Chapitre 208
« Quand l’abîme vous fixe, faites-lui signe. Offrez-lui des rafraîchissements. Il n’est jamais bon d’être impoli avec l’abîme. »
— Empereur de l’Effroi Malveillant Ier, le Profané
« Oh, allez, protestai-je. Je sais que je ne suis pas vraiment bien placée pour discuter de guérison, mais ce couteau lui chatouillait l’arrière du crâne. Même moi, je ne m’en remettrais pas aussi facilement, et mon corps n’est pratiquement fait que de mensonges et de miroirs. »
Un remue-ménage parcourut les rangs adverses, soit parce que je venais de leur rappeler que j’avais tué l’un des leurs, soit parce qu’ils ne s’attendaient pas à ce que je me plaigne de l’absurdité de leurs pouvoirs. S’ils espéraient me voir désespérer, ils en seraient pour leurs frais. Je n’étais certes pas ravie de voir mon travail littéralement balayé d’un geste par le Pèlerin, mais que les Héros soient presque absurdement difficiles à abattre n’avait rien de surprenant. Les Cieux m’avaient déjà envoyé leurs seconds couteaux, et je les avais taillés en pièces pendant l’hiver. Ils avaient fini de déconner.
« Vous pouvez encore vous rendre », proposa le Pèlerin Gris.
Je soupirai plutôt et tapotai le côté de mon casque. Cette infime parcelle de pouvoir suffit à activer la rune en sommeil.
« Formule de sort stable, dit Masego. Aucune interférence divine. »
« Résurrection confirmée, dis-je. Le Pèlerin est de la partie. »
La Voleuse m’avait prévenue que les sauvetages de dernière minute étaient sa spécialité, alors ce n’était pas une surprise. Pourtant, après avoir porté ce coup, je m’étais attendue à ce que le Héros reste au tapis. Au moins, la première partie se déroulait plus ou moins comme prévu. Rosser un peu les bleus avait forcé l’un des véritables monstres à intervenir, avant que je ne m’enfonce trop loin et que l’Hiver ne prenne les commandes. J’en frissonnais presque à l’idée d’affronter le Pèlerin Gris dans un état d’esprit où les monologues me sembleraient judicieux. Akua avait peut-être raison : en en faisant des tonnes pour la Création, on pouvait donner plus de poids à ses coups. Mais si je portais elle en accessoire de cape plutôt que l’inverse, ce n’était pas sans raison.
« Compris, répondit le Hiérophante. Première mesure de contingence en cours. »
« Passe directement à la deuxième, grognai-je. Je crois qu’on a sous-estimé à quel point le vieux nous poserait problème. »
Ce qui n’était pas rien, vu qu’on l’avait jugé du même calibre que Warlock. Mais si je lisais bien la situation, le Pèlerin n’était pas du genre à brandir sa miraculeuse bite divine. Il faisait plutôt pencher la balance à lui seul, métaphoriquement parlant, au lieu d’être un de ces Nommés qui balançaient des montagnes en flammes. Et on n’en a identifié que huit sur douze, songeai-je. La Sainte et au moins un mage attendent encore dans les coulisses.
« Compris, dit le Hiérophante. Aube finale est— »
Une décharge de pouvoir éclata et lui coupa la parole. Je jetai un coup d’œil au Pèlerin Gris, dont le bâton était nimbé de lumière.
« Impoli, dis-je. Tu aurais pu le laisser terminer. Quoi qu’il en soit, je reviens sur ma position concernant le combat singulier. En théorie, si j’accepte, est-ce que je peux choisir mon adversaire ? »
Je croisai le regard de l’homme que j’avais poignardé et lui fis un clin d’œil du côté où ma lame l’avait traversé. Il tressaillit.
