Chapitre 213
« La dernière désillusion de l’héroïsme, c’est de découvrir qu’une guerre juste n’était, au bout du compte, qu’une guerre. »
— Theodore Langman, Mage de l’Ouest
L’encre et le parchemin consigneraient cette journée comme une victoire, mais Juniper, des Boucliers Rouges, en savait davantage. Malgré tous ses efforts, l’Armée de Callow avait atteint le point où la moindre perte commençait à entamer son efficacité au combat. La perte des arbalétriers, le premier jour, avait déjà gravement compromis la capacité de l’armée à livrer bataille en terrain découvert ; celles du deuxième jour l’avaient, à une heure près, menée au désastre. Vingt-deux mille soldats étaient venus dans ces plaines, et moins de quinze mille étaient encore en état de combattre. Les lignes de mages s’étaient presque épuisées à soigner des blessures mineures, un choix pénible à faire. La Limier infernelle avait enfreint la doctrine de triage des Légions, qui consistait à maintenir en vie autant de légionnaires que possible, au profit d’un objectif différent : remettre le plus d’hommes possible en état de se battre. On avait laissé mourir les blessés graves, ou abrégé leurs souffrances à leur demande. Cette connaissance la rongeait : le camp adverse n’aurait pas à prendre une telle décision. Les prêtres représentaient un avantage logistique bien plus important qu’elle ne l’avait cru.
La Maréchale de Callow mit provisoirement cette pensée de côté, même si elle ne la quittait jamais longtemps. Il y avait des décisions à prendre cette nuit, dans l’obscurité, et elles ne seraient pas plus agréables que celles de la journée. Elle entra dans la tente sans un mot ; les deux légionnaires qui en gardaient l’entrée la saluèrent à son passage.
« Si tu es venue me remonter le moral, tu aurais mieux fait de laisser ton armure dehors, lança Archer d’un ton traînant.
L’orque ne daigna pas répondre à la grossièreté de la porteuse d’un Nom. Elle l’examina calmement. L’élève de dame Ranger avait abandonné l’écharpe tissée qui lui couvrait habituellement le bas du visage, ainsi que la cape et le manteau qu’elle s’obstinait à porter même depuis l’arrivée du printemps. Sa peau était à nu, mais malgré tous les efforts de l’autre femme pour prendre une pose aguicheuse, il n’y avait rien de séduisant à voir. Elle n’était qu’un amas d’ecchymoses et d’entailles, avec une cicatrice rouge qui lui remontait la joue et traversait son sourcil gauche.
« Elle t’a rouée de coups », constata Juniper.
Archer plissa le nez.
« J’ai aussi réussi à lui en coller quelques-uns, protesta-t-elle. Je suis presque sûre de lui avoir cassé l’épaule, vers la fin. »
« Elle aura été soignée dans l’heure, dit la Limier infernelle. Ils ont un guérisseur parmi leurs porteurs de Noms. »
« Tu m’as demandé de couvrir la retraite de Nauk, haussa les épaules la femme à la peau ocre. Mission accomplie. Et maintenant, où sont mon harem de beautés taghreb aux yeux de biche et mes jolis domestiques soninkés huilés de la tête aux pieds ? »
« Présente une requête à mon intendant du ravitaillement, répondit Juniper sans ciller. Je la ferai traiter en priorité. »
« Nous sommes le camp du Mal le moins décadent dont j’aie jamais entendu parler, geignit Archer. Qui faut-il poignarder, quand on est une fille, pour avoir des dattes fraîches et un joli garçon qui agite un éventail ? »
« L’Impératrice, je suppose, grogna la Limier infernelle. Seras-tu en état de combattre demain ? »
« Si tu comptes te servir de mon corps, tu pourrais au moins rendre ça agréable », ricana la porteuse d’un Nom.
Juniper savait par expérience que discuter avec celle-là revenait à donner une première poussée à un rocher au sommet d’une colline. Elle laissa le silence répondre à sa place.
