Chapitre 216
« Je remportai sept batailles debout, et perdis la guerre assis à une table. »
— Periander Theodosian, Tyran d’Héliké, après la fondation de la Ligue des Cités libres
« Six cent trente-deux morts, dit Juniper. Notre avantage s’est réduit à rien, Catherine. »
Je commençais vraiment à regretter d’avoir fait cette promesse à Hakram : une bouteille d’aragh m’aurait fait le plus grand bien, là, pour retrouver un peu de sérénité. J’avais deviné que la situation était grave en jetant un regard depuis le ciel, mais je n’avais pas compris à quel point. Je m’adossai à mon siège et passai une main dans ma tignasse en bataille.
« Tu as fait mieux que je n’aurais osé l’espérer, reconnus-je. Vu ce que l’ennemi avait engagé, c’est un miracle que ça se soit aussi bien passé. »
Miracle n’était pas le mot qui convenait, décidai-je un instant plus tard. Ça minimisait le mérite de Juniper. Pendant que je batifolais dans le merveilleux pays magique de l’Hiver, le Limier infernal avait dansé sur le fil du rasoir face à une armée deux fois plus nombreuse, menée par des héros. Non seulement elle avait tenu toute la journée, mais elle avait même infligé une défaite à l’ennemi. Voilà qui rappelait que Juniper aux Boucliers rouges n’avait pas besoin d’un Nom pour être l’une des lames les plus acérées de mon arsenal.
« Les pertes sont préoccupantes, mais il y a pire, grogna le Limier infernal. Nous sommes presque à court de munitions et, sans accord avec la Tour, dès que nos réserves seront épuisées, nous perdrons l’un de nos plus grands atouts. »
« Du feu gobelin ? » demandai-je.
« De quoi faire un dernier brasier, mais pas un gros, répondit ma maréchale. Nous n’avons plus du tout de charges de démolition. Les sapeurs ont encore un stock décent de munitions de combat, mais tu sais à quelle vitesse on les consomme quand on s’en sert correctement. »
Même si l’École ne m’avait pas enseigné la logistique, les rappels incessants de Ratface — une campagne prolongée nous ferait tomber à court de munitions à mi-parcours — auraient suffi. Une fois encore, Malicia avait réussi à nous foutre dans la merde sans avoir à faire autre chose que dire non. La Tribu des Mangeurs de serpents, installée près de Marchford, avait clairement fait savoir qu’elle ne pouvait pas produire de munitions. Les vieilles harpies des Eyries Grises détenaient donc le monopole. La loi impériale interdisait à quiconque, hormis la Tour, de posséder des munitions ; ça ne m’aurait pas empêchée d’en obtenir si j’avais eu un moyen sûr de les faire entrer dans Callow. Ce n’était pas le cas, et la frontière était surveillée de près, au cas où l’envie me prendrait quand même d’essayer.
« J’ai entendu dire que nous avions perdu des engins de siège, hasardai-je. »
Une façon polie de dire que Pickler avait attendu exactement trois battements de cœur après m’avoir souhaité la bienvenue pour se lancer dans une tirade sur le Pèlerin Gris, qui aurait apparemment démoli ses chéris. J’avais compris qu’elle parlait des scorpions à répétition. Je n’éprouvais pas pour les créations de ma Sapeuse en chef une affection aussi troublante que la sienne, mais leur perte n’en constituait pas moins un sérieux revers. C’étaient l’un de nos principaux moyens d’égaliser les forces.
« Il nous reste deux scorpions à répétition, plus aucun Cracheur, dit Juniper. Nous avons toujours toutes nos balistes et tous nos trébuchets, mais ils ont déjà prouvé que leurs palissades pouvaient les rendre inutiles. »
Comme notre contingent d’escarmouche se composait à peu près uniquement de la Garde, les lignes de mages étaient notre seule option efficace à longue portée. Ce qui n’était pas grand-chose, vu qu’ils devraient affronter à la fois des sorciers et des prêtres. Ils passeraient l’essentiel de leur temps à défendre et à limiter les dégâts, plutôt qu’à attaquer.
« Ne compte pas sur les mages, prévint le Limier infernal. Nous les faisons courir jusqu’à l’épuisement depuis deux jours, entre les combats et les soins. Beaucoup sont au bord de la rupture. »
Je soupirai en tambourinant des doigts sur les accoudoirs.
