Chapitre 21
« Qui règne là-haut ?
Le soupir d’un mort.
Qu’est-ce qui dort en bas ?
Une couronne de malheur.
Voilà la Tour :
Apprends et tremble. »
– Extrait de « Et ainsi rêvai-je que j’étais éveillée », de Sherehazad la Voyante
Je tirai sur le col de ma cape pour la vingtième fois, sans prêter attention au regard amusé de Black.
Les Gardes Noirs m’avaient enlevée avec une courtoisie toute particulière moins d’une heure après mon entrée dans Ater, à la grande consternation de Nauk et Ratface. Ils avaient compris qu’il valait mieux ne pas insister sur le moment, mais j’avais le pressentiment qu’ils me poseraient des questions assez incisives dès mon retour à la caserne. Apparemment, la partie discrète de mon association avec l’École de guerre avait pris fin. On m’avait introduite en douce plus profondément dans la ville, puis changée sous le regard attentif de Scribe pour me vêtir comme il convenait à la soirée. Je connaissais bien l’aketon et l’armure, même s’ils avaient été nettoyés et astiqués depuis la dernière fois que je les avais portés. En revanche, la lourde cape noire, maintenue sur mes épaules par une tresse dorée, était nouvelle ; j’avais l’impression qu’elle m’étranglait chaque fois que je respirais.
Le tissu avait quelque chose d’étrange : de temps à autre, quand je bougeais, il accrochait la lumière d’une façon qui le faisait ressembler à un assemblage de plumes d’un noir de poix. J’aurais parié que la sorcellerie y était pour quelque chose, mais un enchantement purement décoratif semblait… peu dans les habitudes de Black. Il devait y avoir autre chose. Mon maître portait toujours sa bonne vieille armure d’acier, mais sa cape était la mienne, en légèrement plus grand. La signification de nos tenues assorties n’avait rien de subtil. La Capitaine avait troqué son armure habituelle contre une tenue plus cérémonielle, son plastron et ses grèves ornés de têtes de loups montrant les crocs. Sa cape tirait sur un brun presque rouge.
« Tu portes vraiment une armure chaque fois que tu viens à la Cour ? » demandai-je tandis que nous avancions dans une large avenue — étrangement déserte.
« La noblesse praesie a une fâcheuse tendance à poignarder les gens », répondit Black.
« Et à les empoisonner, grommela la Capitaine derrière nous. Et à pratiquer la magie du sang. Dire que la Tour est un nid de serpents, c’est insulter les serpents : en général, ils ne mordent pas sans qu’on les provoque. Certains enfoirés là-haut te feront tuer parce que ta robe ressemble un peu trop aux leurs. »
Mes doigts se refermèrent sur la poignée de l’épée au fourreau, à ma hanche. Depuis que ma dernière lame avait été détruite à Summerholm, on m’avait fourni une autre épée courte forgée par les gobelins. La tête de gobeline grimaçante qui ornait le pommeau de la précédente avait été remplacée par une version stylisée de flammes vertes. L’humour de mon maître était toujours aussi tordu.
« Tu crois que quelqu’un va essayer de me tuer ? » demandai-je.
Cette perspective ne m’inquiétait pas autant qu’elle l’aurait fait un mois plus tôt, ce qui, en soi, était inquiétant. C’était étrange, comme on pouvait vite voir sa notion de la normalité changer. Black laissa échapper un bourdonnement pensif tandis que nous tournions à droite dans une autre avenue déserte. Où étaient donc tous les habitants ? C’était carrément sinistre.
« Ça dépend de la rapidité avec laquelle l’Héritière a rallié des soutiens, finit-il par dire. Elle tentera sans doute quelque chose, mais ce ne sera peut-être pas aussi grossier qu’un assassinat en bonne et due forme. »
Grossier, parmi tous les adjectifs possibles. Parfois, les Praesi semblaient pareils à nous, puis ils disaient quelque chose et je me rendais compte à quel point leur façon de voir les choses différait de la nôtre. Sur le plan culturel, Ater était peut-être davantage soninké que taghreb, mais la capitale de l’Empire de l’Effroi avait fini par devenir quelque chose d’entièrement différent des deux. Ater était la pierre de touche de Praes et, à la Cour, le meurtre était considéré comme un art au même titre que la sculpture ou la peinture. Manquer d’élégance dans la mort était un péché plus grave que le meurtre lui-même.
