Chapitre 214
« Tu auras le trône quand j’en aurai fini avec lui, autrement dit jamais. »
– Empereur de l’Effroi Revenant, déclenchant la Première Guerre des morts
Rozala n’avait éprouvé cette sensation qu’une seule fois dans sa vie. Cette clarté limpide, cette compréhension parfaite où la pensée et l’instant se cristallisaient en un unique éclat sans défaut. La dernière fois, elle était enfant, et sa mère lui avait embrassé le front avant de la renvoyer hors de la salle. Elle était restée seule sur l’antique trône d’Aequitain, une coupe de poison à la main. À cet instant, tandis que les portes de chêne se refermaient derrière elle, Rozala Malanza avait su qu’elle prendrait la tête de Cordelia Hasenbach ou mourrait en essayant. Elle le savait plus profondément qu’elle ne connaissait son souffle ou le flux de son sang ; cette certitude lui était devenue partie intégrante de l’âme. À présent, debout au cœur d’une tempête d’hommes hurlants et d’acier nu, elle apprit autre chose.
Elle avait surestimé sa propre perspicacité.
La leçon était amère. Elle avait appris l’art de la guerre dès son plus jeune âge, au point que sa maîtrise du Reflux et du Flux en avait payé le prix. Il n’y avait peut-être qu’une poignée de généraux dans tout Procer qui fussent de meilleurs commandants qu’elle, et tous disposaient de décennies d’expérience qu’elle finirait par égaler. Le Prince de Fer, s’était-elle imaginé, était le seul capable de rivaliser avec son propre discernement en matière de bataille. Or Klaus Papenheim vieillissait, se rapprochant chaque année du seuil de la mort. Tandis que les morts aux yeux bleus avançaient dans un silence absolu, Rozala Malanza comprit que les eaux du monde étaient profondes et sa connaissance bien superficielle. Ce qui lui avait semblé habileté quelques jours plus tôt risquait fort de lui coûter cette journée, cette bataille, cette campagne, et peut-être même cette croisade.
Que les morts se relèvent n’avait rien de bien surprenant. Des rapports indiquaient que la Reine Noire les avait déjà levés pour faire la guerre, et même si l’Armée de Callow ne comptait pas de mages des Terres désolées, elle aurait été naïve de s’attendre à une ignorance totale de la nécromancie. Aussi, même après la mise hors de combat de la Reine de Callow, la Princesse Rozala avait-elle tendu un piège. Elle l’avait préparé avec soin, en s’appuyant sur les connaissances du Sorcier renégat et du Pèlerin Gris. Même si la Reine Noire se réveillait, comme le Pèlerin l’avait laissé entendre si les Callowans se retrouvaient au bord de la défaite, Catherine Foundling avait des limites à la puissance qu’elle pouvait invoquer. De grands sortilèges, comme le fait de relever assez de morts pour couvrir un mile de marécages, l’épuiseraient et l’affaibliraient. Rozala avait donc patiemment ordonné les préparatifs. Elle ne manquait ni de prêtres ni d’Élus, et s’il y avait une vérité à connaître sur l’eau, c’était qu’on pouvait la bénir.
La contre-attaque aurait été magnifique. Dès que la Reine Noire aurait investi son pouvoir dans les morts, Héros et prêtres se seraient rassemblés pour les bénir ; le contact du sacré aurait alors détruit aussi bien la horde de morts-vivants que la méchante qui les relevait. Deux oiseaux d’une pierre, l’arrogance de l’Ennemi transformée en juste châtiment. Aussi, lorsque les alarmes retentirent et que l’appel aux armes retentit, lorsqu’elle reçut pour la première fois le rapport annonçant que des morts-vivants aux yeux bleus sortaient des marais pour attaquer le camp, elle sourit. Elle venait peut-être de remporter la bataille. Puis les prêtres et les Élus sortirent en force, taillant une île de Lumière sur la rive jusqu’à pouvoir achever leur bénédiction sacrée ; lorsque l’onde pâle frissonna à la surface de l’eau, le triomphe lui parcourut les veines.
Jusqu’à ce qu’elle voie les morts continuer d’avancer, et que Rozala Malanza soit frappée d’une terrible lucidité.
Les morts arrivaient. Des milliers, soumis à la volonté de la Reine Noire. Son armée pouvait peut-être se défendre avec succès, même prise par surprise et encore à moitié endormie. Avec les Élus tenant la rive jusqu’à ce qu’on rassemble assez de soldats, il était possible de résister à la tempête. À moins que les croisés ne soient forcés de défendre deux fronts. La Princesse d’Aequitan ravala sa peur et son désespoir, apaisant son esprit. Tout n’était pas encore joué. Si les Élus parvenaient à tuer la Reine Noire, le cours de la bataille pourrait changer.
« Rassemblez les hommes d’Orne et de Cantal, lança la Princesse Rozala, d’une voix forte qui imposa le silence au chaos. Nous allons, je crois, être attaqués par l’Armée de Callow. »
Elle ne regarda pas vers les rives, où les Porteurs de Nom se rassemblaient. Le Pèlerin et la Sainte comprendraient la situation sans qu’elle ait besoin de leur envoyer un messager.
Tout reposait à présent sur leurs épaules.
