Chapitre 215
« La paix n’est guère autre chose que la reconnaissance du fait que les raisons pour lesquelles la guerre a été entreprise ne sont plus d’actualité. »
— Empereur de l’Effroi Bienveillant Ier
Je revins à moi, les doigts au-dessus d’une mer déchaînée d’Hiver.
Bon sang, Akua. Le piège que j’avais tendu, celui qui m’avait finalement ramenée, exigeait que la Diaboliste — ou une autre entité — devienne folle de pouvoir pour fonctionner, mais la situation dépassait tout de même mes prévisions. Même liée par des serments et tenue en laisse par Vivienne, elle avait trouvé sous mes yeux un moyen de déployer une quantité de puissance vertigineuse sans enfreindre la lettre des limites que j’avais imposées. Elle avait apparemment utilisé la moitié du lac que j’avais déversé sur les croisés avec l’aide de Masego pour écraser les Héros, même si je ne voyais aucun cadavre témoignant de ses efforts. Et la présence de l’un d’eux ne signifierait pas nécessairement que tout était fini, avec le Pèlerin dans les parages. J’avais prévu cinq éventualités, et c’était celle-ci qui avait fonctionné. Je ne pouvais m’empêcher d’être furieuse qu’après toute cette planification, tout se soit finalement joué sur une erreur d’Akua, même si je l’avais poussée à la commettre. Le Hiérophante était introuvable, il devait donc être hors de combat. Un de moins. Les serments secrets de la Voleuse n’avaient pas suffi à me ramener de cette… excursion désagréable : deux. Je ne m’étais pas réveillée avec une épée dans le dos, donc Larat n’avait pas réussi non plus — mais ç’avait toujours été la plus hasardeuse des cinq possibilités. Le serment imposé au faë était complet, mais avec une créature de cette espèce, il était difficile d’en rendre un totalement infaillible. Il avait échoué, délibérément ou non. Il faudrait que je lui tire les vers du nez, mais quoi qu’il en soit, ça en faisait trois.
Quant au dernier tour, eh bien, il répondait à des exigences très précises. Je n’étais pas étonnée qu’il ne m’ait pas tirée d’affaire, même si je devrais faire examiner le dispositif par le Hiérophante dès que possible. Nous étions presque sûrs que ça ne me tuerait pas si ça se déclenchait par accident, mais se transformer en munition vivante comportait toujours des risques.
Je retenais tant bien que mal la puissance tandis que mon regard balayait le champ de bataille. Dix Héros, éreintés, mais toujours debout. La Sainte avait reçu une flèche, ce qui signifiait qu’Indrani était de retour dans la mêlée. Tant mieux. Les autres s’étaient regroupés pour protéger le Pèlerin et le mage avec lequel je m’étais déjà battue. Les milliers de petits paquets dans un recoin de mon esprit m’indiquaient qu’Akua s’était adonnée à un peu de nécromancie, ce qui suscitait en moi des sentiments mitigés. Masego avait beau affirmer que cette forme de sorcellerie n’avait rien de mauvais en soi, après la Seconde Liesse, j’en doutais. Il existait peut-être des usages qui n’étaient pas intrinsèquement horribles, mais personne ne semblait les employer. D’un autre côté, si les morts-vivants se faisaient tailler en pièces, cela signifiait que moins de mes soldats mouraient. Je pouvais apprécier le résultat, même si les moyens me mettaient assez mal à l’aise. Je les examinerais de plus près plus tard. Pour l’instant, je m’efforçais de maintenir la glace sous mes pieds, qui me gardait à la surface de cet étrange marécage, tout en évitant de me faire exploser ou de faire exploser les alentours avec la puissance que la Diaboliste avait invoquée. Ma prise commençait à faiblir : il fallait agir. Mes sens, qu’aucun mortel ne pouvait posséder, étaient déployés à leur pleine mesure et me renseignaient sur l’humidité de l’air ainsi que sur l’étendue de l’eau et de la glace autour de moi.