« Je ne suis pas sûre de pouvoir tenir tête aux vieilles barbes, admit Archer. Je pourrais m’en sortir contre quelques seconds couteaux, mais la Sainte s’est habituée à mes mouvements, et tout ce que je peux faire contre le Pèlerin, c’est l’affronter à distance. »
Les lèvres de l’orque se pincèrent, révélant son désarroi. Cela réduisait considérablement leurs options. La perte de presque tous les scorpions à répétition de Pickler et de la totalité des Cracheurs avait déjà amputé son arsenal d’un précieux outil ; mais si Archer ne pouvait même pas tenir en respect l’une ou l’autre des deux principales menaces ? Il restait peut-être possible de gagner, à condition de se défendre avec assez d’intelligence. Mais même dans ce cas, les ravages infligés à l’ennemi seraient égalés par ceux subis par sa propre armée. Si l’Armée de Callow essuyait encore quatre mille pertes — estimation très prudente du minimum, compte tenu des effectifs ennemis et de leurs porteurs de Noms —, elle serait hors jeu pour le reste de l’année, hormis comme force défensive de second ordre. Les camps de recrutement du centre de Callow continueraient d’envoyer un mince flux de compagnies fraîchement entraînées, mais cela ne concernait que l’infanterie régulière. Sapeurs, mages, chevaliers : aucun de ces corps ne pouvait être remplacé aussi facilement, et sans eux, l’Armée de Callow aurait grand-peine à affronter les forces numériquement supérieures que la Dixième Croisade ne manquerait pas de lancer contre elle.
« Repose-toi, dit enfin Juniper. Nous aurons besoin de toi demain. »
Archer s’adossa à son siège. L’espace d’un battement de cœur, ses yeux se vidèrent de leur habituelle nonchalance moqueuse.
« Limier infernal, dit-elle. La Sainte ? Je crois avoir compris où se trouve sa faiblesse. »
L’orque s’arrêta, soutenant le regard de la porteuse d’un Nom.
« Elle n’a jamais utilisé d’aspect, reprit Archer. Et ses entailles… on dirait qu’elle les distribue à tort et à travers, mais elles ont toujours un but. Soit pour dissuader, soit pour se déplacer rapidement, soit pour mettre un adversaire hors d’état de nuire avant qu’il puisse riposter. »
Juniper réfléchit à ces paroles.
« J’ai reçu très peu de rapports sur son utilisation des entailles contre les soldats, dit enfin la Limier infernelle.
« Elle se battait depuis plus d’une heure quand on s’est affrontées, murmura Archer. Et elle n’a jamais eu recours aux tours les plus élaborés dont Catherine m’a dit qu’elle disposait. Je crois qu’elle n’en était pas capable. »
« Elle a donc une réserve de pouvoir limitée, déduisit Juniper.
L’autre femme secoua la tête.
« Je crois qu’elle est vieille, répondit Archer. Et que ses tours et ses aspects mettent son corps à rude épreuve. Elle ne s’en prend pas à tes gars parce que, même si elle en tue mille, elle aura ensuite vidé sa chope. C’est pour ça qu’elle n’est pas en première ligne : elle ne sort que pour éliminer les problèmes. »
La Maréchale de Callow inclina la tête en silence pour la remercier. Cela ne ferait pas basculer l’issue de la bataille, mais c’était malgré tout une contribution importante. Jusqu’ici, la Sainte et le Pèlerin avaient agi comme des forces de la nature invincibles partout où ils se présentaient ; seuls d’autres porteurs de Noms avaient réussi à les arrêter. Juniper soupçonnait déjà que le Pèlerin Gris ne pouvait intervenir que lorsque d’autres étaient menacés — sinon, pourquoi n’avait-il rejoint le combat qu’après que les scorpions à répétition eurent frappé ? —, mais voilà qu’une faille pouvait aussi se trouver chez l’autre monstre. La Limier infernelle hocha simplement la tête, puis quitta la tente, l’esprit déjà tourné vers les décisions qui l’attendaient. À son grand agacement, elle devrait consulter quelqu’un d’autre avant de les prendre. Il était facile de trouver la Voleuse. Des heures s’étaient écoulées depuis qu’elle s’était installée devant le feu de camp qu’elle fixait à présent. Juniper prit place sur une bûche à côté d’elle, mécontente de devoir partager son feu avec une pareille personne.
« Il faut battre en retraite, dit la Limier infernelle sans détour, omettant les salutations.
« Tu sais que c’est impossible, répondit la Voleuse sur le même ton. Si la Principauté conserve une tête de pont de ce côté des Crêtes Blanches, il n’y aura pas de trêve possible. »
« Il n’y aura pas de trêve non plus si l’Armée de Callow est mise en pièces, gronda Juniper. Et c’est le meilleur scénario auquel on puisse s’attendre si nous combattons demain. »
« La duchesse Kegan… commença l’autre femme.