Christophe leva son bouclier et le coup du mort-vivant dérapa sur l’argent poli. Les créatures étaient lentes, malgré l’étonnement du Sorcier renégat à leur sujet. L’insistance de l’homme, qui prétendait qu’elles avaient été relevées par la seule puissance de l’Hiver plutôt que par les sinistres pouvoirs d’un Maudit ou même par la nécromancie, ne changeait pas grand-chose quand il s’agissait de les affronter sur le champ de bataille. D’un mouvement du poignet, il sépara la tête de l’abomination de son corps, et le cadavre s’effondra au sol. Ses yeux bleus s’éteignirent un instant plus tard, et il reprit sa garde. La vague était terminée, bien que d’autres morts émergeassent déjà des eaux tièdes. Le Chevalier du Miroir ne craignait aucun Mal, mais il n’aimait pas la tournure que prenait cette bataille. Ses compagnons Élus étaient trop peu nombreux pour tenir toute la rive, et s’opposer seul à la horde n’allait pas sans danger. Kallia avait perdu un bras, une demi-heure plus tôt, à cause d’un croisé mort ; la créature s’était agrippée à son corps jusqu’à ce que les munitions qu’elle portait explosent. Une saloperie gobeline, la marque d’une race dégénérée. Ces peau-vertes furtifs étaient dépourvus d’honneur. Le Guérisseur renégat avait rattaché le bras et soigné la blessure, mais le Couteau peint en était restée ébranlée. Il ne pouvait lui en vouloir. Contrairement à lui, elle avait combattu le monstre au corps à corps. Christophe n’oublierait jamais la Reine Noire, qui avait arraché dans un éclat de rire la vie à toute une bande de Héros presque à elle seule. Elle les avait fauchés comme de mauvaises herbes, faisant de leur lutte un jeu. Antoine, son jeune frère d’armes alaman, était toujours hanté par des cauchemars où il revoyait son bras arraché et jeté au visage de Mansurin en guise de diversion.
La journée d’hier avait été presque pire. Christophe avait échappé de peu à la mort en menant les fantassins à l’assaut ; seule la Régicide l’avait sauvé. Une deuxième fois, il avait senti le souffle de la Dame Froide sur sa nuque, lorsque les Callowans avaient eu recours à une sorcellerie maléfique pour créer une rivière là où s’étendait jusque-là un sol ferme. Il s’était retrouvé du mauvais côté, encerclé par l’ennemi et prêt à livrer son dernier combat, quand la mort avait soudain fleuri en flammes vertes. C’était son impuissance qui l’avait le plus meurtri. Il pouvait affronter hommes et monstres l’épée à la main, mais comment combattre le feu ? Des soldats avec qui il avait partagé le sang, des camarades sous les Cieux, étaient morts en hurlant tandis que le pouvoir accordé par les Dieux d’en Haut se révélait incapable de sauver qui que ce soit. Il était le Chevalier du Miroir, doté de ses armes par les esprits du Vieux Lac après avoir surmonté leurs cruelles épreuves. Son pouvoir était le reflet du Mal contre le Mal, l’image du serpent se mordant la queue. Pourtant, il avait honteusement rampé hors des flammes vertes, repêché dans les eaux par un soldat après avoir failli se noyer dans sa fuite. L’Ennemi n’avait pas réussi à marquer son corps, mais le souvenir de cette honte marquerait son âme jusqu’à son dernier souffle.
Tous n’avaient pas eu la chance de ne payer que par le déshonneur. La seconde mort de Mansurin l’avait emporté au-delà même de la portée du Pèlerin Gris.
Christophe chassa cette pensée et se laissa baigner par la lumière du jour. Il en tira sa force, de l’Aube, l’un de ses aspects. Il se relevait avec le soleil du matin, et la fatigue comme l’incertitude s’écoulaient de son corps. Les Dames elfiques l’avaient façonné ainsi, lui accordant le don de voir son âme se relever à chaque aube — sans jamais reculer. Le Chevalier du Miroir avait jadis été un enfant maigre et maladif, mais les années avaient fait de lui un guerrier au-delà des capacités des mortels. C’était peu de chose, mais chaque matin le rendait un peu plus fort. Un peu plus rapide. Un peu plus endurant. Encore une décennie, lui avait dit la Régicide, et il dépasserait même ses capacités à elle. Parfait à l’intérieur comme à l’extérieur, comme les Cieux l’entendaient. Sa force avait atteint son apogée, et même un peu plus, lorsqu’il s’avança dans les eaux peu profondes et dispersa les morts qui marchaient. Il faucha des membres et fracassa des crânes, sa lame d’argent brisant l’acier et la chair morte en dessous. Il ne recula que lorsqu’il n’en resta plus aucun debout, l’eau souillée dégoulinant de ses jambières. Un sifflement le prit par surprise ; il se tourna pour voir à travers la visière de son heaume.