« Tu me dis qu’on ne peut pas livrer une autre bataille. »
« Pas si tu veux garder une armée capable de se battre après, répondit Juniper sans détour. Il nous faudra quatre à six mois de recrutement et de remise en état avant de pouvoir repartir en campagne. Toute autre option reviendrait à démanteler l’armée. »
« Eh bien, dis-je. Voilà qui donne un certain piquant aux négociations, pas vrai ? »
L’orque grogna, amusée, et je m’autorisai un instant d’envie en la regardant boire une gorgée de vin. Ma propre coupe ne contenait, hélas, que de l’eau. Dont je n’avais plus besoin et que je n’appréciais guère.
« J’ai pu bien les observer lors de l’engagement de ce matin, dit Juniper. Eux aussi en sont à leur dernier souffle. Sans leurs officiers, ils ont dû confier le commandement des premières lignes à des fantassins, et nous les avons saignés à plusieurs reprises. Les levées ont été durement éprouvées, et les troupes de la principauté n’ont jamais été très nombreuses. La plupart de leurs soldats sont désormais des fantassins, et les mercenaires ne seront pas pressés de remettre ça. »
« Ils ont des héros, Juniper, lui rappelai-je. Leur moral ne sera jamais un problème. »
« Tu dis ça, mais nous savons qu’ils ont envoyé des coureurs après notre premier tour de passe-passe avec la porte, répondit le Limier infernal. Kegan en a déjà intercepté quelques-uns au nord, alors qu’ils tentaient de fuir vers le passage. »
« Le gros de leurs troupes restera, dis-je. Mais ça vaut quand même la peine de garder en tête qu’ils ont perdu au moins la moitié de leur armée. Dieux, cinquante mille. J’ai encore du mal à croire qu’on ait tenu face à ça. »
« On n’y serait pas arrivés sans la porte, dit l’orque. Mais ça nous a coûté cher. »
Je ne pouvais pas appeler ça de la chance, vu le nombre de précautions que j’avais prises, mais je ne pouvais pas nier qu’au bout du compte, ça s’était transformé en pari. J’avais été si sûre qu’il suffirait de maintenir notre position pendant un court instant… Inutile de geindre. Ils avaient employé leurs capacités, comme j’avais employé les miennes. Une erreur avait été commise ; je ne pouvais que tâcher d’en tirer une leçon. Je n’allais pas renoncer complètement à cet outil, mais il faudrait revoir les conditions et les circonstances dans lesquelles on pouvait s’en servir.
« Tout repose donc sur la diplomatie, dis-je. »
« Ta spécialité, comme chacun sait », dit Juniper avec un ton très sec.
Je n’étais même pas rentrée depuis une journée entière que mes subordonnés se moquaient déjà de moi. Je lui fis un doigt d’honneur, sentant le poids sur mes épaules s’alléger à peine. Ce ne serait pas chez moi sans sarcasmes. Je gémis et me levai.
« Je ferais mieux de m’occuper de Masego, soupirai-je. Ça pourrait prendre toute la nuit, si ça se complique. »
« Ne traîne pas, dit le Limier infernal. Tout ça s’effondrera si tu n’es pas à la table. Lui, il ne va nulle part. »
J’acquiesçai. Même si l’idée de laisser mon ami endormi plus longtemps que nécessaire me déplaisait, tant qu’il ne risquait pas de mourir, d’autres priorités passaient avant. L’avoir à mes côtés à la table, même s’il s’ennuyait ostensiblement pendant les négociations, ferait passer le message. Mais si ça prenait trop longtemps, il faudrait bien se contenter de l’incertitude. Je posai la main sur l’épaule de Juniper pour lui dire au revoir, puis m’arrêtai quand je sentis sa main se refermer sur la mienne. Elle serra les doigts, le visage à moitié dissimulé par sa chevelure sombre et hirsute.
« Ça fait du bien de te revoir, finit par dire Juniper en détournant le regard. Ce n’est pas pareil sans toi. »
Je la pris dans mes bras, maladroitement, vu nos tailles respectives. Mais après ça, je ne pouvais pas ne pas le faire.
« On est toujours dans la course, Juniper, murmurai-je. Blessés, mais debout. »
Elle se dégagea, mais seulement après un instant.
« Va-t’en, Foundling, grogna-t-elle, l’air gêné. Et ne me laisse plus te surprendre en train de dormir pendant une bataille. C’est désastreux pour notre réputation. »
« Oui, madame », répondis-je, amusée.