« Elle est à quinze jours d’ici, au mieux, l’interrompit l’orque. Et on ne peut pas compter sur elle si le vent tourne contre nous. Le contingent de la Garde dans nos rangs est une lame à double tranchant. »
« La duchesse ne reviendra pas sur sa parole à la légère, dit la Voleuse.
Juniper fronça les sourcils. La porteuse d’un Nom parlait comme si elle savait quelque chose que l’orque ignorait.
« Quelles sont les chances que Malanza nous suive si nous nous replions sur Hedges ? demanda la Callowane.
« Quasi nulles, répondit la Limier infernelle. Nous venons de brûler leurs dernières provisions. Ils pourront tenir un peu plus longtemps en abattant leurs chevaux, mais, à mon avis, ils mourront de faim pendant au moins une semaine avant d’atteindre la forteresse. Ils sauront qu’ils ne peuvent pas gagner une bataille dans cet état. Si nous nous retirons, je suis certaine qu’ils reculeront jusqu’à Harrow et qu’ils démobiliseront une partie de l’armée en envoyant chercher des vivres. »
« Ce qui laisserait la moitié du nord de Callow occupée, dit la Voleuse. Je ne suis pas stratège, mais je peux vous assurer que ce serait une défaite diplomatique et politique qui nous paralyserait. »
« Dès que Catherine sera de retour, nous pourrons rejoindre les Déoraithe par portail et les chasser entièrement de Callow, répliqua Juniper. Ils ne resteraient dans la région que quelques mois tout au plus. »
« C’est encore trop long, dit la femme avec lassitude. Selon l’issue des combats dans les Vallées de la Fleur Rouge, l’Impératrice pourrait nous poignarder dans le dos pendant ce temps. Et si l’opinion publique estime que Catherine est incapable de défendre les frontières de Callow, une grande partie du soutien à la couronne disparaîtra. Des émeutes, au minimum. Peut-être même une rébellion de faible ampleur. Cela disperserait nos forces, et je vous assure qu’on ne nous laisserait pas reconstituer l’armée une fois qu’elle aurait été divisée. Aucun acteur majeur, hormis peut-être le Seigneur Charogne, ne jugerait dans son intérêt de préserver notre puissance. »
« Si lord Black l’emporte… commença Juniper.
La Voleuse cracha dans les flammes.
« Alors il est certain que l’Empire nous sabotera, dit-elle. Du point de vue de Malicia, une tête de pont procerane au nord tient à la fois le Seigneur Charogne et Callow en laisse. Aucun des deux ne peut se retourner contre les Terres désolées tant que le royaume risque de tomber lors de la prochaine offensive. Elle voudra que nous soyons assez forts pour saigner la croisade, mais assez faibles pour n’avoir aucun poids dans les négociations. »
« Si nous combattons demain, l’armée sera hors jeu pour le reste de la guerre, dit franchement Juniper. Au mieux, si nous les forçons à battre en retraite jusqu’en Procer, nous pourrons tenir notre bout du passage avec l’appui des Déoraithe. Toute opération offensive deviendra un rêve inaccessible jusqu’à la fin de nos trois prochains cycles d’entraînement, ce qui prendra au moins un an. Plus longtemps pour les sapeurs, et nous avons épuisé nos réserves de mages et de chevaliers. »
La Voleuse hésita.
« Peut-être une retraite partielle ? proposa-t-elle. Suivie d’une contre-offensive quand ils ne s’y attendront pas. »
« Sans les portails, nous ne pouvons plus nous déplacer aussi vite qu’avant, refusa l’orque en secouant la tête. J’y ai déjà pensé. Les laisser mourir de faim pourrait les affaiblir un peu, mais avec des Héros dans leurs rangs, ça ne changera pas assez la donne. Nous y laisserons encore trop de monde. »
La Callowane repoussa ses cheveux en arrière, puis grimaça.
« Tu me dis que les deux options ont de bonnes chances de nous exclure de la guerre, dit-elle. Qu’il n’y a pas de bonne décision à prendre. »
« Seulement de mauvaises, acquiesça Juniper. Et parmi elles, il y en a une dont nous n’avons pas parlé. »
La porteuse d’un Nom se raidit, la lumière vacillante du feu révélant une froide fureur.
« Tu ne peux pas être sérieuse, siffla-t-elle.
« Tu as un moyen de la neutraliser, dit la Limier infernelle ; ce n’était pas une question.
Les yeux de la Voleuse se glacèrent.
« C’est une supposition bien hardie, répliqua-t-elle.
