Chapitre 217
« Chercher à déterminer la valeur d’une seule âme au moyen de la morale, c’est imposer un mysticisme superflu à une question simple. Comme en toute chose, l’offre et la demande fixent le prix. »
— Extrait de « Acheté et vendu », recueil des enseignements du Prince marchand Irenos, fondateur de Mercantis
« Je l’admets, dis-je. Je m’attendais à trouver une bibliothèque. »
Mes précédents voyages au pays des rêves ne m’avaient pas préparée à beaucoup de subtilité en la matière, même si, je devais le reconnaître, il s’agissait alors de mon propre esprit. Peut-être que Masego voyait le monde d’une façon un peu moins directe. L’absence de marécage et de horde titubante semblait en tout cas le confirmer. Le rêve du Hiérophante était plutôt un ordre devenu fou. Sous mes pieds, une plaque de cristal me maintenait en l’air, reliée au centre de la structure massive par un long câble d’or. Malheureusement, cela ne m’empêchait pas de ressentir à nouveau ma vieille peur du vide. Sauter du ciel en sachant que mes jambes se ressouderaient d’elles-mêmes en quelques instants, c’était une chose ; n’avoir pour me retenir au-dessus d’un gouffre sans fond qu’une mince plaque de cristal, c’en était une autre.
« Putains d’Enfers, Masego, marmonnai-je. Tu aurais vraiment perdu quelque chose à installer une rambarde ? »
Hormis la possibilité très réelle de tomber à l’infini, je devais reconnaître une étrange beauté à ce qui s’offrait à mes yeux. Cela me rappelait, d’une certaine façon, la représentation des sphères astrales que j’avais vue autrefois dans le manoir de Black, à Ater. Seulement, au lieu de tourner autour du soleil, comme les mages avaient démontré depuis longtemps que le faisait la Création, tout ici gravitait autour d’une sphère de flammes translucides et frémissantes, contenue dans un profond bassin d’or. De longs tubes dorés en partaient, soutenant des sphères plus petites, toutes radicalement différentes : du cristal et du givre, des vents tumultueux et des essaims de petits automates d’argent. Ma plateforme, comme toutes les autres, tournait autour de la sphère centrale au rythme lent et mesuré d’un tic-tac. J’apercevais sous le bassin des engrenages et des manivelles qui maintenaient l’ensemble en mouvement. Je frissonnai, bien qu’il n’y eût pas de vent. Peut-être parce qu’il n’y en avait pas. Quelque chose clochait subtilement dans ce spectacle, même si je ne pouvais nier sa splendeur inquiétante. Ce n’était pas une perspective que l’on pouvait comprendre, comme la machinerie glaciale derrière les yeux de Black. C’était…
« Une façon de comprendre la Création », achevai-je à voix haute.
Ma voix me parut assourdie et ne trouva aucun écho. Le vide l’engloutit tout entière. Ma plateforme poursuivait sa course et je m’arrachai à ma torpeur. Je pourrais sans doute trouver Masego à l’intérieur de la sphère au cœur de tout cela. Je baissai les yeux vers le support doré et grimaçai. Il était rond, après tout. Si je glissais en descendant… Eh bien, j’ignorais ce qui m’arriverait si je tombais dans le vide, mais comme l’esprit du Hiérophante devait abriter des défenses particulièrement redoutables, je doutais que ce soit agréable. Cela dit, mon petit voyage au pays des rêves d’Hiver n’avait pas non plus été une partie de plaisir. Mes doigts se crispèrent. N’y pense pas, me dis-je. L’Hiver avait essayé de m’user ; en ressassant ce souvenir, je ne faisais que jouer son jeu.
« Traverser ce câble en m’y accrochant, c’est un peu ambitieux, conclus-je. Il ne me reste qu’à passer d’une sphère à l’autre. »
Je reportai mon regard sur les structures en mouvement. Je ne parvenais pas encore à discerner le schéma exact — certaines tiges se déployaient à des moments précis de la rotation, tandis que d’autres se rétractaient —, mais je pouvais au moins estimer leur longueur. Et, surtout, savoir si l’une d’elles finirait par s’approcher suffisamment pour que je puisse bondir dessus. Une, deux, trois… Non, seulement deux ; la dernière repartait sans prévenir et restait là-bas. Il faudrait faire avec. J’envisageai d’attendre une rotation complète afin d’éviter les mauvaises surprises, mais rien ne garantissait que le schéma resterait le même à chaque tour. Et, à en juger par la vitesse, cela allait prendre un moment. Toutes les sphères ne tournaient pas à la même vitesse, mais la mienne avançait assez lentement. Difficile de mesurer correctement le temps et la distance, ici, mais j’aurais estimé qu’il fallait au moins deux heures pour faire un tour complet. Sauter sans certitude était risqué, mais attendre aussi longtemps l’était tout autant, alors que j’ignorais à quel point le temps s’écoulait différemment ici et à l’extérieur.
