Chapitre 210
« La peur est la mère du caractère. Sans elle, nous restons des enfants jusqu’à la mort. »
— Reine Elizabeth Alban de Callow
Vivienne avait un jour passé quelques jours à truquer le bonneteau dans les rues de Southpool, à l’époque où elle était encore apprentie à la Guilde. Elle n’avait pas fait ça pour l’argent : elle aurait pu tirer cent fois plus de cuivre en cambriolant une seule demeure noble. Son maître l’avait taquinée, la traitant de petite escroque plutôt que de voleuse, mais ce qu’elle avait appris valait bien quelques remarques sardoniques. Les arnaques reposaient sur la prestidigitation, mais aussi sur l’art de lire l’autre. Jauger la part du gâteau qu’il fallait lui laisser avant de le plumer, et jusqu’où on pouvait le presser avant que les choses ne tournent mal. Elle avait davantage appris sur la diplomatie au cours de ces trois journées paresseuses qu’en des années de leçons. C’était pour cela qu’elle avait insisté pour être envoyée parler aux émissaires procerans, et aussi parce qu’il ne faisait aucun doute que si la Maréchale Juniper s’en chargeait, ce serait un désastre sanglant. L’orc avait sa place parmi les rouages importants du royaume, mais elle était inutile dans tout ce qui ne relevait pas de la guerre. Que la Maréchale de Callow semble croire que son jugement hors du champ de bataille méritait d’être pris au sérieux n’était qu’une preuve de l’arrogance de cette peau-verte.
Un enfant qui se mettait à hurler « tuez-les tous et mangez-les » chaque fois qu’on le regardait aurait été tout aussi utile.
La Voleuse avait dû s’appuyer sur la confiance sans réserve que Catherine lui avait témoignée par le passé pour être nommée, et sa manière de forcer la main ne lui avait valu aucun ami parmi l’état-major — qui dirigeait en pratique le camp pendant que Cat dormait. Le respect habituellement accordé aux Porteurs de Noms par les gens ordinaires semblait s’amenuiser quand ces Porteurs avaient rejoint la cause tardivement. Les Callowans l’écoutaient, et son rôle de maîtresse-espionne du royaume lui ouvrait les oreilles de presque tout le monde, mais peu de ses compatriotes occupaient des postes élevés, à l’exception du Grandmaster Talbot. Malgré la part toujours plus grande prise par ses gens dans les rangs de l’Armée de Callow, les officiers supérieurs venaient encore pour la plupart des trois légions que Catherine avait ralliées à sa bannière. Vivienne n’y voyait rien à redire. Les officiers mouraient ou prenaient leur retraite, et les Légions ne promouvaient que leurs propres soldats. Ses compatriotes continueraient de gravir les échelons jusqu’à ce que l’« Armée de Callow » soit plus qu’un nom. Tout voleur à moitié compétent savait que la patience était un outil aussi utile que l’action, et Vivienne était une meilleure voleuse que la plupart. Surtout, une fois son rôle obtenu, elle avait eu les coudées franches pour traiter avec les émissaires comme bon lui semblait.
Pour commencer, il ne serait pas question de les laisser entrer dans le camp. Qu’ils restent dehors, sous leur bannière, avec le soleil du matin qui leur cognait dessus. Ils étaient arrivés vers la Cloche du Matin ; Vivienne les avait donc laissés mariner une heure de plus. Rien ne garantissait qu’elle réussirait à duper l’adversaire, et plus ils resteraient là, plus Catherine ou Masego auraient de chances de se réveiller. Elle n’avait pas osé les faire attendre davantage. Sinon, on aurait pu comprendre qu’elle cherchait à gagner du temps. Une heure ne serait qu’une insulte, sans trahir la relative faiblesse de la position callowane. Elle était ensuite allée les rencontrer seule. Vivienne savait qu’elle pouvait maîtriser son langage corporel si elle se concentrait, mais toute autre personne aurait représenté un risque. Les deux hommes étaient encore debout à son arrivée, et elle les étudia discrètement en s’approchant. L’un était évident : le vieil homme ridé qu’ils connaissaient sous le nom de Pèlerin Gris. L’autre lui était également familier, comme elle le découvrit. Son nez caractéristique trahissait un lien de parenté avec le prince Amadis Milenan, et ses longues boucles étaient assez reconnaissables pour qu’elle les identifie grâce à un croquis obtenu par ses Jacques. Jacques Milenan, un jeune cousin du Prince d’Iserre. Sa mère était… issue d’une lignée royale alamanne, mais Vivienne ne se rappelait plus laquelle. L’homme était censé occuper une place importante au conseil de Milenan. Ce qui signifiait qu’ils prenaient la situation au sérieux.