« Miroir, dit la Lance Vagabonde dans un tolesien hésitant. On se rassemble. Prendre tête de reine. »
La langue arlésite n’était pas celle qu’il parlait le mieux, mais il l’avait étudiée quelque peu durant les années où il avait défendu le couvent. Sidonia, comme les autres Élus tenaient à ce qu’on l’appelle en privé, ne semblait pas troublée par les ténèbres qui les assiégeaient. Christophe l’admirait beaucoup pour cela, car elle était revenue du côté des Dieux d’en Haut depuis à peine une heure. Le pouvoir du Pèlerin avait rendu la vie à son corps encore tout récemment sans vie, et pourtant elle avait repris leur sainte lutte sans hésiter. La force de sa résolution méritait des louanges. Tous ceux que le Pèlerin Gris avait ramenés n’avaient pas fait preuve d’une dévotion aussi inébranlable. Ses yeux ne trahissaient ni torpeur ni confusion, seulement une certitude absolue ; le Chevalier du Miroir se débattit avec l’étrange attirance qu’il éprouvait pour une Levantine. Si ses vœux ne le lui avaient pas interdit… Il se racla la gorge, les joues empourprées par la gêne.
« Allons-nous abandonner nos compagnons croisés à leur sort, pour qu’ils contiennent seuls la marée ? demanda-t-il. »
Elle hocha la tête.
« Grand Ancien dit : bataille gagnée seulement quand reine morte, répondit-elle. Frapper fort. Venger morts. »
À contrecœur, les Élus se retirèrent. Des croisés se rangeaient déjà en formations régulières derrière lui, avec des prêtres parmi eux. Les flammes sacrées ne brilleraient pas autant qu’elles le devraient contre ces morts-vivants insolites, mais elles brûleraient tout de même. Il faudrait s’en contenter jusqu’à ce que la Reine Noire soit tuée. Christophe salua avec un profond respect les braves soldats, et une pointe de culpabilité l’effleura lorsqu’ils lui rendirent son salut. Il savait qu’il s’agissait d’une retraite menée dans un but précis, mais il lui semblait tout de même mal de les laisser tenir seuls. Il suivit Sidonia, qui le guida d’un pas sûr jusqu’au rassemblement des Élus, plus loin sur la rive. Le Chevalier était le dernier convoqué, constata-t-il. Les autres l’accueillirent, sombres mais résolus. La Sainte des Épées se tenait à l’écart, tailladant paresseusement des morts-vivants sans même recourir à son Nom, tandis que les autres Élus s’étaient regroupés autour du Pèlerin Gris.
Il en connaissait certains de nom, d’autres seulement par leur Nom. Kallia, le visage fraîchement peint en rouge, ses deux couteaux à la main, se tenait près du jeune Antoine. La Lame de la Miséricorde avait posé sa grande épée sur son épaule ; ses yeux luisaient d’un blanc éclatant tandis qu’il puisait dans la Lumière pour vaincre ses peurs. Le Guérisseur renégat avait les yeux clos, maîtrisant la douleur de sentir tant de morts éclore autour de lui. La Gardienne silencieuse, dont les serments avaient à jamais réduit la langue au silence, gardait son bouclier près d’elle, même si son épée était au fourreau. Christophe avait partagé avec elle une fuite honteuse la veille, et leurs regards se croisèrent dans une compréhension muette. Plus jamais. La Myrmidon, vêtue de bronze et de foi, échangeait quelques mots à voix basse avec le Sorcier renégat. Ces deux-là restaient souvent entre eux, car le Sorcier était l’un des rares Élus à parler son obscur dialecte des Cités libres. Voilà tout ce qui restait des Élus des Cieux dans ce lieu maudit. Mansurin et François avaient été emportés par le feu vert, à jamais privés de Création. Christophe rengaina sa lame et croisa les ailes sur sa cuirasse, confiant les âmes des disparus aux Dieux. Ils avaient servi sans faillir jusqu’au bout, et méritaient pour cela une félicité éternelle sur l’Autre Rive.
« Écoutez-moi, dit le Pèlerin Gris, et une onde parcourut le groupe. »
Nul n’osait désobéir quand le Pèlerin parlait. Le Chevalier du Miroir sentit l’excitation vibrer en lui. Quand une telle assemblée du Bien s’était-elle réunie pour la dernière fois ? Les âmes bénies étaient rares dans les terres où il était né et, comme lui, elles accomplissaient souvent leur devoir dans l’isolement. La Dixième Croisade les avait rassemblées pour une plus grande cause, et ils mèneraient leur tâche à bien. Les Cieux le veulent.
« Nous partons faire la guerre à la Reine Noire, reprit le vieil homme. Nous étions douze, autrefois, mais ce n’est plus le cas. Ne l’oubliez pas. Les Cieux nous protègent, mais les Dieux d’en Bas voient d’un bon œil cette femme, car elle sert leurs desseins, même à contrecœur. La victoire n’est pas assurée : nous nous aventurons désormais dans son domaine de mort et de glace. »
Le vieux Levantin leur adressa un sourire triste.
« Il n’y a aucune gloire à tirer de tout cela, les prévint-il. Un jour, des bardes composeront peut-être des chansons, et les chroniques chanteront vos louanges, mais ce ne sera que gloire terrestre. Nous marchons dans un esprit de sacrifice, pour apporter la lumière dans les ténèbres. Ne regardez ni devant ni derrière, seulement les uns vers les autres. Il n’y a pas de salut, sinon entre les mains de vos compagnons. »
Christophe s’empêcha de froncer les sourcils. Ce discours était loin de l’exaltation qu’il avait espéré — et dont, pensait-il, ils avaient tous besoin.
