Chapitre 221
« Rouges, les fleurs, rouge, le diadème
Rouge, ce jour de sombre renommée
Comme ils oublièrent vite Eleanor
Et tous les serments qu’ils jurèrent
Rouges, les fleurs, rouge, la couronne
Rouge, le glaive tiré du fourreau
À présent, un roi gît mort dans l’herbe
Ainsi s’envolent les vœux des princes
Rouges, les fleurs, rouge, la tombe
Rouges, les bières des preux chevaliers
Eux qui chevauchèrent trois fois, puis moururent
Sous les bannières de l’antique fierté
Rouges, les fleurs, rouge, le droit
Rouges, les feux qu’allumera ce jour
Chaque affront a son prix
Le nôtre sera lourd, et payé deux fois. »
— « Rouges, les fleurs », chanson rebelle callowane composée au lendemain de l’occupation procerane de Callow
Il y avait longtemps qu’Amadeus n’avait plus respiré l’odeur du carnage. L’aube du troisième jour apporta avec elle des vents violents et un soleil brûlant : les cadavres pourrissaient sous la chaleur, et leur puanteur parvenait jusqu’à la troisième ligne de fortifications, dans la vallée méridionale. Le Prince de Fer avait ordonné l’arrêt de l’offensive à la nuit tombée ; les croisés avaient établi leur camp parmi les remparts et les bastions en ruine qu’ils avaient pris au prix de lourdes pertes durant la journée. Papenheim n’en était pas à ses premières campagnes : il savait qu’il ne fallait pas affronter une armée praesie à la faveur de l’obscurité. Surtout une armée qui avait eu près d’un an pour construire des engins de siège que les gobelins sauraient manœuvrer et viser à la perfection, tandis que les croisés avanceraient à l’aveuglette, guidés par leurs torches et leurs flammes sacrées. Grem se tenait à ses côtés, au sommet de la tour appelée la moitié sud des Jumeaux Sanglants ; l’orc, d’une maigreur inhabituelle, le dominait de deux pieds. Le maréchal Grem le Borgne cracha par-dessus le parapet, les yeux rivés sur l’ennemi qui s’agitait au loin.
« Ils ne perdent pas de temps, dit l’orc. Papenheim veut enfoncer nos lignes aussi vite que possible, on dirait. Là-dessus, tu avais vu juste. »
Amadeus garda le silence, pour l’instant. Grem avait pensé qu’ils auraient à essuyer des attaques de sondage, mais qu’aucune offensive sérieuse ne serait lancée avant l’arrivée des armées du Levant, venues renforcer les soixante mille Procerans du Prince de Fer. Le début de la guerre avait semblé donner raison à l’orc, mais, après le passage des croisés du nord par l’Escalier, le vieux Lycaonais s’était mis en marche pour de bon. Des considérations politiques étaient sans doute à l’œuvre, soupçonnait le Chevalier Noir. Cordelia Hasenbach avait appelé cette croisade et réuni l’alliance, mais la méfiance régnait toujours entre Procer et ses alliés de circonstance. Il suffirait de donner l’impression qu’elle comptait saigner le Levant plutôt que ses propres armées pour réveiller les soupçons au sein de la Grande Alliance. La vieille crainte de l’expansionnisme proceran hantait encore son régime. Amadeus pouvait compatir. Les anciens Empereurs de l’Effroi avaient si complètement brûlé tous les ponts diplomatiques de l’Empire que la plupart des ruines fumaient encore. Alaya avait mis plus de deux décennies à renouer des liens avec Ashur, et tout était quand même parti en fumée après seulement quelques mois d’échanges diplomatiques entre Hasenbach et Magon Hadast.
« Je ne suis pas certain qu’il se soit pleinement engagé, finit par répondre Amadeus. La Première Princesse a besoin de sang sur le sol pour le montrer à ses alliés, mais Papenheim n’a pas avancé à la légère. Il est prêt à échanger des pertes, pas à sacrifier les siens sans compter. »
« Réduire nos effectifs, c’est bien le meilleur moyen pour eux de gagner, concéda Grem. Ils ont certainement assez de conscrits à jeter dans la bataille. »
Les Légions en garnison dans les Vallées de la Fleur Rouge étaient au nombre de six. Vingt-quatre mille hommes en tout. La Première de Grem tenait le passage sud avec la Troisième de Mok et la Neuvième de la Générale Sacker. La maréchale Ranker et sa Quatrième assuraient la défense des vallées du nord, avec la Douzième, fraîchement reconstituée, et la Dixième de Nekheb sous leurs ordres. Cette dernière Légion devait être employée avec parcimonie. Le Général Catastrophe, comme l’appelaient affectueusement ses soldats vivants, commandait une armée de morts-vivants menée par des nécromanciens. Mais même seul, le dragon était une force avec laquelle il fallait compter. Associé aux fantassins, il pouvait fondre sur l’ennemi sans grandes pertes. Bien déployé, Nekheb pouvait renverser le cours d’une bataille. Il était aussi, malheureusement, très vulnérable aux Héros. Tuer des dragons était un grand classique héroïque, et le camp adverse comptait au moins un Héros doté d’un Nom lié au tir à l’arc. L’employer sans retenue ne ferait que leur coûter l’un de leurs principaux atouts.
