Chapitre 226
« Mon cher Traître, je m’insurge contre cette accusation de vous avoir vendu aux Héros. Aucun argent n’a changé de mains ; il s’agissait plutôt d’un échange de bons procédés. »
— Empereur de l’Effroi Traître
« Inutile de rappeler les graves conséquences qu’entraînerait le fait de traiter avec cette entité, de quelque manière que ce soit », fit remarquer Vivienne avec calme.
Peut-être un peu trop calmement, pensai-je. Elle n’était pas en colère — j’avais appris à le déceler chez elle — mais elle était… lasse, peut-être. Comme si elle voyait le même tableau que moi et était horrifiée par ce qui risquait d’en découler.
« Hé, lança Indrani. Des conséquences graves. Vous comprenez, parce qu’il est le Roi Mort… »
« Masego, l’interrompis-je. Tu veux bien lui en coller une ? »
« Je peux choisir où ? » ricana l’Archère.
Un silence s’ensuivit.
« Non », répondit le Hiérophante d’un ton pensif, avant d’essayer de lui claquer l’arrière du crâne.
Il se retrouva plutôt pris dans une clé de poignet, puis tous deux roulèrent au sol quand il fit appel à la sorcellerie pour tenter de la projeter au loin. Ils se débattirent par terre, Indrani essayant de se retrouver au-dessus — rien d’étonnant là-dessus, songeai-je — et le conseil dut quitter la route jusqu’à ce que Hakram se lève, attrape une carafe d’eau en soupirant et la leur renverse sur la tête. L’Archère poussa un cri, Masego eut l’air contrarié et, par pure mesquinerie, je fis geler l’eau en gouttelettes.
« À vos places », ordonnai-je.
Je détournai les yeux tandis que Masego faisait s’évaporer l’eau de ses robes, et fis la sourde oreille quand l’Archère lui demanda d’en faire autant pour elle. Juniper gronda, ce qui capta leur attention à tous les deux. Vous pourriez la tuer sans le moindre effort, pensai-je avec amusement. Mais il lui suffit de gronder un peu pour que vous vous teniez droits.
« D’un point de vue militaire, coopérer avec le Royaume des Morts serait à la fois une aubaine et une menace, déclara le Limier infernal. Ses armées ont été assez puissantes pour résister à cinq croisades : les frontières proceranes ne tiendront pas s’il lance toutes ses forces dans la bataille. »
« Ce qui nous laisserait une nouvelle menace sur les bras, dit Hakram calmement, de nouveau assis. À savoir, le Roi Mort déployé en force. »
« Oubliez les armées, dit sèchement la Voleuse. Si l’on apprend que nous avons conclu un pacte avec l’Horreur Cachée, aucune nation de Calernia n’acceptera de négocier avec nous. Le prix de cette alliance absurdement dangereuse serait de nous condamner à être des parias pour l’éternité. Je ne saurais trop insister : même invoquer des démons passerait mieux. La seule personne à avoir jamais conclu une alliance avec le Roi Mort fut l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, au faîte de sa puissance. C’est à travers ce précédent que tout le monde nous jugera désormais. »
« Nous sommes déjà de foutus parias, Voleuse, grommela Juniper. Je ne prétendrai pas que collaborer avec l’Horreur sera une partie de plaisir, mais soyons honnêtes : qu’est-ce qu’on pourrait vraiment perdre ? »
« Toute apparence de légitimité, pour commencer, siffla Vivienne. »
« Je ne parle pas pour approuver, dit doucement Hakram, intervenant avant que la discussion ne dégénère. Mais Juniper n’a pas tort. Nous sommes plus ou moins en état d’hostilité avec l’Empire, la Principauté, le Dominion et la Thalassocratie. La Ligue a déjà refusé de négocier avec nous à deux reprises. La situation changera peut-être à l’avenir, mais ce n’est pas encore le cas. Dans l’état actuel des choses, cette décision ne nous coûterait rien directement ; elle nous priverait seulement d’un éventuel changement. »
« Bah, pas besoin de le claironner partout. On pourrait simplement être des alliés secrets, dit l’Archère. La vieille garde adore ce genre de combines, non ? Il serait probablement partant. »
Je sirotai mon aragh en m’adossant à ma chaise. Indrani n’avait pas tort.