« Comment l’Empire peut-il fonctionner si les nobles s’empoisonnent à la moindre occasion ? me demandai-je. J’ai toujours pensé que les histoires sur la Cour impériale étaient exagérées, mais tout semble encore pire que prévu. »
« L’Empire fonctionne parce que les nobles s’empoisonnent à la moindre occasion, répondit Black avec aisance. S’ils se battent entre eux, ils ne s’en prennent pas à la Tour. Autrefois, le Chancelier était chargé de veiller à ce que les choses restent ainsi, mais vu les circonstances, Malicia a dû se salir les mains elle-même. »
« Le Nom qu’elle a fait interdire, murmurai-je. Il y a toute une histoire derrière, on dirait. »
Ses yeux vert pâle se posèrent sur moi, puis se détournèrent.
« Une longue histoire, dit-il. Il faudra la raconter un autre jour. Nous sommes arrivés. »
Je croyais avoir déjà vu la Tour.
Impossible de la manquer, même à des lieues d’Ater : cette énorme flèche de pierre sombre qui s’élançait jusque dans les nuages d’orage perpétuels. Après avoir franchi la Porte des Os avec les autres cadets, j’en avais découvert une vue plus rapprochée : j’avais aperçu les hautes arcades creusées dans la pierre qui servaient de fenêtres, ainsi que les centaines de balcons qui en jaillissaient. Les récits ne lui rendaient pas justice. Les Empereurs s’élèvent, les Empereurs tombent, la Tour demeure. Du moins, c’était ce que disaient les légionnaires quand ils avaient quelques verres dans le nez. Deux fois, elle avait été abattue — d’abord lors du dernier acte de dépit tristement célèbre de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante, puis par une armée procerane durant la Seconde Croisade — et deux fois, elle avait été rebâtie, plus haute encore. À Callow, le symbole qui nous unissait était constitué par les anciennes cloches de Laure ; les rois et reines Fairfax eux-mêmes les avaient intégrées à leurs armoiries. Ici, à Praes, c’était la Tour.
Je me tenais devant le cœur battant de l’Empire de l’Effroi et me sentais aussi insignifiante qu’une fourmi.
Impossible de concevoir à quel point la Tour était immense tant qu’on ne se trouvait pas à ses pieds. Les ruines entières de l’Île bénie auraient tenu dans ses murs, et elle était si haute que je n’en voyais même pas le sommet. Les marches de pierre qui menaient aux portes étaient sculptées à l’image d’hommes et de femmes en pleurs ; à chaque pas, on leur écrasait le dos. Charmant. Un architecte maléfique, ça existait ? Ce spectacle en était la preuve. Deux rangées de soldats en armure d’acier se tenaient parfaitement silencieuses de part et d’autre des marches, le visage couvert de masques en fer noir forgé. Pas étonnant qu’ils deviennent tous fous. Comment vivre là-dedans sans finir par se prendre pour un dieu ? Black s’avança et je le suivis, la Capitaine juste derrière nous. À part le craquement de nos bottes de cuir, aucun bruit ne troublait le silence. Un frisson me parcourut l’échine lorsque nous arrivâmes devant les portes. Elles étaient aussi colossales que le reste de ce cauchemar de dément : de l’obsidienne lisse, marquée par des milliers de runes et de symboles gravés dans la pierre. J’en percevais les pulsations sourdes ; une sorcellerie séculaire imprégnait l’air alentour.
« Le Tyran m’a convoqué, lança Black dans le silence. Gardien de la porte, laisse-moi entrer. »
Un battement de cœur s’écoula, puis l’obsidienne s’anima. La pierre prit vie, ondulant comme l’eau d’un étang, jusqu’à ce qu’un visage en émerge : ses yeux étaient formés de deux symboles qui me firent frissonner rien qu’à les regarder, et sa bouche grimaçante se tordit en une sinistre parodie de sourire.
« Le chevalier prodigue est de retour, traîna l’abomination. Et il a amené un apprenti. »
« Par les dieux, dites-moi que cette chose ne va pas nous demander de résoudre une énigme », dit quelqu’un. Je compris avec horreur que c’était moi.
