Chapitre 220
« Une guerre menée et remportée pour de mauvaises raisons, au nom d’une mauvaise cause, peut représenter une menace pour Praes plus grande qu’une simple défaite. Maléfique la Première parlait des vilains qui dressaient eux-mêmes leur potence, mais omettait de préciser que, dans une pendaison, le coup mortel vient de la hauteur de la chute. »
– Extrait de « La Mort de l’Âge des merveilles », traité de l’Impératrice de l’Effroi Malicia
« Absurde », tempêta le prince Arnaud de Cantal.
Il ne fut pas le seul à prendre la parole après ce tir de pierre de trébuchet, mais il fut de loin le plus bruyant. Son rythme cardiaque, lui, n’avait pas varié d’un iota, alors que son visage incarnait à la perfection la colère et la perplexité. Bon. Celui-là méritait qu’on le surveille. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi doué pour jouer la comédie, hormis les Hauts Seigneurs et peut-être quelques Nommés. Je m’adossai à mon siège et fouillai les poches de mon manteau jusqu’à trouver ma pipe. Le petit sachet de feuille d’éveil céda sous mes doigts et j’en versai le contenu dans le foyer. J’avais quelques allumettes, mais il existait un moyen plus rapide. Je toussotai jusqu’à ce que Masego détourne son attention du livre qu’il lisait sous la table avec une discrétion toute relative. Je tapotai du doigt le côté de la pipe qu’il m’avait offerte. Il leva les yeux au ciel, fit un geste du poignet et une flamme s’épanouit dans le foyer.
« Merci, seigneur Hiérophante, lançai-je. Quant aux nombreuses déclarations de la délégation procerane, je vous renvoie au Héros appelé le Pèlerin Gris. Un homme de grande compétence pour déceler la vérité, si j’ai bien compris. »
Tous les regards convergèrent vers le vieil homme, toujours debout, le visage impassible. Exactement, pensai-je. Je ne mens pas. Je n’en avais pas besoin. Je doutais fort que la Grande Alliance se contente de me tendre une chope en m’invitant à sa table, mais même un refus exigerait davantage que la seule participation de Hasenbach. Les Ashuriens devraient soumettre la question à des commissions, à moins que leur quasi-roi, Magon Hadast, n’intervienne. Et surtout, le Dominion devrait saisir la Majilis. Leur équivalent incompétent, querelleur et profondément divisé de l’Assemblée suprême. Même pour un refus, toute la procédure pourrait prendre des mois. Et s’ils acceptaient ? Eh bien, ce n’était pas comme si je n’avais pas l’intention de conclure des accords avec eux tous, tôt ou tard. C’était indispensable à l’adoption des Accords de Liesse. Une approche différente de celle que j’avais prévue, certes, mais tant que ça marchait, qu’est-ce que ça pouvait me faire ?
« La Reine de Callow n’a pas menti », déclara sèchement le Pèlerin.
Il semblerait que j’avais été un peu trop difficile à avaler pour leur dire franchement que je disais la vérité. Bon à savoir : même le Pèlerin pouvait se montrer mesquin.
« C’est un piège, insista la princesse Adeline d’Orne. Vous êtes une Damnée. »
Je supposai que c’était leur façon procerane de dire « méchante ». Les Élus et les Damnés, hein ? J’avais comme l’impression que nombre de Héros étrangers qui finissaient par combattre Procer se retrouvaient, par pure coïncidence bien sûr, marqués au fer de la damnation. J’inspirai la fumée, puis la laissai s’élever avec mon expiration.
« Et alors ? dis-je. J’ai déjà proposé au Pèlerin de vous faire traverser l’Arcadie si votre armée était prête à attaquer directement Praes. Je ne rechigne pas à enfoncer les dents de l’Empire, princesse, et je croyais que c’était précisément le but de la Dixième Croisade. À moins qu’il y ait d’autres problèmes dont je ne sois pas au courant ? »
Mon sourire se fit un peu plus froid. Elle ne broncha pas, mais son cœur s’accéléra sous l’effet de la peur. Cette sensation m’enivrait autant que le vin que mon serment m’interdisait de boire. Elle avait du courage, mais aujourd’hui, elle était dépassée. Elle n’était pas dans le secret du jeu que menait le Pèlerin. Le prince Amadis s’apprêtait à parler, mais le Pèlerin se racla vivement la gorge pour lui couper la parole. Ce serait fâcheux que les mortels viennent faire foirer ton plan, pas vrai ?