Pendant qu’elle les jaugeait, ils la jaugeaient aussi. Le visage du Pèlerin était parfaitement calme, un masque qu’il portait depuis si longtemps, soupçonnait-elle, qu’il avait fini par y avoir une part de vérité. Vivienne savait ce que c’était que de jouer un rôle assez longtemps pour que la duperie prenne racine et porte des feuilles. La Voleuse s’avança avec désinvolture, sortit sa flasque et but une gorgée de brandy. Elle s’essuya la bouche sans élégance, puis échangea discrètement sa flasque contre une identique contenant la même boisson, mais fortement coupée d’eau, grâce à son aspect. Il ne lui restait plus qu’à laisser son haleine mentir à sa place, et ils la croiraient moins sobre qu’elle ne l’était. La Barde errante lui avait appris tout l’intérêt qu’il y avait à faire croire aux autres qu’on était une ivrogne incompétente.
« Salutations, dit le Proceran en inclinant la tête. Je suis…
— Jacques Milenan, l’interrompit légèrement la Voleuse. Je sais qui vous êtes, croisé. »
« Et vous êtes la Voleuse, dit calmement le Pèlerin. »
Il s’appuyait sur son bâton, remarqua Vivienne en s’approchant. Une vraie fatigue ou une ruse ?
« C’est bien moi, gloussa-t-elle en veillant à ce que la brise leur apporte l’odeur du brandy. »
Elle but à la flasque échangée. L’émissaire ordinaire ne parvint pas tout à fait à dissimuler son dédain.
« Nous avons demandé à traiter avec la Reine Noire en personne, dit le Pèlerin. »
« C’est drôle, dit la Voleuse. Que vous pensiez encore pouvoir poser des exigences, je veux dire. J’avais cru comprendre qu’un cinquième de votre armée avait été anéanti et qu’il ne vous restait qu’une semaine avant de commencer à tâter du cannibalisme. »
« La reine a donc refusé de nous recevoir ? demanda le Pèlerin. »
« Votre camp envoie un parent éloigné et un homme qui a tenté de la tuer, puis s’attend à ce que Catherine vienne faire la conversation ? » Vivienne renifla. « Je croyais que l’arrogance hautaine était une spécialité procerane, Pèlerin. »
« Si vous refusez de traiter de bonne foi, il n’y a aucune raison de traiter, déclara sèchement Milenan. »
Elle haussa les épaules.
« Alors partez, dit-elle. À votre avis, combien de bonne volonté avez-vous méritée, petit prince ? Vous envahissez notre royaume, tentez d’assassiner notre reine consacrée, tout en projetant de découper nos terres pour les distribuer en récompenses. Si vous vous noyez tous jusqu’au dernier, je ne verserai pas une larme. »
Le vieil homme plissa les yeux. Pas à cause de ses paroles, du moins pas exactement. Il avait compris qu’elle disait la vérité. Il ne s’était pas attendu à ce qu’une ancienne héroïne — si elle l’avait jamais vraiment été — en dise autant. C’était précisément pour cela que Vivienne l’avait dit : elle devait vérifier s’il distinguait encore la vérité du mensonge, et cette phrase incendiaire aurait dû susciter une réaction. Bien. Elle l’avait confirmé. Mauvais. Il en était toujours capable, même visiblement épuisé. Cela compliquait les choses, mais elle ne s’était pas attendue à ce que les Cieux lui facilitent la tâche. De nos jours, elle ne fréquentait pas vraiment les gens qui leur étaient chers.