Elle sembla profondément offensée par le manque de tenue de mon salut, et ma bonne humeur me suivit jusqu’à la tente de Masego. Je savais qu’Indrani était là sans même avoir besoin de regarder. Les gens dégageaient une chaleur que j’avais appris à discerner. Les orques étaient plus chauds que les humains, en règle générale, et les gobelins me semblaient presque fiévreux. L’Archère brûlait davantage que tous les autres. Mon manteau frémissait, savourant avec délectation la vitalité qui emplissait l’air. Au premier regard, Indrani paraissait parfaitement détendue. Elle avait déplacé la chaise pliante où elle était assise pour poser ses pieds nus sur le ventre de Masego, tout en taillant nonchalamment un morceau de bois avec un couteau. Pour moi, sa sculpture ressemblait au début d’un renard, mais vu ses talents artistiques douteux, ça ne voulait pas dire grand-chose. Son corps était parfaitement relâché, au repos, mais ses yeux la trahissaient. Je n’y voyais pas l’impatience d’une femme qui ne demandait qu’à bouger, mais la frustration silencieuse de quelqu’un confronté à un problème auquel il ne pouvait rien. Après avoir détaché un nouveau copeau, l’Archère l’envoya d’un geste sur le visage de Masego, où il rejoignit le petit tas qui se formait, puis m’adressa un pâle sourire.
« Cat, dit-elle. Je me demandais quand tu viendrais. »
Une part de moi voulait simplement faire au plus vite ce que j’étais venue faire. Mais je m’emparai plutôt d’une chaise et la déposai à côté d’elle. Je posai mes bottes au bord du lit plutôt que sur Hiérophante, puisque j’étais une amie loyale et bien élevée, et m’installai confortablement.
« Je devais parler avec Juniper, lui dis-je. Prendre la mesure de la situation. »
Elle fredonna, faisant habilement tourner son couteau dans sa main pour changer l’angle de coupe. Comment quelqu’un d’aussi doué avec les couteaux pouvait être aussi nul en sculpture, je n’en avais aucune idée.
« On est dans la merde, mais l’autre camp aussi ; alors tout le monde montre les dents en prétendant sourire. C’est à peu près ça ? » demanda Indrani.
Je ricanai.
« Plus ou moins, concédai-je. »
Un copeau tomba au sol. Dans la tente, seul le souffle régulier de Masego, provoqué par le sort, et le discret chuintement de l’acier sur le bois rompaient le silence.
« Il va s’en sortir, dis-je à voix basse. »
« Vraiment ? demanda doucement l’Archère. Je n’en suis pas si sûre. »
Je me tournai vers elle et trouvai son visage impassible.
« Tu es en colère, dis-je. »
« En colère, ce n’est pas le bon mot, répondit l’autre femme. Quand je suis en colère, je tranche une gorge. Là, c’est autre chose. »
Je croisai les bras sur ma poitrine, sur la défensive, sans trop savoir pourquoi.
« Exaspérée ? proposai-je. »
Elle esquissa un sourire sans joie.
« Quelque chose dans ce goût-là, je suppose, dit l’Archère. Je comprends un peu mieux la Dame, maintenant. J’aurais préféré ne pas la comprendre. »
« Je croyais que tu la comprenais déjà plutôt bien, dis-je. »
« Autant que n’importe qui, haussa les épaules Indrani. Mais je me suis toujours demandé pourquoi Refuge. Ce n’est pas comme si elle aimait le diriger. Si elle n’en avait qu’après les combats, elle aurait pu en trouver autant en devenant une Calamité. Elles ont régulièrement des héros à tuer. Et elle parle encore de ton professeur comme si elle en était amoureuse, ou du moins c’est ce qui s’en rapproche le plus pour elle. »
« Mais maintenant, tu sais, dis-je. »
« Oui, acquiesça l’Archère. J’ai décoché une flèche à la Sainte, cette vieille bique coriace, ce matin. En revenant au camp, après ton signal, j’ai eu une pensée. »
Je gardai le silence, à la regarder.
« Catherine, ne le prends pas mal, mais je me fiche un peu de tout ça, soupira Indrani en agitant son couteau. Quand tu as coiffé cette couronne, c’était plutôt drôle, et les combats n’arrêtent pas d’arriver. Je ne m’en plains pas. Mais ce ne sont que des ennemis, pas… mes ennemis, tu vois ? »
« Tu n’as pas l’impression que c’est ton combat, dis-je doucement. »
« Tu es mon amie, dit-elle. Les autres aussi, même Vivienne, malgré sa manie d’être une vraie connasse. Ça ne me dérange pas de donner un coup de main, et je suis presque sûre que de sacrés combats nous attendent encore. Mais ça ne me démange pas tout à fait comme il faut. »
« Parce que ce n’est pas ton histoire, murmurai-je. »
« C’est la tienne, confirma Indrani. Et il y a quelque chose à faire partie de tout ça. Des Woe, ou quel que soit le nom que tu veux leur donner. À Refuge, j’ai trouvé ici quelque chose dont j’ignorais avoir envie. Mais maintenant, je comprends la Dame, et pourquoi elle est partie. Parce que ce n’est pas quelque chose que je suis censée faire ; c’est juste quelque chose que je fais. »
Ma gorge se noua.