« En tant qu’État vassal de la Tour… » commença le vieil homme.
« La délégation procerane revient-elle sur les bases de cette négociation ? l’interrompit Aisha avec un sourire. Vous vous adressez à la Reine de Callow, Pèlerin Gris, en vertu de notre accord mutuel. »
J’adressai un grand sourire à la ravissante tribune. Ah, Aisha. Toujours aussi prompte à comprendre, n’est-ce pas ? Si l’idée n’était pas estampillée « terrible idée » à l’encre rouge, j’aurais presque eu envie de tenter ma chance avec elle.
« Plus de vingt mille hommes ont été massacrés par l’Armée de Callow, intervint Malanza. Vous vous attendez à ce que nous fassions comme si de rien n’était ? »
« Un simple malentendu, de toute évidence, répondis-je calmement. Je croyais que votre corps expéditionnaire tentait de nous envahir. Je regrette ce qui en a résulté, mais vous devez comprendre que les Callowans ont une longue histoire de méfiance envers les armées qui franchissent nos frontières après avoir accompli d’immenses rituels de sorcellerie. »
Brandon Talbot s’étrangla, et un bruit étouffé lui échappa. La comparaison implicite avec l’Empire de l’Effroi hérissa plus d’un poil de l’autre côté de la table, mais ils ne pouvaient pas vraiment nier l’évidence. L’ouverture d’un passage par Hasenbach était certes moins extravagante que les catastrophes couronnées d’un Empereur de l’Effroi moyen, mais les ressemblances étaient là.
« Votre prétendue volonté de vous rapprocher de la Grande Alliance n’a rien à voir avec les négociations d’aujourd’hui, déclara le Pèlerin. »
Je jetai un coup d’œil à Aisha. Pour l’instant, je lui en faisais baver, mais je ne devais pas prendre la grosse tête. Plus nous discutions, plus il risquait de renverser la situation.
« C’est inexact, répondit l’aristocrate taghreb. Il serait illégal d’être signataire de l’Alliance tout en versant quelque forme de tribut que ce soit à la Tour ; cette déclaration répond donc à votre question. »
Alors, songeai-je en observant Amadis de l’autre côté de la table, bien qu’il ne fût pas l’objet de mes pensées. Tu comptes continuer à te battre, Pèlerin, ou céder du terrain pour rallier les tiens en vue du troisième round ? Je lui avais coupé l’herbe sous le pied en me présentant comme une alliée possible, juste après une bataille sanglante sans vainqueur incontestable. Il ne pouvait pas bâtir son histoire de « Héros acculés » sur des fondations aussi fragiles, pas alors que les Procerans étaient nourris et bénéficiaient d’une trêve. « Le Mal se retourne contre le Mal » était son coup, mais j’aurais dû éviter le piège en déclarant devant un homme capable de discerner la vérité que j’étais prête à coudre des croix rouges sur les armures de l’Armée de Callow et à combattre pour le Bien. Si ça marchait, je serais la sale peste de chaque groupe héroïque, celle qui franchit les lignes au nom du Bien supérieur. L’Épéiste Solitaire des coalitions continentales, en quelque sorte. Deux points pour moi, jusque-là. Parade et riposte. Mais nous savons tous les deux que c’est le troisième coup qui compte, n’est-ce pas ? Je tirai sur ma pipe, laissant la feuille d’éveil emplir mes poumons. Le vieil homme m’observait en silence, mais je ne croisai pas son regard.
« Cette précision suffit », finit par dire le Pèlerin en se rasseyant.