« Tenez-vous pourtant fiers, dit doucement le Pèlerin. Vous êtes venus ici de votre plein gré, et vous vous êtes montrés dignes de tout ce qui vous a été accordé. On vous a beaucoup demandé, mais rien ne vous est promis, sinon l’accomplissement de votre devoir. Soyez fiers, mes enfants. Nous sommes la torche portée dans la nuit ; et même si notre flamme s’éteint aujourd’hui, nous brûlons ardemment. »
Le Chevalier du Miroir frissonna. Il le sentait, tout comme les autres. Le regard des Cieux posé sur eux. Cette chose sacrée qui faisait d’eux ce qu’ils étaient. Un raclement de gorge brisa la transe, à son grand agacement.
« Bon, les enfants, dit la Sainte des Épées, qui venait de décapiter distraitement un autre mort-vivant. Nous allons nous jeter dans la gueule du tigre, alors attendez-vous à un combat d’un tout autre calibre que ceux que vous avez livrés jusque-là. C’est la troisième aube, et elle vient de revenir : elle sera à son apogée et assoiffée de sang. Gardienne, tu protégeras le Guérisseur renégat contre tout ce qu’elle lui lancera. »
La femme silencieuse hocha la tête et se rapprocha du guérisseur.
« Myrmidon, tu restes avec le Sorcier renégat, poursuivit la Sainte. Si elle te frappe, fais gagner du temps au Sorcier pour qu’il puisse battre en retraite, et retiens-la jusqu’à ce qu’on puisse la prendre de flanc. »
La vieille femme les observa tous avec un sourire dur.
« Couteau, Lance Vagabonde et Lame, dit-elle. Vous êtes notre couteau. N’intervenez pas tant que Tariq ne vous en donne pas le signal. Quant à toi, Miroir… »
Le sourire de la vieille femme inquiéta Christophe, mais la lumière de l’aube dissipa bientôt cette crainte.
« Tu restes avec moi, dit-elle. Nous ouvrons le bal. »
Les Élus acquiescèrent gravement. S’il pouvait sauver des vies en endurant la douleur, il n’avait pas vraiment le choix. Son pouvoir lui permettait d’en supporter beaucoup.
« Préparez-vous, dit le Pèlerin Gris. Ça commence. »
Le vieil homme frappa le sol de son bâton, et le marais s’ouvrit.
Les Élus s’avancèrent, la tête haute.
Le cœur de Kallia s’affermit à mesure qu’ils progressaient. Le Couteau peint adapta son allure pour ne pas distancer la plus petite Lance Vagabonde, suggérant en silence à la Lame de la Miséricorde de faire de même. Le garçon était plus grand qu’elles deux, malgré son jeune âge. Il le fallait bien pour trimballer ce bloc d’acier qu’il appelait une arme.
« Il y aura de l’honneur à trouver aujourd’hui, sœur de lutte, murmura Sidonia en lunara lorsqu’elle la rejoignit. Une lutte digne d’être offerte au Sang. »
Kallia faillit lever les yeux au ciel. Les Alavans. Ces gens des collines étaient féroces, mais ils s’accrochaient un peu trop aux anciennes traditions à son goût. Elle-même venait de Levante, une véritable grande cité, et non d’une vallée reculée couverte de vergers et de barrières à bétail. Personne ne pouvait nier que les gens d’Alava fussent de grands guerriers — leur cité était après tout le berceau de la Lignée du Champion —, mais Sidonia n’était pas le genre de personne avec qui elle pourrait discuter des dernières chansons venues de la lointaine Smyrne, ou même des derniers distiques des Poètes cachés de la vieille ville. Malgré tout, l’enthousiasme de sa compatriote levantaine lui remontait le moral. En temps de lutte, il était réconfortant de se souvenir des anciennes coutumes.
« Je ne fais partie d’aucune des lignées, Sidonia, lui rappela-t-elle. Ni des grandes ni des petites. »
Les annales de Saint Seljun rapportaient qu’un Couteau de la Nuit avait vécu un siècle plus tôt et partagé sa vocation, mais l’homme n’avait jamais eu d’enfants et n’avait donc fondé aucune lignée mineure à ajouter aux familles du Sang. Si Kallia avait un jour des enfants, sa lignée serait inscrite dans les registres, mais cet honneur ne l’avait jamais attirée. Seules les grandes lignées tiraient davantage que des titres creux et des privilèges plus creux encore de leur reconnaissance, ce qui était bien normal pour les descendants — par le Sang ou par l’Investiture — des cinq héros qui avaient fondé le Dominion.