« Je connais Catherine depuis plus longtemps que toi, dit Juniper en découvrant ses crocs. Elle ne faisait même pas confiance à son Nom, et son manteau est autrement plus dangereux. Elle aurait prévu des mesures de précaution, et au sein de Woe, tu es la seule qu’elle estime dotée d’une boussole morale. »
« Je ne laisserai pas Akua Sahelian courir librement, siffla la Voleuse. Encore moins faire la guerre. »
« Alors cette conversation est terminée, déclara sans ciller la Maréchale de Callow. Je refuse de livrer bataille demain dans les circonstances actuelles. Nous tenterons notre chance en battant en retraite. »
« Comment peux-tu lui confier le moindre pouvoir ? demanda la Callowane.
« C’est une femme de Praes de la vieille école, dit la Limier infernelle. La Dixième Croisade lui fait face. Le sang parlera. La confiance n’a rien à voir là-dedans. »
« Si elle s’échappe, elle se retournera contre nous, dit la Voleuse. Sans la moindre hésitation. »
« Tu as ta laisse, et nous avons toujours Archer, répondit calmement Juniper. Sahelian est lâche au fond, et elle joue selon les anciennes règles. Ça la rend prévisible. Elle ne bougera pas tant qu’elle ne sera pas certaine de pouvoir échapper au nœud coulant. »
« La moitié callowane de l’armée ferait défection si elle l’apprenait un jour, dit la femme.
« Si elle l’apprenait un jour, répéta doucement Juniper.
Elle avait gagné la dispute, et elles le savaient toutes les deux.
Akua Sahelian portait le corps de Catherine sans paraître le moins du monde mal à l’aise. Assise, les jambes croisées, vêtue seulement d’une tunique ample, la Diaboliste ouvrit les yeux lorsque Vivienne entra dans la tente. La lueur des protections qui la retenaient prisonnière était la seule lumière, et projetait d’étranges ombres mouvantes sur les pans de toile.
« Vivienne, sourit Sahelian avec des lèvres qui n’étaient pas les siennes. Je pensais qu’il vous faudrait encore une heure avant de vous résoudre à faire ce qui s’impose. Votre perspective s’est élargie depuis la dernière fois que je vous ai étudiée. »
La Voleuse tira une chaise et la posa devant la boucherie, puis s’y laissa tomber sans même feindre l’élégance. Tout en faisant tourner un couteau que son aspect avait fait apparaître dans sa paume, elle observa la Diaboliste en silence. Si elle n’avait pas douté des conséquences pour Catherine, elle aurait déjà ordonné que l’âme de Sahelian soit déchirée morceau par morceau.
« Tu crois avoir tout compris, c’est ça ? demanda la Voleuse.
La tête du corps de Catherine s’inclina avec une grâce discrète que sa véritable propriétaire n’avait jamais tout à fait su maîtriser.
« Votre hostilité est compréhensible, mais inutile, dit la Diaboliste. Après tout, nous servons la même maîtresse. »
« Éclipse, dit Vivienne. Arrache-toi l’œil gauche. »
Plus d’un mois de veillées avait été consacré à la formulation des serments de précaution. La possession par la Diaboliste n’était pas le problème auquel elles s’étaient attendues — les craintes de Catherine portaient plutôt sur le risque que l’Hiver lui fasse perdre le sens des réalités —, mais ces conditions s’appliquaient tout de même à la situation présente. La Voleuse avait des raisons de croire sincèrement que le jugement de Catherine était altéré par un facteur extérieur, ce qui lui permettait d’invoquer les trois premiers serments. Sahelian sourit tandis que ses doigts s’enfonçaient derrière son globe oculaire pour l’arracher. Vivienne constata avec satisfaction que ce sourire s’était un peu crispé entre-temps. Elle pouvait donc encore ressentir la douleur.
« Essaie encore de me manipuler et je vais devoir faire preuve d’imagination, dit la Voleuse tandis que l’œil se reformait.
« C’est noté, répondit la Diaboliste en inclinant la tête. Vous avez besoin de moi, ou du moins du pouvoir que renferme ce corps. »
« En effet, dit-elle. Tu vas tuer des croisés. »
« Une tâche des plus plaisantes », sourit Sahelian.
« Éclipse, dit Vivienne. Arrache-toi l’œil gauche. »
Elle attendit que l’œil se soit reformé avant de reprendre la parole.
« Ça, dit-elle, c’était juste parce que tu m’as énervée. »
Ce putain de sourire ne disparut pas.