Je déversai la puissance dans l’eau sous mes pieds, la gelant d’un coup dans un craquement sonore tout en continuant à étendre et à façonner le sort. Le glacier se forma à une vitesse stupéfiante, l’eau ondulant autour de lui, et je fermai les yeux pour me concentrer. Il était difficile de donner aux pales de la roue à aubes des dimensions identiques, mais cela devenait plus facile à mesure que je me débarrassais de ma puissance. J’aurais pu la faire plus grande, même si elle était déjà gigantesque, mais une simple structure de glace ne correspondait pas à ce que j’avais en tête. Les doigts crispés, je séparai du moulin la plateforme sur laquelle je me tenais et tendis ma volonté vers lui. Lentement, la roue se mit à tourner. Les eaux s’agitèrent. Je continuai à déverser ma puissance dans le mouvement, l’accélérant, et la marée d’eau souillée se rua vers les Héros dans un grondement. Tant pis, pensai-je, et je leur lançai aussi la roue. Il n’était plus question de subtilité. Je jetai un coup d’œil vers la Sainte et soupirai en la voyant se frayer un chemin au-dessus du courant avant de se poser au sommet de l’arche. J’avais trop espéré, sans doute. Une flèche siffla dans sa direction, et je profitai de l’ouverture qu’Archer venait de m’offrir pour m’éloigner tandis que je fouillais les paquets au fond de mon esprit à la recherche de Zombie. Bonne fille qu’elle était, elle attendait à la lisière des marécages. Elle sembla ravie de mon appel et s’envola aussitôt.
Je ne savais pas quel était le plan d’Akua, mais cela importait peu. Même si elle semblait prendre l’avantage dans son combat contre les Héros, les affronter était une erreur, à mes yeux. Même si j’en tuais quelques-uns, ils finiraient par m’avoir. Au loin, j’entendis un craquement gigantesque tandis que la roue de glace se brisait en morceaux, emportés gaiement par les courants, les Héros ayant réussi à grimper dessus. C’était une ouverture que j’avais laissée exprès. Je puisai dans l’Hiver, le sentant me murmurer tendrement à l’oreille, et pulvérisai les fragments de roue. Les Héros retombèrent dans l’eau, mais le fichu mage créa une sorte d’anneau de feu qui fit s’évaporer l’eau autour d’eux, leur ménageant un endroit sûr où se rassembler et se réorganiser. La Sainte était repartie à l’attaque et s’approchait de moi, mais je ne comptais pas la laisser faire. Zombie passa en rase-mottes et je sautai sur sa selle, les doigts enfouis dans sa crinière pour me retenir le temps de glisser les pieds dans les étriers. Nous prîmes de l’altitude, les ailes du cheval mort-vivant battant avec force. Ce n’est qu’alors que je remarquai que ma cape était trempée, comme si j’avais nagé. Qu’est-ce qu’Akua avait bien pu mijoter ? Non, ce n’était pas le moment. Le soleil était encore haut dans le ciel, signe qu’il faisait toujours matin, et la journée s’annonçait chaude. Pas un nuage à l’horizon. Ma monture planant lentement, j’observai la situation générale qui se dessinait à travers le champ de bataille.
