Chapitre 219
« Envahir Callow, c’est un peu comme jouer aux dés ivre mort : les chances ne sont jamais aussi bonnes qu’on le croit, et on sait qu’on a touché le fond quand on tombe sur un double un. »
– l’Empereur de l’Effroi Malevolent III, le Concis
Je dressai l’oreille, jaugeant l’ennemi. La plupart des membres de la délégation procerane avaient manqué un battement ou senti leur pouls s’accélérer lorsque le Pèlerin s’était levé. C’était révélateur. Comme il était peu probable qu’une personne d’un rang aussi élevé dans la hiérarchie procerane fût poltronne, cela signifiait que cette manœuvre avait été tenue secrète. Seuls quatre d’entre eux n’avaient manifesté aucune réaction physique de peur ou de surprise : le prince Amadis, la princesse Rozala, le prince Arnaud et le diplomate d’âge mûr qui avait jusque-là parlé au nom de l’opposition. Les deux premiers, c’était attendu, et le dernier allait de soi, mais le troisième ? Voilà qui était intéressant. Arnaud de Cantal ne me semblait pas être le genre d’homme que les deux autres têtes couronnées mettraient dans le secret de leurs affaires. L’avait-il découvert de lui-même ? S’il espionnait les chefs de la croisade du Nord, c’était une piste que la Voleuse pourrait exploiter. Le retourner me semblait peu probable, mais si son réseau d’espionnage pouvait être infiltré… À discuter avec elle plus tard. Je pris note de demander à Vivienne d’enquêter davantage sur cet homme : sa réputation ne disait apparemment pas tout. Les paroles du Pèlerin Gris furent suivies d’un lourd silence, et je ne me pressai pas d’y répondre.
Je savais que c’était le début du jeu en profondeur. La guerre derrière la guerre, où les Nommés se déchireraient comme des bêtes pour s’emparer des miettes de récit dont ils avaient besoin pour remporter la victoire finale. Le fait était qu’à ce stade, je remportais cette lutte. J’avais maintes fois fait des ouvertures en faveur de la paix, rappelé dès que possible que l’ennemi envahissait ma patrie pour des motifs pour l’essentiel mesquins et évité — autant que faire se pouvait — de tomber dans le piège d’une posture de méchante qui me ferait gagner à court terme pour mieux me condamner à mort à long terme. Tant que ces négociations demeuraient une affaire de mortels, motivée par des considérations mortelles, j’en sortais gagnante. Certes, ils étaient meilleurs que moi en diplomatie, et je risquais fort de ne pas pouvoir tirer parti de plusieurs de mes avantages. Mais ce n’était pas grave, à plus grande échelle, tant que je sortais de ce pavillon avec quelques gains et mon récit intact. La logistique terrestre avait son importance, et Noir avait fait toute sa carrière en prouvant qu’elle pouvait remporter une guerre, quelles que soient les subtilités de la Création. Mais j’étais convaincue que si je tenais bon sur le plan du récit, j’émergerais en position d’amorcer la suite d’événements qui me mènerait à mon objectif.
Ce qui signifiait que je devais éviter autant que possible de me mesurer au Pèlerin. J’avais un don pour les récits, pour les tordre et m’en servir. Ça me venait naturellement. Mais mes adversaires en avaient réellement vécu des centaines. Le fossé entre nos expériences était immense, et cela sans même tenir compte des tours que les Cieux avaient sûrement dû lui conférer pour s’assurer qu’il en sortirait toujours vainqueur. Je ne pouvais pas affirmer avec assurance que je l’emporterais contre le Pèlerin Gris ; la solution la plus sûre était donc de ne pas l’affronter du tout. Ironie du sort, l’outil le plus efficace dont je disposais pour y parvenir était quelque chose qui me demandait d’ordinaire beaucoup de patience : l’étiquette. Au lieu de répondre au vieux Levantin, je me tournai vers Aisha.
« Corrigez-moi si je me trompe, dis-je. Mais n’est-ce pas un grave manquement aux convenances, pour quelqu’un qui n’a aucun rôle officiel dans les négociations, de s’adresser directement à une reine ? »
Les lèvres de la ravissante Taghreb se retroussèrent légèrement.