« Je m’attends à une résistance héroïque, dit la Diaboliste.
« Il devrait en rester au moins dix, peut-être davantage, répondit la Voleuse. Les plus dangereux sont la Sainte des Épées et le Pèlerin Gris. »
Le corps de la Reine de Callow émit un bourdonnement et pencha la tête sur le côté. Le geste était si Catherine que Vivienne faillit ordonner une nouvelle fois à Sahelian de s’arracher l’œil.
« Des adversaires dignes de ce nom, dit la Diaboliste. Je triompherai malgré tout. »
« Tu ne dois pas perpétrer un massacre, dit la Voleuse. Après avoir infligé au maximum six mille pertes, tu te retireras. »
Le sourire de Sahelian se fit acéré.
« De la retenue, traîna-t-elle. Comme c’est charmant. Vous laissez passer une occasion. »
« Éclipse, dit Vivienne. Arrache-toi l’œil gauche. »
Le souffle de la Diaboliste se fit haletant dans les instants qui suivirent. Elle continua malgré tout à parler.
« Il vous faut éliminer les croisés, dit Sahelian. Pourtant, vous avez également besoin que la réputation de Catherine demeure intacte au moment de négocier une trêve. Permettez-moi donc de me salir les mains. Je ferai comprendre aux Héros que ce corps n’est pas actuellement le sien. »
« Tu n’y connais rien à la situation politique actuelle, dit la Voleuse.
« Je sais que vous ne pouvez pas mener une guerre contre Procer tout en renversant l’Impératrice, dit la Diaboliste. Le reste n’est qu’un simple exercice de logique. »
Nous ne pourrons pas négocier avec les Héros s’ils pensent que Catherine est une lame incontrôlable, prête à frapper à tout moment, songea Vivienne. Sahelian n’avait pas dépassé les causes de son échec. Elle continuait de considérer toutes les nations de Calernia avec la certitude qu’un jour ou l’autre, elle serait en guerre contre elles toutes. Une paix allant au-delà d’une trêve provisoire n’entrait jamais dans ses calculs.
« Tu te feras passer pour Catherine, dit la Voleuse. Et tu respecteras les limites que j’ai déjà fixées. En outre, tu ne tueras pas le Pèlerin Gris. »
« Même si ce corps risque d’être détruit à jamais ? insista la Diaboliste.
« Éclipse, dit Vivienne. Arrache-toi l’œil gauche. »
Cette fois, elle tressaillit, à la satisfaction de la Callowane.
« N’essaie plus de trouver une faille, dit la Voleuse. Même si ton corps est menacé. Fuis plutôt. »
Sahelian rit doucement.
« Qu’est-ce qui te rend si joyeuse ? demanda la Voleuse.
Les yeux sombres de Catherine croisèrent les siens.
« Crois-tu à la rédemption, Vivienne Dartwick ? »
La Callowane frissonna.
« Il n’y a rien à racheter en toi, dit la Voleuse. Tu es une chose qui prétend être humaine. »
« Mon peuple, murmura Akua Sahelian, n’y accorde pas non plus beaucoup de crédit. Mais j’ai longuement médité sur la question, ces derniers temps. Il y a peut-être quelque valeur à y trouver. »
Dès que j’aurai la moindre prise sur toi, je convaincrai Catherine de briser jusqu’à la moindre trace de pensée en toi, songea Vivienne. Tu es un danger bien trop grand pour qu’on te laisse en liberté, et tu aurais dû disparaître à jamais après Liesse. Il n’y a plus de place pour toi dans ce monde.
« À quel point cela peut-il être difficile, se demanda la Diaboliste, de jouer les héros ? »
Vivienne se leva.
« Tu t’éveilleras peu avant l’aube, dit-elle. Prépare-toi. »
« Je me réjouis à la perspective de notre fructueuse alliance, alors, ma fidèle camarade », sourit Sahelian.
L’aristocrate crispa les doigts. Ce n’était pas son sourire. Elle n’avait pas le droit de le porter.
« Éclipse, dit Vivienne. Arrache-toi l’œil gauche, sept fois de suite. »
Elle quitta la tente au son des cris étouffés.
