Chapitre 209
« Voilà qui parle comme un homme que je ferai ressusciter juste pour l’exécuter une deuxième fois. »
— Empereur de l’Effroi Malignant III
Ils avaient voulu créer un lac, mais ce n’était pas ce que Juniper contemplait. Une fois le flot coupé, les courants avaient ralenti jusqu’à presque s’arrêter, puis s’étaient apaisés, et la plaine s’était changée en marécages glacés. Quelques glaciers parsemaient les lieux, pour l’instant, mais ils finiraient par fondre. Pas assez vite pour que cela change quoi que ce soit à la bataille, jugea la Maréchale de Callow. Ces énormes blocs de glace pouvaient servir à obstruer le champ de vision, mais il ne fallait pas les considérer comme autre chose qu’un abri temporaire. Pas face aux Nommés d’en face. Le soleil commençait à se coucher et le marais était désert, hormis ses eaux peu profondes et ses cadavres. Plus tôt dans la journée, elle avait envoyé la Garde harceler les croisés qui tentaient de repêcher des survivants, mais elle avait dû les rappeler quand les Héros étaient de nouveau entrés dans la bataille. Juniper passa sa langue derrière ses lèvres closes sur ses crocs ; la crête à l’intérieur de sa bouche lui permettait de les nettoyer facilement. Aisha lui avait expliqué que l’apparence de la bouche des orques aux yeux des humains — trop large, trop proéminente, presque animale — était l’une des raisons pour lesquelles tant de gens croyaient son peuple dépourvu de jugeote. C’était, avait dit son amie de longue date, un jugement inconscient. Le Limier infernal s’en moquait. On avait porté bien des jugements aujourd’hui, dont certains plus dommageables que la simple stupidité humaine.
Elle se souvenait encore de l’instant où elle avait vu le portail s’ouvrir dans le ciel. La crainte primordiale que cette vision avait fait naître en elle, ce rappel qu’elle n’était qu’une créature minuscule dans un monde immense. Qu’il existait des entités qui marchaient parmi les mortels et pouvaient les écraser d’un mot ou d’un geste. Il était difficile d’évaluer le nombre de Procerans morts au moment où l’eau les avait frappés. Au moins deux mille, supposa-t-elle. Le portail n’était pas assez haut dans le ciel pour que la gravité en fasse un coup divin, mais le poids colossal de cette masse liquide rendait la distinction presque insignifiante. Un marteau écrase une fourmi même si on le balance à peine. Toute cette puissance, maniée par un sorcier retors et une femme pieds nus qui avait tué un demi-dieu. C’était toujours ainsi que Catherine avançait, n’est-ce pas ? Sur cette ligne ténue entre l’absurde et le terrifiant. En un instant, toute la physionomie de la bataille avait changé. L’avancée procerane s’était aussitôt effondrée, des milliers de soldats fuyant en vain la vague déferlante. Ils étaient morts quand même, noyés dans leurs armures. Plusieurs milliers d’autres gisaient encore au fond du marais.
Les croisés avaient été saisis d’horreur, mais certains, de l’autre côté, avaient su maîtriser leur panique. En deux battements de cœur, des flammes de mage et des langues de feu céleste, blanches et brûlantes, avaient jailli au milieu des eaux en cascade. Des tonnes de liquide s’étaient changées en vapeur brûlante, mais les flots avaient continué de déferler sur les bords. Ralenti, mais pas arrêté. Au passage du premier glacier, les flammes l’avaient fendu en deux, puis il avait été réduit en morceaux — Juniper était presque certaine que la Sainte des Épées s’était contentée de balancer sa lame. Les énormes blocs de glace avaient ainsi causé moins de dégâts, mais le courant les avait ensuite emportés et ils avaient commencé à tout broyer sur leur passage. Deux battements de cœur plus tard, des barrières de lumière s’étaient formées à travers le portail pour retenir l’eau, tandis que les flammes célestes s’éteignaient. Cela n’avait pas suffi. Elles n’avaient tenu qu’un battement de cœur avant de voler en éclats sous la pression. Du début à la fin, l’affaire n’avait duré que onze battements de cœur.