« En effet, répondit-elle d’une voix assez forte pour que tous l’entendent. Selon la loi de la Tour, une telle transgression est passible de l’écorchement de la main et du pied gauches. »
Le cœur de plusieurs Procerans frémit.
« Votre délégation a soutenu que la reine de Callow était une entité distincte du pouvoir de la Tour, dit le Pèlerin, le visage serein. Était-ce une présentation trompeuse ? »
Je fis l’une des choses que je détestais le plus au monde : je gardai ma putain de bouche fermée. Dès que je m’en mêlerais, le récit reprendrait ses droits. Perds, me répétai-je. Laisse-le gagner les petites batailles, tant que tu obtiens ce que tu es venue chercher.
« Faire des observations sur la nature du droit praesien ne revient pas à reconnaître quoi que ce soit d’autre, releva froidement la Voleuse. Prétendre le contraire est de mauvaise foi et pourrait être interprété comme une tentative de faire échouer des négociations honnêtes. Est-ce là l’intention de la délégation procerane ? »
Je me redressai sur ma chaise. La Voleuse faisait partie de Woe, et Woe était sous mes ordres. Tout ce qui sortait de sa bouche contribuait-il à la trame que le Pèlerin essayait de tisser ? Pas si je la contredisais, me semblait-il, mais si je gardais le silence… Mieux valait ne pas prendre de risque. Je prélevai un éclat d’Hiver, en formai un anneau autour de son index sous la table et le serrai légèrement. Elle inclina la tête vers la gauche, accusant réception de mon avertissement, tandis que je laissais ma création se dissiper.
« Curieux que chercher à éclaircir les choses soit considéré comme une offense, dit le Pèlerin. Quoi qu’il en soit, il existe un précédent. »
Le porte-parole proceran s’inclina de nouveau.
« Dès l’an soixante-quatorze, les Élus reconnus comme conseillers titrés ont été autorisés à s’adresser directement à la Haute Assemblée, dit-il. Dès l’an cent onze, ils ont également obtenu le droit de prendre part aux négociations avec les puissances étrangères. »
Soixante-quatorze, hein. C’était l’an huit cent quatre-vingt-dix selon le calendrier impérial — les Procerans avaient commencé le leur après la fondation de la Principauté, qui n’avait eu lieu qu’un an après la chute de Triomphante. Étant donné que l’année impériale en cours était la treize cent vingt-septième, ce précédent n’avait rien de récent. Cela ne devrait pourtant pas avoir d’importance et, si je l’avais remarqué, Aisha aussi. Fidèle à mes attentes, la tribun-chef prit la parole alors que nous gardions le silence.
« Les coutumes proceranes ne s’imposent pas à tous, fit-elle observer. Notre délégation n’a aucun précédent de la sorte. Et même s’il en existait un, le droit de participer aux négociations ne donnerait pas celui de procéder à un interrogatoire. »
Le diplomate d’âge mûr étouffa un sourire. Une erreur venait d’être commise.
« Après son couronnement, la reine Eleanor Fairfax a accordé au Mage de l’Ouest de l’époque le privilège d’exprimer librement ses pensées et ses questions, dit-il. Cela figure dans les archives publiques. Ce privilège a été maintenu à chaque Choix connu depuis lors. »
Je gardai le visage impassible. Était-ce vrai ? C’était tout à fait possible. De nos jours, les archives de l’Ancien Royaume étaient rares, hormis celles qui concernaient les affaires courantes — domaines où le pouvoir impérial s’avérait souvent plus prospère, quoique aussi plus tyrannique. Mon mentor s’était appliqué à passer au fil du couteau tout ce qui aurait pu servir de matière première à l’ascension d’un Héros, et les connaissances sur les anciens Mages de l’Ouest auraient figuré en bonne place parmi ses interdits. Sauf qu’il n’aurait pas pu effacer les archives proceranes, du moins pas en profondeur. Le cœur de l’homme battait régulièrement. Cela pouvait indiquer qu’il disait la vérité — ou simplement qu’il mentait très bien.
« La délégation procerane n’a pas reconnu la nôtre comme représentante du royaume de Callow, déclara le Grand maître Talbot, d’une voix froide qui trancha nettement les hésitations. Elle ne représente que la reine de Callow, ce qui rend ce précédent sans pertinence. Et il le serait même si ce n’était pas le cas, à moins qu’un raisonnement alambiqué n’établisse une équivalence entre la meurtrière présumée de la reine Catherine et les anciens serviteurs de la défunte Maison Fairfax. Ce qui n’a pas été fait. »
Brandon putain de Talbot, pensai-je en étouffant un sourire. Il venait de surgir au dernier moment, la lance en avant, en véritable chevalier.