« Elle cherche à gagner du temps pendant que son allié prépare son attaque, dit le Pèlerin Gris aux autres Héros. Préparez-vous, mes enfants. Il faudra frapper dès que vous aurez résisté à ce coup. »
Dieux, comme je détestais affronter des adversaires intelligents. Les plaisanteries auraient occupé William et sa troupe pendant quelques minutes, au moins. Mais cela n’avait plus d’importance, car je n’avais pas passé la dernière année à m’occuper exclusivement des affaires de l’État. Pendant qu’ils rassemblaient leurs armées et leurs Héros, j’avais entraîné Woe. Et celui auquel j’avais consacré le plus de temps était Masego : je lui avais inculqué les rudiments du combat, qu’il avait autrefois négligés au profit de la destruction pure et simple par la sorcellerie. La première chose que je lui avais enseignée ? Un adage bien connu de Theodosius l’Inconquis en personne. La rapidité est le sang vital de la guerre. Avant que les Héros aient pu se préparer davantage, le Hiérophante frappa. L’aube se leva sous un soleil inconnu de la Création, le cœur terrible de l’Été projetant sa lumière sur le groupe de Héros. Même de là où je me tenais, la chaleur était accablante. Le vent se leva tandis que les Nommés devant moi disparaissaient, engloutis par une lumière brûlante. La Princesse du Zénith avait été l’une de nos ennemies les plus féroces, mais sa défaite nous avait beaucoup appris : même cette pâle imitation de son pouvoir ridiculisait la sorcellerie à laquelle nous avions habituellement recours.
Au cœur de l’embrasement, une étoile naquit. Elle brillait au sommet du bâton du Pèlerin Gris, qui se tenait impassible, ses amples robes insensibles au vent comme à la chaleur.
« Comme il y eut une première lumière, il y en aura une dernière, dit le vieil homme. Sous l’étoile radieuse naquit le premier de l’humanité, et elle brillera longtemps après notre disparition. Nous sommes éphémères, mais ne plions pas devant le temps qui passe. Je rejette votre verdict, passeur de mystères. »
Dans un fracas de tonnerre, les flammes s’écartèrent. Un corridor s’ouvrit droit vers moi, et les Héros s’y engouffrèrent. Je fis rouler mon épaule. La moitié du coup était portée ; il m’appartenait de m’occuper de la seconde. Le premier à franchir le passage fut le combattant au bâton, pieds nus, d’une vitesse aveuglante. Derrière lui arriva le trio habituel : espadon, marteau de guerre, épée et bouclier. Le dernier n’était pas le même que la fois précédente. Apparemment, avoir frôlé la mort avait ébranlé l’homme, car il y en avait maintenant un autre. La sorcellerie s’abattit autour de moi, trop près d’une protection à mon goût. Je grimaçai. Il me faudrait encaisser, au moins jusqu’au moment de battre en retraite. J’écartai les jambes, levai ma garde et attendis le premier chien de chasse. Elle lança une estocade haute, vers ma gorge. Je la déviai, mais elle maniait mieux son arme que moi la mienne : un tour de taille lui suffit pour abattre son arme sur mon épaulette. J’encaissai. L’acier se brisa comme de l’argile, mais le choc ne fut pas assez puissant pour perturber mon propre coup. Ma lame lui entailla la joue, manquant son nez de peu. Je m’approchai pour lui coller un coup au ventre, mais elle para le coup et je dus reculer pour éviter qu’elle ne me fracasse la cage thoracique. Une lueur fleurit sur sa joue : l’œuvre du guérisseur.
La blessure ne se referma pas.
Masego avait affronté des démons à la Deuxième Liesse. L’un d’eux était un démon de l’Ordre, une Bête de la Hiérarchie, comme les Praesi les appelaient. Si j’avais bien compris, leur essence était une perversion des lois. Le Hiérophante avait appris à l’imiter, dans une mesure très limitée. Dans mon terrain de chasse, une loi avait été établie : la lumière n’avait aucun effet. La femme aux pieds nus recula avant que je puisse profiter de sa surprise ; elle était diablement bien entraînée. Puis je dus affronter la deuxième vague. L’espadon — enfin, ce qu’il en restait — attaqua par la gauche. Le marteau vint par la droite, tandis que le nouveau venu avec son épée et son bouclier m’encerclait. Je faillis sourire. Ils n’avaient eu que peu de temps pour s’entraîner ensemble, et cela se voyait : c’était la deuxième fois qu’ils tentaient cette tactique contre moi. La dernière fois, j’avais attaqué par un côté ; ils n’étaient pas idiots, ils s’y attendaient. Alors je fonçai droit devant. Le bouclier du Héros me repoussa pour permettre aux autres de frapper, mais ils avaient tiré la mauvaise leçon de notre dernière rencontre. Ce n’était pas que je ne pouvais pas briser leur formation, seulement que je n’avais pas choisi de le faire. Mon poing cuirassé s’écrasa contre le bouclier, qui se bossela. L’homme poussa un cri de douleur : ses doigts s’étaient brisés derrière la protection. J’aurais pu lui trancher la gorge, mais les deux autres étaient dans mon dos et je n’avais pas le temps. Je lui rentrai dedans ; nous roulâmes au sol tandis que les armes sifflaient derrière moi.