« Nous autres, les Lances, avons des prétentions modestes, répondit l’autre femme en haussant les épaules. Ce sera bien d’ajouter cette lutte à nos récits. Nous restons trop dans l’ombre des lignées du Champion. »
Pas tant que ça, pensa Kallia, maintenant que Mansurin était tombé. Il était né dans la plus modeste des lignées mineures du Champion, mais il en descendait par le Sang. Sa mort méritait d’être pleurée, sans être inattendue. Les descendants du plus fécond des fondateurs du Levant étaient nombreux et souvent investis, mais ils avaient la réputation de mourir aussi souvent qu’ils recevaient leurs pouvoirs. Aucune de ces lignées n’avait jamais appris la peur, ni les vertus de la retraite face à l’Ennemi. Le Couteau peint éprouvait encore de l’admiration en repensant à sa rencontre avec la Championne valeureuse, quelques mois plus tôt. La femme ne descendait pas de sa lignée par le Sang, mais elle avait hérité de l’intégralité de l’Investiture de sa fondatrice. C’était rare, et l’on y voyait le présage d’une grande lutte. Non pas, songea Kallia, que quelque chose de plus rare ne les attende encore. Son regard s’attarda sur les épaules voûtées du Pèlerin Gris, tandis que sa main se portait machinalement à la bourse de peinture rouge accrochée à son flanc. Elle avait failli tracer la Marque de la Miséricorde par habitude. Et, devait-elle s’avouer, par émerveillement. Le Grand Ancien était l’héritier de plein droit, par le Sang et par l’Investiture, de l’antique Pèlerin Gris, premier Seljun du Levant. Une royauté au-delà de la royauté, quels que fussent les proches de moindre rang qui détenaient aujourd’hui le titre terrestre à Levante. Et plus encore, il lui avait sauvé la vie. Des années plus tôt, lorsque cet Esprit de Vengeance…
« Les yeux devant, lança la Lame de la Miséricorde en chantant. Nous approchons. »
Kallia maîtrisait mieux la langue procerane que Sidonia, mais toutes deux le comprenaient parfaitement. Son instinct lui disait de se rapprocher du garçon, de se tenir épaule contre épaule face à la menace, mais elle ne le pouvait pas : il lui fallait de la place pour manier sa grande épée. Le Couteau peint jeta un regard prudent aux murs d’eau qui les flanquaient des deux côtés. Après que la Sainte des Épées eut éliminé sans effort les premiers morts-vivants à s’approcher, les attaques de sondage avaient cessé. Leur marche ne fut pas entravée ; le chemin de boue qu’ils suivaient menait à un grand glacier, droit devant. La Levantine contempla la masse de glace, toujours peu habituée à cette vision. Ces terres étaient étranges. Elle n’avait jamais vu ni neige ni glace avant de traverser l’Escalier et d’apercevoir les hauts sommets du Paroisse, mais à présent elle en avait vu plus qu’elle n’en voulait. Tous les Investis se raidirent à la vue de l’ennemi, sauf le Grand Ancien et la Sainte. Les voir aussi calmes apaisa un peu Kallia. Ils formaient un duo puissant, à la hauteur de l’adversaire qui les attendait. La Reine Noire, constata-t-elle, les attendait patiemment.
Les doigts du Couteau peint se crispèrent sur la poignée de ses lames lorsqu’elle découvrit le spectacle dans toute son ampleur. Le glacier avait été transformé en un défi blasphématoire lancé aux Cieux, sculpté par un pouvoir ésotérique pour accueillir un grand trône sur lequel siégeait l’Ennemi. Non, elle n’était pas assise. Elle se prélassait, presque avec insolence, un long tuyau en os de dragon à la main. La Reine Noire souffla un filet de fumée et les observa avec nonchalance. Les Investis ralentirent, s’éparpillant comme la Sainte l’avait ordonné. Kallia sentit Sidonia pousser un souffle ravi.
« Voilà, murmura la Lance Vagabonde, tremblante, en traçant la Marque de la Valeur, un adversaire digne de ce nom. Dieux honorés, mille louanges chantées de vous m’avoir offert une grande lutte, à moi, humble servante. Le sang versé sur ces terres saintes, je le consacre à votre nom ; ma vie indigne, je la dépose sur la balance de votre jugement. »
Naturellement, la femme d’Alava était exaltée par cette vision. Elle aurait dû savoir qu’il était vain d’espérer de la prudence de la part d’une amoureuse de la guerre frappée par la folie des Cieux. La Lame de la Miséricorde les regarda.
« Une prière, expliqua Kallia en chantant. »
Le garçon eut l’air approbateur. Sans doute valait-il mieux qu’il ignore les prières de guerre levantines. Les bavardages qui avaient commencé s’interrompirent lorsque le Grand Ancien prit la tête du groupe, dépassant même la Sainte des Lames et le Chevalier du Miroir.
« Enfant, dit-il d’un ton horrifié. Qu’as-tu fait de toi-même ? »
Sidonia piétina d’impatience. Elle ne connaissait pas le miezan inférieur et ne comprenait donc pas la conversation.
« Ce qu’il fallait faire, répondit calmement la Reine Noire. Mon camp ne peut pas s’en tirer sans une égratignure, Pèlerin. Je vois que tu distribues les résurrections comme des friandises du solstice, toi aussi. Charmant. Ça n’aura absolument aucune conséquence à long terme. »
Le monstre s’interrompit, puis se pencha en avant.