« Ne pas reconnaître le droit proceran met en péril l’ensemble du processus de négociation des traités, avertit le diplomate d’âge mûr. »
« Cette délégation n’est pas disposée à faire de l’imposition forcée de coutumes étrangères une norme dans le cadre de ce processus, répondit aimablement Aisha. Nous ne reconnaissons pas la tentative de la délégation procerane d’établir un précédent et demandons que soit abordé le premier point à l’ordre du jour. »
« Est-ce donc là ce que vous êtes vraiment, Catherine Foundling ? dit le Pèlerin Gris d’une voix douce qui porta dans tout le pavillon. Une méchante qui se cache derrière de petites excuses, incapable de parler à ceux qu’elle considère comme ses ennemis ? »
Mes doigts se crispèrent. Quel connard. Il avait du culot de dire ça, après avoir tacitement laissé la Sainte tenter de me tuer sous la bannière sacrée d’une trêve. Je me penchai en avant pour… Laisse-le gagner les petites batailles, tant que tu obtiens ce que tu es venue chercher. Mes dents se refermèrent, et je me mordis la langue, sachant que je ne réussirais pas à me taire autrement. Si la faiblesse de Masego était son besoin d’une précision absolue, la mienne était mon incapacité à garder ma putain de bouche fermée. Le sang m’emplit la bouche tandis que l’Hiver coulait paresseusement dans mes veines et réparait les dégâts que je m’étais infligés. J’avalai aussi discrètement que possible. L’envie brutale de répliquer ne m’avait pas quittée, mais le plus urgent s’était dissipé. Je ne quittai pas le prince Amadis des yeux ; il m’observait avec un mélange de dégoût et de fascination. Je lui montrai mes dents rougies, tandis qu’il crispait les muscles pour réprimer un mouvement de recul.
« Pouvons-nous poursuivre, Votre Grâce ? demandai-je. »
Il inclina légèrement la tête. Bien. J’avais encaissé le premier coup, mais si je connaissais quelque chose aux motifs qui se répétaient, il y en aurait trois. Je devais rester sur mes gardes. Aisha s’était étonnée que les Procerans n’aient pas davantage contesté le choix d’aborder d’abord la trêve et le retrait des troupes, mais nous savions maintenant pourquoi. Ils comptaient faire basculer la table avant même qu’on en arrive là. À présent, toutefois, ils étaient obligés d’en discuter pour de bon. Les têtes couronnées n’avaient jamais envisagé de se retirer de la dixième croisade, aussi irritant que cela fût pour moi. Apposer leur sceau sur un traité les engageant à le faire aurait constitué une haute trahison et une hérésie persistante au regard du droit proceran. L’un des anciens Premiers Princes avait fait adopter cette résolution par la Haute Assemblée, après que plusieurs principautés arlésites se furent retirées d’une croisade contre le Royaume des Morts. Leurs agitations dans le sud, tandis que le reste de la Principauté mourait au nord, avaient tant déplu aux princes survivants qu’ils avaient accepté de limiter leurs propres prérogatives afin de punir les déserteurs. Non, notre marge de manœuvre était plus étroite que cela. La première ouverture venait du fait que, techniquement, la dixième croisade avait été déclarée contre Praes. Un accord avec moi nuirait à leur réputation, mais ne serait pas illégal à proprement parler.