L’instinct me poussa à me jeter de côté plutôt qu’à lutter au sol. Cela me sauva la vie. L’aube d’Été n’avait pas seulement été brisée par le Pèlerin : il l’avait maniée. Il l’avait façonnée en rayon et me l’avait lancée. Son angle était parfait, et le rayon ne toucha pas l’homme à l’épée et au bouclier, resté à terre. Derrière moi, le sol explosa en mottes desséchées. Le temps pressait : je ne pouvais pas affronter quatre Héros et le vieil homme en même temps sans me faire tuer. Il allait donc falloir passer à l’offensive.
« Ils ont blessé la Lumière, dit la femme aux pieds nus dans un mézian inférieur fortement accentué. Attention. »
C’était la bonne décision : prévenir ses compagnons que la guérison ne serait plus une solution. C’était aussi la mauvaise, car ils furent surpris pendant un battement de cœur. Je fonçai vers le garçon à l’espadon brisé, esquivai un coup et lui saisis le poignet. Celui au marteau aurait pu me repousser en visant mes hanches, mais je fléchis les jambes et posai les pieds sur la poitrine du garçon tandis que le marteau passait sous moi. Pendant un battement de cœur, je fus vulnérable, et le combattant au bâton me tomba dessus. Pas assez rapide, pour une fois, songeai-je. Je contractai les cuisses et, prenant appui sur la poitrine du garçon, lui arrachai le bras. Le sang gicla et il poussa un cri déchirant tandis que je partais dans une roulade. Le bâton s’abattit à l’endroit que je venais de quitter. Mon bras libre tenait désormais le reste de l’espadon ; je le lançai au visage du combattant au marteau avant qu’il puisse porter un autre coup. Horrifié, il lâcha le manche d’une main pour repousser l’arme, et ce fut une erreur. Je terminai ma roulade sur mes pieds, me plaçai de biais et me redressai d’un mouvement fluide. Ma lame remonta en diagonale vers sa gorge. Il ouvrit la bouche, tentant de produire un mot étranglé — un aspect, sans doute —, mais je frappai le pommeau et l’épée lui transperça la colonne vertébrale. Une mort plus atroce qu’une décapitation nette.
« Assez, dit le Pèlerin Gris. »
Il pointa son bâton vers moi, et une étoile s’alluma. Le rayon frappa une paroi de force trois battements de cœur avant de m’incinérer ; les deux explosèrent dans un vacarme assourdissant. Dieux, bénissez le Hiérophante. L’homme à l’épée et au bouclier se relevait ; le garçon à l’espadon hurlait toujours à cause de son bras manquant — franchement, quel mauviette, je perdais des membres tout le temps et vous ne m’entendiez pas moi hurler pour autant — et le combattant au bâton… revenait à la charge. Dieux, merde. Je me jetai de côté, balayai ses jambes et reçus un coup de pied au visage en récompense. Alors que je tanguais en arrière, elle enchaîna avec une estocade à la gorge. Ah, l’expérience. Elle avait tenté ce coup si souvent que je m’y attendais, cette fois. J’attrapai la pointe du bâton à pleine main. Je sentis l’acier céder et les os de ma paume se briser, mais je gardai ma prise tandis que je lui tailladais la gorge et qu’elle tentait de reculer pour parer. Le sang coula sur le sol. Deux à terre, même si personne n’aurait pu dire pour combien de temps.