Les morts-vivants avançaient péniblement vers une ligne défensive procerane, près de ce qui devait être un rivage, avant que la majeure partie de l’eau du marais ne serve de munition dans le combat des Nommés qui se livrait sous moi. Les morts ne faisaient pas grande impression. Ils semblaient posséder une forme d’intelligence, mais manquaient cruellement de coordination. Ils attaquaient par vagues et se brisaient contre les formations de fantassins et les prêtres qui les accompagnaient. Malgré tout, les pertes s’accumulaient peu à peu. Je soupçonnais que les premières vagues avaient été anéanties presque sans pertes de leur côté, mais les croisés commençaient à fatiguer et à commettre des erreurs. À ma grande surprise, un autre front se dessinait. L’Armée de Callow était déployée en force, mais ses effectifs étaient bien inférieurs à ce que j’avais imaginé. Juniper avait-elle laissé des hommes pour garder le camp ? Quoi qu’il en soit, si elle dirigeait cet engagement, elle faisait preuve d’une grande prudence. Les mages des deux camps échangeaient des sorts à vive allure, mais, à part une longue ligne de boucliers formée par des fantassins ordinaires, qui pressait les rangs des croisés, il n’y avait pas d’autre véritable combat. Elle ne cherche pas à gagner, pensai-je en fronçant les sourcils devant les manœuvres de l’Ordre de la Cloche Brisée sur le flanc, qui attirait la cavalerie ennemie sans jamais l’affronter. Elle temporise et immobilise des hommes tout en limitant autant que possible les pertes.
Ce n’était pas dans les habitudes du Limier infernal, qui avait tendance à foncer à la gorge dès qu’elle le pouvait. Cela signifiait qu’elle comptait sur les morts pour faire le gros du travail — et, par extension, qu’elle avait compté sur Akua. C’était une mesure désespérée, s’il en était. La situation devait être pire qu’elle n’en avait l’air. Dès que le front qui contenait les morts s’effondrerait, la bataille serait pratiquement gagnée, sauf intervention héroïque, mais à ce rythme, cela pourrait prendre des heures. Je fronçai les sourcils et scrutai le champ de bataille à la recherche du moindre signe de la Chasse sauvage, mais elle était introuvable. Les faës étaient-ils restés les bras croisés pendant toute mon absence ? Merde. Il était évident qu’une bataille avait eu lieu pendant que j’étais partie, et sans les faës, l’Armée de Callow aurait affronté les Nommés avec pour seul soutien les mages des Légions, tandis que l’ennemi disposait de mages et de prêtres. Ça avait dû être un putain de massacre. Les hommes que j’apercevais en contrebas étaient-ils tout ce qui restait de notre armée ? Ils étaient quoi, treize ou quatorze mille, peut-être ? Les Procerans semblaient avoir essuyé de lourdes pertes eux aussi, au moins quelques milliers de plus depuis que je leur avais déversé le lac dessus, mais Malanza pouvait bien mieux se permettre ces pertes que nous. Elle sacrifiait des levées et des fantassins, pas des soldats de métier.
Pendant que je faisais le tour de la situation, les Héros avaient repris leurs esprits. Un rayon de lumière éclatante — le foutu Pèlerin — jaillit vers moi, suivi d’un essaim de petites boules de flammes à l’aspect liquide. Je lançai Zombie dans un piqué prononcé pour semer les projectiles. Archer pouvait se débrouiller seule, décidai-je. Elle devait se trouver à un bon kilomètre et choisir ses cibles avec soin, sans risquer de se faire encercler. Par précaution, je tissai une illusion de longues traînées jaunes et rouges pour lui signaler de se désengager, tout en talonnant Zombie pour qu’elle prenne la direction de la ligne de bataille près du rivage. Je sifflai bruyamment alors que les sabots de ma monture frôlaient la surface de l’eau. Il ne fallut pas longtemps pour obtenir ma réponse. Fidèles chiens qu’ils étaient, les membres de la Chasse sauvage vinrent à mon appel. Une lueur surnaturelle apparut sur l’eau à mes côtés, puis Larat en sortit au galop, revêtu de son armure, l’épée à la main et un large sourire aux lèvres. Les autres membres de la Chasse émergèrent à leur tour dans notre sillage, tandis que son cheval se maintenait à ma hauteur.
« Votre Majesté, me salua le faë borgne. Votre voyage a-t-il porté ses fruits ? »
« On va avoir une petite conversation, espèce de fouine, lançai-je d’un ton sombre. Mais ça devra attendre. J’ai du travail pour vous tous. »
« Nous attendons vos ordres avec impatience, répondit l’homme aux cheveux de corbeau. »
« Ignorez les Héros, sauf s’ils vous attaquent, ordonnai-je. Vous voyez les formations proceranes, là-bas ? »
Mon épée désigna obligeamment la ligne défensive procerane.