Puis le Pèlerin Gris avait frappé.
La chose défiait toute description facile, et pas seulement parce que quiconque l’avait regardée directement en était ressorti aveugle. Il y avait eu… une étoile, peut-être était-ce la seule manière de le dire. Sauf qu’au lieu d’une lueur radieuse et lointaine, c’était un couteau. Il avait tranché le bord du portail, et celui-ci avait tremblé de tout son être. Puis il avait traversé l’autre côté et le ciel avait explosé. Un anneau de puissance s’était répandu sur des lieues, et une pluie brûlante avait arrosé le champ de bataille pendant près d’une heure. Le portail féerique était brisé, même si un étrange cercle scintillait désormais au-dessus des deux armées. Sur le coup, Juniper n’avait pas été ravie, mais elle n’avait pas non plus été furieuse. De toute façon, le portail n’était pas censé rester ouvert très longtemps. Elle comprit alors son erreur : elle avait raisonné en termes de guerre mortelle. Le sort de son Seigneur de guerre avait arraché cette journée à ce cadre, et il fallait payer le prix d’une puissance aussi considérable. Surtout lorsque l’ennemi la brisait. Voilà pourquoi le Seigneur Charogne ne lâche pas Warlock au début de chaque bataille, songea-t-elle. Et maintenant, on l’apprend à la dure. L’usage de la puissance d’un méchant le laissait toujours vulnérable, et le contrecoup de cette destruction avait été particulièrement brutal.
Catherine n’était pas morte, en étaient-ils presque certains. Juniper avait fait transporter son corps hors de vue par des mages pour l’examiner dès qu’elle s’était effondrée. Mais elle était inconsciente et… rêvait. On avait dit à l’orque que le corps de la reine était désormais fait de la substance des fées, mais elle n’avait pas vraiment compris ce que cela signifiait avant de voir le corps de Catherine Foundling se déformer comme un casse-tête. Des blocs de chair carrés avaient jailli de sa poitrine, de courtes pointes avaient tordu os et muscles dans toutes les directions, et Juniper avait eu la nausée en regardant le visage de sa commandante fondre jusqu’au crâne puis se reformer dans un lugubre gémissement. Elle se sentait encore malade rien que d’y penser. Les orques étaient faits de chair et d’os, d’instincts et de sentiments. Il ne restait presque rien de tout cela chez Catherine. Ce qui avait frappé le Hiérophante avait été plus subtil. Ils l’avaient d’abord cru indemne, puisqu’il était resté debout là où il se trouvait. Ce n’est que lorsqu’il n’avait pas répondu à une question que les soldats s’étaient aperçus qu’il était parfaitement immobile. Il ne respirait même plus. Deux mages se relayaient désormais en permanence à son chevet, tissant des sorts pour imiter le fonctionnement de ses poumons. Son cœur battait encore, au moins. Aucun des deux ne s’était réveillé depuis l’attaque du Pèlerin, trois heures plus tôt.
L’Armée de Callow était donc extrêmement vulnérable.
Jusqu’ici, aucune tentative d’assaut héroïque n’avait eu lieu, mais nul ne pouvait savoir combien de temps cela durerait. Le problème était aggravé par le fait qu’aucun mage de Juniper ne pouvait lui dire quand les deux membres les plus puissants de Woe se réveilleraient, si jamais ils le faisaient. Au moins, les fortifications de l’armée avaient bien résisté aux flots. Les protections avaient tenu, et la palissade n’avait cédé qu’au flanc gauche, lorsqu’un fragment de glacier, plus petit, avait heurté le mur. Les mages avaient réussi à contenir la brèche avec leurs boucliers, assez pour empêcher toute la ligne de bataille d’être inondée. Elle avait depuis été reconstruite. Est-ce pour cela que tu redoutais les Feux de joie, Catherine, quand tu les as interdits ? Une part de Juniper continuait de croire que ce plan avait été leur meilleure chance de gagner la guerre, mais elle devait maintenant admettre que les guerres contre les Nommés ne se résumaient pas à la tactique et à la stratégie. Avouer une faiblesse dans son raisonnement était une pilule amère à avaler, mais puisqu’elle en avait pris conscience, elle devait la corriger pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Juniper cracha dans les eaux peu profondes qui remplissaient le fossé devant la palissade, puis se retourna. Elle commandait désormais l’ensemble des forces. Et elle avait des choses à faire, à commencer par une conversation avec une femme qu’elle méprisait.