La main de Black se referma sur mon bras, serrant douloureusement malgré l’armure. Il fallait vraiment que j’apprenne à fermer ma gueule quand j’avais peur. La chose de la porte éclata de rire et je regrettai de m’être exprimée : son rire évoquait à la fois les lamentations d’un enfant et le fracas de cent épées qui se brisent.
« Même à présent, tu m’apportes les vagabonds les plus intéressants, dit-elle. Je t’accorde l’entrée, Chevalier Noir. »
Le visage se fondit à nouveau dans l’obsidienne. J’entendis plusieurs serrures se déverrouiller dans la porte, qui s’ouvrit lentement. L’antichambre était vide ; pas une âme ne hantait le dédale de marbre sombre qui précédait les profondeurs de la Tour. Nous entrâmes et mon maître se tourna vers moi dès que les portes se refermèrent.
« Ne recommence jamais, souffla-t-il, furieux.
— Elle nous a quand même laissés entrer ! chuchotai-je sur la défensive.
— Le Gardien de la porte a dévoré l’âme de la dernière personne qui lui a manqué de respect, siffla-t-il. Même Warlock n’aurait pas pu te ramener si la créature s’était offensée. »
Mon sang se glaça. La Maison de la Lumière disait que les âmes ne pouvaient pas être détruites, sauf par…
« Cette chose, c’était un démon ? » m’étranglai-je.
« Des Vingt-Troisième Enfers, répondit-il.
Son visage avait retrouvé son calme, mais ses yeux demeuraient tranchants comme une lame.
« Cieux en pleurs, murmurai-je. Qui utilise un démon comme portier ? »
Faire affaire avec des diables, c’était une chose : ils étaient extrêmement dangereux, mais leur nature les contraignait à respecter la lettre de tout pacte conclu. Les démons, en revanche ? Ils n’obéissaient à aucune règle. Leur existence même était une blessure infligée à la Création. Au mieux, on pouvait les contenir. Au pire ? Des royaumes entiers avaient été renversés par un seul démon en liberté. Et apparemment, l’un des Empereurs de l’Effroi avait trouvé brillant de s’en servir comme d’un portier. Une nouvelle vague de panique me submergea, mais je parvins à reprendre le contrôle de ma respiration.
« Tu es loin de Laure, Catherine, murmura Black. Le mal qui habite ces lieux est profond et ancien. Il a fallu deux empires et une rébellion à l’échelle d’un continent pour abattre Triomphante, quand Praes était au sommet de sa puissance. Il reste encore des ombres de cette folie. »
Putain. J’inspirai profondément et m’efforçai de calmer mes nerfs. Je pouvais encore y arriver. Peu importaient les horreurs qui rôdaient dans la Tour : j’étais venue pour la Cour, et ses membres n’étaient que des gens. Des gens dont je pouvais m’occuper, aussi dangereux fussent-ils.
« Compris, dis-je entre mes dents. Continuons. »
L’antichambre débouchait sur une salle aux hauts plafonds, tout en pierre noire et froide, dépourvue de tapisseries. Dans cet endroit, les seules surfaces qui ne fussent pas en marbre poli étaient les mosaïques qui couvraient les murs, ornées de motifs étranges aux cent nuances discrètes de rouge et de gris. Je fronçai les sourcils en passant devant l’une d’elles, puis ralentis pour mieux l’examiner. Une grande main se posa presque aussitôt sur mon épaule et me poussa doucement à avancer.
« Ne fais pas ça, murmura la Capitaine, le visage hâlé impassible. Si tu arrives à voir les yeux, tu parleras en langues pendant des semaines. »
Je fis un bond en arrière.
« Cet endroit tout entier est un piège mortel ? demandai-je d’un ton aigre.
— Oui, acquiesça Black avec indifférence. »
Bon, ça avait de quoi me couper le sifflet. Dommage, une bonne tirade m’aurait aidée à calmer mes nerfs. Deux escaliers en colimaçon menaient au premier étage, leurs rampes lisses façonnées en queues de serpent. Ouais, je ne touche pas à ça. Vu comment s’était déroulée le reste de ma visite, la chose était peut-être un serpent de pierre animé, n’attendant que quiconque oserait la toucher pour l’étouffer. Black s’arrêta au sommet de l’escalier menant à l’étage supérieur et se tourna vers moi.