« Je sais que tu es un homme aux pensées profondes et complexes, Zeze, mais tu ne me facilites pas la tâche, soupirai-je. Tu sais ce qui est le pire, à mon avis ? La Reine condescendante et Dame Traîtresse. Et cette horde interminable de morts qui essaie de les tuer, mais soyons honnêtes : ce n’est pas vraiment hors de notre domaine. »
Je m’étais plus ou moins attendue à voir l’un des jumeaux, ou les deux, apparaître pour me répondre, mais je restai seule. Dommage. J’aurais sans doute pu fabriquer une corde avec des intestins, et utiliser des os pour faire un crochet. Je m’interrompis.
« Je ne cherche pas à être inutilement macabre, me justifiai-je auprès du vide. Je ne sais pas faire de corde avec des cheveux, et pour que la peau soit assez solide pour supporter mon poids, il faudrait d’abord la tanner. »
Le néant ne répondit pas. De façon délibérée, me sembla-t-il.
« Eh bien, va te faire foutre aussi », marmonnai-je.
Ce n’était pas un meurtre si ces gens n’étaient que des projections de mon inconscient, me rassurai-je. Probablement. Je n’avais jamais vérifié si l’Empire avait des lois à ce sujet. Je testai la plateforme sous mes pieds et découvris, à mon grand déplaisir, qu’elle était plutôt glissante. Ça n’allait pas être agréable. J’essayai de voir si l’Hiver voulait bien s’en mêler, mais je ne rencontrai que le vide. Non, songeai-je. Pas le vide. Il était simplement lointain. Intéressant, mais ça ne m’aidait en rien pour l’instant. La première sphère extérieure passa près de moi après que j’eus perdu une éternité à traîner au milieu de nulle part, mais je la laissai filer. Elle était faite de vent, à peine contenue. Trop risqué. La deuxième s’approcha après que le reste de l’éternité eut passé son chemin, et je grimaçai. Du feu. Des flammes argentées qui vacillaient en silence. Je ne passerais pas un bon moment si je trébuchais dessus, mais ce serait toujours mieux que de tomber. Les bottes que je portais étaient vieilles, rien à voir avec celles que j’avais désormais, même si je me souvenais vaguement les avoir possédées avant de devenir l’apprentie de Black. L’espace qu’elles laissaient à mes orteils était agréable, mais moins que la souplesse du cuir usé. Je dus bien répartir mon poids avant de prendre mon élan.
« Non, non, non, non ! » hurlai-je vaillamment, réalisant avec horreur, en plein saut, que la sphère s’éloignait.
Je n’avais aucun pouvoir à invoquer, aucun manteau ni Nom pour me sauver au dernier instant. La compréhension brutale de mon impuissance me rappela quelque chose que j’avais commencé à oublier : la peur. Non pas cette inquiétude sourde face aux événements à venir qui me hantait depuis que j’avais pris la couronne, mais cette chose plus froide qui consistait à regarder la mort en face. Je me tordis en avant et mes doigts accrochèrent le bord de la plateforme. Je ne devais ma vie à aucun de mes mérites. La sphère s’était simplement éloignée de peu.
« Par les Enfers… » haletai-je, en forçant mon autre main à se refermer pour arrêter de trembler, avant de la lever afin de saisir le bord de la plateforme.
Je sentais la sueur tremper mon dos, une autre sensation que j’avais presque oubliée. Mes paumes devenaient moites elles aussi, ce qui était inquiétant, car elles étaient tout ce qui me séparait de la chute.