Il battait en retraite, supposai-je, puisque je n’étais plus disposée à engager le fer. Je gardai le silence tandis que les négociations reprenaient par l’intermédiaire de leurs représentants. Les Procerans firent valoir que des réparations n’étaient pas nécessaires, puisqu’il ne s’agissait que d’un accident, mais Aisha leur retourna l’argument en faisant remarquer que la vente de provisions était une tout autre affaire. Les termes de la trêve précisaient qu’ils n’étaient pas empêchés d’entrer à Praes ; cela leur coupa l’herbe sous le pied, car ils devaient maintenir le prétexte selon lequel leur « corps expéditionnaire » n’était pas une armée venue envahir Callow. S’ils s’en écartaient, ils s’enfonceraient dans un bourbier infernal de réparations de guerre et d’excuses officielles qu’aucun d’eux ne pouvait vraiment se permettre de payer, une fois de retour à Procer. Au fil des heures, mon attention commença à faiblir ; les débats traînèrent jusqu’à la Cloche de l’Après-midi, mais je me forçai à tout suivre avec la plus grande attention. Je ne pouvais pas me permettre d’être prise au dépourvu lorsque le Pèlerin interviendrait de nouveau. Pourtant, pas un seul Héros ne prononça le moindre mot, et je devins de plus en plus tendue à mesure que l’épée restait suspendue au-dessus de ma tête. Mon camp obtint gain de cause sur les modalités de paiement des provisions, même si les Procerans négocièrent pour n’avoir à verser directement qu’un quart de la somme totale, le reste étant présenté comme un prêt de Hasenbach. Il y avait fort à parier que la Première-Princesse leur ferait un bras d’honneur et que ce quart serait tout ce que je toucherais, mais comme je leur revendais en substance leurs propres provisions, j’acceptais quand même. Rien que le fait d’avoir les documents me donnerait un moyen de pression lorsque je devrais traiter avec Hasenbach elle-même, plus tard.
Les palabres diplomatiques se poursuivirent, avec leurs échanges de courtoisies et leurs joutes verbales de part et d’autre de la table. Les croisés tentèrent de nous avoir sur la question des terres reconnues comme étant « sous l’autorité de la Reine de Callow » et, à mon grand déplaisir, y parvinrent. Je ne pouvais pas vraiment prétendre que les Vallées de la Fleur Rouge m’appartenaient alors qu’elles étaient, de fait, aux mains des Légions de la Terreur. Cela signifiait que la croisade du nord pouvait s’en prendre à Noir dans cette région sans enfreindre nos accords. Ils mettraient des mois à quitter Callow, me dis-je. Et il leur en faudrait encore davantage pour se remettre et marcher sur les Vallées. D’ici là, Noir aurait gagné ou perdu contre Papenheim. S’il l’emportait, je devrais lui faire confiance pour tenir les Vallées malgré tout. Je ne pouvais pas me permettre qu’il échoue. Et s’il perdait, eh bien, la croisade du nord resterait de toute façon empêchée d’aller plus loin que les Vallées jusqu’à l’expiration de la trêve. À ce moment-là, j’aurais des problèmes plus urgents. Nous n’avions pas encore atteint la Cloche du Soir et il ne restait qu’un seul point à régler : les garanties du traité. Il faudrait toutefois revenir aux provisions, puisque le prince Amadis avait repoussé ce sujet. Tout laissait à penser que nous sortirions du pavillon avec un véritable accord avant la tombée de la nuit, ce qui me rendait méfiante.