« Nous avons subi peu de pertes jusqu’ici, fit remarquer Amadeus. Et nous tenons toujours trois des cinq lignes défensives dans les deux passages. Ils ont perdu au moins sept mille hommes pour arriver jusque-là. »
« Moins, répondit Grem, si nos estimations de l’efficacité de leurs prêtres sont exactes. Il va nous falloir déployer nos plans de secours dès aujourd’hui pour briser leur élan. »
Amadeus contempla le mur d’acier étincelant qui se formait au loin, les sourcils froncés.
« C’est toi qui commandes, dit-il. Je ne suis là qu’en qualité de conseiller. »
L’orc éclata de rire.
« Se mêler de tout, c’est dans ton sang, Amadeus. Tu n’y peux rien. »
« Et pourtant, mon rôle reste celui de conseiller, répliqua doucement le Chevalier Noir. Je te préviens : envoyer Warlock sur le champ de bataille avant que l’ennemi ait révélé ses lanceurs de sorts dotés d’un Nom aura des conséquences. Mais la décision te revient. »
Le maréchal Grem le Borgne plissa à demi les yeux en direction de l’ennemi, puis se fit craquer la nuque. Dans leur jeunesse, l’orc le faisait pour le simple plaisir que cela lui procurait. À présent, ses os grinçaient et ployaient sous le poids de l’âge, cet ennemi qu’aucun d’eux ne pouvait vaincre sur le champ de bataille.
« Il nous reste quelques tours à jouer avant que le vieux Ciel Rouge se bouge le cul, décida Grem. Voyons s’ils apprécient le goût de ceux-là. »
Amadeus huma de nouveau cette odeur. Du sang et de la chair en décomposition, de la merde et de l’acier, et une centaine d’autres senteurs plus discrètes, noyées par les premières. Pour l’instant, elle restait ténue.
Elle se ferait plus forte avant la fin du jour.
Klaus avait été élevé dans le respect du vieux précepte militaire selon lequel il ne fallait jamais assiéger une forteresse sans disposer de trois fois plus d’hommes que l’ennemi. Dans l’Empire, le premier Terribilis avait écrit dans son Ars Tactica que deux fois plus de troupes suffisaient si l’on avait la supériorité en lanceurs de sorts, mais ce conseil ne valait que pour les Praesi. Impossible de s’en prendre à l’Empire de l’Effroi en espérant que vos mages fassent le poids. Tout comme, il l’avait découvert au cours des deux derniers jours, il ne fallait pas espérer que les armes de siège naines rivalisent avec l’ingénierie gobeline. Le premier jour avait commencé par un duel d’artillerie, et son armée n’en était pas sortie gagnante. Les trébuchets et les balistes de l’Empire tiraient plus loin et plus vite que les catapultes et les trébuchets achetés au Royaume d’En dessous, et les scorpions de contrefaçon apportés par les Arlésiens s’étaient révélés aussi utiles que des seins sur un moineau. Pas un seul n’avait survécu assez longtemps pour atteindre la portée de tir. Si le vieux général avait eu deux fois plus d’hommes, il aurait pu enfoncer une ligne de défense après l’autre, quitte à subir des pertes. Mais dans les circonstances actuelles ? S’il se lançait à moitié préparé, moins d’un tiers de son armée sortirait du hachoir pour poser le pied en Callow.
Les remparts extérieurs des deux vallées étaient d’anciennes fortifications proceranes, prises par le royaume de Callow lorsque les principautés frontalières avaient raté leur dernière invasion des Vallées, puis reconverties en lignes défensives tournées dans l’autre sens. Il s’agissait essentiellement de tas de pierres hauts de vingt pieds, derrière lesquels les Praesi avaient installé leurs engins sur des collines aux pentes abruptes. Pas de bastions, pas de tours, rien de plus élaboré que des pierres empilées et liées par du mortier. Le Borgne et le Seigneur Charogne les défendaient avec quelques centaines d’hommes, soldats réguliers et sapeurs ; Klaus avait donc lancé un assaut à l’échelle sous le couvert du duel d’artillerie. Au cours de la première demi-heure de l’offensive, il avait perdu plus de deux mille soldats. Les sapeurs lançaient leurs charges sur les échelles, tuant autant de monde dans leur chute que dans les explosions, tandis que les volées d’arbalètes tirées à bout portant sur des rangs serrés fauchaient des masses d’hommes. Ils avaient pris ces maudits remparts, bien sûr. Des fortifications aussi rudimentaires ne pouvaient résister à ses effectifs, et il s’était à moitié attendu à ce que l’ennemi les lui abandonne sans combattre. Pourtant, les Praesi ne les avaient défendus que moins d’une heure, subi peut-être trois douzaines de pertes, puis s’étaient retirés avec tous leurs engins intacts. Cela avait donné le ton de la deuxième journée.