Pour une fois, la Voleuse fut facile à trouver. La femme mince se prélassait devant la tente où le reste de Woe dormait d’un sommeil agité, installée dans une chaise pliante et sirotant une flasque d’argent. Juniper huma l’air. Du brandy. Même ses goûts en matière d’alcool étaient à chier.
« Maréchale, lança la Voleuse d’un ton traînant. Je me doutais que vous viendriez. »
Et elle continuait de boire, songea Juniper avec mépris. Vivienne avait peut-être fini par gagner l’affection de la Seigneur de guerre et du reste de Woe, mais le Limier infernal ne l’avait jamais appréciée et ne l’apprécierait jamais. La Voleuse était le pire de son peuple, entassé dans un seul corps arrogant. L’orque avait appris à mettre de côté l’essentiel de l’aversion qu’on lui avait inculquée enfant envers les Callowans, et à admettre qu’ils ne valaient pas moins que les Soninkés, à ceci près qu’ils se livraient parfois à de mesquines leçons de morale. Mais cette femme-là lui rappelait pourquoi il avait fallu tant de temps à l’orque pour apprécier Catherine. Elle avait le cœur creux. Orques et gobelins savaient, sans qu’on ait besoin de le leur enseigner, que la parenté et le clan formaient le cœur du monde. Les Légions avaient appris à Juniper que la parenté ne signifiait pas nécessairement le sang, et que le clan ne se limitait pas à son propre peuple. C’était cette compréhension partagée qui l’avait rapprochée d’Aisha — laquelle avait elle-même dû apprendre à séparer les loyautés de son enfance de celles qui étaient véritablement méritées. Les Taghrebs étaient peut-être ce qui se rapprochait le plus, chez les humains, de la raison. Ils comprenaient les liens. Les Soninkés, comme les Callowans, ne connaissaient pas cette loyauté. Ils adoraient plutôt quelque autel abstrait du principe, un dieu du non-sens créé par les mortels. Gravir la Tour, sauver le Royaume : il y avait peu de différence entre les deux, sinon dans des détails mesquins. Les années avaient appris à Juniper que si les peuples étaient des imbéciles, les individus n’étaient pas obligés de l’être. Et que les choses qu’elle trouvait si répugnantes se concentraient surtout au sommet.
Mais Vivienne Dartwick incarnait tout ce que Juniper méprisait chez les Callowans.
Une voleuse qui l’assumait, qui prenait sans jamais rien apporter. Si elle avait été une orque, elle aurait déjà fini dans une marmite. Et tandis qu’elle prétendait défendre de nobles idéaux, elle n’avait même pas, contrairement à Catherine, la décence de saigner pour eux. La Voleuse n’était pas une combattante, seulement un parasite. Comme une tique, elle s’était accrochée à un nouveau corps chaud après la mort de son précédent hôte. Et elle s’était rendue assez utile depuis pour qu’on ne puisse pas simplement la découper et la dévorer comme elle le méritait si bien. La voir suffisait à donner envie à Juniper de montrer les crocs. Elle savait que l’antipathie était réciproque. Les regards méprisants que l’autre lui lançait parfois dans le dos de Catherine en témoignaient clairement, même si elles étaient toutes deux assez professionnelles pour collaborer sans heurts. Ou l’avaient été, du moins, tant que Catherine était éveillée. Sans elle entre elles, le Limier infernal pressentait que les couteaux allaient enfin sortir.
« Un conseil de guerre va se tenir, gronda Juniper. Vous y assisterez. »
La Voleuse haussa un sourcil, presque par dérision.