« Il y a quand même plusieurs étapes entre un rapprochement — aussi temporaire soit-il — et une alliance, finis-je par dire. Dans l’idéal, nous nous servirions du Roi comme d’une diversion, tout en gardant les mains propres. Je ne crois pas que qui que ce soit ici souhaite le voir gagner, du moins pas de façon tangible. Mais s’il peut lancer une invasion vouée à l’échec qui détourne la pression de Callow, l’idée mérite peut-être qu’on s’y attarde. »
« Si les morts traversent les lacs pour entrer dans le nord de Procer, ce sera un massacre, dit froidement Vivienne. Hannoven pourra peut-être résister, avec ses fortifications, mais Clèves et Hainaut ? Ils tomberont, Catherine. Tu le sais. Des centaines de milliers de personnes seront assassinées puis changées en abominations. La Folie d’Akua, forgée à nouveau une demi-douzaine de fois. »
« Ce serait le cas, dis-je lentement, s’ils étaient pris par surprise. »
Un long silence s’installa dans la pièce.
« Tu proposes, gronda Juniper, qu’on trahisse le Roi Mort ? »
« Enfin, je ne le formulerais pas tout à fait comme ça », dis-je avec prudence.
« Ce qui veut dire oui, souffla Masego à l’intention de l’Archère. C’est le soulèvement callowien. Elle n’aime pas admettre qu’elle trahit. »
Le Limier infernal ouvrit la bouche, puis la referma en se passant la langue sur les lèvres. D’un air solennel, elle prit la bouteille d’aragh et se servit jusqu’à remplir sa coupe à ras bord.
« Pourrais-tu développer, s’il te plaît ? demanda doucement la Voleuse. »
« On prend un verre avec Trismégiste, dis-je. On se serre la main, on embrasse ses bébés morts — ne nous voilons pas la face, il doit en avoir quelques-uns — et on prépare une offensive. On fait fuiter le plan à Procer au moins un mois à l’avance, pour leur laisser le temps d’évacuer tout le monde. Si on choisit bien le moment, l’armée de Malanza pourra marcher vers le nord et livrer un combat retardateur jusqu’à ce que le reste des croisés vienne la renforcer. »
Juniper s’étrangla avec sa boisson.
« Hasenbach devrait envoyer la majeure partie de ses armées défendre le nord, dit doucement Hakram. Et nous gagnerions soudain un énorme moyen de pression. L’Armée de Callow pourrait facilement la frapper dans le dos et couper ses lignes de ravitaillement. Ou, si elle fait la paix avec nous, nous pourrions transporter ses armées par Arcadie avant que Clèves ou Hainaut ne soit entièrement submergé. »
« Il y aurait quand même beaucoup de morts, dit Vivienne, mais elle hésitait. »
« Pas de civils, toutefois, dis-je. Des soldats. Il y aurait aussi des dégâts matériels, mais j’ai peu de compassion pour les difficultés financières de princes qui tentent d’envahir ma patrie. Nous pouvons limiter les conditions d’engagement du Roi Mort dans le cadre de notre accord. »
« Cela ne tiendra plus dès l’instant où nous le trahirons, me rappela la Voleuse. »
« Nous pouvons attendre que Procer soit en mesure de se défendre correctement, dis-je. »
« Il faut garder à l’esprit, dit Hakram, que si notre participation à l’affaire venait à être découverte, nous perdrions jusqu’au dernier vestige de la bonne volonté que nous avons accumulée grâce à notre retenue. »
« Nous nierons tout. Ils n’auront aucune preuve, alors ce sera la parole de l’Horreur Cachée contre la nôtre, à supposer qu’il prenne même la peine de parler. Et, pour être franche, Juniper n’a pas tort. Jusqu’ici, la bonne volonté n’a pas suffi, reconnus-je. Et je crois que nous pourrions en regagner une bonne part en nous joignant à la croisade contre le Royaume des Morts, même si nous en arrivons là. S’il faut user de moyens de pression pour obtenir des résultats, Hakram, je suis prête à aller jusque-là. »
« Ça ne me plaît pas, dit Vivienne. Ce… stratagème est moins mauvais que je ne le pensais au départ, mais jouer avec le feu ne rend pas justice au danger que cela représente. »
« Moi non plus, dis-je. Et je crois que nous sommes tous d’accord pour dire que c’est un plan de dernier recours, pas la première flèche qu’on tire de son carquois. Je préférerais de loin trouver un accord avec Hasenbach elle-même ou avec le Pèlerin, et je compte essayer dès que ce conseil sera terminé. Mais s’ils ne sont pas partants, je crois que nous devons sérieusement envisager cette possibilité. »
Je soutins son regard sans ciller et vis la guerre qui se livrait en elle. Entre la patriote et la femme de bien. Plus que quiconque dans cette pièce, elle savait à quel point l’armée massée de l’autre côté des Vaux représentait un danger pour Callow. La Voleuse n’avait jamais été très enthousiaste à l’idée de conclure des traités avec Procer ; elle me rappelait qu’il y avait une raison pour laquelle Rouge les fleurs était encore aujourd’hui une chanson populaire dans le pays. Mais elle n’était pas une tueuse. Elle avait tué, bien sûr, et orchestré la mort d’autres personnes. Mais ce n’était pas dans sa nature, et contrairement à moi, elle ne s’y était jamais habituée. S’allier avec une chose comme le Roi Mort, même sur des bases entièrement mensongères, allait à l’encontre de ses principes. Si je lui avais confié le moyen de me tuer, ce n’était pas sans raison. Parmi les Woe, elle était la seule en qui je pouvais avoir confiance pour appuyer sur la détente si les choses en arrivaient là. Son sens moral n’était pas irréprochable. Je le savais. Après tout, c’était une voleuse. Et elle était capable de faire des choses terribles pour préserver Callow. Mais elle n’avait pas encore perdu cette étincelle de décence dont aucun de mes autres amis ne pouvait véritablement se prévaloir. Pas même Hakram, bien que je l’aimasse plus que quiconque. L’instant passa, et je n’eus pas besoin d’attendre pour savoir quelle part d’elle l’avait emporté. Le dégoût qui se lisait sur son visage suffisait.