« Prépare-toi, dit-il. Cette partie est toujours… pénible. »
Sans me laisser le temps de répondre, il franchit l’arche qui menait à la salle suivante. Ma résolution de rester calme et impassible face à ce qui m’attendait tint exactement trois battements de cœur. Le long couloir qui s’ouvrait devant moi était rempli de têtes humaines. Suspendues au plafond par des cordes de soie, elles étaient disposées près des murs, formant un rideau de chair mutilée sur toute la longueur du corridor. Cela aurait suffi à peupler mes cauchemars pendant des mois, mais dès que nous entrâmes, elles pivotèrent toutes vers nous. Mille bouches s’ouvrirent et se mirent à gémir, crier et supplier ; des mots prononcés dans une demi-douzaine de langues se noyaient les uns les autres, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un hurlement assourdissant de désespoir et de haine. Je reculai d’un bond et vis que les plus proches se moquaient désormais de moi, ricanaient et lançaient des phrases que je ne comprenais pas. Une tête en particulier attira mon attention : celle d’un homme à la peau pâle, à la barbe rousse et broussailleuse, le visage couvert de cicatrices et de marques de petite vérole. Le mépris que je lus sur ses traits fut la goutte de trop.
« Assez ! » hurlai-je.
Pendant l’espace d’un seul souffle, mon Nom emplit la salle. La puissance qui s’était engouffrée dans mes veines s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue, mais le silence régna dans son sillage. Je sentais le poids de mille regards peser sur moi, mais j’étais trop en colère pour m’en soucier.
« Intéressant, murmura Black en reprenant sa marche. Tu as appris à Parler après m’avoir vu le faire une seule fois. Pas mal pour une débutante. »
Je pris les devants sans prendre la peine de répondre et, quelques instants plus tard, nous montions un autre escalier.
« Par les Enfers, c’était quoi, cet endroit ? demandai-je après un long silence.
— La Salle des Cris, répondit la Capitaine. C’est là qu’atterrissent ceux qui tentent de s’emparer de la couronne d’une Impératrice de l’Effroi et échouent. »
« La nécromancie qui maintient ces têtes en vie remonte à la Déclaration, réfléchit Black. Personne n’a réussi à la reproduire depuis, malgré tous les efforts déployés. »
« Cet endroit est vraiment une jolie petite boîte remplie de putains de surprises horrifiantes, grognai-je. Ça aurait été sympa d’avoir un avertissement un peu plus précis. Genre : “Hé, Catherine, il y a un couloir rempli de têtes humaines juste devant. Alors, garde la tête froide !” »
« J’avais envie de voir ta réaction, avoua Black sans la moindre honte. » Si nous n’avions pas été dans la Tour, je lui aurais adressé quelques-uns des gestes les plus insultants que j’avais appris à la Fosse.
« Au fait, on monte jusqu’où ? demandai-je, sachant que ressasser la question ne ferait que m’énerver davantage. »
Un peu de colère suffirait à me tenir droite, mais si je m’emportais davantage, je perdrais ma concentration.
« Les audiences officielles de la Cour impériale ont lieu au vingt-quatrième étage, répondit l’homme aux yeux verts. »
« Ça ne doit pas être une coïncidence, marmonnai-je. »
« Cela fait un moment qu’on n’utilise plus cette valeur numérique pour faciliter les invocations de diables, remarqua Black. La Cour se souvient encore de l’époque où ils étaient venus réclamer leur dû à Nefarious. »
« Ça ne te dérange pas du tout que la foutue Cour impériale invoquât autrefois des démons des Enfers ? demandai-je. Enfin, quand les dirigeants d’un endroit concluent littéralement des pactes avec le diable, on sait que la situation dérape. »
L’homme aux cheveux sombres haussa les épaules, bien que sa cape dissimulât en partie le geste.