« Leur peur et leur désespoir parviennent à mes narines en des effluves fort agréables, m’informa Larat. »
À mes narines aussi, et l’Hiver se délectait déjà du festin, mais je me forçai à me concentrer.
« Brisez leurs rangs, dis-je. Il ne s’agit pas de tuer. La Chasse doit se concentrer sur la rupture de leurs lignes. »
« Une viande sans saveur, se plaignit le faë borgne. »
« Voilà qui ressemble fort aux paroles d’un homme affamé de doigts, fis-je remarquer d’un ton très doux. »
Le salaud éclata de rire.
« Votre volonté sera faite, Souveraine de la Nuit sans Lune, sourit-il. »
« Tu ferais mieux, pour ton bien, répliquai-je avec un sourire enjoué. Parce que tu as l’air d’avoir fait des bêtises en mon absence, et on va avoir une petite conversation à ce sujet. »
Je ne lui laissai même pas le temps de répondre. Je tirai Zombie vers le haut et lui ordonnai de m’envoyer une gerbe d’eau au visage d’un battement d’aile. Qu’il essaie donc de se donner des airs élégants et sinistres avec de la boue partout. Je tirai machinalement sur les rênes pour diriger ma monture vers les croisés, mais mes pensées étaient ailleurs. Je devais occuper les Héros un moment ; impossible de savoir ce qu’ils feraient sans surveillance. Je tendis ma volonté vers les morts, grimaçant au bout d’un instant. Les commander un à un prendrait trop de temps. J’élargis mon emprise et en saisis un bon millier, qui erraient encore dans les environs. Une douleur fulgurante me traversa le front. Trop de retour. Je serrai les dents et leur ordonnai d’attaquer les Héros avant de relâcher mon emprise. Ils n’allaient pas gagner ce combat — une bande de Héros épuisés et encerclés, se battant dos à dos contre une marée inlassable de morts-vivants ? La victoire leur était toute promise —, mais cela devrait les tenir éloignés de moi un moment. Je goûtai la chaleur des Nommés ennemis, tâchant de sonder leur état de préparation, et crispai les doigts. Ils auraient dû être dix. Il n’en restait que huit. Où étaient les deux autres ? Non, inutile de demander. Ils se trouvaient forcément au pire endroit possible pour moi.
Auprès de Rozala Malanza.
Je m’accordai un instant pour considérer le désagrément que représentait le fait de combattre des gens à la fois plus forts que moi et certains de se trouver exactement là où je ne voulais pas qu’ils soient, puis je me penchai sur le dos de Zombie. Elle hennit et amorça sa descente en direction de l’arrière des lignes proceranes. Quelques archers décochèrent des flèches vers le ciel, mais j’étais trop loin et trop rapide pour qu’ils aient une chance réelle de m’atteindre. Malheureusement, les mages étaient de sacrés enfoirés et, de toute évidence, j’étais à la fois reconnaissable et une cible de choix. Des panneaux de force jaune opaque se formèrent autour de moi, m’enfermant dans une boîte hermétique, mais cette fois, ils avaient frappé trop haut. En matière de puissance, à force égale, seules quelques personnes en Calernie pouvaient me battre si je m’y mettais vraiment. Une lance de glace et d’ombre se forma autour de ma main tandis que Zombie piquait vers le sol. La sorcellerie opposa un battement de cœur de résistance à la pointe de la lance, puis les deux se brisèrent et nous passâmes au travers, ma cape flottant derrière moi. Avec une cible aussi ostensiblement désignée sur nous, il n’était pas étonnant que je doive faire exécuter à Zombie un roulé-boulé désespéré pour éviter d’être incinérée par un rayon de lumière. Il effleura le bord de ma cape, qui se mit à fumer, roussie. Foutu Pèlerin. Elle n’était pas censée résister à la magie, cette cape ?