« Bon sang, Masego, dis-je. Bon sang de… »
Je pris une profonde inspiration, puis me hissai en grognant d’effort. La manœuvre était maladroite et ma paume glissa quand je passai une jambe par-dessus le rebord. Je tombai lourdement sur le côté et roulai dans un mouvement de panique vers le feu, pour éviter la chute. Attends, il y avait vraiment eu assez de place pour…
Le Conjurateur était un parfait imbécile et pourtant, malgré tous les efforts de Masego, il était encore en vie. Les lèvres tordues en un rictus, il traça Forme et Force, tissant entre elles la formule façonnée par ses paroles. L’air se condensa en trois sphères d’une perfection arithmétique et fila vers l’avant, mais, agacé, il avait laissé le bon angle de côté/
Il avait étudié la théorie pendant sept mois entiers. C’était l’opération la plus simple qu’il connût, la transmutation de la puissance en chaleur et en lumière, et pourtant, chaque écart par rapport à la formule originale pour créer la sienne avait abouti à un échec. Les chiffres étaient parfaits, il le savait, mais, pour une raison ou une autre, le sort ne voulait pas/
« Nous n’allons pas saigner les gens, Apprenti, dit-elle d’un ton accusateur. Nous ne sommes pas si désespérés. » Il cligna des yeux, davantage par pure indignation que par surprise. Pour quel genre d’incapable le prenait-elle ? Il ouvrit la bouche pour répliquer sèchement/
— Je roulai hors des flammes argentées, le corps frissonnant. C’était… Je me palpai le ventre, soulagée de le trouver plat. L’espace d’un instant, j’avais ressenti un décalage et m’étais attendue à découvrir le contraire. Je fermai les yeux et restai là un moment, avant de me gifler à pleine main. La douleur me tira de ma torpeur et je me redressai en position accroupie.
« Des souvenirs ? » murmurai-je en jetant un coup d’œil à la sphère.
Peut-être. Les trois aperçus m’avaient sincèrement irritée. Le troisième m’avait même visée moi, ce qui me donnait mal à la tête : son souvenir de cette conversation était bien plus vif que le mien. Il y avait un fil conducteur. C’était peut-être pareil pour toutes les sphères, une sorte d’archive. Par les dieux, son esprit était vraiment bizarre. Je commençais à me sentir beaucoup mieux à propos du marécage meurtrier dans le mien. Je m’arrachai à ma rêverie. La rotation avait continué pendant mon absence, et plus longtemps que je ne l’avais cru. Je ne voyais même plus la plateforme de cristal d’où j’étais partie. Malgré tout, si ma situation avait été mauvaise, j’étais maintenant bien mieux placée. Deux fois plus de sphères passaient près de celle-ci que de la précédente, et je choisis pour mon deuxième saut une boule qui ressemblait à du marbre blanc pur. Cette fois, pas de mauvaise surprise à mi-chemin. Il était difficile d’estimer le temps ici, mais, à mon quatrième saut, j’avais l’impression d’avoir bien avancé. J’avais dépassé la moitié du parcours, même si les difficultés s’étaient multipliées à mesure que j’avançais. Si près du centre de la structure, les sphères se déplaçaient beaucoup plus vite. Et, constatai-je en fronçant les sourcils, les plateformes étaient plus petites. Pas question de se permettre beaucoup d’erreurs.
Je pris mon mal en patience jusqu’à en repérer une dont la rotation semblait régulière et dont la sphère ne paraissait pas trop dangereuse. Une autre, plus lente, passa près de moi, mais je n’allais pas m’approcher d’un trou noir qui semblait tout aspirer quand je pouvais l’éviter. Une mosaïque d’ivoire en mouvement constant n’était franchement guère mieux, je devais bien me l’avouer, mais je ne pouvais plus me permettre de faire la difficile. Je bondis en poussant un nouveau cri héroïquement aigu, et tout se passa à merveille. L’angle et la vitesse étaient parfaits. Puis ma botte toucha le cristal et, le cœur serré, je compris qu’il était rugueux, pas lisse. Ce qui n’aurait pas été bien grave si j’avais ajusté ma position avant de sauter. Ce n’était pas le cas. Je trébuchai avec toute la grâce d’une charrette dévalant une pente, et mon front heurta…
Il ne comprenait pas pourquoi l’orc recherchait sa compagnie, mais tant qu’il venait avec un plateau de shatranj, Masego ne refusait pas de la lui accorder. La campagne était, comme Père l’avait laissé entendre, une épreuve d’un ennui mortel. Ce ne fut que lorsqu’Hakram s’assit en face de lui et ouvrit les volets qui retenaient les pièces qu’il comprit qu’il attendait l’Adjoint. Qu’il n’avait pas interrompu sa dissection plus tôt parce qu’il n’y avait plus rien à apprendre du sujet, mais parce qu’il avait hâte de jouer leur partie du soir. « Les blancs ? » proposa Hakram et/