Quatre mille hommes de plus avaient péri pour prendre des défenses du genre de celles qu’on trouvait dans n’importe quelle ville frontalière lycaonaise. Des remparts bas et des tours, un unique bastion central. Il avait envoyé les Héros avec la première vague, soutenus par une masse de mages, et s’était heurté à un fichu mur. Les fortifications étaient si solidement protégées par des enchantements que rien de ce qu’il possédait ne pouvait les entamer, et le terrain s’étendant à cinquante pieds des remparts était couvert de ce que les Praesi appelaient des champs de lys. Des fosses dissimulées, garnies de pieux. L’élan de l’assaut brisé, les mages de la Légion se mirent à tout incendier sur leur passage, et l’attaque entière aurait échoué sans un Élu appelé l’Idiot chanceux. Klaus avait jugé cet homme parfaitement inutile, vu qu’il se mêlait plus d’herbes que le premier alchimiste venu, mais le Héros avait trébuché par pur hasard sur un passage sûr à travers le champ de lys. Les autres Élus avaient rallié les conscrits et mené l’assaut contre les remparts de la vallée sud. Aucun des Maudits n’était venu les affronter, du moins ; on lui avait assuré que c’était parce que le Chevalier Blanc et la Sorcière des Bois refusaient de se jeter dans la mêlée.
Il leur avait fallu presque toute la journée pour repousser les Praesi dans les deux vallées. Klaus avait alors ordonné une pause, bien conscient que ses hommes n’auraient pas le courage de marcher droit dans les horreurs que leur réservait le Seigneur Charogne. Pas plus qu’ils n’étaient capables d’égaler la vision nocturne des gobelins : torches et lueurs sacerdotales ne feraient que signaler des cibles aux engins de siège ennemis. À présent, l’aube du troisième jour était là, et l’acier allait à nouveau être tiré du fourreau. La ligne défensive à l’avant marquerait le début du véritable combat, le savait-il. De part et d’autre, bien que les distances diffèrent vues du ciel, les vallées se rétrécissaient en passages bordés de falaises. Ces défenses naturelles abritaient des forteresses callowanes depuis des siècles ; c’était sur ce roc que s’étaient brisées les offensives proceranes. Les Alamans les appelaient les Jumeaux Sanglants. D’immenses tours hautes de quarante pieds se dressaient au sommet de pentes approchant les soixante degrés. Des sentiers de terre y menaient, mais ils étaient étroits. Forcer le passage des Jumeaux serait une sale affaire, mais il le fallait. Ils dominaient les deux vallées, dont le terrain descendait ensuite vers Callow. S’emparer des hauteurs permettrait enfin aux fichus engins de Klaus de devenir autre chose que des cibles coûteuses ; et avec les forteresses qui les attendaient encore, il aurait besoin de chaque avantage possible.
Klaus écarta machinalement Ratbiter pour l’empêcher de dévorer les soucis rouges qui poussaient partout dans les vallées et qui, disait-on, leur avaient donné leur nom. Ils auraient été dorés autrefois, mais le sang versé sur ces terres au fil des siècles les avait teintés de rouge.
« De Guison, appela-t-il, et le jeune mage se mit au garde-à-vous. Contactez le front nord. Nous lançons nos attaques. »
L’homme fit tout un numéro pour obéir à un ordre simple, mais l’attention du vieux général s’était déjà détournée de lui. Il fit signe à son sonneur de cor de donner le signal de l’offensive et examina le terrain qu’il lui fallait conquérir avant d’atteindre le Jumeau sud. Presque quatre cents yards de terrain plus ou moins plat avant d’arriver au pied de la pente. Puis encore une cinquantaine, à gravir l’une des forteresses naturelles les plus traîtresses du continent. Il allait perdre des milliers d’hommes rien que dans l’approche, et ce, si les Praesi n’avaient aucune surprise en réserve. Il savait qu’il ne fallait pas s’y attendre. Voilà pourquoi il avait ordonné à l’Idiot chanceux de marcher devant les premiers rangs, ce crétin à l’allure ridicule en soie ouvrant la voie pour éviter la mort de bons soldats. Il découvrit peu après que son instinct ne l’avait pas trompé.
L’Élu traversa un terrain d’apparence anodine et fut projeté haut dans le ciel par une explosion, à une centaine de yards du bas de la pente ; il retomba sur le dos, une douzaine de pieds plus loin. Là où il explosa de nouveau. Sous le regard sceptique de Klaus, cinq explosions se succédèrent jusqu’à ce que l’homme arrive à mi-chemin du terrain manifestement miné. Il se releva, un peu roussi, et se tapota frénétiquement la poitrine pour éteindre les flammes qui le léchaient. Le Prince de Hannoven connaissait les effets des charges de démolition praesies ; en silence, il réévalua la difficulté qu’il aurait à venir à bout de cet Élu. Quelques éclairs s’abattirent du haut du Jumeau, mais l’Idiot chanceux les esquiva au prix d’une série de chutes et de faux pas tout à fait fortuits, avant de retourner en dandinant vers les lignes proceranes et de proclamer bruyamment sa victoire. Klaus avait désormais une idée générale de la portée des mages ennemis et de la concentration des charges enfouies. L’assaut proprement dit pouvait commencer.