« Je ne fais pas partie de l’Armée de Callow, dit-elle. »
« Vous êtes maîtresse espionne, répliqua l’orque. Une gardienne de secrets. Il est temps de les recracher. »
« J’en sais beaucoup que vous ignorez, Maréchale, concéda la misérable avec un sourire désinvolte. Mais peu de choses qui importent à la bataille. Laquelle, de toute façon, ne semble pas près de reprendre. »
Le sang de Juniper s’échauffa, mais elle serra les mâchoires. Elle ne se laisserait pas si facilement provoquer.
« Nous ignorons quand elle se réveillera, dit le Limier infernal. »
« Ce qui rend la plupart des plans inutiles, répliqua la Voleuse. Sans Catherine et Masego, nous n’avons pas les crocs nécessaires pour passer à l’offensive. Préparez votre défense, Maréchale. Vous n’avez pas besoin que je sois à votre table pour servir de faire-valoir à votre influence. »
Que cette tique parle avec tant de familiarité de gens qu’elle avait autrefois cherché à tuer fit monter la fureur de l’orque. Elle savait que les humains ne comprenaient pas les vendettas de la même manière, mais cette insolente devrait être en morceaux. Traîtresse une fois, elle le redeviendrait. Ce n’était qu’une question de temps.
« Alors, au lieu de servir à quelque chose, vous allez rester là à vous soûler, lança Juniper avec mépris. Quel Nomée vous faites. J’aurais autant d’usage d’une putain de taverne. »
« Vous couchez souvent avec des filles de taverne, Maréchale Juniper ? demanda la femme avec un sourire. Ma foi, je n’en savais rien. Cela dit, c’est un peu grivois pour une conversation de salon, vous ne trouvez pas ? »
Juniper serra les poings. Sans avoir bougé d’un pouce, la Nommée était passée d’une oisive vautrée à une aristocrate amusée. Elle faisait un effort pour être exaspérante.
« Je resterai ici, dit la Voleuse, et je veillerai sur eux. Si vous ne croyez pas que Malicia ait des agents dans cette armée, vous êtes une sacrée idiote. Je ferais mieux de guetter une lame que de répéter des chiffres que vous connaissez déjà devant un parterre d’officiers. »
Juniper avait bien des choses à lui répondre. Que sa présence au conseil apaiserait les craintes et afficherait leur unité. Qu’une putain de maîtresse espionne n’avait pas le droit de contester les ordres de la Maréchale de Callow, surtout en campagne. Mais cela ne servirait à rien, alors elle garda le silence. Elle se détourna et s’en alla sans ajouter un mot.
Elle avait une bataille à gagner, avec ou sans aide.
Rozala s’affala sur son siège, épuisée au-delà de toute mesure. La nuit venait à peine de tomber, mais elle savait que le travail se poursuivrait dans l’obscurité jusqu’à l’aube. Pendant les premières heures, tandis que le chaos et la panique se répandaient dans l’armée, elle s’était désespérément efforcée de rétablir l’ordre. Sans les Héros, les croisés auraient très bien pu être mis en déroute. Ils avaient parcouru les rangs, aidant, guérissant et apaisant les soldats effrayés. La Princesse d’Aequitan était certaine qu’au moins un millier de levées disparaîtraient dans la nuit. Après l’arrêt des flots et la fin de la pluie brûlante, les rapports avaient commencé à arriver. Même à présent, il était difficile de savoir combien de personnes avaient péri en moins de temps qu’il n’en fallait pour faire bouillir une bouilloire. Les premières estimations faisaient état de neuf mille morts et d’au moins la moitié de ce nombre hors de combat.
Rozala Malanza ferma les yeux et affronta la vérité : elle venait de commander l’offensive militaire la plus désastreuse de mémoire d’homme.