« C’est un esprit follet, dit l’Archère en secouant la bouteille de verre. Elle l’avait reconnu d’un coup d’œil, bien sûr, et le bourdonnement furieux de l’esprit inférieur témoignait de son mécontentement face à ce traitement brutal. “Je ne les connais pas mal”, répondit Masego. “Ils sont assez courants dans l’ouest de Callow.” L’étrange femme eut un petit rire et lui lança la bouteille sur les genoux. Il la rattrapa précipitamment. “La lumière magique est censée fatiguer les yeux, dit l’Archère. Si tu comptes continuer à lire après la tombée de la nuit, sers-t’en plutôt.” Il sursauta. Elle l’avait attrapée pour lui ? Pourquoi ferait-elle ça/
« C’étaient les appartements des Mages de l’Ouest, tu sais, dit la Voleuse, appuyée contre le chambranle. Masego ne parvint pas tout à fait à dissimuler son sursaut. Elle était apparue sans prévenir, comme à son habitude. Même la lumière de l’Été ne projetait aucune ombre sur son aspect. Il parcourut la pièce du regard et n’y trouva que des meubles et un bain à la manière soninké. “Rien ne trahit leur présence”, lui apprit-il. Elle haussa les épaules. “Je m’en doutais, dit la Voleuse. Mais de vieilles histoires racontent que cet endroit facilite l’accord avec les ‘puissances d’un autre monde’. Je me suis dit que tu voudrais y jeter un œil.” Son ton était défensif, il en était certain. Tous les signes y étaient. Était-ce/
Mon visage se trouvait à moins de trois centimètres de l’ivoire en mouvement tandis que je tenais difficilement debout. J’avais le palais sec. Je me léchai les lèvres et reculai d’un demi-pas. C’était beaucoup plus intense que la dernière fois. Plus subtil, aussi. J’avais senti la confusion se muer en compréhension, comme si c’était la mienne. Je me souvenais encore de ce que cela faisait : les visages des gens étaient si difficiles à lire. Était-ce ainsi qu’il se sentait en permanence ? J’avais cru qu’il était mal à l’aise quand on le touchait parce que Warlock l’avait élevé ainsi, mais ce n’était pas du tout ça. Je n’avais simplement… pas compris à quoi servaient les gestes, et j’avais hésité à agir avant d’en identifier correctement la raison. C’était comme vivre dans un monde plein de masques, dont si peu m’étaient lisibles. Peu à peu, je me calmai. Me toucher le visage m’aida, sentir mes propres doigts sur ma peau. Je ne pris même pas la peine d’estimer le temps écoulé, puisque je savais déjà que la réponse ne me plairait pas. Les sphères continuaient de tourner, mais j’attendis patiemment la bonne occasion. Après deux autres sauts, je me retrouvai à côté d’une sphère d’ambre chargée d’éclairs et calculai le moment de mon dernier bond.
J’avais sous-estimé la taille de la sphère centrale. Elle était au moins aussi grande que le palais royal de Laure, et le bassin doré qui la contenait l’était davantage encore. La flamme translucide et frémissante qui se dressait devant moi n’avait rien à voir avec les autres globes que j’avais rencontrés. Elle n’était pas pleine, mais formait seulement une mince barrière. À travers, je distinguais des lumières et des silhouettes, certaines immobiles, d’autres en mouvement. Je pris mon courage à deux mains et la franchis. La chaleur me caressa la peau sans atteindre mes vêtements, mais aucune vague de souvenirs étrangers ne m’assaillit. Comme je m’y attendais, Masego m’attendait à l’intérieur de la sphère. Il n’était pas seul. Des constellations d’instruments en tout genre emplissaient le firmament : or, argent, obsidienne et une centaine d’autres matières encore ; certains m’étaient familiers, d’autres dépassaient même ce que j’aurais pu imaginer. Tous gravitaient autour du Hiérophante, qui me tournait le dos et étudiait quelque chose que je ne parvenais pas à distinguer.
« Distraction, dit Masego d’un ton absent. Tue-la. »
La seule autre créature vivante de la sphère bougea. Je me retournai vers mon propre visage ; mon double renifla et dégaina son épée. Pas mon double, songeai-je. Elle ne portait pas les mêmes vêtements que moi, ni ici ni dans la Création. Elle arborait l’armure que je portais le jour où nous avions combattu la Princesse du Zénith, et son sourire était trop large pour être entièrement humain. C’était une caricature d’audace et d’insolence, une expression impossible à produire avec des lèvres.
« Masego ! » l’appelai-je.