« Prêtres en avant, ordonna-t-il à son porte-étendard. Balayez le terrain pour repérer les charges. »
Les frères et sœurs en robe de la Maison de la Lumière avancèrent comme on le leur avait ordonné ; quelques instants plus tard, des traits de lumière commencèrent à frapper le sol en une vague qui progressait. L’étroitesse croissante de la vallée leur était enfin favorable. Il y avait moins de terrain à couvrir. Les charges explosaient l’une après l’autre en gerbes de terre et de fumée, détruisant les pièges, mais défonçant aussi le terrain, ce qui compliquerait encore leur progression. L’ennemi les attendait patiemment, immobile dans ses silhouettes au sommet de la tour. Les meurtrières et les grandes ouvertures destinées aux scorpions hérissaient leurs pointes d’acier, promesse des morts à venir.
« Mages et engins en avant, ordonna Klaus à son porte-étendard. L’avant-garde se préparera à avancer à mon signal. »
Ne fais jamais un siège contre les Praesi, avait-il dit un jour à sa nièce. Il le pensait toujours, même s’il n’avait pas d’autre choix. Les Légions de la Terreur, telles que les avaient façonnées les Réformes, comptaient parmi les meilleures machines de guerre du continent ; et dans cette succession de vallées, il ne pouvait même pas tirer parti du principal avantage de son peuple sur l’Empire : la cavalerie. Il était contraint de jouer selon les forces de l’ennemi, à son grand déplaisir, si bien que cette guerre ressemblait moins à une guerre qu’à un affrontement où l’on s’assommait à coups de cadavres. On fit avancer les catapultes et on les posa au sol ; des panneaux de lumière jaune opaque se formèrent pour les protéger.
La troisième bataille des Vallées commença.
« Nous assistons, déclara gravement Grem, à la naissance d’une doctrine procerane interarmes. »
Amadeus fredonna en signe d’assentiment.
« Ce n’était qu’une question de temps, dit-il. Nous en avons démontré l’efficacité pendant la Conquête. La Principauté était trop occupée par la guerre civile pour rattraper son retard, mais elle a eu le temps de souffler depuis que Hasenbach a pris le pouvoir. Elle a laissé carte blanche à son oncle pour réformer la doctrine militaire de la Principauté, et Papenheim n’est pas un imbécile. Catherine a dû faire face à des tactiques très semblables, au nord. »
Le vieil orc grogna, mécontent.
« Si elle avait écouté la fille d’Istrid et lancé l’Incendie, elle n’aurait pas eu à le faire, dit-il. C’était un plan solide. Il aurait sorti Procer de la guerre, et sans la Principauté, la croisade se serait effondrée. »
Le fait que son ancienne apprentie ait intégré deux Légions à son Armée de Callow avait donné à Amadeus beaucoup d’yeux et d’oreilles dans son corps d’officiers. Les Duni s’en servaient surtout pour se tenir au courant de sa stratégie et adapter la sienne en conséquence. Les agents de Scribe dans son armée, en revanche, menaient une véritable guerre contre les espions d’Alaya dans les rangs. Il avait préféré transmettre des renseignements à ses Jacks au nom amusant plutôt que de procéder lui-même aux assassinats, même si une intervention plus directe s’était parfois avérée nécessaire. Il était d’ailleurs très satisfait de la rapidité et de la solidité avec lesquelles son réseau d’espions et d’assassins s’était développé. La Voleuse se révélait douée pour ce métier, même si les Jacks mettraient des années à rivaliser avec les agents d’Alaya ou ceux d’Eudokia. Une infiltration en profondeur était difficile à réaliser avec si peu de temps et d’argent.
« Cela aurait fait d’elle la cible de tous les Héros du continent, répondit Amadeus. Elle a fait le bon choix. »
« Ils en veulent déjà à sa peau, Amadeus, grogna Grem. C’est une croisade, pas une petite querelle frontalière. »
« La différence, c’est d’être une cible ou la cible, dit l’homme aux yeux verts. Aucun Vilain ne peut survivre à l’attention héroïque que l’Incendie aurait attirée. Les premières étapes auraient été une réussite, mais, en quelques mois, une bande de Héros spécialisés dans sa mise à mort aurait été formée ou rassemblée. »
« Quelques mois auraient suffi pour couper Procer en deux, dit Grem. »
« Peut-être », répondit Amadeus avec un haussement d’épaules. « Mais cela aurait signé son arrêt de mort. Elle est plus maligne que ça. »
Il ne réprima pas la pointe de fierté dans sa voix. Son vieil ami la remarqua sans peine.
« Elle t’a poignardé, Noir, gronda-t-il. Ne balaie pas ça d’un revers de main en parlant d’enthousiasme juvénile, parce que nous, on ne l’a certainement pas oublié. »
Eudokia, à son grand dam, le lui avait fait comprendre sans la moindre ambiguïté. Il avait dû lui ordonner de ne pas se venger.
« Qui élève un tigre ne devrait pas se plaindre de ses rayures », cita Amadeus en Mthethwa.