La deuxième, c’était que je ne demandais pas la paix, seulement une trêve. Nous réclamions dix-huit mois durant lesquels aucun signataire ni aucun soldat sous ses ordres ne pourrait entrer à Callow, ce qui était là que nous nous étions fait avoir par les termes convenus. Ils avaient réussi à faire définir le territoire comme « les terres soumises au règne de la reine de Callow », ce qui leur laissait une certaine latitude. À la seconde où une partie du royaume renoncerait à mon autorité, elle redeviendrait à leur portée et ils pourraient intervenir sans enfreindre la lettre de l’accord. Ou bien — et ce n’était qu’une supposition — si une héroïne désavouée comme la Sainte se trouvait à me trancher la tête… eh bien, comme par hasard, il n’y aurait alors plus aucune terre soumise au règne de la reine de Callow, n’est-ce pas ? J’allais devoir surveiller mes arrières de très, très près dans les mois à venir. Encore plus que d’habitude. Aisha commença par réclamer une trêve de trois ans, puis accepta peu à peu de descendre jusqu’à quatorze mois, tout en obtenant au moins une concession. Les fantassins de l’autre côté du champ servaient les princes et princesses présents, mais cela relevait d’un contrat. On pouvait les en libérer, auquel cas les termes ne s’appliqueraient plus à eux. En échange de six mois de trêve en moins, Aisha parvint à obtenir qu’ils signent le traité, eux aussi. Aucune compagnie ne pourrait simplement s’engager dans l’armée du Prince de Fer à la place.
On ajouta une clause de bonne foi interdisant aux fantassins de dissoudre leurs compagnies pour les reconstituer sous un autre nom, car même moi, j’avais vu venir cette faille. Ce fut en passant au deuxième sujet, le ravitaillement, que les prédictions de la Voleuse se réalisèrent et qu’ils commencèrent à essayer sérieusement de nous baiser. On aurait pu croire qu’ils nous offriraient au moins à dîner d’abord. Mauvaise manière, Amadis. S’y mettre avec juste du vin, ça donnait l’impression qu’ils nous croyaient faciles.
« En gage de bonne foi, nous demanderions que l’Armée de Callow continue de fournir du ravitaillement pendant les négociations, au prix convenu précédemment, proposa le prince Amadis en soutenant mon regard. »
Ce n’était pas la première fois qu’ils tentaient le coup. Assez tôt, ils avaient remarqué que ma formation diplomatique était moins poussée que celle d’Aisha ou de Talbot et, depuis, ils essayaient de m’impliquer autant que possible. Le meilleur moyen d’y parvenir était de se passer du porte-parole et de laisser le prince d’Iserre mener la discussion : son statut était assez élevé pour que l’étiquette m’interdise de refiler la tâche à Aisha s’il s’adressait directement à moi. Nous savions tous les deux que c’était une manœuvre de leur part. Mais elle ne me donnait aucune raison valable de les rappeler à l’ordre et si ces pourparlers s’effondraient parce que j’étais partie sans raison foutrement valable, l’histoire serait celle d’une reine méchante si arrogante qu’elle avait préféré laisser mourir de faim des dizaines de milliers de personnes pour une insulte imaginaire. Ça ne me réussirait pas. Je savais que nous étions à un tournant, et le Pèlerin le savait tout autant. Chaque mot prononcé ce jour-là avait donc du poids. Si je me retirais maintenant, je saboterais mes propres avancées. Et même si cela ne suffirait sans doute pas à faire basculer tout le récit, mes adversaires n’en avaient pas besoin, à proprement parler. Il leur suffirait d’affaiblir ma position pour qu’il leur soit bien plus facile de me tuer. Était-ce le deuxième coup ? Non, la confrontation était trop indirecte. Le Pèlerin s’était fait le porte-parole du Ciel ; on ne pouvait pas refiler ce rôle à Amadis comme un plateau de pâtisseries.
« Nous ne sommes pas disposés à vous accorder cette concession, mais nous partageons vos inquiétudes quant à l’apparence de coercition, répondis-je d’un ton neutre. »
Autrement dit, ça ferait mauvais effet si l’on avait l’impression que nous négociions avec une arbalète chargée pointée sur leurs couilles, même si nous savions tous les deux que les arbalètes ne manquaient pas aujourd’hui. Les Jacks avaient confirmé que Hasenbach disposait de ses propres mages capables de scruter à distance, réunis sous le nom d’Ordre du Lion Rouge. Nous savions aussi, grâce à Masego, qu’ils avaient au moins dix ans de retard sur les formules de sort praesiennes dans ce domaine. Ils ne pouvaient donc pas transmettre leurs visions par relais et leur portée était limitée : ils pouvaient se relayer les rapports à la main, mais c’était compliqué. Selon la meilleure estimation de l’Hiérophante, les nouvelles de la bataille dans les Vallées de la Fleur Rouge mettaient deux jours à parvenir aux croisés. Vu le tempérament de Noir, il était très peu probable qu’il joue le tout pour le tout dès le premier jour. Il prolongerait les combats en multipliant les lignes de fortifications, rendues encore plus efficaces par les vallées étroites et les pentes abruptes. Cela nous laissait une certaine marge de manœuvre.