« Le pouvoir emprunté finit toujours par trahir celui qui l’utilise, se contenta-t-il de dire. Il peut procurer à celui qui passe le pacte quelques victoires à court terme, mais finit inévitablement par lui valoir une condamnation à mort. C’est aussi bon moyen que n’importe quel autre d’éliminer les éléments les plus sots de l’aristocratie. »
« Ils causent quand même des dégâts coûteux quand ils deviennent fous, répliquai-je avec curiosité. Pourquoi ne pas tout bonnement l’interdire ? À long terme, ça permettrait d’économiser des ressources. »
La façon dont l’homme aux yeux verts parlait des pactes avec les diables laissait entendre que le sujet lui déplaisait, et Black n’était pas du genre à laisser subsister des traditions contre-productives. Est-ce que quelque chose m’échappait ?
« Ça exclut déjà les mages du service dans les Légions, répondit la Capitaine derrière nous. »
Le regard que m’adressa mon maître me fit comprendre qu’il savait que j’insistais surtout pour me changer les idées avant la soirée. Pour l’instant, il semblait toutefois disposé à me laisser faire.
« Il serait impossible d’appliquer l’interdiction dans la pratique, expliqua-t-il. N’importe quel sorcier à peu près compétent peut invoquer quelque chose s’il met la main sur le bon manuscrit. Alors, Catherine, quelles seraient les conséquences si Malicia promulguait un tel décret ? »
Il était presque rassurant de l’entendre prendre sa voix de professeur, étant donné les lieux où nous nous trouvions.
« L’autorité impériale s’éroderait, répondis-je après un instant. Si l’Impératrice ne peut pas faire respecter ses propres lois, les gens vont commencer à en enfreindre d’autres. »
Il hocha la tête, l’air satisfait.
« C’est le mythe de l’omnipotence impériale qui maintient Praes uni, murmura-t-il. Nous devons préserver cette illusion avec soin. »
Nous posâmes le pied au deuxième étage. Après le degré général de cauchemardesque des deux étages précédents, je m’attendais à découvrir un autre spectacle qui me réveillerait en hurlant dans les semaines à venir. Pourtant, l’endroit était étonnamment ordinaire. Comme le niveau inférieur, tout l’étage avait été creusé dans une seule salle, mais, contrairement au couloir, celle-ci occupait tout l’espace. Pas de véritables murs, seulement quelques ouvertures entre de grandes arcades sculptées qui menaient directement à d’immenses balcons circulaires. Pour la première fois depuis notre entrée dans la Tour, d’autres personnes se trouvaient là : des gardes portant les mêmes armures et masques que ceux de l’extérieur, postés entre les arcades dans le même silence sinistre. Je remarquai qu’il n’y avait aucun escalier pour monter plus haut et lançai un regard interrogateur aux Calamités.
« Comment on monte jusqu’au vingt-quatrième ? demandai-je.
— On prend un transport, grogna la Capitaine. »
Tous deux ignorèrent les gardes silencieux et se dirigèrent vers l’une des arcades sur la gauche — en approchant, je parvins à distinguer un vingt-quatre en chiffres miezans parmi les motifs qui ornaient la pierre. Une fois sur le balcon, Black siffla sèchement tandis que je regardais en contrebas. Pas de rambarde, ici. Une conception architecturale absolument affreuse, non ? On dirait qu’ils veulent que quelqu’un glisse et tombe. Je m’arrêtai un instant. Bon sang, c’est peut-être vraiment le cas. Deuxième point pour ma théorie de l’école d’architecture maléfique. J’allais demander ce que nous faisions là, à part rester plantés comme les idiots du village, lorsqu’un cri reptilien retentit au-dessus de nous et qu’une forme sombre fondit vers le balcon. Une créature à la peau grise, aux ailes de chauve-souris grandes comme une petite maison, se posa sur le bord du balcon et nous siffla avec haine, révélant des dents sanglantes et dentelées comme une scie.
« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en reculant prudemment. Le cousin dégénéré d’un dragon ? »
« Notre monture, répondit Black d’un ton amusé. » Je suivis son doigt et aperçus la grande selle fixée sur le dos de la créature.
« Tu es un sale type, l’accusai-je. Un sale type, un sale type. »
« Coupable, médita-t-il. Mais jamais inculpé. »
Malgré moi, je reniflai.