« Tu as toujours été franche là-dessus, dis-je. Tu as toujours dit que tu finirais par partir. »
« Arrête de faire cette tête, comme si j’avais piétiné ta licorne, soupira-t-elle. Personne ne t’abandonne. Je ne suis pas Ranger, Cat. Je veux aller jusqu’au bout, voir ce qu’il y a au bout. Je n’ai pas ça… C’est difficile à expliquer. Elle est vieille, tu sais, d’une manière que je ne crois pas que nous puissions vraiment comprendre. »
« Je n’ai jamais obtenu de chiffre précis sur son âge, avouai-je. Au moins deux cents ans, mais ce ne sont que des rumeurs. »
Le couteau de l’Archère s’immobilisa, puis tapota le flanc du renard hypothétique.
« C’est le côté demi-elfe, dit-elle. Tu sais, en t’y lançant, que les gens que tu rencontreras seront réduits en poussière avant même que tu atteignes ton apogée, et une part de toi refuse de s’enraciner. Parce que tu sais que tout ça finira par passer. »
Je songeai à l’homme dont nous avions évité de prononcer le nom, à une conversation tranquille que nous avions eue bien avant que je l’aime ou le déteste. Ils ne comprennent jamais, m’avait-il dit d’un ton las. Même s’ils t’aiment, ils ne comprennent jamais tout à fait. Là-dessus, comme sur tant d’autres choses, je portais encore son héritage.
« Tu as l’air triste, dit soudain Indrani. » Je m’aperçus qu’elle me regardait. « Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue aussi humaine. »
La douceur avec laquelle elle l’avait dit rendit la chose encore pire.
« Je n’ai l’air humaine, murmurai-je, que lorsque je vais le plus mal. »
Si Hakram avait été à mes côtés, il m’aurait réconfortée. Masego aurait proposé une explication, aurait tenté d’y apporter un peu de raison. Vivienne… j’hésitais encore à m’ouvrir autant à elle. La nature de notre relation avait fixé des limites. On ne pouvait pas mettre son âme à nu devant la personne à qui l’on avait confié le moyen de vous tuer, si jamais ça s’avérait nécessaire. Indrani ne dit rien, toutefois, car contrairement aux autres, elle comprenait que certaines vérités nous accompagnaient toujours. Comme une cicatrice ou une boiterie qu’on remarquait à peine.
« Elle te manque, parfois ? demandai-je. »
« Ce n’est pas pareil pour nous, répondit l’Archère avec hésitation. Ce n’est pas ma… »
Mère, ne dis-je pas. Je savais combien certains mots coûtaient à prononcer à voix haute.
« Ce n’est pas le cas ? demandai-je avec douceur. »
Indrani rit, mais ce n’était pas à moi que s’adressait la moquerie dans son rire.
« C’est plus profond que ça, dit-elle. Elle ne me bordait pas le soir, Cat. Elle m’a appris une façon de vivre. Je ne voulais pas que quelqu’un me tienne la main. Ou peut-être que si, merde — j’étais une gamine et j’avais peur. Mais elle m’a donné ce dont j’avais besoin à la place : la capacité de tenir debout toute seule. »
« Ce n’est pas une faiblesse, tu sais, dis-je. De l’aimer pour ça. »
L’Archère renifla avec mépris et détourna le regard. Je n’insistai pas.
« Il te manque, parfois ? demanda-t-elle. »
J’esquissai un sourire amer.
« Il ne devrait pas, dis-je. »
C’était déjà un aveu suffisant. Mon amie eut soudain un petit rire, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose.
« J’ai discuté avec lui une fois, après Marchford, avoua Indrani. J’avais entendu tant d’histoires que ma curiosité m’a poussée à aller le trouver. »
« Tu ne m’en as jamais parlé, dis-je. »
« Je ne pensais pas que ça avait de l’importance, haussa-t-elle les épaules. J’allais le provoquer en duel, mais il avait ce regard… »
Je gloussai.
