai en apercevant la flasque d’argent dans sa main. Il était à peine midi — probablement —, mais sa consommation d’alcool m’indignait moins que le fait qu’elle semblait disposer d’une réserve inépuisable. Où diable la cachait-elle ? Si la Voleuse s’était chargée de l’alcool, elle ne l’aurait pas proposé aussi souvent.
« Avons-nous le choix ? demanda Vivienne d’un ton sec. »
« Ne mêle pas la théologie à ça, Dartwick, traîna l’Archer. Bref, voilà comment Keter est tombée. Il y avait donc une Reine Sorcière avec une belle grosse masse, mais c’était une femme avec des besoins. Alors elle a abordé le roi de Keter et lui a fait les yeux doux, mais il était bizarre avec elle. Tu vois, il l’a envoyée promener. Et alors… »
« Non, dis-je.
« Non, approuva Hakram.
« Par les dieux, non, marmonna Vivienne.
« Ça me paraît improbable, concéda Masego.
« Vous êtes tous sinistres, se plaignit Indrani. Mon histoire avait tout pour elle. Une querelle d’amoureux, du sexe, de la violence et de la vengeance. Elle aurait mérité une chanson. »
« Pour avoir parlé alors que ton tour était fini, tu passeras ton tour la prochaine fois, fit remarquer Vivienne.
L’Archer marmonna quelque chose d’assez insultant, mais dans une langue que je ne reconnus pas.
« Hakram ? demandai-je.
« Voici comment Keter est tombée, gronda l’Adjoint. Une épidémie a ravagé les marches du royaume et fait de nombreuses victimes. La reine des hommes de fer a senti une faiblesse et a lancé des raids, avant de découvrir que les soldats de Keter étaient vulnérables. Elle a rassemblé davantage d’hommes et envahi le royaume, forçant l’ennemi à livrer bataille et tuant le roi sur le champ. »
Nous avions vu de plus en plus d’éclats de peste au cours des deux derniers jours ; il avait donc peut-être raison. Jusqu’ici, il ne s’agissait que de villes et de villages, sans aucune grande cité frappée. Les batailles se faisaient aussi plus fréquentes, même si peu avaient l’ampleur de celle où Masego avait retrouvé son père. Quelques jours plus tard, le Hiérophante dut reconnaître que son estimation — encore quelques heures avant sa découverte — était bien optimiste. Il consacrait toujours l’essentiel de ses moments de repos à son « témoignage », mais nous avions fini par nous habituer à l’entendre dire qu’il allait le terminer d’un instant à l’autre. Nous vîmes les premières victoires keteranes, dont la plupart reposaient sur la sorcellerie. Les sorciers se rassemblaient en petits conclaves et frappaient à l’aide de rituels, dont la brutalité s’intensifiait à mesure que nous avancions. La foudre et les flammes cédèrent la place à des sorts qui faisaient bouillir le sang ou brisaient les esprits ; à une ou deux reprises, nous vîmes même les Keterans déployer leurs propres démons.
Ils étaient peu nombreux, et leurs spécimens n’avaient rien de particulièrement impressionnant. Ils ressemblaient davantage à des diablotins qu’aux boucliers de chair favoris des Terres désolées, les akalibsa et les walin-falme. Le Hiérophante jugea que ceux que nous avions vus provenaient de certains des Enfers les plus faciles d’accès, et fit remarquer que la démonologie, en tant que branche de la sorcellerie, était l’une des disciplines magiques qui tiraient le plus profit du passage des années. Il avait fallu des siècles aux Praesi pour accumuler les noms à invoquer et découvrir les secrets des Enfers les plus utiles, chaque génération de Hauts Seigneurs s’appuyant sur le savoir acquis par la précédente. Selon lui, la démonologie n’était pas une forme de sorcellerie prisée des Keterans ; désespérés, ils se tournaient toutefois vers des solutions bon marché pour renverser le cours de la guerre — comme des démons à peine doués de conscience qu’on pouvait lier par une simple effusion de sang.
« Son successeur, Trismégiste, trouva son royaume au bord de l’effondrement, tandis que les hommes de fer progressaient toujours, poursuivit Hakram. Plutôt que d’accepter la défaite, il déchaîna des démons et transforma le reste de son peuple en morts-vivants pour se venger des envahisseurs. »
Tout le monde approuva, à l’exception d’Indrani qui boudait, ce qui suffit à lui interdire de boire une gorgée de la bouteille d’aragh que la Voleuse avait sortie. L’Archer était mauvaise perdante. L’histoire de l’Adjoint était la plus crédible jusqu’ici, mais nous parcourions encore et encore les mosaïques pour voir si autre chose correspondait mieux. Nous comprîmes notre erreur fondamentale le lendemain, lorsque nous découvrîmes l’éclat le plus saisissant jusque-là. Nous avions supposé avoir toutes les pièces nécessaires pour raconter l’histoire, voyez-vous. Cette idée vola en éclats lorsque nous trouvâmes le premier paysage situé à Keter même. C’étaient les funérailles du roi que nous avions vu mourir, son corps recouvert avec goût d’un linceul afin que les personnes présentes ne voient pas sa tête réduite en bouillie. Parmi les gens réunis dans la grande crypte où avait lieu l’inhumation se trouvait le jeune homme dont je pensais qu’il deviendrait le Roi Mort. Non pas à cause de ses actes, mais à cause de la personne qui lui parlait. Je ne reconnus pas son visage, je l’avoue. Mais le luth minable et la flasque ? Ceux-là, je les aurais reconnus entre mille.
Ils appartenaient à la Barde Errante.