« Des négociations avec une subordonnée ne nous engageraient pas, dit le Pèlerin. »
« Je peux parler au nom de ma reine, répondit Vivienne, et c’était techniquement vrai. »
Elle observa attentivement le héros pendant qu’elle parlait, cherchant à savoir si cela lui semblerait mensonger. Elle n’avait jamais prétendu que Catherine lui avait confié un mandat aujourd’hui, et, en théorie, il n’était pas impossible que la Reine de Callow lui délègue un jour ce pouvoir précis. Le visage du vieil homme ne bougea pas, mais cela ne lui apprit rien. Il était trop malin pour se faire prendre deux fois par un signe visible.
« J’ai reçu pour instruction, dit Jacques Milenan, de ne traiter avec nul autre que la Reine Noire en personne. »
« La Reine Noire ne se déplacera pas pour des gens comme vous, dit la Voleuse — une autre vérité technique. Revenez avec votre cousin ou la princesse Malanza, et nous réexaminerons la question. »
Si cela fonctionnait, ils gagneraient peut-être la matinée avant que l’ennemi ne comprenne qu’une manœuvre était en cours. Sinon, eh bien, ils n’avaient que des soupçons. Ils devaient se méfier d’une répétition de la veille.
« Ce n’est pas ainsi que se conduit une véritable diplomatie », déclara froidement le Proceran.
Vivienne leva sa flasque en son honneur.
« Vous remarquerez que mon Nom n’est pas “la Diplomate”, répondit-elle avant de boire une nouvelle gorgée. »
Elle sentait le regard du Pèlerin sur elle. Il la cherchait, la jaugeait.
« Alors je demande audience à la reine en personne, dit le vieil homme. »
« À moins que vous n’ayez soudain acquis une principauté ou le droit de commander l’armée, votre rôle ici est purement décoratif, répliqua la Voleuse. À mes yeux, vous n’avez pas le droit de formuler cette demande. »
Le héros soupira.
« Je suis prêt à soigner les blessés en échange de cette audience, dit-il. »
« Élu, dit le Proceran. Vous ne pouvez pas être sérieux. »
La Voleuse but de nouveau à sa flasque pour qu’on ne puisse pas lire son expression. Ça… Catherine et Masego comptaient-ils comme des blessés ? Elle n’en était pas certaine. Et si ce n’était pas le cas, elle révélerait leur état sans rien y gagner. Cela reviendrait aussi à prendre le vieil homme au mot, ce qui la faisait hésiter. Elle avait assez longtemps côtoyé la bande de William pour savoir que certains héros parmi les plus pragmatiques estimaient qu’il n’était pas nécessaire de tenir les promesses faites à l’Ennemi. D’un autre côté, si ces deux-là pouvaient être soignés, la plupart des problèmes de l’armée disparaîtraient. Elle jugea que le jeu en valait la chandelle. Elle éloigna la flasque de ses lèvres.
« Un serment prêté aux Cieux, selon mes propres termes, dit-elle. »
« Non, répondit le Pèlerin Gris. »
« Très bien, concéda-t-elle en agitant distraitement sa boisson. Nous pouvons en rédiger les termes ensemble. »
« Tu ne me comprends pas, mon enfant, dit le vieil homme. Il n’y aura aucun soin. »
« Alors pas d’audience non plus, haussa-t-elle les épaules. Nous attendrons votre réponse d’ici une heure : le prince Milenan ou la princesse Malanza viendront-ils, oui ou non ? »
« Cela n’arrivera pas non plus, dit calmement le Pèlerin. Tu t’es trahie. »
Le cœur de Vivienne s’accéléra, mais elle conserva son sourire.
« Ah oui ? traîna-t-elle. Alors, je vous en prie, tentez encore votre chance. Après avoir été repoussés, attendez-vous à ce que le prix des fournitures augmente en conséquence. »
Le vieil homme soutint son regard avec sérénité.