Et la bataille avait si bien commencé. Les Barrières célestes lui avaient permis d’écraser près d’un septième de l’armée ennemie au cours de la première heure, affaiblissant gravement ses capacités à distance : sans les arbalétriers, les pertes liées à la prise des palissades de l’Armée de Callow auraient été bien moindres. Les engins de siège auraient fait leur part, certes, mais les Barrières auraient limité les dégâts. La bataille aurait été rude, cela ne faisait aucun doute, mais elle aurait été tout à fait gagnable. Rozala avait prévu de frapper assez vite et assez fort pour s’emparer d’une partie des provisions ennemies avant leur retraite par un portail. De quoi empêcher la famine pendant au moins une partie du trajet jusqu’à Hedges. À présent, près d’une lieue de marécages gelés séparait son armée de l’ennemi, et ses hommes n’étaient plus qu’à deux jours de devoir faire bouillir de l’herbe pour avoir quelque chose à se mettre dans l’estomac. Il était tout à fait possible qu’elle doive ordonner l’abattage des chevaux. Le moment venu, elle pouvait déjà entendre les autres nobles hurler qu’on égorge leurs précieux chevaux de guerre pour nourrir de simples paysans.
La princesse aux cheveux noirs frissonna. Une partie de ce tremblement venait du froid et de ses vêtements toujours trempés : après les premiers rapports, elle avait confié le commandement à ses officiers et rejoint les soldats pour tirer les survivants et les blessés hors de l’eau. C’était le moins qu’elle devait après la débâcle du jour. Les autres princes et princesses l’avaient imitée, même le prince Arnaud, dont elle doutait qu’il eût jamais travaillé dur de sa vie. Ils n’avaient pas eu le choix, une fois la nouvelle répandue : elle était sortie en personne. Ils ne pouvaient pas donner l’impression de se soucier moins des soldats qu’elle, n’est-ce pas ? La pensée était injuste, mais pas forcément fausse. La mère de Rozala lui avait toujours enseigné que le commandement était son droit, mais aussi sa responsabilité. Un général qui gaspille des vies n’est qu’un boucher, et les Malanza n’étaient pas de cette espèce. Ambitieux, peut-être, mais ils descendaient d’une longue lignée de généraux célèbres. Son lointain ancêtre Lorenzo Malanza avait conquis la moitié nord du Dominion du Levant pour le Premier Prince Charles Merovins. Sa brillante victoire à Tartessos inspirait encore des chansons. Elle avait déshonoré cette mémoire, songea-t-elle avec une grimace. Par son échec, mais aussi pour l’autre raison qui faisait trembler ses mains.
Dieux, elle avait été si petite. Et pas très belle non plus, avec ce nez fort et ces pommettes acérées comme des rasoirs. Elle avait parlé comme une roturière mal dégrossie, à coups d’insultes et de sous-entendus alors que la situation exigeait du sang-froid. Et Rozala n’avait pas su se retenir : elle avait riposté du tac au tac à la même femme nonchalante qui venait de faire tomber la moitié d’un lac du ciel. Elle resterait hantée des années par la certitude que la Reine Noire aurait pu les tuer tous aussi facilement si les Héros n’avaient pas accompagné la délégation. Quel genre de femme pouvait faire une chose pareille, prononcer un mot et massacrer des milliers de gens presque instantanément ? La princesse connaissait la guerre, mais cela… c’était autre chose. Un titan qui écrase des fourmis. Elle ne blâmait pas ceux qui déserteraient dans la nuit. Et elle comprenait maintenant la ferveur dans les yeux du Premier Prince lorsqu’il parlait des périls de l’est. Rozala tendit la main vers la bouteille d’eau-de-vie qu’elle avait fait apporter, enfreignant l’étiquette en se servant elle-même avant de vider sa coupe d’un trait. L’alcool la réchauffa assez pour qu’elle ne demande pas de couverture à un serviteur. Elle ne se changea pas non plus. Que ses visiteurs se souviennent de la manière dont elle avait passé ses heures.
Le Pèlerin Gris fut le premier à arriver. Rozala se leva et s’inclina avec un respect sincère. Le vieux Levantin avait sauvé des centaines de vies après avoir détruit de ses propres mains l’arme de la Reine Noire, enveloppé de Lumière, répandant chaleur et guérison partout où il passait. Le premier exploit avait été le plus important des deux. Combien seraient morts de froid sans ces vagues de chaleur ?