« Ton tigre a coiffé une couronne et levé une armée après avoir volé trois Légions, gronda Grem en Kharsum. On a dépassé le stade des rayures. »
« Mon tigre a repoussé une armée deux fois plus nombreuse que la sienne, renforcée par les deux Héros vivants les plus célèbres de Calernia, rit l’homme aux cheveux sombres. Trois Légions, dont l’une lui appartenait depuis toujours, c’est peu cher payé pour ça. »
« Elle va se retourner contre l’Empire, Noir, avertit le maréchal. Nous le savons tous. »
Amadeus s’appuya contre le créneau tandis que les balistes tiraient tout autour d’eux, martelant les boucliers qui protégeaient les engins procerans. Les pierres qu’ils lançaient contre la tour ricochaient sans dommage ou se brisaient. Wekesa avait trouvé amusante l’ironie de l’enchantement protecteur qu’il avait conçu pour cet endroit : il s’agissait d’une variante d’un ouvrage callowan. Celui-là même qui avait autrefois protégé les remparts de Liesse, en répartissant l’impact sur toute la structure. Les croisés pouvaient tirer sur le Jumeau pendant des mois sans l’érafler, tant qu’ils ne concentraient pas leurs tirs.
« L’Empire tel qu’il est aujourd’hui mérite-t-il tant de survivre ? murmura le Chevalier Noir. Je ne le crois pas. S’il ne peut pas s’adapter, qu’il périsse. De ses cendres, nous ferons naître autre chose qu’un serpent se dévorant la queue et fracassant le monde dans ses convulsions, tandis qu’il cherche à rassasier une faim insatiable. »
« Ce sont là des paroles dangereuses, dit Grem. »
« Et pourtant, te voilà, dit Amadeus. Sans jamais avoir obéi à ton rappel à Ater. »
« Il est illégal de rappeler un maréchal d’un front actif sans preuve de trahison, répliqua l’orc. »
Le Duni tourna ses yeux verts vers son vieil ami et haussa un sourcil. L’orc détourna le regard.
« Elle a gagné ses jeux, finit par dire Grem le Borgne. Mais elle y a quand même joué. »
Ils en restèrent là et reportèrent leur attention sur la bataille qui se déroulait. Au cours des deux derniers jours, Papenheim avait appris le prix d’une avancée d’infanterie contre des fortifications tenues par les Légions, même sous le couvert des engins nains, mais il n’avait guère d’autre choix que de recommencer. Il ne pouvait pas affamer les défenseurs, et il n’existait pas d’autre chemin que les Vallées. L’ancien goulet d’étranglement qui avait tenu Procer à distance pendant des siècles la saignait une nouvelle fois. Grem ordonna de retenir les tirs des mages tandis que l’avant-garde des croisés avançait, dépassait les engins et chargeait vers la pente. Quelques Héros menaient la marche, mais Amadeus ne jugea pas nécessaire d’intervenir. Ils seraient probablement capables de défoncer les portes de la tour s’ils les atteignaient, mais encore fallait-il y arriver. L’orc, officier le plus haut gradé des Légions de la Terreur, attendit que l’ennemi se soit pleinement engagé avant d’ordonner aux mages de donner le signal. Très loin, sur les sommets, une explosion retentit. Des mois de travail pour les sapeurs, tout cela pour cet instant unique. Amadeus compta soixante-dix-neuf battements de cœur avant que l’eau ne se mette à jaillir du canal très discret creusé à flanc de montagne.
Un profond lac de montagne se trouvait hors de vue. Creuser un tunnel dans la roche dure et le boucher par une digue relevait du génie gobelin. Il avait été fort amusé d’apprendre que Catherine avait lâché un lac féerique sur ses ennemis, au nord. Le plan des sapeurs n’était pas si différent. Le courant, accéléré par la pente, frappa le bord extérieur des lignes proceranes. Quelques hommes moururent sous le poids et la force de l’eau, mais les véritables dégâts vinrent de la vague qui emporta tout sur son passage. Et qui continuait à déferler, au même rythme régulier. Les mages déplacèrent leurs boucliers pour endiguer la situation, s’efforçant de localiser l’origine de l’eau, dissimulée par un enchantement illusoire. Tout ce qu’ils parvinrent à faire, au bout du compte, fut de contenir l’inondation jusqu’à ce que la pression dépasse ce que leurs formules magiques disparates pouvaient supporter. Les prêtres intervinrent aussi, tissant des barrières de lumière, mais ils n’étaient pas assez organisés pour dresser un mur continu. L’eau le contourna. La surprise, songea Amadeus, était l’arme la plus dangereuse de l’arsenal d’une armée. Pourtant, les Héros n’allaient pas tarder à intervenir. Quelques instants plus tard, une lueur de Lumière jaillit du camp de Papenheim et l’enchantement illusoire se rompit. Les barrières et les boucliers changèrent aussitôt de place pour bloquer l’ouverture.
« Donne le deuxième signal, ordonna Grem à leur mage chargé des signaux. »
Un trait de lumière rouge traversa le ciel et, vingt battements de cœur plus tard, une autre explosion retentit. Un pan de la montagne s’ouvrit et l’eau se remit à couler. Un plan reposant sur un seul point de défaillance n’en était pas un.