« Ah, pardon, répondit-il avec patience. S’il te plaît, tue-la. »
Clignement.
L’autre Catherine n’était plus là. L’Archère encocha nonchalamment une flèche, la frontière entre son écharpe et son visage devenue floue. Son apparence était encore plus étrange que celle de mon double. Elle était moins détaillée, comme une ébauche grossière d’elle-même. Ce fut lorsque la corde fut tendue au maximum qu’elle se précisa, et, à cet instant, elle était éblouissante. L’éclat vorace de ses yeux, l’arrogance naturelle de sa posture. Elle n’était pas plus belle que la véritable Indrani, mais elle avait une intensité que je n’avais jamais vue chez l’Archère. Comme si elle imprimait une marque indélébile dans cet instant. La surprise me ralentit, et me jeter au sol ne suffit pas tout à fait. La flèche me traversa la poitrine et je grognai de douleur.
Clignement.
L’Adjoint faisait lentement tourner sa hache en s’avançant vers moi. Il ressemblait davantage à une statue qu’à un orc, tout son être figé dans la pierre. D’abord léger comme une plume, le poids de sa présence s’alourdissait à mesure qu’il s’approchait. Il découvrit des crocs taillés dans l’os tandis que ses yeux trop malins suivaient le mouvement par lequel je me relevais. Les yeux étaient la partie la plus expressive de cette statue d’Hakram, d’une perspicacité inhumaine. Comme s’ils étaient la seule partie vivante de lui. Je brisai la hampe de la flèche en me mordant la lèvre pour ne pas crier.
« Hakram, dis-je. Ne fais pas ça. »
Il continua d’avancer.
« Hakram, lançai-je. Je t’ordonne de t’arrêter. »
Il continua d’avancer. Merde.
« Masego ! » hurlai-je, et le faux Hakram se jeta sur moi.
À l’instant où il frappa, il cessa d’être une statue. Il devint de chair et de sang, sa force se déployant comme un trébuchet qu’on lâche. J’essayai de lui attraper le poignet, mais j’aurais tout aussi bien pu lutter contre le trébuchet lui-même. Il me plaqua au sol sans effort, secouant douloureusement la pointe de flèche encore enfoncée dans ma poitrine.
« Zeze ! » criai-je. « Ne… »
« Attends, dit Masego. »
La créature se figea, sa hache à un cheveu de ma gorge. Le Hiérophante se retourna, et je grimaçai en le voyant. Il ne portait pas de bandeau sur les yeux, ici. Ses orbites creuses et calcinées m’examinèrent, avec des boules de flammes de l’Été qui flottaient en leur sein.
« Je te connais, dit-il.
— Catherine, lui rappelai-je. Ton amie. »
Il fronça les sourcils. Son visage se brouilla, puis retrouva son calme.
« Tu en es certaine ? demanda-t-il.
Et merde. Il ne se souvient de rien de ce qui se trouve dans les sphères extérieures, hein ? Je n’avais aucune idée de la part de l’homme que je connaissais qui se tenait devant moi.
« Masego, tu dois te réveiller, dis-je. Je suis venue te ramener. »
« Ne sois pas ridicule, me réprimanda-t-il. Il me reste tant de choses à étudier. »
Il désigna ce que son corps me cachait et mes yeux s’écarquillèrent. C’était une sphère semblable à celles de l’extérieur, mais beaucoup plus petite. La boule de Lumière se tordait violemment, une plaie maintenue ouverte par des pinces d’argent.
« Tout est beaucoup plus clair, sans le bruit, m’expliqua le Hiérophante. Nous progressons à grands pas. »
Je me forçai à sourire.
« C’est bien, dis-je. Raconte-moi. Je veux voir. Mais pour ça, il faut que je me relève, et tu as une lame contre ma gorge. »
Clignement.
Je vis le visage de la Voleuse pendant un battement de cœur, puis la créature disparut. Masego me fit signe d’approcher.
« Allons, allons, dit-il. Tu connais bien sûr la théorie ligurienne de la magie. »
Je me relevai, une main à la gorge.
« Bien sûr, mentis-je. C’est ma préférée. »
Il m’adressa un sourire radieux. Son visage se brouilla, puis redevint calme.
« Tu n’essaies pas de me tromper, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Bien sûr que non, répondis-je précipitamment. Je… euh, je déteste juste la théorie jaquinite. »
Par les dieux, j’aurais vraiment dû l’écouter plus attentivement quand il en parlait. Allais-je mourir pour avoir été une amie parfois médiocre ? Ce serait une belle ironie.