« Élu, dit la princesse. Je vous suis redevable pour votre labeur. Tout bienfait que je puisse vous accorder est à vous. »
Elle savait qu’il était dangereux de faire une telle offre à un Nommé, mais en regardant le vieil homme épuisé, qui semblait se recroqueviller sur lui-même, Rozala n’hésita pas. Il avait sauvé des vies dont elle avait la charge, et les Malanza ne laissaient pas leurs dettes impayées. Le Pèlerin la regarda de ses yeux voilés et lui prit la main de ses doigts ridés.
« Vous ne me devez rien, mon enfant, murmura-t-il. Si seulement j’avais pu faire davantage. »
« En hiver comme en été, ma parole demeure, répondit formellement Rozala dans le vieux serment arlésite. Tant que les Cieux veilleront et que la Création tiendra. »
Qu’il lui réclame un jour cette faveur ou non n’avait aucune importance. Elle ne laisserait pas une telle bonté sans réponse. Le Héros sourit tristement.
« Cette guerre nous réserve bien d’autres tragédies, dit-il. Armez-vous de courage, Rozala Malanza. Le pire reste à venir. »
« Une prophétie, Élu ? demanda Rozala. »
« L’intuition d’un vieil homme, répondit le Pèlerin Gris en secouant la tête. Les ténèbres grandissent. Je crains que des maux plus grands encore que Catherine Foundling ne soient à venir. »
Le sang de la princesse aux cheveux noirs se glaça. Pire que le monstre qui avait affronté seule une demi-douzaine d’Élus et fait s’abattre le ciel ? Elle ne voyait guère de maux plus grands, hormis la Tour elle-même et le Royaume des Morts. Aucune de ces pensées n’était rassurante.
« Je tiendrai compte de vos conseils, dit Rozala en inclinant la tête en signe de gratitude. »
« Puis-je ? demanda le Héros. »
Ne sachant pas ce qu’il voulait dire, la princesse acquiesça tout de même. La lueur était à peine visible, mais une chaleur l’envahit. Elle imprégna chaque parcelle de son corps, chassant le froid, la fatigue et la peur. Elle avait de nouveau seize ans, intrépide, prête à se dresser contre Hasenbach pour venger sa mère.
« La nuit sera longue, dit le Pèlerin en haletant légèrement. »
Elle aida ensuite le vieillard à s’asseoir, voyant ses jambes trembler, et enfreignit encore l’étiquette en lui servant un verre d’alcool qu’elle lui mit dans la main. Le Levantin laissa échapper un rire amer et y goûta. Il fit la grimace.
« De l’eau-de-vie, dit-il. Ce que vous buvez, vous autres Alamans. Ah, que ne donnerais-je pas pour un bon brandy de poire. Il a toujours le goût d’Alava. »
L’une des grandes villes du Dominion, se rappela Rozala, nichée au milieu de hautes collines. Elle était célèbre pour ses vergers et ses troupeaux. Elle avait résisté dix ans de plus que le reste du Levant lors de l’invasion de la Principauté et, même après le siège, ses habitants avaient préféré l’incendier et fuir dans les collines plutôt que de vivre sous la domination procerane.
« Votre ville natale, Élu ? demanda-t-elle en regagnant son siège. »
« C’est à Levante que j’ai poussé mon premier cri, répondit le vieil homme. Mais c’est à Alava que j’ai grandi et que je suis devenu un homme. C’est là aussi que je mourrai, si les Cieux permettent jamais à ces vieux os de se reposer. »
« La Création s’en trouvera amoindrie », dit la princesse, et, à sa surprise, elle se rendit compte qu’elle pensait chaque mot.