Il se trouvait là, comme je l’avais soupçonné. Appuyé sur son bâton, la Sainte des Épées à ses côtés, il attendait patiemment que je prenne assez d’élan pour ne plus pouvoir sortir de mon piqué au moment où elle frapperait. Malanza se tenait derrière eux et, tandis que l’air sifflait autour de moi, j’aperçus son visage. De la peur, oui, mais surtout de la colère. Je devais reconnaître qu’elle était restée immobile sur son cheval tandis que je plongeais vers elle. Ses officiers, eux, n’avaient pas eu son courage et s’étaient dispersés. Il me faudrait jouer cette carte avec précision si je voulais éviter de me faire embrocher à l’atterrissage. Heureusement, je passais une part toujours plus grande de ma vie à tomber de choses ou à en être éjectée. J’étais devenue assez habile en la matière. Je puisai dans l’Hiver et le façonnai, projetant devant moi une lance de brume qui explosa en un nuage. Je me jetai de la selle de Zombie et lui ordonnai de s’écarter tandis que ma relation avec la gravité prenait un virage abrupt. À bien y réfléchir, cette idée m’avait paru meilleure avant que je la mette à exécution. Le timing fut parfait. Un coup dispersa la brume, manquant Zombie d’un cheveu. Puis la Sainte frappa de nouveau, et je jurai.
Je lançai de la glace contre le tranchant du coup, sauvant ma peau juste assez longtemps pour que mes pieds touchent la terre détrempée. La boue happa mes bottes et mes deux genoux se brisèrent, mais ils se reformaient déjà avant même que je me redresse. La Sainte des Épées avançait sans hâte, le Pèlerin pointait son bâton vers moi et Malanza avait l’air de vraiment souhaiter se trouver à peu près n’importe où ailleurs.
« Trêve ! lançai-je. Je suis venue parler. »
« Je ne vois pas de bannière, remarqua la Sainte. »
Vraiment ? Quelle salope de première. Je fis claquer les doigts et en tissai une avec une illusion, mais elle refusa ostensiblement de la regarder.
« Je ne veux pas me battre contre vous, insistai-je. »
« Alors, ne le fais pas, suggéra-t-elle. Incline un peu le cou, la coupe sera plus nette. »
Elle se rapprochait, ce qui, je le savais par expérience, allait me valoir de me faire taillader douloureusement à répétition.
« Pèlerin, tentai-je en regardant derrière elle. Ça peut se terminer tout de suite. »
« Que les dieux me pardonnent, dit le vieil homme. Mais tu as raison. Cela va s’arrêter. »
« La bataille est perdue, dis-je. Vos lignes près du rivage s’effondrent en ce moment même. Même si vous me forcez à fuir, ça n’y changera rien. »
« Les armées restent des armées, haussa les épaules la Sainte. Les Nommés restent des Nommés. Il y a plus d’une façon de gagner une guerre. »
Elle était à un pas de portée. Et dès qu’elle y serait, nous entrerions dans le cercle de la douleur, dont chaque rayon me verrait perdre un membre en m’efforçant de ne pas hurler. Le paquet d’instincts qui n’étaient pas les miens se pourléchait déjà les babines, avide de combat. Écraser mes ennemis et savourer leurs cris. Le reste de moi insistait pour que je prenne mes distances, parce que ça allait mal tourner. Je dégainai mon épée. Ça ne marchera pas, pensai-je, mais je devais quand même essayer. Je détendis les doigts et laissai tomber la lame.
« Je suis désarmée, dis-je. Sous bannière de trêve. »
« Tu es une arme à toi toute seule, ricana la Sainte des Épées en avançant. »
Du coin de l’œil, je vis une lumière implacable s’épanouir au bout du bâton du Pèlerin Gris. Si elle m’atteignait, je soupçonnais les conséquences d’être bien plus désagréables qu’une blessure d’épée. Rien de bienveillant ne dégageait une telle sensation.