« Nous sommes disposés à fournir immédiatement trois jours de ravitaillement, au prix convenu, afin d’éviter tout malentendu, poursuivis-je calmement. »
Le pouls du prince Amadis s’accéléra. De la colère. Ouais, espèce de petit prince de merde. On l’avait vu venir, celle-là. Il restait un risque : Papenheim pouvait remporter une victoire immédiate et écrasante — ou, plus probablement, Noir pouvait décider qu’une retraite stratégique hors des vallées était la bonne décision. Mais il était probable que les croisés devraient conclure l’accord sans connaître l’issue des combats. Ils voulaient vraiment éviter ça, bien sûr. Mais leur fournir de quoi tenir trois jours leur retirait le prétexte de réclamer de meilleures conditions. Ils pouvaient toujours faire traîner jusqu’à ce que les trois jours se soient écoulés, mais nous aurions alors des raisons de dénoncer leur mauvaise foi. Et nous savons tous les deux que Kegan arrive. Votre marge de manœuvre est étroite. S’ils ne parvenaient pas à s’entendre avant l’arrivée des Deoraithe, leur position de négociation en pâtirait. Juniper m’avait conseillé d’envoyer Larat chercher l’armée de Kegan, et j’avais déjà décidé d’accepter si nous ne repartions pas avec un accord avant la fin de la journée. C’était une menace à peine voilée, bien sûr, et avant la réunion, j’avais craint qu’elle ne compromette les pourparlers. Mais ils résistaient déjà avec une belle vigueur et, s’ils faisaient traîner les choses délibérément, je n’hésiterais pas à recourir aux menaces.
« Le geste est apprécié, répondit Amadis avec mesure. Toutefois, je crains que cela ne soit interprété comme une irrégularité. Des rumeurs de corruption nuiraient à la réputation de tous les intéressés. »
Je plissai les yeux. Les croisés devaient payer le ravitaillement ; difficile d’appeler ça un putain de pot-de-vin. Mais les princes étaient susceptibles dès qu’il était question de leur réputation. Ce n’était pas une bonne raison, mais elle était à moitié plausible. Et nous ne nous attendions pas à cette réponse, alors que nous aurions dû. Je jetai un coup d’œil à Aisha, mais elle ne pouvait rien faire pour m’aider. Merde. Il devait y avoir une façon de s’en sortir, mais aucune ne me venait à l’esprit pour l’instant.
« Nous pouvons remettre la question à plus tard, concédai-je à contrecœur. »
« Comme vous voudrez, répondit le prince d’Iserre, une esquisse de sourire aux lèvres tandis qu’il inclinait la tête. »
Aisha s’inclina sur sa chaise, puis s’adressa à la table.
« Nous allons maintenant aborder le troisième point de l’ordre du jour, annonça la tribun du ravitaillement, à la demande de la délégation callowane. Origine et destination des fonds promis. »
Autrement dit, qui allait payer le ravitaillement qu’ils recevaient. Vivienne m’avait dit que ce serait l’un des points les plus délicats. Les Procerans essaieraient de faire porter toute la charge à Hasenbach, mais nous avions peut-être un moyen de contourner le problème. Pour des « raisons pratiques », nous allions proposer qu’ils fournissent eux-mêmes les fonds, en présentant cela comme un prêt du Premier Prince. C’était à notre tour de les coincer avec les termes des négociations. En tant que corps expéditionnaire du Premier Prince, ils avaient le droit d’accepter cette proposition. S’ils étaient les agents mandatés de Hasenbach, tout ce qui relevait des réparations de guerre serait, en fin de compte, à sa charge. Aisha avait fait remarquer que certains d’entre eux pourraient juger l’échange avantageux : la dette du Premier Prince à leur égard leur permettrait peut-être d’éviter des représailles politiques après une retraite. La Voleuse en doutait davantage, arguant qu’ils reculeraient, car Cordelia pourrait réussir à ne pas leur rembourser un sou. Tout dépendrait de notre finesse.