« La Création continuera, répondit le Pèlerin avec un sourire las. Nous ne sommes jamais tout à fait aussi importants que nous aimons le croire. »
Elle aurait aimé poursuivre encore un peu cette conversation paisible, mais le destin en décida autrement. La princesse Amadis Milenan entra d’un pas décidé dans la tente, vêtue d’une tunique brodée impeccable et les cheveux parfaitement coiffés. Cela ne suffisait pas à dissimuler la tension autour de ses yeux. Derrière lui se tenait un homme de petite taille, vêtu d’un manteau de cuir qui lui descendait jusqu’aux genoux et recouvrait un pantalon ample ainsi qu’une chemise de soie colorée. Le Sorcier renégat, comme il se faisait appeler. Parmi les Élus, c’était celui que Rozala connaissait le mieux : ils avaient passé de longues heures à planifier la bataille et son rôle de chef des sorciers. Elle l’avait trouvé courtois et poli, étonnamment pour un homme dont le Nom impliquait une certaine grossièreté. La princesse commença à se lever, mais Amadis lui tendit la main.
« Inutile, dit le Prince d’Iserre. Pas après une journée pareille. »
La princesse cacha sa surprise. Elle s’était attendue à ce qu’après la débâcle du jour, elle cherche à saper sa position en lui faisant des reproches. Il pourrait encore le faire, malgré cette main tendue inattendue ; elle resterait donc sur ses gardes.
« Princesse Malanza, la salua le Sorcier renégat en inclinant la tête avant de s’asseoir. »
« Élu, répondit-elle avec la même courtoisie. »
Amadis laissa échapper un long soupir après s’être assis. Un long moment passa avant qu’il ne prît la parole.
« Cette bataille, dit-il, ne s’est pas déroulée comme nous l’avions prévu. »
Un euphémisme s’il en était, songea Rozala. Elle ne manqua pas le nous. On ne faisait pas peser toute la faute sur ses épaules.
« L’échec est le mien, dit-elle tout de même. »
« Nous nous étions préparés à bien des éventualités, Votre Grâce, dit doucement le Sorcier renégat. Mais nous n’avions pas prévu que le ciel s’ouvrirait pour déverser un lac. Nul n’est fautif, sinon nous-mêmes pour avoir cru que notre adversaire ne serait pas aussi monstrueuse. »
« Je suis d’accord, dit Amadis avec calme. Je ne remets pas en question vos compétences, Rozala. Votre succès initial en est une preuve suffisante. Personne ne parlera de vous retirer le commandement. »
La Princesse d’Aequitan inclina la tête en silence, reconnaissante. Cela t’a-t-il assez secoué pour que tu prennes tout ça au sérieux, Amadis ? songea-t-elle. Ou me gardes-tu simplement à la tête de l’armée pour faire de moi un bouc émissaire si la situation empire encore ? Peu importait. Pour l’instant, la bataille restait la sienne.
« Je dois donc commencer par une question délicate, dit-elle. Ce… portail. Devons-nous en attendre un autre si nous lançons une seconde offensive ? »
Si c’était le cas, la campagne était terminée. Rozala ne sacrifierait pas cinquante mille vies par orgueil, même si cela devait la ruiner. Ils avaient appris quel tour l’ennemi leur avait joué, mais l’ennemi avait lui aussi appris le leur. Rien ne garantissait que le Pèlerin parviendrait à briser le portail une deuxième fois. Les deux Élus échangèrent un regard.