« Arrêtez. »
J’allais puiser dans l’Hiver, mais retins mon geste. Ce n’était pas la voix du Pèlerin, et encore moins celle de la Sainte. Rozala Malanza ôta son casque, libérant des boucles trempées de sueur qui retombèrent sur son visage.
« Tu veux parler, Reine Noire, dit-elle. Alors parle. »
« Espèce de lâche… commença la Sainte. »
« Je suis le général le plus haut gradé de cette armée, Régicide, répliqua froidement la Princesse d’Aequitan. Je ne reçois pas d’ordres de toi. Tue-moi ou tais-toi. »
À son expression, l’héroïne semblait plutôt pencher pour la seconde option. La lumière s’éteignit au bout du bâton du Pèlerin.
« Laurence, dit-il. Elle ne peut pas battre en retraite facilement. Si les pourparlers échouent, nous frapperons. »
Ce n’était pas ainsi que les pourparlers sous trêve étaient censés se dérouler, mais je n’avais pas exactement respecté les usages non plus. Même si je n’avais pas envie de leur accorder un blanc-seing, je reconnaissais qu’ils pouvaient interpréter les règles avec une certaine souplesse. Les Héros n’étaient qu’une diversion, décidai-je. La personne qui comptait était la princesse, qui me regardait d’un air dur.
« La bataille est finie, Malanza, dis-je. Mettons-y un terme avant que d’autres meurent pour rien. »
« On m’avait assuré que vous ne pouviez pas ouvrir de nouveau votre funeste portail sans le Hiérophante, répliqua froidement la Procerane. Il n’est pas là. La bataille n’est pas encore perdue. »
« Alors, admettons que vous détruisiez mon armée, dis-je. Même si vous y parvenez, la vôtre sera détruite aussi. Et tu peux être certaine qu’assez des miens survivront pour défendre Hedges contre ce qu’il te restera. Sur le plan logistique, tu es finie. Tu n’as ni les vivres ni les hommes nécessaires pour mener une offensive victorieuse dans Callow. »
« Si nous prenons vos vivres… commença-t-elle. »
« Ça n’arrivera pas. J’ai donné l’ordre de brûler tout ce que nous ne pourrions pas emporter en cas de défaite, l’interrompis-je sèchement. »
Son regard se tourna vers le Pèlerin, et le vieil homme acquiesça à contrecœur. L’expression déjà sombre de la Sainte s’assombrit encore.
« Je ne me rendrai pas à des gens comme toi, gronda la princesse. »
Je crispai les doigts.
« Dieux d’en Bas, qu’est-ce qu’il faudra ? sifflai-je. Dois-je tuer tous les Procerans présents sur ce champ de bataille avant qu’on puisse négocier ? Tu es vraiment si peu disposée à envisager de renoncer à l’invasion que tu laisseras des dizaines de milliers de personnes mourir de faim ? »
« C’est ta faute, siffla Malanza en retour. Tu voles nos vivres, tu nous harcèles, puis tu prétends être offensée par notre désespoir ? C’est toi qui as provoqué cette folie, Catherine Foundling. »
L’Hiver me souffla à l’oreille de déchiqueter cette petite garce pleine de vertu qui avait l’audace de se faire passer pour une victime alors qu’elle menait une foutue armée d’invasion. Mes doigts s’enfoncèrent dans ma paume jusqu’à ce que l’acier cède, puis la chair, et que le sang coule sur le sol. La posture de la Sainte changea à peine. Inspire, expire. L’orgueil était un handicap. La colère, un biais inutile. Reste froide, me dis-je. Reste lucide. Sois une créature de logique, parce que c’est la logique qui te fera tenir. Tout le reste n’est que bruit parasite. Je songeai à des yeux vert pâle et à des leçons que je n’avais pas encore fini d’apprendre.