« Avant d’envisager sérieusement ce plan, il y a bien des choses à régler, dit la Voleuse. »
Ta présence déforme les tiens, avait dit le Pèlerin Gris. Leurs vieux traits deviennent plus cruels, plus prononcés. Étais-je en train de démanteler lentement mes propres plans de secours ? Je frissonnai, et ce n’était pas à cause du froid.
« D’accord, dit Hakram. À commencer par une question : pourquoi cette invitation ? »
Juniper posa sa coupe, qui résonna contre la table en signe de vide. Elle s’essuya la bouche.
« C’est ce qui m’intrigue, dit le Limier infernal. À première vue, il n’a pas besoin de nous. De tous ses alliés possibles, les portails nous rendent sans doute les plus utiles à court terme pour une offensive en Procer, mais notre valeur stratégique reste limitée. »
Je jetai un coup d’œil aux deux querelleurs à l’arrière, puisque c’était précisément pour cette partie de la discussion qu’ils étaient là. Masego, notre expert en tout ce qui touchait à l’occulte, qui avait en outre eu accès aux archives de la Tour ; et l’Archère, qui avait été l’élève de l’une des rares personnes connues pour être entrée dans le Royaume des Morts et en être revenue.
« Je peux vous dire quelques petites choses sur la façon dont Keter est gouvernée et sur la disposition de la ville, dit Indrani. Mais pas grand-chose de plus. La Dame parle de lui avec affection, mais ce n’est pas étonnant : c’est probablement l’une des rares entités qui traînent dans le coin qu’elle ne peut pas tuer. »
Pas très utile. Je jetai un coup d’œil au Hiérophante, qui fronçait les sourcils.
« Le seul précédent auquel je puisse penser où le Roi Mort a conclu une alliance est l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, dit-il. Il ne lui était pas égal, mais il n’était pas non plus son vassal. Lors d’aucune des croisades dirigées contre son royaume, il n’a sollicité l’aide des Praesi. »
« Il a déjà lancé des offensives en Procer, dit Juniper. Nous avons des archives de ces batailles. Mais elles m’ont toujours fait penser à des raids de grande envergure. Les villes étaient mises à sac pour capturer des gens plutôt que pour s’emparer de territoires, et je ne me souviens pas qu’il soit descendu plus au sud que le nord du Brabant. »
« Trois Cents Ans contre les Ténèbres, Amalia Holtzen, murmura Hakram. J’ai également lu ces volumes, et j’ai toujours trouvé quelque peu douteuses les mentions de sa présence parmi les armées. Il n’y apparaît jamais aussi puissant qu’un nécromancien de la force qu’on lui prête devrait l’être. Il nous est difficile de mettre la main sur les chroniques des croisades, mais elles disent qu’il y a combattu des Héros. La puissance qu’il y déploie n’a rien à voir avec celle décrite dans les volumes de Holtzen. »
« Il peut relever des Nommés en leur laissant une partie de leurs pouvoirs, dit soudain l’Archère. La Dame en a affronté quelques-uns. »
Je clignai des yeux en regardant Indrani. Insinuait-elle que Ranger se promenait dans une contrée empoisonnée, infestée de morts-vivants, juste pour se battre contre… Je m’interdis de trop m’attarder sur cette idée. Ranger était complètement dingue ; essayer de la comprendre ne me mènerait nulle part.