« À juste titre, renifla le Hiérophante. Ces Procerans. Pour eux, une formule digne de ce nom consiste à se mettre à genoux et à prier. »
« Ils sont vraiment insupportables, approuvai-je en m’approchant lentement. »
Il me fit de nouveau signe de venir me placer à ses côtés.
« Certes, les Gigantes enveloppent leur sorcellerie d’un fatras superflu, m’expliqua-t-il. Mais je crois que Gharan le Sage avait raison lorsqu’il théorisa qu’ils étaient la plus ancienne race de Calernia à avoir élaboré une méthode complète pour faire usage du Don. »
« C’est logique, dis-je. »
J’étais assez près pour le poignarder, désormais, mais est-ce que cela aurait vraiment aidé ? Question théorique, de toute façon : je n’avais pas de couteau, et le faux Voleuse pouvait être n’importe où. Je jetai un coup d’œil à la sphère qu’il m’invitait à observer et ma vision se brouilla. Je distinguais presque quelque chose. Un souvenir, mais je ne le vivais pas comme les autres. Marchford. La nuit, des centaines de colonnes de feu se déplaçaient au gré de ma volonté. Un rituel détourné de son usage, mon premier véritable pas vers la compréhension des mystères profonds de la Haute Arcane. Je fermai les yeux.
« Tu étais l’Apprenti, à l’époque, dis-je.
— Ce n’était qu’un titre, balaya-t-il. Un jalon attestant d’un savoir acquis, mais d’une faible utilité pratique. »
« Mais tu ne l’es plus, dis-je. Tu es le Hiérophante. Comment est-ce arrivé ? »
C’était un peu direct, mais j’avais bien des couches de détachement à fracasser. La subtilité ne fonctionnerait pas. Masego sourit. Son visage se brouilla. Il était furieux.
« Distraction, dit-il. Sans importance. »
« Le changement de Nom n’a pas d’importance ? insistai-je. Combien de fois as-tu observé ce phénomène ? »
Son visage se brouilla, puis retrouva son calme. J’allais donc survivre assez longtemps pour entendre sa réponse. Apparemment, enrichir son vocabulaire était bel et bien une compétence qui sauvait la vie. Qui l’eût cru ?
« Pas assez, dit-il. Mais tout est contaminé. Trop de préjugés. Après les avoir éliminés, il ne reste plus assez de matière à examiner. »
« Ah, alors tout va bien, dis-je en haussant les épaules. »
Il hocha la tête, satisfait de mon approbation.
« Les recherches difficiles ne sont pas à la portée de tout le monde, poursuivis-je. Je suis sûre que quelqu’un finira par t’expliquer tout ça. »
Son visage s’assombrit.
« Je n’ai pas besoin de dépendre des découvertes des autres, dit-il.
— Évidemment que si, dis-je. Tu n’es tout simplement pas assez compétent pour l’étudier avec les préjugés intacts. Tu l’as dit toi-même, c’est trop difficile. »
Je me serais sentie bien plus mal de tenter de le duper dans cet état s’il ne m’avait pas ordonné de me faire tirer dessus quelques instants plus tôt. Le Hiérophante écarta d’un geste la sphère de Lumière et tendit la main. Il en extirpa une sphère d’eau lointaine, ce qui aurait dû être physiquement impossible, et la plaça devant nous.
« C’est possible, insista-t-il. Il suffit de discipline. »
« J’ai hâte de lire tes conclusions, dis-je en souriant. »
Son visage se brouilla, et le resta.
« Tu perturbes le processus, dit-il d’une voix parfaitement plate. »
« Jamais de la vie, répondis-je en lui attrapant la main pour la plonger de force dans la sphère. »
Une lumière blanche, aveuglante. Un couteau qui me traversa le dos.
« Non, aboya la voix du Hiérophante. Non, va-t’en. Catherine ? »
Je tombai à genoux. C’était du sang, dans ma bouche ? Merde, ce n’était qu’un coup de couteau. La Voleuse n’était pas assez douée pour tuer les gens, je n’y croyais pas une seconde. Les taches s’effacèrent et je regardai le visage horrifié de Masego.
« Hé, Zeze, grognai-je. Ça faisait un bail. »
« Cat, murmura-t-il. Tu es… Non, peu importe. Je peux y mettre fin. »
Ses doigts s’entrelacèrent doucement aux miens et, quand il les serra, nous nous réveillâmes.