« Tranche. »
Le miracle de Masego disparut. Mon épée aussi, ainsi que ma main jusqu’au poignet et l’armure qui la recouvrait. Merde. Je battis précipitamment en retraite tandis que la Sainte entrait dans la mêlée.
« Déjà un aspect ? demandai-je. »
Ma main se reforma, mais bien plus lentement qu’elle n’aurait dû. Et elle resta de glace au lieu de ressembler à de la chair. C’était un problème.
« Le tour de votre petit mage était impressionnant, dit la Sainte des Épées. Mais il est temps d’en finir, si nous voulons avoir terminé avant le coucher du soleil. »
L’absence d’épée était plus problématique que le membre tranché, glace ou pas. Un geste du poignet fit tomber un couteau dans ma paume, maigre consolation face à un monstre pareil.
« Très bien, dis-je. Je réfléchis justement à la manière de te battre, Sainte. »
Le Pèlerin Gris, apparemment peu intéressé par les plaisanteries, m’envoya une autre putain d’étoile. Le Hiérophante, que son âme soit bénie, la divisa en quatre et la força à partir dans quatre directions différentes.
« Ah oui ? » fit la vieille femme d’un ton traînant. « Voilà qui promet. »
Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’aucun des Héros que j’avais mis à terre ne bénéficiait d’un traitement de résurrection. Était-ce simplement une guérison complète prodiguée au dernier instant ? Je n’en savais pas assez pour en être sûre.
« Un seul coup, dis-je. Si tu y résistes, je n’aurai probablement plus aucune chance. »
L’héroïne éclata de rire.
« Eh bien, dit-elle avec un grand sourire. Donne tout ce que tu as. »
La glace forma une lame autour de mon couteau tandis que je changeais ma prise. J’affermis ma posture et laissai le pouvoir de l’Hiver s’accumuler en moi. Des particules bleues émanaient de mon corps. À ma grande surprise, la Sainte prit elle aussi une posture de combat. Tiens, elle me prenait au sérieux. C’était plutôt flatteur.
« Bon, dis-je, et je m’enfuis. »
Je détalai aussi vite que possible, ce qui était très rapide grâce à mon manteau. Il fallait vraiment qu’ils me prennent pour une parfaite idiote, s’ils pensaient que j’allais rester là à affronter une bande de Héros et les deux vieux monstres. J’entendis l’air hurler derrière moi tandis que l’héroïne m’insultait en chantant, sautant sur une plateforme d’ombre pour s’écarter de mon chemin. Je tapotai le côté de mon casque en sautant à mon tour, puis courus à toute allure vers la relative sécurité de la palissade.
« Masego, dis-je. Il faut que tu… »
« Esquive ! » hurla-t-il à travers le sort.
Je me jetai de côté et songeai distraitement que le cratère fumant dans le sol, à ma gauche, aurait très bien pu être ma tombe. Formidable.
« Envoie les mages sur elle, poursuivis-je. L’artillerie aussi. Dieux, tout ce qu’on peut lui balancer. »
La forte odeur de l’éclair emplit l’air tandis qu’une zone d’au moins trente pieds derrière moi explosait dans une tempête hurlante. Je ne regardai pas en arrière.
« Elle vient de traverser ça en courant, dit le Hiérophante par le sort, visiblement vexé par cette idée. »
Affronter les Héros loin des fortifications m’avait semblé une bonne idée sur le moment, mais je commençais à me dire que c’était peut-être une erreur tactique. L’air hurla de nouveau et je sautai sur une plateforme inclinée, puis bondis aussitôt sur une autre pour rester au-dessus du sol. Là où il y avait maintenant un trou. Merde. Plusieurs machines de Pickler se mirent à tirer, mais je ne comptais pas sur des carreaux de scorpion pour arrêter celle-là. J’entendis le sifflement d’une autre attaque qui fonçait sur moi et façonnai une plateforme, mais un rayon lumineux la frappa aussitôt. Putain de Pèlerin. Je dus invoquer l’Hiver et abattre derrière moi une demi-tonne de glace ; cela ne ralentit la Sainte que d’un battement de cœur. Je consacrai une partie de mon attention à la petite boule au fond de ma tête qui était Zombie, lui ordonnant de prendre son envol et la guidant vers moi.