« Tu as cru que c’était un mensonge ? » Elle sourit. « Non, hein ? Réfléchis-y bien la prochaine fois que tu essaieras de dormir, Pèlerin. »
« Rends-toi, dit le Grand Ancien. Abdique. Il n’est pas trop tard. »
« Tu oublies que je suis en train de gagner la bataille ? lança la Reine Noire. Par les Enfers, il n’est pas trop tard pour toi non plus. Les conditions ont été proposées et elles tiennent toujours. Reprends ton armée et rentre chez toi. Pas besoin de transformer ça en concours de bite entre Porteurs de Nom. »
« Tu oserais dire cela après en avoir tué des milliers ? demanda le Pèlerin. »
« Je crois qu’il va falloir revoir le concept d’invasion étrangère, nota la méchante. Et plus précisément le passage où elle a de putains de conséquences. Comme, tu sais, des gens qui meurent. On pourrait croire que ça va de soi, mais apparemment vous avez la comprenette difficile. Ouin-ouin, ma tentative de conquérir une nation — plus ou moins — souveraine n’a pas été accueillie par des fleurs et une putain de parade. C’est presque comme si ça ne nous plaisait pas. Quelle surprise. »
« Et tu crois que ton règne serait préférable ? demanda calmement le Pèlerin Gris. »
« Par les Enfers, Pèlerin, je suis née pour régner, répondit la Reine Noire en dévoilant ses dents dans un sourire. Mais pour une fois, je me contenterai de vous virer de mon jardin. Des volontaires ? »
Le regard du monstre balaya la foule des Investis tandis qu’elle vidait distraitement son tuyau et le rangeait dans sa cape. La seule réponse fut l’épanouissement de la Lumière et le relèvement des armes.
« Ah, bon, méditait la Reine Noire. Ce sera donc un concours de bite. »
Si Akua avait toujours su que l’héroïsme était aussi divertissant, elle s’y serait adonnée des années plus tôt. Un crochet de Lumière se rua sur elle tandis que le guérisseur Porteur de Nom façonnait la puissance céleste, déchirant son trône ; mais elle avait déjà bougé lorsque le sortilège venait à peine de commencer. Elle atterrit accroupie au sommet de son glacier, dégaina son épée et la tapota pensivement contre sa jambe armurée. Il était regrettable que la ruse l’oblige à rester dans les vêtements de sa chère Catherine, qui étaient, il fallait l’admettre, hideux, mais nécessité faisait loi. Ce corps répondait merveilleusement bien, et même dépourvue du Don, la cape lui permettait d’exercer des pouvoirs qui n’étaient pas foncièrement différents. Teintés par l’Hiver, peut-être, mais ce n’était pas un gros problème. Comme d’habitude, sa petite suzeraine en colère s’était laissé terrifier par ses propres pouvoirs au point d’en être paralysée, alors qu’elle aurait dû apprendre à maîtriser cette influence. On n’échappait jamais tout à fait à ses origines, semblait-il. Dommage que Catherine fût si peu disposée à recevoir ses leçons en la matière.
Akua Sahelian n’était pas étrangère aux influences d’un autre monde ; elle embrassa donc l’Hiver avec empressement.
La cape hurla dans ses veines. Elle jeta un regard au guérisseur et à sa petite sentinelle austère, puis fit un geste du poignet. Son trône glaciaire, une masse de glace pratique qu’elle avait choisie pour siège à la fois pour des raisons pratiques et théâtrales, pivota brusquement et fonça sur eux en pointe. La Sainte des Épées le pulvérisa en un battement de cœur, l’épée jaillissant de son fourreau, mais Akua ne broncha pas. La glace restait de la glace, même réduite en morceaux. Un effort de volonté transforma les éclats en brume glaciale, qui s’abattit sur les deux Héros comme une couverture. En contrebas, un homme portant un bouclier semblable à un miroir escaladait le glacier à une vitesse indécente. Et était-ce de la sorcellerie qu’elle sentait ? Quelle saveur familière. Un pilum de flammes jaunes concentrées fonça vers elle, et elle haussa un sourcil méprisant. Le Demi-Frelon, vraiment ? Comme c’est provincial. Personne de sa connaissance ne se ferait surprendre à employer ça dans une vraie bataille.
Elle sauta dans le vide, posa les pieds sur la tête du Héros qui grimpait et calcula l’angle de sorte que la seule correction possible offerte par la formule du sort serait bien trop courte pour l’atteindre. La sorcellerie frappa le glacier dans un fracas de tonnerre, le fendant en deux. Pff, il l’avait même surchargée. C’était comme regarder une femme adulte mal doser un poison de la saison dernière. Un mouvement passa au bord de sa vision, et la botte d’Akua s’abattit pour fracasser le heaume sous elle, enfonçant le Héros et lui permettant d’éviter le coup de la Sainte à moins d’un pouce près. Les pointes de la couronne lamentablement dépouillée de Catherine furent tranchées net. La sorcière se jeta sur le côté et glissa le long du glacier qui s’effondrait, tandis que des traits de lumière achevaient de réduire en morceaux ce qui avait été, à son avis, un trône de très bon goût. Un morceau de la couronne tomba près d’elle, et Akua regretta une fois encore que Catherine n’ait même pas accepté d’y ajouter quelques saphirs. Ils ne coûtaient que modérément cher à importer par Mercantis, et auraient parfaitement convenu à une Reine d’Hiver. Un trio de Héros — dont deux Levantins, à en juger par leur teint — se rua vers elle alors qu’elle reprenait pied au bord de la pente. Les deux Héros encore enveloppés de brume, remarqua-t-elle, commençaient à la dissiper.