« Tu insinues qu’il n’a plus mené ses armées en personne depuis Triomphante ? demandai-je en regardant les autres. »
« Père a longtemps soupçonné qu’il ne pouvait pas quitter facilement l’Enfer qu’il gouverne, fit remarquer Masego. Mais le manque d’informations fiables sur cette entité empêche d’en faire une véritable théorie. La Tour a étouffé la plupart des écrits attribués à Trismégiste depuis le renversement de l’Empereur de l’Effroi Revenant. »
Après quoi, son front se plissa, mais il ne dit rien.
« Hiérophante ? insistai-je. »
« Ce serait… commença-t-il, avant de s’interrompre et de soupirer. Il y a toujours eu des rumeurs selon lesquelles certains Hauts Seigneurs auraient conservé des archives des Guerres secrètes, que l’Impératrice de l’Effroi Maléfique la Seconde n’aurait jamais réussi à faire disparaître. »
« Les quoi ? demanda Indrani en se penchant en avant. »
« Quelques empereurs ont tenté d’envahir l’enfer personnel du Roi Mort en passant par les Enfers, lui expliquai-je. Malicia m’en a parlé une fois. Ça s’est passé aussi bien que tu peux l’imaginer. Maléfique la Seconde a lâché une bande de démons pour effacer toute l’affaire, parce qu’Ater était à deux doigts de se faire envahir. »
« Cela aurait été… dit lentement la Voleuse. Eh bien, je doute qu’il existe un mot assez fort pour le décrire. »
« Ouais, il y a une raison pour laquelle les histoires impériales ne sont pas des lectures de chevet, dis-je. À moins d’aimer les cauchemars très imagés, évidemment. Je crois comprendre ce que tu essaies de ne pas dire, Masego. Si une cité praesi possède ces archives, ce sera Wolof. »
Le mage à la peau sombre inclina la tête en signe d’assentiment.
« Elle a toujours été le cœur de la sorcellerie dans les Terres désolées, dit-il. »
Je frottai le col de ma cape du pouce. C’était là que l’âme de l’ancienne héritière de Wolof était actuellement captive.
« La Diaboliste en saura peut-être davantage, soupirai-je. »
« Elle ne mérite pas qu’on la laisse ressortir, dit sombrement Vivienne. »
« Le monde serait plus simple si les gens obtenaient toujours ce qu’ils méritent, dis-je. »
J’expirai lentement.
« Je t’accorde une laisse. Je t’accorde des yeux et des oreilles, une langue et des jambes, par ma seule volonté. »
Akua Sahelian fit son entrée avec la grâce nonchalante d’un chat en train de jouer. Je plissai aussitôt les yeux. Sa poitrine aurait dû être béante, là où je lui avais arraché le cœur à mains nues, mais elle se tenait intacte devant moi. Et même plus que ça. Elle ne portait pas de robe rouge et or : à la place, une longue robe d’obscurité traînante épousait sa silhouette, tandis que des bijoux de givre pur scintillaient à son cou.
« Votre Majesté l’Effroyable », dit la Diaboliste en s’inclinant, un sourire charmant aux lèvres.
« Tiens, dit l’Archère. Même morte, elle est toujours aussi belle. »
Je clignai des yeux et me tournai vers Indrani.
« Tu peux la voir ? sifflai-je. »
Masego prit une inspiration brusque.
« Un ancrage, dit-il avec une admiration réticente. Tu as fait de ta propre prison un ancrage. C’est impressionnant. »
« Un compliment venant d’un praticien de votre talent mérite d’être entendu, dit Akua en inclinant la tête avec respect. »
« Oui, Cat, ajouta obligeamment l’Archère. On la voit. »
Je jetai un coup d’œil à Vivienne, qui avait serré les poings si fort que ses jointures blanchissaient. Immobile et silencieuse, elle fixait la Diaboliste avec fureur.
« Akua, dis-je sèchement. Explique-toi. »
« Elle a dévoré une partie du manteau, je dirais, et s’est tissée dans sa trame même, intervint Masego avant qu’elle puisse répondre. »
« C’est une hypothèse juste, approuva la Diaboliste. »
« Et maintenant, tu es… guérie ? hasardai-je. »
« Rapiécée serait peut-être plus exact, suggéra-t-elle. »
« Avec l’Hiver, murmurai-je. Intéressant. »
Je tapotai la table du bout des doigts et imposai ma volonté. Sa main se leva, ses yeux s’écarquillèrent de surprise et elle se mit à s’étrangler.