« La question est complexe, dit le Sorcier renégat. Face à la plupart des autres méchants, je dirais que briser le portail de force pourrait même les tuer. La quantité de puissance et l’implication nécessaires à la création d’un tel ouvrage sont stupéfiantes, et sa rupture entraînerait un contrecoup terrible. »
« Pourtant, Catherine Foundling n’est pas une simple méchante, dit le Pèlerin. Elle est duchesse titrée de l’Hiver. Peut-être la dernière fée de ce royaume, si j’interprète correctement les paroles de l’Augure. Elle n’est plus humaine, en un sens. Ce qui détruirait quelqu’un comme Warlock ou le Seigneur Charogne pourrait ne pas l’affecter du tout. Sa nature a changé. »
« Nous n’avons revu ni la Reine Noire ni le Hiérophante depuis la bataille, fit remarquer le prince Amadis. Pour être franc, je m’attendais à une offensive impériale pendant que nous étions désorganisés. Elle aurait très bien pu nous faire perdre la bataille. »
« Je vous l’accorde, dit Rozala. Mais d’autres contraintes ont peut-être joué. Je ne suis pas spécialiste en sorcellerie, mais il me semble qu’un coup aussi puissant — même s’il n’avait pas été brisé — aurait pu les mettre tous deux hors d’état d’agir pendant un certain temps. Quant à la durée, je suis incapable de l’estimer. Il se peut très bien qu’un autre portail nous attende au matin. »
« Cette fois, nous saurons qu’il arrive, dit sombrement le Sorcier renégat. Il n’est pas impossible de contenir le flot jusqu’à ce que le portail lui-même puisse être brisé, même si je reconnais que ce sera difficile. »
La princesse posa les mains sur ses genoux, résistant à l’envie de repousser ses cheveux.
« Il y a trop d’inconnues, dit-elle. J’hésite à ordonner un assaut alors que tous les hommes que j’enverrai pourraient se noyer. Et cela sans même parler des difficultés de l’attaque. Traverser les marécages sera ardu, et il faudra peut-être des semaines avant que le sol n’absorbe toute cette eau. Il nous faudrait donc les contourner, probablement en divisant l’armée en deux. »
« Une attaque de reconnaissance au matin, peut-être, suggéra le prince Amadis. »
Même une reconnaissance pourrait coûter la vie à quelques milliers d’hommes, qui mourraient en hurlant pour répondre à une simple question, songea Rozala. L’alternative était toutefois la retraite. À travers un territoire hostile, alors que leurs provisions étaient si maigres qu’on pouvait à peine les mentionner. La Reine Noire avait proposé de leur fournir de la nourriture pour le voyage de retour, mais rien ne garantissait que son offre tiendrait encore après cette journée. Et si elle ne tenait pas, les pertes qu’une offensive limitée leur infligerait ne seraient qu’une goutte d’eau dans l’océan comparées à celles de la famine. Sans même compter les rapports selon lesquels l’armée de la Duchesse Kegan franchissait le fleuve loin au nord. On disait qu’elle comptait plus de dix mille hommes, et les Deoraithe étaient réputés pour leur maîtrise de la petite guerre : harceler et tendre des embuscades sans jamais livrer bataille.
« Ce n’est pas une décision à prendre à la légère, dit la Princesse d’Aequitan. Et pas sans connaître tous les faits. Je recommande d’envoyer un émissaire à leur camp pour vérifier si les conditions de la reine tiennent toujours. »
Amadis pinça les lèvres, contrarié.
« Vous ne suggérez tout de même pas de battre en retraite ? »
« J’hésite même à l’envisager, reconnut Rozala. Pourtant, si la Reine Noire est indemne et que les conditions tiennent toujours, nous n’aurons peut-être pas d’autre choix. Nous ne pouvons pas traîner. Le temps joue davantage contre nous que contre eux. »
« J’accompagnerai votre émissaire, si vous le permettez, dit le Pèlerin Gris, rompant le silence. »
Il avait l’air à moitié endormi, même à cet instant. La princesse dissimula son scepticisme. L’Élu n’avait-il pas tenté de tuer la méchante quelques heures plus tôt ? Elle ne prétendait toutefois pas comprendre les usages des Nommés. Pour des gens comme eux, une tentative de meurtre n’était peut-être pas une grande inimitié. Le Prince d’Iserre observa silencieusement tous ceux qui étaient assis autour de la table, puis hocha lentement la tête.
« Nous enverrons un émissaire, convint-il. Il ne parlera qu’à la Reine Noire, afin d’évaluer son état. Mais si elle se révèle incapable d’agir… »
La princesse Rozala eut un sourire sombre.
« Alors nous réglerons nos comptes une bonne fois pour toutes », dit-elle.
Après tout, les Malanza ne laissaient pas leurs dettes impayées.