« Alors, ne te rends pas, dis-je calmement. Ordonne le retrait. Les miens feront de même. Nous pourrons discuter des conditions de votre départ de Callow lorsque nos gens ne seront plus en train de mourir. »
« Et laisser la faim faire ton travail à ta place ? rétorqua la princesse. »
« Je désarmerais une armée de morts en signe de bonne volonté, Malanza, dis-je. Ma concession est plus importante que la tienne. »
Son visage ne trahit aucune réaction, mais elle garda le silence un instant.
« Des vivres pour la nuit, dit-elle. De la nourriture, de l’eau et des tentes. Livrés après que nous aurons soigné les blessés. »
Je m’obligeai à examiner calmement cette contre-proposition. Cela ferait-il une différence suffisante pour que je doive marchander à la baisse ? Vivienne avait encore les anciennes réserves de vivres en sa possession, métaphoriquement parlant, donc leur fournir ces provisions ne devrait pas poser de problème logistique à l’Armée de Callow. Cela signifierait tout de même que l’ennemi, sans être frais, aurait au moins le ventre plein. Il serait plus proche de pouvoir reprendre le combat. Si les négociations échouaient ensuite… Non, ce n’était pas la bonne façon de voir les choses. Si nous avions une nuit devant nous, il y avait de fortes chances que je puisse remettre le Hiérophante sur pied. Mon avantage comparatif était plus grand, même en mettant les morts-vivants de côté.
« On les ajoutera à votre ardoise, dis-je. »
La princesse ouvrit la bouche.
« Prix fixe, ajoutai-je. Sans supplément. »
Elle referma la bouche. À contrecœur, elle acquiesça. Nous savions toutes les deux que si les négociations échouaient, toute discussion sur l’argent deviendrait de toute façon purement théorique.
« Trêve jusqu’à la fin des négociations, dis-je. Première séance demain à midi. »
« Accordé, répondit Malanza. »
Mon regard se posa sur les Nommés à ses côtés.
« Ça vaut aussi pour les Héros, dis-je. »
« Je ne reçois pas d’ordres de dirigeants mortels, déclara froidement la Sainte. »
Je l’ignorai. Elle n’avait aucune importance dans cette affaire, à moins d’être prête à affronter seule toute l’Armée de Callow. Même si elle ralliait les autres Héros, cela ne suffirait pas.
« Tu ne peux pas vraiment t’attendre à ce que je nourrisse et héberge ton armée alors que tes alliés nous attaquent, dis-je à Malanza. »
La Procerane avait l’air d’avoir avalé un citron.
« Je renoncerai officiellement à toute alliance avec un Héros qui reprendrait les hostilités pendant la trêve, dit-elle. Je ne peux rien faire de plus. »
Ça suffirait, décidai-je. Ce serait peut-être même mieux si la Sainte attaquait après cela : nous pourrions nous en prendre à elle sans créer de crise diplomatique.
« J’accepte les termes de l’accord, dis-je. »
J’ôtai mon gantelet et lui tendis la main. Le dégoût traversant son visage, la princesse cracha par terre.
« J’accepte les termes de l’accord, répondit-elle. Hors de ma vue, Reine Noire. »
J’imagine que nous en étions désormais au-delà des politesses. Cela n’avait jamais été mon fort, de toute façon. Je m’accroupis pour ramasser mon épée et la rengainai, gardant un œil sur la Sainte furieuse. Elle se détourna et s’éloigna. Le Pèlerin chercha mon regard, m’observant avec un froncement de sourcils pensif, mais j’en avais fini avec lui. Zombie atterrit quelques instants plus tard, une poignée de flèches plantées dans le flanc depuis la dernière fois que je l’avais vue. Les archers ennemis n’avaient pas chômé. Il fallut encore une demi-heure pour que la bataille s’achève tout à fait, le dernier des morts tombant dans la boue comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, mais elle prit fin.
Rien de tout cela ne ressemblait à une victoire, mais au moins, ce n’était pas une défaite.