« La délégation reconnaît l’Élu connu sous le nom de Pèlerin Gris, conseiller officiel du prince d’Iserre », déclara le porte-parole d’un ton solennel.
Eh merde. Nous étions à mi-parcours de la liste, alors, avec le recul, j’aurais dû le voir venir.
« Concernant la destination des fonds, j’aimerais obtenir des éclaircissements, dit le Pèlerin. La Principauté de Procer est actuellement en guerre contre l’Empire de l’Effroi de Praes. Comme tout versement prévu par ce traité pourrait être considéré comme un acte de trahison si l’argent venait grossir les coffres impériaux, par le commerce ou le tribut, il faut d’abord répondre à une question. La reine de Callow a-t-elle l’intention de réclamer son indépendance officielle vis-à-vis de la Tour ? »
Je fermai les yeux et réfléchis. Pourquoi s’intéressait-il à l’or ? Les pièces ne signifiaient rien pour les Héros. Non, il avait une raison de poser cette question, une raison qui donnait forme à un récit. L’indépendance vis-à-vis de la Tour. Dans les faits, Callow était déjà indépendant, mais aucune rupture officielle n’avait eu lieu. Malicia et moi savions que ce n’était qu’une question de temps, mais maintenir cette fiction était utile à toutes les deux. Si on y mettait fin, que se passerait-il ? Malicia devrait probablement me déclarer rebelle, même si elle ne faisait rien dans l’immédiat. C’était ce qui me rendait méfiante. Elle ne pouvait rien faire pour l’instant, pas avec Ashur qui ravageait les côtes et une ville qui venait d’être mise à sac. Alors pourquoi le vieil homme cherchait-il à obtenir ça ? Le Pèlerin ignore peut-être ce qui se passe à Nok, songeai-je. Non, je faisais fausse route. Si c’était une manœuvre politique, ce seraient les Procerans qui parleraient. Puisque c’était le Pèlerin, il s’appuyait sur ce tournant pour une raison précise. Malicia me déclarait rebelle. Qu’est-ce que cela signifiait, à plus grande échelle ? Ah, merde. Le Mal se retourne contre le Mal. Voilà sa manœuvre. Et c’était un récit aussi ancien que la Première Aube ; si je m’y accrochais ne serait-ce qu’au bord du doigt, il m’entraînerait à travers soixante-dix putains d’Enfers. Les récits répétés si souvent qu’on les tenait pour des vérités évidentes avaient le don de s’imposer, quels que fussent les souhaits des personnes concernées.
Très bien. Que pouvais-je faire pour éviter le piège ?
Impossible de prétendre qu’il était inutile d’en parler, cette fois, car cela pourrait être interprété comme une tentative de ma part de faire accuser les Procerans de trahison. Le récit passerait alors de « négociations de trêve » à « la reine maléfique tend un piège astucieux », et tout serait foutu. Je ne pouvais pas mentir devant le Pèlerin ; il verrait clair dans mon jeu, et je me retrouverais en mauvaise posture, même si « les Cieux m’ont dit que c’était faux » n’était pas un argument de négociation très convaincant. Avouer franchement que j’allais le faire ne me menait qu’à un autre problème, donc c’était exclu. Peut-être pouvais-je garder la discussion confidentielle, exiger que chacun jure de ne pas révéler ce qui serait dit dans ce pavillon ? Non, décidai-je. Je n’avais pas assez de poids pour l’imposer et les Procerans ne seraient pas ravis de prêter serment à quelqu’un qui portait un manteau faë. Si tu ne peux pas esquiver, attaque. Au lieu d’éviter son récit, quel récit pouvais-je créer ? Celui de la rebelle libératrice ne tiendrait pas, pas tant que je porterais une couronne. Je n’avais réussi à décrocher un Rôle héroïque que lorsque mes adversaires s’étaient montrés… peu flexibles. Le rôle de lieutenante traîtresse de Malicia pouvait m’aller, mais il ne me mènerait pas là où je voulais. Les récits praesi ne feraient qu’empirer les choses, en règle générale ; il fallait donc trouver quelque chose de callowan, ou d’assez ancien et éculé pour que tout le monde puisse s’en emparer.