« Celui qui disait qu’il avait déjà imaginé trois façons de te tuer avant même que tu entres dans la pièce ? »
Elle sourit, les yeux noisette pétillants. Je trouvais Indrani particulièrement belle dans ces instants fugaces. Elle était agréable à regarder, sans son foulard, mais pas au point de couper le souffle. Pourtant, de temps à autre, il y avait un moment où l’on ne pouvait penser à rien d’autre.
« Oui, voilà, acquiesça-t-elle. Je n’ai pas trouvé le courage. On a bu du thé, parlé un peu de Refuge, puis de la bataille contre le démon. »
Elle s’interrompit.
« Après ça, comme si de rien n’était, il a souri gentiment et m’a dit que si jamais je t’attaquais de nouveau, il me ferait noyer », ajouta-t-elle.
Je clignai des yeux, perplexe un instant, avant de me rappeler la première fois que j’avais rencontré Indrani. Elle avait jailli sans prévenir par une fenêtre du manoir de Marchford, puis m’avait rouée de coups avec Hakram et Masego. Alors que je venais à peine d’être blessée dans un combat contre des diables, en plus. Dieux, j’avais complètement oublié ça. L’Archère s’éclaircit la gorge.
« Ce que je veux dire, c’est que je crois que tu lui manques, dit-elle. Ou que tu lui manquais. »
Qu’il m’aimait, voulait-elle dire. À sa manière.
« Peu importe, dis-je. Il peut enfermer ça dans une boîte quand il agit. Ce n’est pas que je ne pense pas que ce soit sincère, c’est juste que… »
« Comment est-ce que ça peut suffire, si ça tient dans une boîte ? » dit-elle.
J’acquiesçai.
« Je crois que je peux supporter de tenir à lui, avouai-je. Tant que ça tient aussi dans une boîte. »
Parce qu’une chose était d’avoir en moi cet enchevêtrement de gratitude et d’affection qui refusait de disparaître ; une autre était de le laisser dicter mes actes. J’avais une chance, aussi infime fût-elle, d’arriver au bout sans le tuer. Mais il y avait davantage de chances que je n’y parvienne pas et, quand le moment viendrait, je ne pourrais pas me permettre d’hésiter. Pas face à un homme qui, lui, n’hésiterait pas.
« Tu te demandes parfois si vieillir ne nous rend pas simplement plus semblables à eux ? demanda l’Archère en levant les yeux vers le plafond de la tente. Les chemins sont peut-être différents, mais on finit au même endroit. »
Ma botte racla le bord du lit, mal à l’aise.
« Je crois qu’on peut apprendre d’eux sans devenir comme eux, répondis-je. Ou peut-être que j’ai juste envie d’y croire, parce que l’alternative me fait peur. Je ne sais pas si on peut vraiment appeler ça de la foi quand j’ai davantage peur d’avoir tort que je n’ai la certitude d’avoir raison. »
« Ils n’auraient pas accepté de trêve, conclut Indrani après un instant. Ils auraient trouvé un moyen de les tuer jusqu’au dernier. »
Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent lentement.
« Je ne suis pas sûre qu’ils auraient eu tort de le faire, avouai-je. »
Je sentis sa surprise sans me retourner.
« Je croyais que, ces derniers temps, tu ne jurais que par la victoire dans la paix, fit remarquer l’Archère. Après beaucoup de morts, certes, mais avec la réconciliation au bout du chemin. »
« Si j’avais écouté Juniper et choisi le Feu de joie, dis-je, un tiers de mon armée ne serait pas mort. »
« Tu viens à peine de te réveiller après avoir récupéré de ta dernière grande manœuvre, haussa-t-elle les épaules. Je ne sais pas si tu as bien fait de rejeter le plan du Limier infernal, mais je ne peux pas non plus affirmer que tu as eu tort. Toi non plus, sauf si tu sais des choses que tu ne me dis pas. »
« C’est ce que je me répète, dis-je. Mais pour l’instant, tout ce que mon plan a réussi à faire, c’est de faire saigner beaucoup de gens que j’ai le devoir de ne pas laisser saigner. Et il pourrait échouer, Indrani. C’est là que le bât blesse. Il faut que l’autre camp accepte de conclure un accord, et chaque jour, je doute davantage que ce soit réellement possible. Je pensais pouvoir travailler avec le Pèlerin, mais après ce matin… Ils ne veulent pas que les deux camps obtiennent ce qu’ils désirent, parce que si nous obtenons ne serait-ce qu’un peu ce que nous voulons, ils y voient une défaite. »
« Alors bats-les, dit l’Archère. Écrase-les si brutalement qu’ils ne songent plus à gagner, mais seulement à survivre. Ils accepteront tes conditions, après ça. »
Je ris sans joie.