« Je prends les rênes, cette fois, intervint la Capitaine d’un ton qui n’admettait aucune discussion. On ne va pas revivre la dernière fois. »
« Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu veux dire, objecta Black. Le Haut Seigneur Nok s’est attardé trop longtemps sur la plateforme d’atterrissage. Cet accident aurait pu arriver à n’importe qui. »
« Tout le monde t’a entendu lui dire de mordre dans la Langue Noire, rétorqua la guerrière taghreb, nullement impressionnée. »
« Ma prononciation laisse encore un peu à désirer, sourit le Chevalier avec ironie. Je voulais lui dire de “prendre la poudre d’escampette”, je t’assure. »
Donc, j’évite le Haut Seigneur de Nok. Bon à savoir. La Capitaine grimpa la première sur la bête, suivie de Black, qui se déplaçait avec bien trop de grâce pour un homme en armure de plates. Je pris la main qu’il me tendait pour me hisser à mon tour, puis m’agrippai à deux poignées de cuir judicieusement placées sur la selle afin de garder l’équilibre. La guerrière gargantuesque lâcha un mot guttural et rauque dans une langue que je ne connaissais pas. Aussitôt, l’abomination qui nous portait poussa un nouveau cri et bondit du balcon. Pendant un instant, nous tombâmes dans le vide et je me mordis la lèvre pour ne pas hurler. Ma vieille peur du vide était de retour, et en force. Les immenses ailes de la créature se mirent à battre et elle s’éleva progressivement. Je fermai les yeux et agrippai les poignées si fort que mes jointures durent blanchir.
Une éternité plus tard, la créature se posa sur ce que je pris pour un sol ferme. Je rouvris les yeux et poussai un soupir de soulagement en découvrant que nous étions arrivés sur ce qui ressemblait à une version plus grande et plus criarde du balcon d’où nous étions partis. Sans attendre la permission de quiconque, je sautai de notre monture et m’écartai d’un pas dansant lorsqu’elle se tourna vers moi pour siffler et claquer des mâchoires. Le balcon donnait sur une petite chambre contenant quelques bancs de bois lourdement incrustés d’or et de joyaux. Je lorgnai un rubis gros comme mon poing, qui devait rendre le banc particulièrement inconfortable, puis soupirai. Il y avait une limite à la richesse. Des crochets dorés dépassaient des murs pour permettre aux invités d’y suspendre leurs manteaux, mais je n’eus pas le temps de m’extasier davantage : mes compagnons avaient mis pied à terre et Black rajustait tranquillement sa cape sur ses épaules.
« On y est, murmura-t-il, puis il ouvrit les portes sans plus attendre. »
Ma première pensée fut que la salle du trône qui se dévoilait ne pouvait pas tenir dans la Tour. Elle était bien trop vaste, et son plafond si haut que je m’attendais presque à voir des nuages y dériver. Le marbre noir était de nouveau à l’honneur, mais, pour une fois, quelques couleurs égayaient le décor : des tentures rouges, vertes et dorées dévalaient de partout, telles d’étranges piliers de tissu. Le sol formait une immense mosaïque représentant une centaine de scènes différentes ; devant moi, la partie visible semblait dépeindre les derniers temps de la Première Croisade. La grande armée aux innombrables bannières assiégeant un Ater stylisé ne laissait guère de doute. Mais mon attention se détourna presque aussitôt du décor : des centaines de personnes se tenaient dans la galerie et toutes nous regardaient.
À Laure, j’avais très peu côtoyé la noblesse praesie. À part Mazus et une poignée de ses lèche-bottes, il n’y en avait pas en ville. Mais j’étais maintenant dans son habitat naturel et, malgré le mépris de principe que je lui vouais, je devais reconnaître qu’elle était splendide à voir. Des tuniques et des robes de toutes les couleurs, aux motifs variés, chacune plus exotique que la précédente. De la soie et du brocart, du velours ras et du velours frappé, ainsi qu’une demi-douzaine d’autres tissus dont j’ignorais même le nom. Les coiffures des hommes comme des femmes étaient d’une extravagance folle : des tresses entrelacées d’émeraudes aux crânes rasés ornés de motifs arcaniques sans cesse renouvelés. Il y avait des Taghreb et des Soninkés, et l’immense majorité des gens présents étaient humains. On ne comptait qu’une poignée d’orques, et pas un seul gobelin. Du moins, à ce que je voyais. Vu leur taille, ils pouvaient se cacher derrière quelqu’un. Black vint se placer à mes côtés, le visage aussi impassible qu’une statue de pierre. Je composai moi-même une expression plus neutre et le suivis, tandis que la musique qui résonnait doucement en arrière-plan s’éteignait peu à peu. La foule s’écarta sur notre passage tandis que nous avancions d’un pas décidé, jusqu’à ce que nous nous arrêtions à quelques dizaines de mètres de l’estrade, au fond de la salle, où se trouvait le trône.