« Cela me semble inutile, dit Masego tandis que le bruit d’une strangulation violente emplissait la pièce. »
« Je n’aurais pas pu faire ça avant, répondis-je sans le regarder. »
Je ne quittais pas Akua des yeux.
« Rien n’est gratuit, hein, Diaboliste ? dis-je calmement. Ce petit tour m’a donné une emprise bien plus forte sur toi. »
« Elle ne peut pas en mourir, soupira le Hiérophante. Elle ne peut que ressentir de la douleur, une sensation qu’une sorcière de son calibre a dû apprendre à ignorer depuis longtemps. »
Je relâchai mon emprise et sa main retomba tandis qu’elle reprenait faiblement son souffle.
« Je n’ai pas appris à apprécier les surprises, Akua, fis-je remarquer. Tu approches rapidement du moment où ton utilité occasionnelle ne compensera plus le risque que tu représentes. Inutile de t’expliquer ce qui arrivera si nous en arrivons là. »
La Diaboliste s’inclina profondément.
« J’ai entendu votre remontrance, dit-elle. »
« Tu devrais recommencer, juste pour être sûre, dit la Voleuse avec un sourire féroce. »
« Si tu veux arracher les ailes d’un papillon, fais-le pendant ton temps libre, grommela Juniper. Sahelian, sais-tu quelque chose sur le Roi Mort ? »
« Je l’ai étudié comme un exemple digne d’intérêt, répondit Akua. Les horreurs qu’il a commises n’ont pas d’égales. »
« Que veut-il ? demanda franchement Hakram. En tant qu’entité, que cherche-t-il ? »
La beauté à la peau sombre — l’Archère n’avait pas tort sur ce point, aussi pénible qu’il me fût de l’admettre — pencha la tête sur le côté. Les doigts de la Voleuse se crispèrent davantage.
« Il me manque le contexte nécessaire, dit la Diaboliste. Je ne peux donc pas tirer de conclusions exactes. On ne saurait résumer en une phrase une créature dont l’existence s’étend sur des millénaires. »
Les regards se tournèrent vers moi. Personne n’allait révéler quoi que ce soit à l’ombre sans mon accord.
« Il a invité Cat à Keter pour discuter d’une alliance ou de je ne sais quoi, dit Indrani en se curant les ongles. »
Je me frottai l’arête du nez. Bien sûr qu’elle allait faire ça. L’Archère n’était pas du genre à tenir sa langue devant une jolie chose, encore moins quand il s’agissait d’informations qui lui importaient à peine.
« Comme c’est intéressant, traîna Akua Sahelian, une lueur malveillante dans les yeux. Je soupçonne Trismégiste de vouloir rendre la pareille. De lancer une invitation. »
J’imposai ma volonté et elle se gifla.
« Encore une fois, dis-je, mais sans tes sous-entendus cryptiques et suffisants. »
« Tu avais un meilleur sens de l’humour, soupira la Diaboliste. »
Je haussai un sourcil et jetai un regard à sa main. Elle se mit à parler.
« Je dois vous avertir que ce ne sont que des suppositions, dit Akua. Dans les affaires trismégistanes, la certitude est un luxe rare. Ma lignée sait que le Roi Mort a pris le commandement de ses armées lors des Guerres secrètes. Un événement qui ne trouve aucun écho dans ses nombreuses petites guerres contre la Principauté. »
Je l’observai.
« Tu insinues qu’il y a des conditions à remplir pour qu’il puisse quitter son enfer personnel, finis-je par dire. »
« En effet, acquiesça Akua. Lorsque les croisades assiégeaient son royaume, il prenait le commandement pour humilier les Cieux, mais jamais quand il cherchait à briser Procer. Si tant est qu’il ait jamais cherché à le faire. On aurait pu prendre cette absence pour une preuve qu’il se contentait de ce qu’il avait déjà accompli, s’il n’avait pas aussi combattu en personne les Légions dans une douzaine de paysages infernaux. Je crois que cette différence de comportement indique une… retenue. Une laisse, si vous voulez. »
Une lueur amusée brillait dans ses yeux sombres lorsqu’elle prononça cette dernière phrase en me regardant.
« Il était allié à Triomphante lors de sa conquête du continent, dit doucement Hakram. Les livres d’histoire ont toujours présenté cela comme le Mal aux côtés du Mal. Mais à la lumière de ce que tu viens de dire… »
« Ça aurait pu être une condition, terminai-je. Pour le laisser sortir, tout simplement. »
« Voilà qui ressemble à un moyen de pression, dit l’Archère avec un sourire. »