« Les bouquets ? demanda Amadeus. »
« Dès qu’ils se déplaceront, répondit Grem en observant le champ de bataille. Lukran, dis aux sapeurs que je ne veux pas qu’un seul engin proceran survive à cet affrontement. Ils sont à découvert et sans défense. »
Privées de boucliers, les machines naines furent méthodiquement démontées par les balistes servies par les gobelins, tandis que les mages et les prêtres procerans concentraient leurs efforts sur la menace plus immédiate de l’eau. Ils se séparèrent, comme Grem l’avait prévu lors de la planification de l’état-major. Les mages protégèrent une entrée, les prêtres l’autre. Personnellement, Amadeus aurait privilégié la rapidité plutôt que l’impact optimal, puisqu’une intervention héroïque était prévisible, mais il faisait confiance à l’instinct de l’orc.
« Bouquets, ordonna Grem avec un sourire féroce. »
La sorcellerie s’embrasa tandis que les rangs de mages tissaient des tentacules d’air, chacun relié à un lourd tonneau de bois. En quelques instants, une centaine de tonneaux serpentèrent dans le ciel et vinrent se placer au-dessus des mages et des prêtres. Les sorts s’éteignirent et les tonneaux tombèrent. Des langues précipitées de flammes sacrées et divers sorts jaillirent pour les intercepter, mais il y avait trop de cibles. Beaucoup étaient des leurres remplis de pierres, de toute façon. D’autres ne contenaient que des munitions ordinaires. Sur la centaine de tonneaux, soixante-trois s’écrasèrent, d’après le compte d’Amadeus. Vingt et un contenaient un mélange de fumigènes et de charges à éclats, et explosèrent en libérant d’immenses nuages de fumée toxique. Douze étaient remplis de feu gobelin ; en un clin d’œil, le champ de bataille se transforma en enfer verdoyant. Les mages et les prêtres cédèrent, incapables de contenir les eaux plus longtemps, et les torrents se remirent à déferler. Le prince Klaus Papenheim avait envoyé huit mille conscrits et fantassins en avant-garde, soutenus par quatorze catapultes et trébuchets de différents modèles. Aucun engin ne survécut. Moins de deux mille fantassins en réchappèrent.
Quand la nuit tomba sur les Vallées, elle éclaira les flammes vertes qui vacillaient sur l’eau immobile.
« Rapport », ordonna Klaus d’une voix épuisée, affalé sur son siège.
La princesse Mathilda de Neustrie approchait de la quarantaine. Cela ne surprenait jamais Klaus. Il se souvenait de Mati, cette enfant turbulente qui avait été aussi proche de sa sœur que si elles avaient été de la même famille, ce petit démon en jupe de mailles qui ne riait jamais aussi fort qu’en écrasant des crânes de rats avec l’énorme masse qu’elle maniait. Les Neustriens, comme la plupart des Lycaonais du sud, surveillaient de près ce qui se passait au sud et avaient parfois lié leurs lignées à celles de Brus et de Lyonis, contrairement à la plupart des familles royales lycaonaises, qui méprisaient pareil affaiblissement du sang. Mais Mati ne s’était jamais intéressée aux jeux de cour. Selon un ancien pacte des Quatre Maisons, les soldats des principautés lycaonaises les plus méridionales devaient renforcer les remparts et les forteresses de la frontière au dégel, lorsque les bandes de guerre se mettaient en marche. Mais Mathilda n’avait jamais fait les choses à moitié. Chaque année depuis son couronnement, elle avait emmené combattre la Peste, dès l’arrivée du printemps, tous les soldats qui ne gardaient pas la frontière avec Brus. Klaus ne la tenait pas pour une tacticienne ni une stratège exceptionnelle, mais la vue de son armure verte si reconnaissable sur le front avait le don d’attiser le courage des hommes. Les Lycaonais aimaient profondément les souverains qui menaient leurs troupes au combat. Le visage de la princesse était barbouillé de terre et ses courtes mèches rousses, plaquées par la sueur, lui collaient aux joues.
« Ils nous ont fait tomber la montagne dessus, Klaus, lui dit la princesse de Neustrie en reitz. La fichue montagne. »
Klaus se pencha en avant.
« Warlock est entré en lice ? »
Elle secoua la tête.
« On pense que c’étaient des charges, répondit Mathilda. Les mages disent que ce n’était pas de la sorcellerie, et il y a eu des explosions. Ils ont dû miner le flanc par des tunnels. J’ai envoyé mon avant-garde et toute la falaise s’est effondrée sur elle, comme si un Titan l’avait écrasée avec sa tapette à mouches. »
« Dieux d’en Haut », souffla le Prince de Fer.