Les Procerans auraient pu faire traîner les choses bien davantage. Nous nous y attendions, tant que l’issue de la bataille pour les Vallées demeurait incertaine. Tout se passait bien, ce qui signifiait que j’allais bientôt recevoir une tape sur les doigts. Sauf que le Pèlerin ne se leva pas. Ce fut son porte-parole qui aborda le sujet, et mes doigts se crispèrent sous la table. Les négociations n’allaient pas être simples, puisque la question portait sur les mécanismes chargés de faire respecter le traité. Je voulais que tous les participants prêtent serment aux Cieux, sous le regard d’un Héros, mais Aisha m’avait expliqué sans détour que c’était hors de question, même si je proposais de prêter serment moi-même. Nous pensions qu’ils demanderaient quelque chose comme la publication de l’accord, afin que la réputation de quiconque le violerait en pâtisse. Nous n’accepterions pas : ils pourraient très bien rompre un traité avec une méchante et se faire louer pour leur habileté à rouler l’ennemi, au lieu de subir des représailles pour leur mauvaise foi. Nous espérions parvenir à un compromis : laisser des garanties matérielles, et échelonner le départ de l’armée procerane afin de tenir un couteau sous leur gorge s’ils tentaient de nous trahir. De toute façon, rompre une promesse faite à une porteuse d’un manteau féérique finirait par se retourner contre eux ; tout cela n’était qu’une précaution face à une solution extérieure dont nous ignorions l’existence.
Pourtant, après qu’Aisha eut proposé mes conditions — comme point de départ à partir duquel les négociations pourraient les revoir à la baisse, à mon grand dépit —, les Procerans ne présentèrent pas ce à quoi nous nous attendions.
« En gage de bonne foi, nous sommes prêts à offrir un otage royal, annonça le diplomate d’âge mûr. Nous exigerions toutefois qu’un observateur l’accompagne, ainsi qu’une garantie de sécurité pour tous deux. »
Le coup devait venir du Pèlerin, mais je ne voyais pas où il voulait en venir. L’accord sur les provisions n’offrait aucun angle d’attaque, du moins à ma connaissance, et ensuite, il ne restait rien à négocier. D’accord, donc : un otage royal. Qu’est-ce qu’il pouvait en faire ? Faire assassiner l’otage après que je l’aurais pris sous ma garde, réduisant ainsi le traité en lambeaux. Si Malicia m’avait fait une telle proposition, je m’y serais attendue. Mais ce n’était pas la manière de procéder du Pèlerin. Bien sûr, il avait, en gros, donné son aval au fait que la Sainte tente de me tuer sous une bannière de trêve — ensorcelée, devais-je le reconnaître —, mais ce plan ne correspondait pas à sa façon d’agir jusque-là. Me laisser mourir pour le Bien supérieur, c’était une chose, et il avait été assez franc pour m’annoncer que telle était, en substance, son intention quand nous nous étions installés pour notre conversation au coin du feu. Mais un meurtre ? Non, ça ne lui ressemblait pas. Il pouvait compter sur une erreur de l’un de mes gens, ou sur la soif de vengeance de Praes, peut-être. Il ne se salirait pas les mains lui-même, mais façonnerait la situation pour qu’elle évolue comme il le souhaitait. Ça, je pouvais le croire.
Sauf que je garderais l’otage sous la protection de sortilèges, dans l’endroit le plus sûr que je pourrais trouver. Et Malicia voulait se servir de la bande d’expansionnistes d’Amadis pour semer le chaos à Procer. Cela ne voulait pas dire que si elle jugeait utile de m’affaiblir, elle n’assassinerait pas un membre de la famille royale autre que Malanza ou Milenan, les deux qu’elle m’avait ordonné de ne pas tuer. Mais à moins qu’elle ait l’Assassin à sa disposition — ce dont je doutais presque entièrement —, elle aurait bien du mal à réussir. De nos jours, c’était le putain d’Hiérophante qui concevait mes défenses, et la Guilde des Assassins était dans ma poche. Ce n’était pas impossible, mais cela exigerait des ressources considérables, à un moment où son propre jardin brûlait déjà. Le Pèlerin ignore peut-être qu’un Haut Seigneur a été renversé et que la cour est en ébullition, songeai-je. Il manquait d’informations ? Non, je ne pouvais jamais tenir cela pour acquis. Pas avec l’Augure dans le camp adverse, et toute la panoplie d’aspects à la disposition des Héros. Bon sang, il n’était même pas exclu que l’un d’eux ait un ange de Dieu sait quoi pour lui murmurer des secrets à l’oreille. Dans quelles circonstances me donner un otage royal serait-il le bon choix, si l’on partait du principe qu’il ne serait pas tué ?
S’il voulait que le traité fonctionne.