« Tu fus une héroïne, autrefois, dit-il. »
« Et voilà, vous venez de perdre tout intérêt à mes yeux, dit la Voleuse. À bientôt, messieurs. Je conseillerais à vos bailleurs de fonds de vérifier l’état de leurs coffres avant de lancer une offensive. J’en aurais le cœur brisé si le prix de la retraite vous réduisait à la misère. »
Sur ce dernier mensonge qui résonnait encore dans l’air, elle tourna les talons et s’éloigna d’un pas fanfaron. Merde. Il l’avait percée à jour. Elle avait gardé bonne figure, mais il y avait peu de chances qu’un homme comme le Pèlerin Gris s’y laisse prendre. Putain.
Voyons donc à quel point ils sauraient bluffer avec une main vide.
« Elle sera hors de combat, dit Tariq. Pas morte : la Voleuse gardait encore espoir. Mais la Reine Noire a été blessée par la destruction de la porte. »
La princesse Rozala réfléchit à la question avec tout le sérieux voulu, à son grand plaisir. Son soulèvement l’avait privée d’une véritable morale, mais sa mère lui avait inculqué un sens de l’honneur et du devoir qui en avait préservé une mince parcelle. Il lui pardonnait cela, car elle n’en était pas responsable. Les enfants ne choisissaient pas ce qu’on leur enseignait. Tariq nourrissait de grands espoirs : les horreurs de cette guerre, et des autres à venir, lui permettraient peut-être de devenir la femme qu’elle aurait pu être. C’était peu de chose dans cette mer de ténèbres, mais chaque étincelle de lumière repoussait la nuit. Peu importait que la bougie fût petite ou éphémère : seule comptait sa flamme. Il était bon de se rappeler les anciennes sagesses en ces jours-là. Ces vérités éprouvées aidaient à prendre du recul. La Création était imparfaite, et le resterait jusqu’à son dernier souffle. Tout ce que les Cieux demandaient à leurs enfants, c’était de la laisser un peu plus lumineuse qu’ils ne l’avaient trouvée. Cent mille cailloux bâtissent une tour, une pierre après l’autre.
« Alors nous reprenons l’offensive, dit doucement la princesse Rozala. Que les dieux nous pardonnent si nous nous trompons. »
Le vieil homme garda le silence tandis que la Princesse d’Aequitan commençait à discuter des ordres de marche, observant les hommes et les femmes réunis autour de la table. Ces quatre-là, deux princes et deux princesses, formaient le cœur mortel de cette croisade. Du moins de sa partie nord. Le prince Amadis Milenan avait le plus d’influence, et c’était à lui que le Prince Premier avait confié le commandement ; mais l’Iserran était devenu presque effacé depuis le massacre de la veille. Il s’en remettait en tout au général de l’armée, et Tariq lisait en lui à la fois de la peur et de la ruse. La possibilité d’une défaite, qui lui avait paru absurde jusque-là, l’avait ébranlé. Pourtant, il incitait aussi discrètement la princesse Rozala à outrepasser son autorité, afin de l’isoler davantage des autres membres de la famille royale en lui faisant donner des ordres impopulaires. Même après avoir aperçu l’abîme, l’homme continuait de comploter. La corruption était profonde chez celui-là. Bien que nous soyons des instruments imparfaits, nous pouvons encore servir un dessein supérieur, se rappela le Pèlerin. L’imperfection n’était pas un péché, mais le dessein même des Dieux. Le salut sans tentation n’avait aucun sens. Ne pas reconnaître ses faiblesses méritait la pitié, non le blâme.