Ça n’allait pas se passer comme ça.
Akua fit un geste du poignet et transforma de nouveau en glace la brume qu’ils avaient inhalée, obstruant leurs gorges et leurs poumons. La transmutation, nota-t-elle avec approbation, était particulièrement facile à réaliser grâce à la cape. Sans doute à cause de la nature toujours fluide des fées, ou parce que ces eaux provenaient de l’Arcadie à l’origine. Le trio se rapprocha, mené par une femme inexplicablement pieds nus.
« Gloire dans la lutte ! hurla la mendiante en lunara. »
Catherine connaissait-elle des langues levantines ? Probablement pas. Malgré tout, il convenait de lancer un cri de guerre en réponse. C’était ce que ferait une héroïne. Quelque chose à propos de Callow ? Akua réfléchit à ce qu’elle savait du tempérament de Catherine. Je suis en colère, conclut la sorcière, car je suis déçue de constater que j’ai mystérieusement échoué à comprendre que les Cieux préfèrent leurs pions puissants, mais plutôt crétins. Je dois maintenant protéger la vénérable pureté des fermes et d’innombrables paysans, car leur sort me préoccupe énormément, bien qu’ils soient ignorants et couverts de poux.
« Va te faire foutre et crève ! » cria Akua, teintant sa voix de colère.
Voilà. Plus vulgaire que spirituel, mais Catherine marchait souvent sur cette ligne. N’ayant aucune envie d’affronter trois tueurs aguerris, renforcés par les Cieux, avec pour seules armes une épée et une moralité douteuse, elle recula dans les eaux et les laissa l’envelopper tout entière. Ce corps n’avait pas besoin de respirer, après tout, et elle pouvait sentir ses ennemis là où sa vue lui faisait défaut. Elle prit un instant pour toucher par l’esprit les morts qui marchaient. Avec satisfaction, elle constata que, même si elle s’était contentée de les pousser à avancer et à attaquer sans réfléchir après que les Héros eurent accaparé son attention, ils saignaient les croisés. Lentement mais sûrement. Elle avait été plutôt mécontente de voir l’ennemi s’approcher avec tant de hâte, car elle s’amusait à retourner contre de nouveaux adversaires les vieux tours gobelins de Catherine. Un instant plus tard, l’eau qui l’entourait fut soufflée tandis que le coup de la Sainte forçait le marais à reculer.
« Te voilà, sourit la vieille femme indécente. »
« Esquive, répondit Akua avec un sourire amical, ravie de s’amuser. »
Deux énormes blocs de glace se formèrent dans les eaux de chaque côté ; leur masse s’élança et repoussa la marée vers eux deux. L’ennemi juré de tout ce qui était callowans cligna des yeux, surprise, mais hélas, ce ne fut pas assez. Une traînée d’étoiles volées fendit l’air vers la sorcière, évapora l’eau et lui arracha un froncement de sourcils. Ce n’était pas un simple feu d’artifice céleste : c’était le principe même de la radiance pure, venu directement du firmament, transformé en arme. On pouvait interrompre une telle chose par des sortilèges, mais il aurait fallu un miracle pour se l’approprier ou la remodeler. Heureusement, elle avait de quoi riposter. La porte s’ouvrit devant elle, un cercle parfait qui repoussa le tissu de la Création, et Akua fit passer son projectile par le chas de l’aiguille. C’était difficile avec si peu de temps, mais pas impossible pour une praticienne de son talent. Orientant correctement la porte, elle concentra sa volonté pour former la sortie correspondante derrière le Proceran insignifiant qui avait essayé de la frapper avec une sorcellerie puérile. La radiance le frappa dans le dos avant qu’il ait pu réagir, mais, au grand déplaisir d’Akua, ne lui fit aucun mal. Le Pèlerin contrôlait son sortilège avec une précision vraiment abjecte. Elle verrouilla les deux portes afin de ne pas subir le contrecoup de leur rupture, puis condensa une plateforme de glace pour s’y propulser avant que la Sainte ne la tranche en deux.
Elle atterrit sans heurt sur un point d’appui glacé au-dessus de l’eau, se dirigeant vers le flanc des Héros rassemblés avant que la vieille tueuse ne puisse la rattraper. L’ennemi semblait perplexe, constata-t-elle, de la voir refuser de l’affronter à sa manière. Catherine s’était-elle vraiment mesurée à eux au corps à corps ? La sorcière faillit retrousser le nez. Brandir des épées était l’affaire de ceux qui échouaient à tuer des demi-dieux pour obtenir du pouvoir. Il était peut-être temps de le faire comprendre très clairement à l’adversaire. L’Hiver brûlant glorieusement dans tout son corps, Akua façonna la pleine puissance de la cape. Un demi-mile de marécages se changea en glace tandis qu’elle demeurait debout sur un élégant pilier ; les eaux alentour disparurent en gelant et s’assemblèrent en une monumentale boule de givre suspendue au-dessus des Héros. La Sainte courait désormais sur un sol solide, son épée luisante creusant une entaille dans la Création et le pilier, mais la sorcière se contenta de hausser un sourcil. Même sectionnée, la partie supérieure du pilier resta suspendue dans les airs. Le feu et les étoiles fracassèrent la masse de glace, mais les Héros se trompaient lourdement s’ils pensaient qu’il ne s’agissait que d’un pied prêt à les écraser. D’un mouvement du poignet, Akua transforma la glace en eau, qui se déversa en pluie sur les Porteurs de Nom.