« Ce maudit dragon a fondu sur nous juste après et a brûlé mes prêtres, poursuivit-elle en se frottant le visage d’une main lasse. La Chasseresse d’Argent lui a logé une flèche magique dans l’aile, mais c’est la seule blessure qu’il a reçue. Il reviendra demain. »
« Les pertes ? demanda Klaus. »
« Peut-être deux mille morts, et deux fois plus de blessés, soupira la princesse. Ce qu’il reste de mes prêtres remet les blessés sur pied. »
« Ils ont visé directement nos prêtres et nos lanceurs de sorts, dit le prince de Hannoven. Ils cherchent à les neutraliser avant l’affrontement décisif. »
« Et ils y arrivent très bien, ajouta Mathilda. Inutile de te dire que le moral s’est effondré. Personne ne se portera volontaire pour l’avant-garde demain, ça, je peux te l’assurer. Et nos deux prétendus poids lourds se la coulent douce depuis le début. »
« C’est la logique des Élus, dit Klaus. Ils prétendent que le Souverain du Ciel Rouge et le Seigneur Charogne ne prendront pas part à la bataille tant qu’eux-mêmes resteront à l’écart. »
« Les autres Élus ne servent à rien, répliqua sans détour la princesse de Neustrie. Oh, ils font forte impression quand ils mènent la charge. Cette Levantine, la Championne ? Elle a été en première ligne à chaque offensive. Mais nous frappons dans la brume, Klaus. Ils peuvent tuer autant de Praesi qu’ils veulent, nous ne combattons pas des Praesi. Nous combattons des montagnes qui s’écroulent, et la Championne ne nous sert à rien dans ce cas. Il nous faut la Sorcière et le bras armé des Cieux. »
Les Lycaonais répugnaient à l’idée d’avoir besoin des Élus pour gagner leurs batailles, mais cette remarque était fondée ; il se tut donc. Au loin, l’eau brûlait encore d’une lueur verte. Sept jours et sept nuits : c’était, disait-on, la durée de vie du feu gobelin. À moins d’être prêt à envoyer ses soldats patauger jusqu’aux hanches dans un lac recouvert d’un enfer alchimique, il n’y aurait pas d’autre offensive dans la vallée sud. Les Praesi déplaceraient leurs troupes en conséquence et renforceraient le Jumeau nord ; toute chance de percer face à l’ensemble des meilleures forces de l’Empire disparaîtrait.
« Alors nous les mettrons au combat, déclara le prince Klaus Papenheim. Même s’il me faut les traîner moi-même jusqu’au front. »
Hanno était mort vingt et une fois depuis le matin.
Il avait déjà utilisé son aspect de façon similaire, mais ses lectures étaient alors restées superficielles. Il avait recherché des similitudes pour puiser dans l’expérience de ses prédécesseurs et compenser ses propres lacunes. Jamais auparavant il n’avait convoqué des vies et des souvenirs dans le seul but d’apprendre à tuer un homme. Son ennemi avait toutefois compliqué les choses. Les Héros survivaient rarement à leur première rencontre avec le Chevalier Noir, et ceux qui y parvenaient affrontaient généralement d’autres Calamités lors de la suivante. Il n’avait trouvé qu’un seul cas, celui du Chevalier Rebelle, qui avait croisé le fer avec cet homme à deux reprises. Trois ans après la Conquête, une enfant illégitime cachée d’une branche de la Maison Fairfax, qui avait hérité du même Nom qu’Eleanor Fairfax elle-même. Après leur premier affrontement, elle avait fui, gagnant une heure avant que le Chevalier Noir ne la rattrape et ne la tue, épuisée par ses blessures. D’autres vies ne lui avaient presque rien appris d’utile, comme celle du Joyeux Bagarreur : le couteau qui l’avait tué dans le dos, en lui tranchant la nuque, lui avait seulement rappelé que le Seigneur Charogne préférait tuer sans lutte s’il le pouvait. Le Champion Invaincu lui avait fourni le plus d’informations. Le Héros levantin avait piégé son adversaire dans son domaine et lui avait arraché plus de tours que quiconque avant ou après lui, en grande partie parce qu’il avait fallu cinq blessures mortelles pour le tuer.
Souvenir après souvenir, mort après mort, Hanno avait tissé un tout cohérent. Assis, les yeux clos, dans une tente qu’Antigone avait rendue parfaitement silencieuse, son épée sur les genoux, il avait étudié les nombreux meurtres perpétrés par le Chevalier Noir. L’homme avait ses limites. Après leur duel à Nicae, Hanno avait presque cru le contraire, mais il voyait désormais son erreur. Lorsqu’il avait puisé dans les aptitudes de ses prédécesseurs, sa plongée était restée trop superficielle. La simple polyvalence ne suffirait pas à tuer le Seigneur Charogne, pas quand il ne faisait appel qu’à une partie des compétences convoquées. C’était, comprit à présent le Chevalier Blanc, jouer selon les règles que le Vilain préférait. Le Chevalier Noir était lui-même un touche-à-tout ; l’affronter de la même manière ne ferait que mener à la victoire de l’expérience supérieure de son aîné. La méthode était mauvaise, il l’avait donc corrigée. Il avait étudié l’escrime que le Vilain avait apprise de la Dame du Lac, ainsi que les faiblesses de cet enseignement. Puis, une fois celles-ci trouvées, Hanno avait passé des heures à chercher la combinaison de vies qui lui permettrait d’en tirer parti. Il en faudrait trois : l’Escrimeur parfait, la Lance de Lumière et le Pugiliste à mains nues.