Les deux autres membres de la famille royale n’étaient que de petites flammes comparées à celles des deux premiers, devait-il reconnaître. La princesse Adeline d’Orne était jeune d’une manière qui n’avait guère à voir avec l’âge, et saignait encore de la mort de son frère. Il partageait son deuil, bien qu’il n’eût pas connu l’homme. Les conséquences de sa disparition suffisaient à témoigner de sa nature. La princesse cherchait à s’allier à la princesse Rozala, et Tariq lisait de l’admiration dans le cœur d’Adeline quand elle contemplait l’autre femme. Une amitié pourrait naître entre elles, si la confiance venait à éclore, et toutes deux en seraient plus heureuses. Le Pèlerin eut un demi-sourire. Peut-être pouvait-il leur donner un petit coup de pouce. Le dernier était le prince Arnaud de Cantal, et ce que le vieil homme y avait aperçu l’avait surpris. Laurence était une créature d’instinct pur, qui avait passé sa vie à brouiller la frontière entre la pensée et l’action ; son intuition était d’une acuité sans pareille. Pourtant, le Pèlerin avait douté d’elle lorsqu’elle avait dit que celui-là était le plus dangereux du groupe. Il ne doutait plus, après avoir plongé son regard en lui. Il n’y avait là que de la patience et une absence totale d’émotion. Tariq observait l’homme qui pérorait, parlant sottement d’une grande offensive, tandis que tous les autres le méprisaient du regard. Même le prince Amadis, qui se croyait le plus malin de tous.
Tous les autres s’étaient pris d’affection pour Tariq, après que Laurence se fut montrée aussi offensante que possible lors des conseils. Ils lui avaient accordé leur confiance, le traitant comme l’homme raisonnable qui retenait la Sainte des Épées, téméraire. Tous, sauf le prince Arnaud de Cantal.
« Je suppose que les Élus participeront à l’assaut ? demanda le prince Amadis. »
Sans laisser paraître que son attention s’était relâchée, le Pèlerin acquiesça.
« J’ai déjà parlé avec Laurence, répondit-il. À l’exception du Sorcier renégat et du Guérisseur renégat, nous nous séparerons des armées et combattrons aux côtés des soldats. »
La Reine Catherine avait brutalisé les enfants, mais pas au point de les rendre irrécupérables. On avait rattaché le bras d’Antoine et trouvé une autre épée à deux mains pour qu’il puisse se battre. À l’aube, Tariq avait pu Pardonner la mort de Mansurin. Le jeune homme, qui faisait preuve de la célèbre ténacité des lignées de Championne, n’avait fait que redoubler de zèle après son séjour dans l’Au-delà. La petite Sidonia, avec ses yeux rieurs et son esprit vif, devrait rester sous un voile de préservation jusqu’au lendemain. Le souvenir des jeunes héros fauchés comme les blés sous ses yeux, tandis que le Hiérophante le retenait, faisait encore souffrir le Pèlerin. Laurence et lui avaient su que leur meilleure chance d’épargner des vies était de tuer la Reine Noire au début de la bataille, et que les enfants étaient le seul appât auquel elle ne pourrait résister. Il le regrettait toujours. La résurrection laissait une cicatrice dans l’âme, à chaque fois. Nul ne pouvait être arraché à l’étreinte des Dieux sans trouver la Création devenue un lieu fade et brutal pour le reste de ses jours, même si le souvenir des Cieux lui était refusé. Le Pèlerin prit congé à la fin du conseil, échangea les politesses d’usage puis regagna ses quartiers.
Il trouva Laurence près des marécages que la folie avait façonnés. Elle tirait sans cesse son épée d’un pouce hors du fourreau, puis la rengainait. Elle était donc mal à l’aise. Tariq vint se placer à ses côtés sans parler. Elle le ferait d’elle-même, quand elle serait prête.
« Je n’aime pas ça, finit par dire la Sainte. Ça ne sent pas bon. »
Il ne la contredit pas. Si Tariq avait reçu le don de sonder les âmes des mortels, la force de Laurence de Montfort lui venait d’ailleurs. Son épée avait atteint les Cieux, et, en touchant le divin avec l’acier, elle avait acquis une sensibilité à la trame de la Création dont il n’avait jamais rencontré l’égale en toutes ses années. Si quelque chose la troublait, c’était pour une bonne raison.