C’était aussi simple que ça ? Je l’avais traité comme un ennemi irréconciliable, alors qu’il était en fait prêt à coopérer avec moi ? Non. Garde la tête froide. Réfléchis clairement. Sois une créature de logique, car le jour où tu laisses ton jugement se troubler, c’est le jour où tu perds. D’après les faits, je savais que le Pèlerin n’était pas plus disposé au compromis que moi. Je voulais désespérément que quelqu’un, dans le camp adverse, accepte de travailler avec moi ; je peignais donc sur la toile ce que j’avais envie d’y voir. S’il avait laissé passer cette proposition, c’était parce qu’il voyait là un chemin vers la victoire. Et je ne pouvais pas comprendre ce qu’il cherchait à accomplir de mon point de vue, alors je devais adopter le sien. Je suis le Pèlerin, me dis-je. J’ai vu des dizaines, voire des centaines de vilains, et je sais les lire. Mes dons de clairvoyance vont peut-être au-delà de ça. Comment piégerais-je Catherine Foundling, si je comprenais ce qu’elle cherchait ? Elle voulait que le traité aboutisse, alors… non, erreur. C’était le plateau de shatranj posé au sol, pas celui sur lequel il cherchait à gagner. La reine méchante avait échappé à mon plan qui consistait à la dresser contre d’autres vilains en tentant de se présenter comme une alliée suspecte de la Dixième Croisade. C’était un problème : il devenait difficile de l’attaquer. Mais elle avait pris position, et toute position avait ses failles. Quelle était la sienne ? Elle se comportait en alliée, en regardant d’en Haut.
Quel effort faudrait-il réellement fournir pour l’y contraindre ?
Ma main se détendit sous la table. Voilà donc. Je me l’étais déjà fait à moi-même, par accident, avec l’Épéiste Solitaire, à l’époque : le coup du Pèlerin était une histoire de rédemption. Peu importait que je dirige Callow si je n’étais plus une méchante. Bien sûr, la plupart des histoires de rédemption se terminaient par la mort. On rachetait ses péchés passés par un sacrifice et on passait le flambeau à quelqu’un d’aussi héroïque, mais qui avait moins de sang sur les mains. Ce n’était qu’un peu d’épice dans le vin, toutefois, puisqu’il obtenait tous les avantages d’un Callow qui ne se précipitait plus vers le précipice, sans avoir à composer avec les difficultés inhérentes au fait de me garder à la tête du royaume, après tout le sang que j’avais versé. D’une certaine façon, on pouvait considérer cela comme une tentative d’assassinat d’une élégante subtilité. Le Pèlerin Gris, ou quelqu’un qu’il aurait choisi selon sa compréhension de ma personne, serait l’observateur prévu par les termes procerans ; il n’aurait ensuite qu’à attendre et laisser l’histoire faire tout le travail. Je ris doucement, ignorant les regards étonnés que cela me valut. Dieux, je l’avais sous-estimé. Il jouait sur l’échiquier terrestre pour gagner sur celui des histoires. Callow, dont j’étais la reine, avait besoin de cette trêve pour des raisons pratiques. Moi, j’en avais besoin pour faire un premier pas vers la signature des Accords. Alors j’accepterais, tout en sachant qu’il essayait de me tuer par ce biais.
J’admirais les méthodes calculées dont Noir se servait pour tuer les Héros. J’avais appris à son contact et repris ses techniques contre les Héros qui entraient dans Callow. De la même manière, à distance, je pouvais admirer ce que le Pèlerin venait de faire. Mon maître était un vilain : il partait du principe que les histoires le tueraient. Alors il les évitait. Le Pèlerin Gris était un Héros : il partait du principe que les histoires lui apporteraient ce qu’il voulait. Alors il s’y abandonnait. D’un point de vue objectif, même si son plan visait très probablement à me tuer, je ne pouvais que reconnaître à quel point il me manipulait bien. Il avait compris ce que je voulais et me l’offrait d’une manière qui le mènerait à la victoire. Et, plus encore, il devait savoir que même si je voyais clair dans son jeu, je me sentirais tenue d’accepter. Parce que je n’étais pas Noir. Je n’étais pas une élève du martyre, mais je croyais qu’il existait des choses qui valaient la peine de mourir. Si je payais ma dette de sang aux Dieux d’en Haut, Callow échapperait au massacre qui marchait vers lui. Il me suffisait de sourire, d’accepter et d’embrasser le couteau qui m’égorgerait. Tu as découvert ce que je désirais le plus au monde, puis tu t’en es servi pour me tuer.