Un autre mouvement la fit geler de nouveau, et ils furent ensevelis sous les blocs de glace.
« Allons, dit Akua. Vous n’aurez pas de meilleure ouverture. »
La Sainte des Épées était une tueuse vieille et desséchée, à la réputation impressionnante. Elle n’était toutefois pas invincible. Alors qu’elle se retournait pour parer par instinct, la vieille femme reçut la flèche dans l’épaule : l’Archère venait enfin de se manifester. La sorcière sentit la chaleur tremblante de l’héroïne blessée ; l’Hiver exigea qu’elle la tue dans d’atroces hurlements. Elle claqua mentalement la langue contre son palais, sa volonté se ruant pour saisir la cape à la gorge et l’étrangler. Les pulsions reculèrent légèrement. Cette influence était plus dangereuse qu’elle ne l’avait cru. Le principe d’aliénation ressemblait à la contamination provoquée par le lien avec un diable ancien, mais contrairement à cette dernière, elle ne s’estompait pas après le rituel. Akua sauta du pilier, son pouvoir s’abattant pour écraser les deux moitiés sur la Sainte. L’héroïne scintilla de Lumière, qui pulsa autour d’elle en un cercle parfait. Un Aspect, conclut la sorcière. Assez faible pour être probablement réutilisé, ce qui compliquerait les choses. Tant pis, il y avait des proies plus tentantes. Akua éprouva un léger dégoût en découvrant, à sa surprise, que sa pensée s’était achevée sur ce mot.
Elle n’eut pas le temps de s’attarder là-dessus, car les Héros avaient échappé à son petit cadeau de bienvenue. La Lumière perça la glace une fois, deux fois, puis, dans une éruption de vapeur, toute la structure disparut. Elle soupçonna le sorcier de seconde zone d’en être responsable. Pendant un instant, elle songea à quitter complètement le combat pour mener elle-même les morts, mais elle découvrit qu’elle en était incapable. Cela reviendrait à abandonner l’Archère, ce qu’elle ne pouvait accepter. Cette idée lui déplut même. La sorcière fronça les sourcils. Ce n’était pas une coïncidence. Elle sentait son esprit peiner à seulement envisager la chose, ce qui était révélateur. Sentant la Sainte pivoter pour trancher une seconde flèche, Akua s’avança vers les autres Héros tout en luttant contre l’influence.
« Oh, souffla-t-elle au bout d’un moment. Ma chère, c’est exquisément exécuté. »
La sorcière avait échappé à ses liens en s’emparant d’un fragment d’Hiver égaré et en se l’appropriant. Par son intermédiaire, elle avait ouvert un passage vers la cape supérieure qu’elle avait fini par réussir à traverser en rampant, sans rencontrer la moindre opposition. Dans son état actuel, il lui serait impossible de s’emparer de ce corps si Catherine le lui interdisait. L’écart de volonté et de pouvoir était écrasant. Pourtant, grâce à ce fragment d’Hiver, Akua avait réussi à stabiliser la construction qu’elle habitait désormais et à revendiquer l’usage de la cape entière — dont elle s’était servie pendant tout le combat. Comme le passage fonctionnait dans les deux sens, la cape elle-même exerçait maintenant son influence sur elle. Ce qui avait semblé être une préoccupation mineure, jusqu’à ce qu’elle comprenne que Catherine Foundling avait lié sa propre âme à sa trame. Plus Akua puisait dans la cape, plus elle rappelait la véritable propriétaire du corps. Je me demandais pourquoi tu n’avais jamais demandé au Hiérophante de renforcer mes liens, songea la sorcière. Ça n’a jamais vraiment eu d’importance, n’est-ce pas ? Tu t’es gardé une porte de derrière. Elle ne pouvait s’empêcher d’approuver. Certaines personnes ordinaires auraient peut-être été horrifiées, mais Akua avait d’abord arraché sa propre âme pour en faire un outil, à l’âge tendre de treize ans. La cruauté retournée contre soi pouvait s’avérer fort utile, à condition de bien l’employer. Pour ce qui était de se mutiler afin de progresser, elle devait admettre que Catherine Foundling avait peu de rivales. Observant la vapeur qui se répandait, Akua prit une décision. Lutter contre cette influence ne servait à rien, et pourrait passer pour une trahison qu’elle n’avait pas l’intention de commettre.
« Qu’on ne dise pas, mon Impératrice, que je ne vous ai pas fidèlement servi, méditait Akua Sahelian. »
Elle invoqua de nouveau l’Hiver, la totalité de la cape, et continua de puiser plus profondément jusqu’à ce que sa vision se brouille. Sa récompense ne tarda pas.
Retourne dans ta boîte, Diaboliste.
Les ténèbres vinrent, mais Akua sourit.
Un outil utile, après tout, n’avait jamais le droit de se reposer bien longtemps.