« Elle pourrait se relever, dit le Pèlerin. Tout est en place. Blessée ou inconsciente, ceux qu’elle aime assiégés, elle pourrait revenir pour offrir le salut à l’heure la plus sombre. »
« Ça, ce n’est pas l’histoire d’une méchante, Tariq, grogna la femme. Elle est difficile à prévoir, et des gens vont en mourir. Tu es sûr de ce que tu as vu ? »
Le Pèlerin Gris laissa échapper un souffle las.
« Ce que Catherine Foundling désire par-dessus tout, c’est la paix, murmura-t-il. À ses conditions, peut-être, mais la paix tout de même. »
Il en avait eu le cœur un peu brisé. Même après avoir massacré tout ce qu’elle était, la petite fille qui vivait en elle s’accrochait toujours désespérément à la lumière qu’elle avait entrevue jadis, là-haut.
« Elle a tué des milliers de personnes, dit Laurence. Et elle en tuera d’autres si elle s’en tire cette fois. La compassion, ce n’est pas mon fort, mais celui qui l’a transformée en ce qu’elle est mérite une mort lente et douloureuse. On l’a déformée. Personne de sensé ne ferait à son âme ce qu’elle s’est fait. »
Le Pèlerin soupçonnait que l’enfant elle-même serait furieuse d’entendre quelqu’un parler d’elle ainsi. Elle assumait ses propres erreurs avec autant d’ardeur que n’importe quel flagellant.
« Cette guerre sera longue, murmura Tariq, le poids des années pesant lourd sur ses épaules. »
« Plus longue pour nous que pour la plupart des autres, répondit Laurence en éclatant de rire. Nous ferons partie des cinq, mon vieil ami. Tu peux en être sûr. Je sens déjà l’appel. »
Le Pèlerin leva les yeux vers un ciel d’un soleil narquois. Un jour, après que la guerre aurait gagné ces terres et que les Vallées de la Fleur Rouge seraient tombées, les Cieux rassembleraient leur lame la plus acérée. Les rites anciens seraient observés. Cinq héros seraient envoyés dans la brèche pour apaiser les ténèbres hurlantes. Le jeune Hanno les mènerait, car les Séraphins l’avaient façonné pour cette tâche. Quant aux visages des autres, ils ne pouvaient que les deviner. Cette charmante jeune Championne valeureuse en ferait probablement partie, puisqu’elle avait déjà suivi le Chevalier Blanc. Il faudrait aussi un pratiquant de la magie. La plus puissante était la Sorcière des Bois, si elle survivait à son affrontement avec Warlock. Et nous deux, ajouta silencieusement le Pèlerin. Vestiges d’une époque révolue, dépoussiérés une dernière fois. Il y avait toujours un prix à payer pour mettre fin à l’ascension du Mal. Tariq espérait qu’il s’agirait d’eux deux plutôt que de jeunes vies fauchées dans la fleur de l’âge.
« Elle sera là aussi, dit Tariq. Elle y est toujours. »
« Je m’étonne qu’elle ne soit pas encore passée, admit la Sainte. Mais ça ne sent pas la brasserie, et c’est plutôt révélateur. »
« Ton inquiétude me préoccupe autant que ton malaise, dit le Pèlerin. Car si elle n’est pas encore apparue… »
« Le pire est encore à venir, acheva Laurence. Quelle pensée réjouissante. »
Elle soupira et s’étira.
« Bon, inutile de remettre ça à plus tard, dit-elle. Allons tuer quelques personnes. »
Ainsi parla la Sainte des Épées. La Régicide, pour le Principat. Le Fer Souriante, pour la Chaîne de la Faim. Le Fou-qui-ne-trancha-rien, pour tous ceux qui ne vivaient plus.
« Mettons fin à cette guerre, répondit-il. Avant qu’elle n’empire. »
Ainsi parla le Pèlerin Gris, dont les Noms étaient trop nombreux pour être comptés. Pied-Léger et Main Patiente, l’Étranger Bienveillant et le Pèlerin.
Le silence retomba, et les légendes partirent en guerre.