À moins que… Akua. Depuis la deuxième Liesse, elle s’efforçait d’être sage à sa manière, et il m’avait fallu un moment pour comprendre pourquoi. Elle aurait dû comploter pour s’évader et, franchement, elle le faisait probablement. Mais elle cherchait aussi vraiment à se rendre utile. Pour sortir plus souvent de sa boîte, en partie, mais il y avait des raisons plus profondes. Je l’avais vaincue, ou du moins elle le croyait. Selon ce sac de lames de rasoir qu’était la philosophie praesienne, cela faisait d’elle ma suivante. C’était un récit ancien. Et même si les Terres désolées l’avaient presque érigé en religion, il n’était pas uniquement apprécié là-bas, ni même par le Mal en général. Une jeune troupe de Héros rencontre un ennemi apparent qu’elle affronte par malentendu, puis ils s’allient, soit contre un adversaire commun, soit lorsque le quiproquo est enfin dissipé. Tout le monde devient ami, un méchant ricanant se fait poignarder à l’unisson et les Cieux donnent leur approbation à tout ce petit monde. Bon sang, c’était plus ou moins comme ça que l’Archer avait fini par rejoindre Woe, maintenant que j’y pensais. Il fallait donc que je sois, métaphoriquement, l’Archer, affrontant les croisés à cause d’un stupide malentendu impliquant trois jours de bataille et au moins trente mille morts.
Je suis une croisée, pensai-je. Qu’est-ce que je voulais ? Faire chier les Terres désolées, une idée à laquelle je n’étais pas exactement insensible. Tuer Catherine Foundling, parce que c’est une abomination et aussi une connasse qui n’arrête pas de tuer nos gars. Comment cesser d’être la connasse qui n’arrêtait pas de tuer leurs gars ? Eh bien, peut-être qu’ils n’auraient qu’à arrêter d’essayer de me tuer… non, ce n’était pas constructif. Beaucoup de Héros étaient des connards qui tuaient des gars, me rappelai-je ; en soi, ce n’était pas éliminatoire. Il fallait voir plus large. Du point de vue du Ciel, que se passait-il à Callow ? Praes commande toujours, pensai-je. Les frontières, les lois distinctes et la monnaie n’auraient aucune importance pour des êtres comme les Hashmallim. Une méchante régnait toujours sur le trône, l’ancienne apprentie du Chevalier Noir. Mon armée comptait désormais plus de Callowans que d’étrangers, mais j’avais encore un détachement de troupes praesiennes domestiques qui avaient massacré des gens par milliers, ainsi que les peaux-vertes. Les gobelins avaient une fâcheuse tendance à poignarder leurs semblables et les orcs mangeaient des gens. Ça ne représentait même pas une grande part de leur alimentation, et ils ne mangeaient pas les gens vivants — c’était illégal, ne serait-ce que pour cette raison — mais même manger des cadavres de temps en temps suffisait à empêcher qu’on les range du côté des gentils. Aux yeux du Ciel, j’étais une Impératrice de l’Effroi habillée comme la Reine des Lames.
Mais j’étais bien celle qui commandait, à leurs yeux, non ? Les querelles juridiques qui nous avaient occupés toute la journée ne pesaient pas plus qu’un grain de poussière dans les yeux des Dieux. C’était bien toute la raison de me chasser, non ? Une dirigeante maléfique à la tête de Callow, c’était mauvais pour les affaires, quelles que fussent les considérations pratiques terrestres. Ce qui signifiait que si je faisais un choix, le Ciel le considérait comme un choix pour tout Callow. Il y avait une ouverture à saisir. Si je prenais les Héros à contre-pied, cela valait pour tout le royaume. Je plissai les yeux. Je n’avais pas besoin de cesser d’être une… meurtrière arrogante, selon une description que je jugeais injuste. Il me suffisait d’être leur meurtrière arrogante. Métaphoriquement parlant. Probablement. Et pour y parvenir… comment s’appelait déjà la Ligue amicale des nations vertueuses de Cordelia ? Ah oui. Je m’éclaircis la gorge et soutins le regard du Pèlerin Gris en affichant un sourire carnassier.
« Pour répondre à votre question, dis-je, j’ai l’intention de demander à rejoindre la Grande Alliance en tant que signataire d’ici un an. »
Le pandémonium éclata, le visage du Pèlerin se vida de toute expression et mon sourire s’élargit encore.