Le prince Amadis Milenan n’avait réussi à dormir qu’après avoir bu une demi-dé à coudre d’infusion de pavot, et même ainsi, il s’était réveillé bien avant l’aube. Le tremblement de ses mains le tentait d’en reprendre pendant la nuit, mais son père l’avait toujours mis en garde contre la dépendance aux remèdes. Plus d’un grand souverain avait été défait pour s’être trop attaché à un vice particulier, lorsque l’âge ou l’épuisement avait affaibli sa volonté. Il ne commettrait pas la même erreur. À la place, il fit apporter encre et parchemin, les étala sur son pupitre de scribe et alluma deux lampes à huile. Le tremblement de ses doigts gâcha les premiers traits de son illustration, mais plus il s’obligeait à se concentrer, plus ses mains se stabilisaient. Il était difficile d’intégrer harmonieusement ces maladresses à l’ensemble, mais il avait goûté à ce genre de passe-temps dès l’enfance ; lorsque sa plume eut tracé le dernier trait bleu sur le parchemin, il fut satisfait de son œuvre. Ce n’était pas son meilleur travail, mais il n’aurait pas eu honte de l’exposer devant ses pairs.
Il avait dessiné le lac Pavin dans le style traditionnel des manuscrits alamans, cette vaste étendue d’un bleu profond bordée de rives rocheuses. Il s’était fié à sa mémoire, évoquant le bel été qu’il avait passé à Cleves dans sa jeunesse. Il y avait rencontré sa femme, ce qui lui avait laissé une affection durable pour cette belle principauté, parfois source de complications politiques. Jonquille le taquinait encore parfois, disant qu’il était plus indulgent envers sa terre natale qu’elle-même ; leurs enfants s’en amusaient. Elle lui manquait en cet instant. Son jugement sûr et son tempérament vif, sa façon de l’apaiser sans même prononcer un mot. Son père avait été furieux qu’il se fiance à une jeune fille d’une branche familiale sans grande importance, mais Amadis n’avait jamais regretté son choix. Il avait payé cette sentimentalité dans les années qui suivirent, risquant même d’être déshérité au profit de son frère cadet, mais tout cela n’avait été que passager. Leur union avait duré bien plus longtemps que les rancœurs. La pensée qu’il ne la reverrait peut-être jamais était glaçante.
Il écrivit à son épouse un billet sous l’illustration, étrangement mal à l’aise, puis souffla sur sa belle écriture cursive, où il citait le distique de Berilion l’Ivrogne qu’il avait si mal récité devant elle lors de leur première rencontre. Elle le lui avait récité correctement en retour, les yeux rieurs, et depuis, aucun des deux n’avait regardé en arrière. Le prince fit appeler un valet pour joindre le billet à la correspondance diplomatique, un léger abus de prérogative auquel presque tous les souverains de l’armée s’étaient livrés au moins une fois. Même Arnaud, ce vieux soûlard, aimait écrire à son fils bâtard. Ses inquiétudes s’étant dissipées, le prince d’Iserre regarda le soleil se lever en prenant son frugal petit déjeuner. Il avait fait distribuer à ses hommes les denrées les plus luxueuses de ses réserves personnelles, en signe de bonne volonté, tout en en gardant assez pour que ni lui ni sa maison ne risquent de mourir de faim. Il resta silencieux tandis que son domestique débarrassait l’assiette vide, songeant à la journée qui s’annonçait. À deux reprises, son armée avait livré bataille à l’Armée de Callow. À deux reprises, elle avait été repoussée, au prix de lourdes pertes. L’armée du prince Papenheim affronterait dans les Vallées cet infâme monstre d’antan, le Chevalier Noir, et cette victoire ne serait pas sans coût. Mis en regard de ses propres pertes, ce fil tissait un tableau qui lui déplaisait.
Les armées du Dominion entreraient bientôt dans la Principauté, affaiblie par la guerre. Le Premier Prince Cordelia pouvait bien placer sa foi dans les alliances qu’elle avait négociées, mais une alliance de vainqueurs ressemblait à un foyer en été. Les diminués et les vaincus ne trouvaient pas d’amis, seulement des chiens affamés. Tout cela arrivait parce qu’une poignée d’enfants à la tête d’une armée refusait d’être vaincue. Peu importait. La princesse Rozala croyait que les combats de ce jour mettraient fin à tout, même si le prix serait lourd. Tout pourrait être réparé une fois la victoire acquise. Des trompettes retentirent dans le camp, et Amadis haussa un sourcil. L’aube n’était pas encore levée, après tout. Malanza faisait preuve d’une hâte inconvenante. Les trompettes retentirent de nouveau, avec urgence, et son sang se glaça. Ce n’était pas le signal du réveil.
C’était le signal de la bataille.