« Dieux, j’en ai envie, avouai-je. Ce ne serait peut-être pas plus facile, mais ce serait plus simple. Si je n’avais qu’à me soucier de l’emporter et de ce qu’il faudrait faire pour y arriver. C’est ça, l’hypocrisie. J’ai beau les accabler de reproches, je cherche moi aussi à remporter une victoire totale. Sauf qu’au lieu d’envahir un autre pays, je veux conclure des traités. »
« Je n’entends toujours aucune raison de ne pas les écraser », dit Indrani en fronçant les sourcils.
« Il a fallu dix ans à Triomphante pour conquérir tout Calernia et cinq ans pour le perdre, dis-je. La force seule ne suffit pas, parce que si elle est la seule à garantir la paix, celle-ci disparaît dès que tu faiblis. Et nous faiblissons tous, un jour ou l’autre. On ne peut pas danser pendant des décennies sans jamais manquer un pas. Je croyais que Malicia avait perdu ça de vue, quand elle avait essayé de mettre la main sur l’arme de la fin du monde, mais maintenant, je n’en suis plus si sûre. Après la Seconde Liesse, je m’étais dit qu’elle s’était elle-même acculée. En attisant les flammes pendant la guerre civile de Procer, elle avait garanti qu’un jour ou l’autre, il y aurait un règlement de comptes ; puis elle avait aggravé les choses en essayant d’obtenir l’arme. Mais maintenant, je crois comprendre ce qui la motivait. Elle pense que la seule façon de les amener à négocier avec elle, c’est de faire en sorte que l’alternative soit l’anéantissement. Aucune incertitude, aucune possibilité de changer la donne. Juste… »
Je claquai des doigts.
« Disparus. »
« Alors, on reconstruit la forteresse de l’Apocalypse ? demanda l’Archère. Je croyais qu’on n’en voulait pas. »
« Avant de demander à Juniper de lever une armée, dis-je. Avant de laisser tout le monde libre de rebâtir Callow et de le préparer à la guerre, je me suis fixé une limite. Je ne continuerais à me battre que tant que ce qui en résulterait ne serait pas pire qu’une capitulation face à la croisade. Parce que si je ne peux même pas croire ça, alors c’est moi le problème, plus qu’eux. »
« Donc, pas de forteresse de l’Apocalypse, ricana Indrani. Je crois ? Avec toi, ce n’est pas toujours évident. »
« Si ce qu’il faut pour que mon projet fonctionne, c’est des Portes des Enfers, alors ça ne vaut pas la peine, répondis-je. Ce qui me tue, c’est que la chose que je déteste le plus chez les héros, je la fais aussi. Je suis furieuse qu’ils pensent mériter la victoire simplement parce qu’ils refusent de faire des compromis. Mais quand est-ce que j’ai fait autrement, alors que j’avais le pouvoir de le faire ? »
Et je ne pouvais pas me contenter d’écarter cette idée. Ma colère contre leur obstination ne tenait pas, alors que j’étais tout aussi têtue. Je pouvais croire qu’ils avaient tort, mais je ne pouvais pas nier leur droit de ne pas être d’accord avec moi. La fureur qui me brûlait chaque fois qu’ils me jetaient leur vertu au visage était puérile. J’avais passé des années à dire à mes ennemis que les reproches ne servaient à rien, qu’ils ne changeaient rien. Qu’exiger que le monde soit tel qu’on le voulait, plutôt que tel qu’il était, revenait à geindre. C’était ce que j’avais répondu à Vivienne, à Laure, et je n’y renoncerais pas maintenant. Les serviteurs des Dieux d’en Haut avaient des pouvoirs auxquels mes décisions m’avaient interdit de recourir, mais c’était ma faute. Je ne renonçais pas à mon droit de contenir ces pouvoirs et de les contourner chaque fois que je le pouvais, mais je ne pouvais honnêtement pas prétendre que c’était injuste. Quand l’équité avait-elle jamais compté ? Le fait que je doive m’abstenir d’utiliser des pouvoirs que j’avais acquis parce qu’ils étaient nuisibles ou dangereux ne signifiait aucunement que mes ennemis devaient s’imposer les mêmes limites. Si je ne pouvais pas gagner dans ces conditions, c’était ma responsabilité. On ne pouvait pas tricher quand rien de tout cela n’était un jeu. Et que les Dieux me pardonnent, mais je savais que ça se passerait ainsi quand j’avais pris le couteau.