Pas un putain de diable n’aurait pu mieux s’y prendre.
« Et qui seront l’otage et l’observateur ? demandai-je, coupant la parole avant qu’Aisha puisse insister. »
« En tant que chef de cette armée, il est de mon devoir de me porter otage », déclara le prince Amadis Milenan en inclinant la tête dans ma direction.
Et il n’était sans doute pas fâcheux que ce sacrifice honorable fasse de lui le héros qui s’était aventuré dans la gueule du loup pour sauver ses hommes, plutôt que l’ambitieux bon à rien qui avait gaspillé plus de vingt mille hommes dans une tentative d’annexion de Callow. Les autres membres de la famille royale retourneraient à Procer, où Hasenbach ne pourrait pas leur reprocher quoi que ce soit : après tout, le prince Amadis était le chef officiel de l’armée. Quant à lui, il échappait à la portée de la Première-Princesse, qui ne serait de toute façon plus en mesure de le punir une fois qu’il serait devenu l’otage ayant sauvé ses hommes. Il sortirait de cette histoire avec une réputation immaculée, une figure tragique victime de la malveillance de la Reine Noire. Pendant ce temps, ses alliés à Procer édifieraient l’autel de sa légende, afin qu’à son retour, des milliers de voix le couvrent de louanges au lieu de le fustiger pour sa défaite peu glorieuse. Bon sang. Avec ces gens-là, même quand je gagnais, ils ne perdaient toujours pas. L’idée que les deux camps puissent obtenir satisfaction m’avait semblé meilleure avant que je doive regarder la vérité en face.
« Et je me porte volontaire pour être l’observateur », ajouta calmement le Pèlerin Gris.
Je ne lui fis pas la grâce d’une réponse. Nous connaissions déjà la mienne. Je me penchai vers Aisha.
« Je vais accepter, lui soufflai-je à l’oreille. Sers-t’en pour obtenir des concessions sur les provisions. Tu les trouveras plus conciliants que prévu. »
Ses yeux sombres étaient troublés, mais elle était une Habitante des Terres désolées jusqu’au bout des ongles. Son visage se figea et elle ne protesta pas devant l’ennemi. Je me redressai et tournai les yeux vers le Pèlerin. Je n’allais plus prétendre que ce n’était pas lui qui menait le jeu.
« J’accepte ces conditions. Je crois que nous en avons terminé ici ? »
Le vieil homme inclina la tête.
« En effet », répondit-il.
Je me levai et jetai un coup d’œil au prince Amadis.
« Aisha Bishara a tous pouvoirs pour me représenter. Elle achèvera ces négociations en mon nom. »
Ce n’était pas l’étiquette qui convenait, mais je n’avais pas la force de rester assise à sourire en face d’un homme qui venait d’organiser ma mort, aussi habilement que ce fût. Je lui accordai le minimum de politesses avant de partir, la Voleuse sur mes talons, le regard inquiet. L’Hiérophante ne remarqua ce qui se passait qu’une fois que j’eus parcouru la moitié du pavillon ; il se leva alors et me suivit sans même faire semblant de s’expliquer. Je m’arrêtai à la sortie de la conférence et levai les yeux vers le soleil couchant. Le Pèlerin croyait avoir gagné. Mais il ne comprenait pas vraiment ce que je cherchais, si ? Pour que les Accords fonctionnent, il fallait que quelqu’un, du côté du Mal, les fasse respecter. Ou peut-être le comprenait-il et ne croyait-il pas que cela ferait une différence. Au bout du compte, une erreur avait été commise aujourd’hui.
Le temps seul dirait si elle était de son fait ou du mien.