Je jetai à peine un regard au trône lui-même, pourtant légendaire : toute mon attention était captée par la femme qui y siégeait. J’avais vu quelques femmes magnifiques au cours de mes quelques années de vie. Plus que la plupart des gens. La baronne Dormer était venue à Laure quand j’étais enfant, et je me souvenais avoir pensé que ses cheveux semblaient tissés d’argent. Elle était pâle comme la lune et tout aussi belle. J’avais servi à boire à une missionnaire yan tei, un jour, et passé la majeure partie de la soirée à lui dérober des regards : sa peau lisse couleur de miel, ses yeux ambrés. Elle était aussi élancée que tous leurs prêtres-guerriers, avec la musculature d’une nageuse et le sourire mystérieux d’une sage. L’Héritière, elle aussi, avait été magnifique, d’une façon qui ne pouvait que m’inspirer de l’envie : des générations de sang noble avaient abouti à une silhouette parfaite et des traits sans défaut, qu’aucune moue de mépris ne pouvait gâter.
Comparées à l’Impératrice de l’Effroi Malicia, elles auraient tout aussi bien pu être des truies.
Elle était grande ; même assise, je le voyais. Mais ce n’était pas tout. Il y avait à Laure des statues d’anciennes reines guerrières, et elles étaient… trop parfaites. Belles, certes, mais on savait en les regardant qu’il s’agissait d’œuvres d’art, pas d’êtres vivants. L’Impératrice était à couper le souffle parce qu’elle était si vivante, comme un feu de joie comparé à la bougie de chacun. Peu importait que je ne trouve généralement pas attirants les pommettes saillantes des Soninkés, comme celles de son visage : elles faisaient partie d’un tout qui dépassait la somme de ses éléments. Impossible d’isoler un seul trait qui la rendait belle : elle l’était, tout simplement. Sa robe de soie formait un flot vert et or qui suggérait les courbes de son corps sans les révéler ; elle laissait son long cou nu et descendait en ondulant jusqu’à caresser ses mollets sombres et lisses. Noire comme le péché, disait le Chant des Légionnaires, et il était impossible de ne pas songer à quelque chose de pécheur en la regardant. Avec la grâce fluide d’un félin à l’affût, elle se leva.
« Que tous s’agenouillent devant Sa Majesté la plus redoutable, Malicia, Première de son nom, Tyran des hautes et basses contrées, Gardienne des Neuf Portes, Souveraine de tout ce qu’elle contemple ! » retentit une voix âpre.
D’un même mouvement, les nobles qui remplissaient la salle du trône tombèrent à genoux. Un instant plus tard, l’armure de la Capitaine craqua tandis qu’elle faisait de même, sa cape s’étalant au sol autour d’elle. Sans y penser, j’étais à mi-chemin de l’imiter lorsqu’une main se posa sur mon épaule.
« Nous, dit Black, ne nous agenouillons pas. »
Il avait parlé à voix basse, mais dans le silence de la salle, ses mots résonnèrent comme un coup de fouet. La phrase était lourde de sens, à la fois revendication et déclaration. Nous n’obéissons pas à la loi. Nous sommes la loi. Et si tu veux me voir à genoux, viens m’y mettre. Nous nous tenions là, tous deux vêtus d’acier et de noir, tels deux corbeaux entourés d’oiseaux de paradis. Les deux seules personnes encore debout au milieu d’une mer de genoux ployés. Un frisson me parcourut l’échine. C’était comme sentir le pouvoir. Comme assister à un commencement, sans savoir de quoi. L’Impératrice de l’Effroi Malicia nous sourit en s’avançant d’un pas ondulant ; rien qu’à voir le pli de ses lèvres, mon cœur se serra.
« Bienvenue chez toi, Amadeus, dit-elle. Je vois que tu as amené ton Écuyer. »