« Le vainqueur rafle tout, dit l’Archère. La loi qui précède toutes les lois. »
« Je pourrais sans doute mettre fin à la guerre en un an environ, avouai-je. Si je frappais l’armée du Noir dans le dos pendant qu’elle défend le pays contre les croisés, puis que je l’aidais à marcher sur Praes. Il y aurait beaucoup de morts avant la fin, pendant la prise des villes praesiennes, et sans doute tout autant dans les purges qui suivraient. Je ne suis pourtant pas certaine que ça ne ferait pas moins de cadavres que ma méthode. J’en suis vraiment incapable de juger. Si je jetais tout par-dessus bord, si je me rendais à Hasenbach… Merde, Callow ne serait pas indépendant, mais j’ai brisé la nuque de William parce que je crois que l’emblème sur l’étendard compte moins que les gens qui le suivent. Je ne cherche plus les mêmes choses qu’au début. Le nombre de cadavres au bout du compte n’est pas la seule chose qui compte. »
« Je n’ai jamais compris pourquoi tu te souciais autant des gens, dit Indrani. Vivienne ne jure que par la patrie et la vengeance, mais elle appartenait à la haute société avant de découvrir les mains baladeuses. Elle a quelque chose à gagner dans cette histoire. Toi ? Tu es orpheline, Cat. Tu n’as jamais quitté Laure avant que le Noir te recueille, si l’on en croit Hakram. Pourquoi ça te ferait quoi que ce soit, que ce pays brûle ? Il ne t’a jamais rien apporté. Une partie de ses habitants te détestent encore, et vu qu’en plus tu détestes gouverner, tu te donnes un mal fou pour continuer. »
Plus d’une fois, j’avais pensé que l’Archère avait beaucoup en commun avec les orques, dans sa manière de voir le monde. Mais je m’étais trompée. Oh, tous deux aimaient voir le sang couler et évaluaient presque tout à l’aune de la force. Mais les orques avaient… des loyautés. Pas celles qu’on m’avait appris à avoir, mais elles existaient. Suivre le seigneur de guerre, protéger le clan, agir comme un orque se devait de le faire. Indrani n’avait rien de tout ça. Si elle était loyale envers quoi que ce soit, c’était envers elle-même. Pour elle, trahir quelqu’un, c’était se forcer à faire quelque chose dont on n’avait pas envie. Prétendre être quelqu’un d’autre. Le Noir et moi étions des créatures enchaînées à des résultats, sinon à des moyens. L’Archère, et Ranger aussi, me semblait-il, ne pouvaient concevoir un monde où les chaînes ne seraient pas un péché. La seule chose qu’Indrani était capable de haïr véritablement, c’était la contrainte.
« Je croyais pouvoir arranger les choses, dis-je doucement. Je regardais autour de moi et je me disais que si j’avais le pouvoir de tous ces gens, je ne commettrais pas leurs erreurs. Je m’en servirais comme il fallait. Ce serait mieux. »
L’Archère m’observa en silence.
« Et tu le crois toujours ? »
J’ai provoqué la Rébellion de Liesse et j’y ai mis fin, songeai-je. J’ai négocié avec les fées tandis que mon peuple mourait autour de moi, j’ai failli aux responsabilités que je m’étais arrogées avec tant d’emphase, et une ville a été effacée de la Création avec cent mille âmes. Je mène cette terre à la guerre contre la moitié du continent, tandis que le reste complote ma mort.