« Je ne l’entends plus, dis-je par le lien. »
« Mets des protections autour d’elle, répondit sèchement Masego. Je ne peux pas parler, elle les tranche aussi vite que… »
Le sort fut de nouveau interrompu. Putain de Pèlerin. Mes fichues jambes trop courtes avalèrent les derniers mètres aussi vite qu’elles le purent. Sérieusement, on aurait pu croire que l’Hiver aurait eu la décence de m’ajouter quelques centimètres en reconstruisant mon corps de zéro. Tant pis. Je ferais avec. Je devrais y arriver sans… ne foire pas tout maintenant, Foundling. Naturellement, les Cieux récompensèrent mon arrogance en faisant apparaître autour de moi une jolie petite boîte de boucliers jaunes opaques. Aucun secours n’arrivait de la part de mes mages : dès qu’ils étaient apparus, j’avais senti la sorcellerie s’éveiller au loin et fondre sur les lignes ennemies. Je regrettais à présent d’avoir demandé à mes lanceurs de sorts de viser ceux de l’ennemi. J’ouvris les vannes, laissai l’Hiver couler dans mes veines et fracassai le bouclier devant moi au moment précis où la Sainte des Épées tranchait celui qui se trouvait dans mon dos.
« Sérieusement, qu’est-ce qu’il faut pour t’abattre ? lançai-je. »
« Plus que tu n’en as, siffla la vieille femme. »
J’étais en mouvement avant même d’avoir fini de parler, mais pas assez rapide. Je perdis ma jambe gauche jusqu’au genou avant de pouvoir esquiver, même si elle s’était reformée quand je sortis de ma roulade. Merde, je puisais dans l’Hiver bien plus que je ne l’aurais voulu si tôt dans le combat. Il faudrait recourir à notre stratagème dès mon retour, même si cela le rendait moins efficace. Je sautai sur une plateforme ; un rayon frappa une paroi de force, qui explosa avec lui un battement de cœur plus tard. Je décidai sur-le-champ que Masego aurait une augmentation. Ce qui ne devrait pas être difficile, vu que je ne le payais pas. La Sainte trancha la plateforme, ainsi que mon autre jambe, encore protégée par son armure, mais j’étais déjà en mouvement et j’atterris sur la selle de Zombie. Je faillis tomber, ce qui aurait été une manière très humiliante de mourir, mais ma monture s’envola et nous sortîmes enfin de portée de la Sainte. Pour le moment, en tout cas. Elle découpait déjà le ciel pour courir le long de cette même entaille.
« Masego, dis-je en tapotant le côté de mon casque. Fais tirer tous nos foutus mages sur la cible que je marque. »
Je n’obtins aucune réponse, le sort ayant été coupé — putain de Pèlerin —, alors je devrais espérer qu’il m’ait entendue. Tissant un glamour en une flèche rouge éclatante qui pointait vers la Sainte tandis qu’elle se déplaçait, je guidai Zombie dans une descente en piqué vers la palissade. Une orbe d’obscurité se forma au-dessus de la Sainte et, un battement de cœur plus tard, un rayon plus petit en jaillit pour frapper l’endroit que je désignais. À ma grande indignation, elle parvint d’une manière ou d’une autre à parer cette putain d’obscurité. Dieux d’en Bas, qu’est-ce qu’il allait falloir ? Après que les scorpions eurent ajusté leur tir pour la viser, la Sainte finit par se retirer. Je savais mieux que de croire qu’elle s’absenterait longtemps. Elle reviendrait avec la première vague de croisés, qui ne devrait pas tarder. J’avais été un peu trop occupée à me battre pour ma vie pour m’en rendre compte, mais les archers ennemis s’étaient approchés assez près de la palissade pour commencer à tirer, et l’infanterie n’était pas loin derrière. Zombie atterrit aux côtés de Masego et je descendis, lui donnant une tape sur la croupe pour la remercier de m’avoir sauvé la peau. Elle hennit, ce que je ne lui avais certainement pas demandé, puis s’éloigna au petit trot, toute fière.
Il était révélateur qu’à ce stade de ma vie, même mon cheval mort-vivant se payât ma tête.