La séquence pouvait s’adapter à l’approche du Vilain, mais le résultat serait finalement le même. Il avait cherché quelques autres vies auxquelles recourir en cas de besoin, si l’adversaire employait des tactiques qu’il avait vues à travers d’autres yeux, ainsi qu’un autre duo pour battre en retraite et rompre le combat. La nuit était tombée lorsqu’il sortit de sa transe, mais il resta assis. Il était épuisé jusqu’aux os et peinait à maîtriser les échos persistants des vies dans lesquelles il avait plongé si profondément. Il lui faudrait se reposer avant de pouvoir se battre. Le rabat de la tente s’écarta ; un masque de pierre peinte, surmonté de longues mèches sombres, le fixa. Antigone portait toujours le visage que les Gigantes lui avaient accordé. Hanno soupçonnait qu’il était le seul de toute l’armée à comprendre ce que cela signifiait. La faveur des Titans ne s’obtenait pas à la légère, et leur courroux n’était pas moins terrible.
« Hanno, dit la Sorcière des Bois, dans une langue inconnue des hommes, mais que tous comprenaient parfaitement. La Championne souhaite te parler. »
Le Don des Langues ne cessait de l’émerveiller lorsqu’il se manifestait ainsi. Aucun homme ni aucune créature capable de comprendre la parole ne pouvait manquer de comprendre son amie.
« J’ai terminé, dit le Chevalier Blanc, la voix rauque de n’avoir pas servi. Entrez, toutes les deux. »
Sa tente ne contenait qu’un lit de paille et son armure ; il n’avait donc aucun confort terrestre à offrir aux deux femmes qui entrèrent. Aucune ne sembla s’en formaliser. Antigone méprisait toute vie en dehors des étendues sauvages, et la bonne humeur de Rafaella avait déjà résisté à des épreuves bien plus dures. Le long manteau-tunique de la Sorcière s’étala autour d’elle tandis qu’elle s’asseyait avec grâce, ses larges pans de tissu vert grossier ne laissant voir que ses pieds chaussés de sandales. Rafaella, elle, s’affala dans un fracas d’armure. Le casque en forme de blaireau grimaçant de la Championne de la Vaillante fut abandonné dans la poussière ; elle défit sa longue tresse qui lui descendait à mi-dos, son visage hâlé fendu d’un large sourire. Pour une fois, elle ne portait pas la cape de fourrure de loup qu’elle avait prise à quelqu’un qui n’était nullement un loup.
« Bonne journée, oui ? demanda la Championne. »
Hanno inclina la tête.
« Je suis prêt, dit-il. »
« Bien, fredonna Rafaella. Ma journée, haut et bas. Orientaux font tomber montagne sur moi. J’ai essayé combattre, pas allé très bien. »
Hanno jeta un regard à Antigone, dont les yeux verts trouvèrent les siens à travers le masque.
« Les Légions ont fait exploser un pan de falaise sur l’avancée procerane, dit-elle. »
Les doigts du Chevalier Blanc se crispèrent. Son travail avait été nécessaire, mais il regrettait d’avoir permis au Seigneur Charogne de tisser la mort de tant d’hommes à travers son inaction.
« Puis dragon est venu, poursuivit la Championne, visiblement plus satisfaite. Je suis montée sur machine naine et j’ai dit au soldat : “Chauve homme proceran, je monte sur machine. Lance-moi sur dragon.” »
Hanno haussa les sourcils.
« J’imagine qu’il ne l’a pas fait ? demanda-t-il à moitié. »
Rafaella soupira.
« Il a dit : “Non, stupide sauvage, si je fais ça, tu meurs.” J’ai dit : “Peut-être si je faible soldat proceran comme toi, mais je suis glorieuse championne du Levant.” »
La femme hâlée se gratta le menton, pensive.
« Chauve homme proceran pas content, réfléchit-elle. Il est parti et n’a pas répondu. Je pense qu’il va se plaindre à grande princesse rouge. »
L’Ashurane renifla. La royauté procerane l’évitait comme la peste depuis la première fois où on l’avait appelé à rendre un jugement dans un différend ; un cousin du prince d’Orense avait alors été déclaré indigne de continuer à vivre par les Séraphins. Curieusement, cela l’avait rendu plus sympathique aux yeux de certains Lycaonais, mais le véritable bénéfice de l’affaire avait été la fin des invitations insistantes à partager une coupe de vin, lancées par tous les autres. Il doutait que ce que Rafaella avait raconté lui soit présenté comme un différend à arbitrer.
« Le Sorcier attend toujours, dit Antigone. Le Seigneur Charogne est avec lui. Aucun de nos compagnons n’avait réussi à les atteindre. »
« Ils n’étaient pas tous destinés à cette guerre, répondit doucement Hanno. Pour beaucoup, elle dépasse le cadre de leur Destin, puisqu’ils sont liés ailleurs à d’autres tâches. Ils doivent rester prudents, de peur qu’une mort soudaine ne les frappe. Le Pèlerin Gris n’est pas avec nous pour pardonner de telles erreurs. »
Rafaella traça discrètement un signe sur sa jambe à la mention du Pèlerin, le visage grave. L’avoir vue rougir lorsqu’ils avaient rencontré l’homme pour la première fois avait été presque terrifiant.
« Tu es prêt maintenant, oui ? demanda la Championne. C’est l’heure de se battre. »
« À l’aube, répondit calmement Hanno. Le quatrième jour marquera le début. »
« Enfin, murmura la Sorcière des Bois. »
Hanno d’Arwad expira lentement. La sentence avait déjà été prononcée.
Il ne restait plus qu’à l’exécuter, enfin.