« Je ne suis pas assez bonne menteuse, dis-je, pour m’en convaincre. »
« Alors pars, dit Indrani. Prends ton manteau et ton épée, réveille Masego et convaincs Vivienne. Tu as le chic pour ça avec elle. Nous pouvons quitter le royaume avant l’aube. »
« Tu crois qu’on est des gens bien, Indrani ? demandai-je. »
« Les gens bien, c’est ce qu’on prétend être quand on craint davantage les conséquences que la faim ou la jalousie, répondit l’Archère sans hésiter. Quand la vie est douce et que quelqu’un d’autre souffre à notre place. Ça disparaît toujours, toujours quand on traverse les flammes — et nous en avons traversé trop pour continuer à porter ce masque. »
« Le bien et le mal comptent moins que les actes, ou leur absence, réfléchis-je. C’est ce qu’on m’a appris. Et ça me convenait, tu sais ? Parce que la miséricorde est le privilège des puissants. La Maison de la Lumière peut se permettre ses belles paroles, parce qu’en les appliquant, elle l’emporte. Mais le Noir n’a jamais poussé sa philosophie jusqu’à sa conclusion logique, parce que pour lui, ce n’est pas une question de logique. Pas vraiment. Si les Cieux gagnent toujours, pourquoi choisir un autre camp ? »
« L’or, les beaux garçons, le pouvoir de griller tous ceux qui t’énervent, suggéra Indrani. Les anges sont souvent de sacrés connards aussi. Tu te mets à philosopher là-dessus, mais c’est bien toi, ça. La plupart des gens n’y réfléchissent pas aussi profondément. »
« L’Empire de ces vingt dernières années a probablement été la forme de Mal la plus raisonnable que ce continent ait jamais connue, dis-je. Il reposait quand même sur l’exploitation d’un pays occupé et les assassinats à répétition. Je ne pense pas qu’il ait été pire que les autres nations actuelles, objectivement. Mais si le mieux que le Mal puisse faire, c’est être suffisamment horrible pour qu’on l’accepte, alors certaines choses doivent être remises en question. Le Pèlerin m’a dit que je conduisais tout le monde au bord de la falaise rien qu’en étant au pouvoir. Et ce n’est pas parce qu’il essaie de me tuer qu’il a tort. »
« Alors poignarde l’Impératrice, dit nonchalamment l’Archère, comme si ce n’était qu’une tâche parmi d’autres à accomplir dans l’après-midi. Grimpe dans la Tour et, tu sais, ne fais rien de tout ça. »
« C’est exactement ce que la Diaboliste essaie de me pousser à faire, murmurai-je. Mais je crois que c’est un piège, Indrani. Parce qu’il me faudra devenir pire pour garder ma place à Praes. Le dessous l’emporte, et même si je pendrais les Cieux si je le pouvais, je ne fais pas davantage confiance à l’opposition. Et celui qui me poignardera, dans quelques décennies, reprendra l’ancienne bannière, avec la balance qui penchera de son côté. Le Pèlerin a raison là-dessus aussi. Tout cela aura des conséquences qui ne se feront sentir que dans des décennies, et si je l’ignore, je bousille la vie d’un bien plus grand nombre de gens que je n’essaie d’en sauver. »
« Tu as contribué à créer ce gâchis, on ne peut pas le nier, dit Indrani. Tu as aussi fait des promesses à des gens que tu apprécies. Je ne prétendrai pas que les rompre serait agréable. Mais tout ça nous dépasse et nous précède, Cat. C’est le Jeu des Dieux. Ne pas y jouer, c’est le plus proche de la victoire que tu puisses espérer. »
« Si j’étais une héroïne, dis-je, je te dirais qu’il faut être deux pour faire une guerre. »
« Cette possibilité est passée à la trappe quand tu as roulé les Hashmallim, j’en suis presque sûre », dit l’Archère.
Je ris avec amertume en secouant la tête.
« La dernière fois que j’ai eu l’impression de comprendre quoi que ce soit, c’était quand j’ai tué l’Épéiste Solitaire, avouai-je. Depuis, c’est comme nager dans le noir. Je sais que j’ai aperçu un rivage, de l’autre côté, mais la nuit ne fait que commencer et je commence à fatiguer. Plus je continue, plus je doute d’atteindre un jour la terre ferme. »
« Et quel est notre rivage ? demanda Indrani. »
« Je les appelle, dis-je doucement, les Accords de Liesse. »
« Ils valent la traversée ? » demanda l’Archère en haussant un sourcil.
« C’est pour eux que je porte encore une couronne, répondis-je. Pour qu’ils fonctionnent, quelqu’un doit les faire respecter de ce côté-ci. »
« Alors, on se bat, dit-elle. »
« Alors, on se bat », répétai-je.
Le silence s’installa entre nous, presque apaisant.
« Je ne suis pas sûre d’y tenir, murmurai-je. De m’en soucier. Si c’était le cas, pourquoi me faudrait-il autant de règles ? »
« Pour la même raison que tout le monde en a, répondit Indrani avec une douceur tranchante comme un couteau. La peur. »
Je savais mieux, désormais, que de discuter avec la vérité. Je me levai, me penchai au-dessus de Masego, repoussai les pieds d’Indrani et balayai les copeaux de son visage.
« Réveille-moi à l’aube, lui dis-je. »
Elle acquiesça sans un mot, et recommença à tailler le bois. Je posai la main sur la tête de Hiérophante et inspirai, m’emparant de son rêve.
Je ne sentis jamais mon souffle ressortir.