« Alors, Zeze, repris-je mon souffle. On s’amuse, maintenant ? »
« J’ai enfermé des démons dans le Globe d’Ivoire, répondit-il, tout aussi essoufflé. Des démons, Catherine. Elle a découpé une porte et l’a enfoncée d’un coup de pied. »
« Ouais, on ne va pas l’affronter de front de sitôt, pouffai-je. À moins d’avoir une chaîne de montagnes à portée de main pour l’ensevelir, en tout cas. »
Ses yeux de verre se tournèrent vers mes pieds nus, un mouvement visible même à travers le tissu.
« Qu’est-il arrivé à tes bottes ? »
Je fis un vague geste vers l’arrière.
« Oh, elles sont quelque part par là-bas, dis-je. Avec ce qui fut autrefois mes jambes. »
Il ricana.
« C’est une de ces journées, hein ? »
« Eh bien, au moins, je n’ai pas à bluffer un ange, méditai-je. C’est déjà ça. »
Nous échangeâmes un sourire.
« Tu as vu ce qu’il est arrivé aux Héros que j’ai tués ? demandai-je. »
« Ils n’ont pas été ressuscités, la dernière fois que j’ai vérifié, répondit Masego. Je soupçonne que le Pèlerin Gris a simplement recours à une forme bien plus puissante de guérison sacerdotale, pas à une véritable résurrection. Ce qui semble logique, puisque ce pouvoir relève généralement des Nommés guérisseurs. »
Et le vieil homme n’était définitivement pas de ceux-là. Son petit spectacle lumineux avait frappé fort. Je rajustai ma cape sur mes épaules, ce qui ne dissimulait guère le fait que j’étais pieds nus au milieu d’un champ de bataille. Les croisés apportaient des échelles vers l’avant. S’il y avait un moment pour agir, c’était maintenant.
« À nous, dis-je à Masego. »
Le mage aveugle sourit, et une incantation murmurée fit apparaître un bol rempli d’eau dans sa paume. Il ne l’avait pas créé, bien sûr. Matérialiser quoi que ce soit, même un objet aussi petit, le tuerait probablement. Si je devais deviner, il l’avait tiré d’une dimension personnelle. Le bol de bois sculpté contenait une eau sombre, identique à celle des bassins de l’Observatoire.
« Espérons que ça marche, dis-je en jetant un coup d’œil à l’armée ennemie. Sinon, on est dans la merde. »
« La formule est… » commença-t-il.
Je l’interrompis en plongeant la main dans l’eau. Elle la traversa sans que j’atteigne le fond du bol. Mes paupières se fermèrent tandis que Masego murmurait des paroles apaisantes dans la langue arcanique. Positionnement absolu, avait-il appelé ça. Je sentis mon esprit… s’étendre. Au-delà de ce qu’un mortel pouvait supporter, mais je n’en étais plus vraiment une, pas vrai ? Une douleur d’une lucidité insoutenable me traversa le front, coup après coup, tandis que je les voyais dans leur ensemble. Calernia. Arcadie. Leur juxtaposition.
Une extrémité, murmura la voix de Masego à mon oreille.
Je connaissais bien cet endroit. Je m’y étais battue deux fois, une première fois contre le Duc des Bourrasques Violentes, puis contre la Diaboliste. Les Champs de Wend. Un lac sans fond, empli de glaciers mouvants, qui s’étendait à perte de vue, même pour mes yeux qui n’en étaient pas.
Et l’autre, me rappela Masego.
Je voyais le champ de bataille devant nous depuis les airs. Les multitudes cuirassées avançaient vers les palissades, pareilles à des soldats de plomb sur le sol. Des engins de bois et de métal lançaient des carreaux sur les hommes, tandis que des silhouettes lumineuses avançaient avec l’armée. Ils étaient si nombreux.
Aligne-les, murmura Masego.
Et je le fis. Je les appelais des portes, mais ce n’était qu’une approximation grossière de ce qu’elles étaient. Aucun mot dans aucune langue que je connaissais ne pouvait l’exprimer, mais l’instinct combla le vide. Dans le ciel au-dessus de l’armée des croisés, un cercle d’un mile de large s’ouvrit.
Un lac entier se déversa sur eux.