Chapitre 206
« Ainsi parla Sa Majesté l’Effroi au lendemain de la bataille, tandis que les Hauts Seigneurs le couvraient d’éloges : “Ne proférez pas de flatteries mensongères. Encore une victoire pareille, et je régnerai sur un empire de fantômes.” »
— Extrait des « Commentaires sur les campagnes de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II »
La bataille commença.
Quand Juniper avait envoyé nos tirailleurs en avant, nous avions réussi à en réunir quatre mille, Garde comprise. Des arbalétriers, humains et gobelins, avec mille redoutables archers de Deoraithe à l’arrière — quand l’ennemi commencerait à riposter, c’étaient eux que je voulais voir subir le moins de pertes. Ils étaient trop précieux et trop peu nombreux pour les gaspiller lors des premiers échanges. Rozala envoya neuf mille foutus hommes à l’assaut, et nous étions presque certains que ce n’était même pas là tout ce qu’elle pouvait mobiliser. Nos adversaires semblaient avoir eu la même idée que nous, car la première vague à portée des arcs longs n’était pas composée de soldats de la principauté : c’étaient des levées. J’inspirai profondément, mes yeux les distinguant parfaitement malgré la distance. Des hommes trop vieux ou trop jeunes, armés d’arcs de chasse plutôt que des armes nécessaires sur un champ de bataille. Certains avaient même des frondes, fit remarquer Juniper à voix haute, ajoutant que quelques principautés arlésites étaient réputées pour cela. La Garde encocha, banda et tira sans un mot. Au moins une centaine de levés périrent sous cette première volée massive, tandis que les tirailleurs procerans avançaient pour réduire la distance. Des paysans enrôlés de force prenaient les flèches à la place des troupes personnelles des princes. Cette vue me fit grincer des dents.
« C’est une tactique sensée, peu importe à quel point tu les fusilles du regard, dit Juniper. Elle met à portée de tir ceux qui peuvent vraiment riposter, sans leur faire subir de pertes. »
« Je sais, dis-je en serrant les poings. Je sais. »
Mais combien de gamins et de vieillards morts à l’instant avaient voulu se retrouver sur ce champ de bataille ? Impossible de le savoir, mais les dirigeants de la Principauté avaient le droit absolu de conscription, un droit que les dieux leur avaient accordé à la naissance. Ils n’avaient même pas à se justifier, contrairement aux nobles de l’Ancien Royaume — où seule une invasion étrangère conférait temporairement ce privilège aux aristocrates. Le plus écœurant, c’était que beaucoup d’entre eux avaient probablement voulu être là. Parce que des prêtres et des princes leur avaient dit qu’il s’agissait d’une guerre sainte, alors qu’Hasenbach cherchait à régler deux problèmes d’un seul coup, ou qu’Amadis et ses acolytes tentaient de s’emparer du trône. Je n’étais pas assez hypocrite pour les condamner. Je savais pertinemment que si ma propre armée ne comptait que des engagés, c’était surtout parce que je n’avais ni les fonds ni l’équipement nécessaires pour lever et entretenir tous les soldats qu’aurait fournis une conscription générale. Mes poings restèrent malgré tout serrés. Avec le temps, prendre des décisions qui désignaient ouvertement une partie de mes forces comme plus sacrifiable que le reste n’était pas devenu plus facile. Cet aveu tacite que certaines vies valaient davantage que d’autres.
« Il y a plus de gamins que je ne le pensais, dit ma maréchale après un moment, les yeux rivés sur l’ennemi au travers d’un bassin de scrutation. C’est intéressant. Soit elle cherche à savoir si nous hésiterons à les tuer, soit ils ont dû racler les fonds de tiroir bien plus que nous le croyions. »
« Le problème d’Hasenbach, c’est qu’elle a trop de fantassins, pas qu’elle en manque, dis-je. »
« Ceux-là ne sont pas des fantassins, Catherine, ce sont des levés, dit le Limier infernal. Ces garçons qu’on crible de flèches ont plutôt l’air de devoir travailler aux champs ou dans des ateliers que de faire la guerre. »
Je fronçai les sourcils.
« Tu penses qu’ils manquent d’hommes ? demandai-je avec scepticisme. Jusqu’ici, leurs trois armées réunies alignent environ cent vingt mille hommes. Leur population peut supporter ça. Nous le savons, tu as lu les mêmes rapports que moi. »
« Sur le papier, peut-être, grommela Juniper. Mais les voir là, maintenant, me fait douter. La guerre civile a durement frappé le sud, qui n’a même pas eu une décennie entière pour s’en remettre. Le nord a été épargné, mais il doit garder des soldats sur les remparts pour lutter contre les hommes-rats. Nous devrions envisager qu’Hasenbach n’ait pas formé sa Grande Alliance uniquement pour protéger ses frontières. Elle avait peut-être aussi besoin de troupes, et si elle en perd assez, certaines régions de Procer pourraient s’effondrer. »
Mon premier réflexe fut de protester, mais je me forçai à m’arrêter pour réfléchir. Ce n’était pas absurde. Le problème de la Première Princesse avec les fantassins, c’était qu’elle en avait l’équivalent de plusieurs armées qui traînaient là, sans guerre à mener ni compétences utiles en temps de paix. J’avais cru qu’elle avait des hommes à jeter dans les flammes, mais ce n’était pas forcément le cas. Elle n’avait peut-être pas trop de monde, mais trop de gens du mauvais genre. Si Juniper avait raison et que tuer des levés revenait à faucher ceux-là mêmes qui auraient dû faire tourner Procer… Eh bien, il était possible qu’à terme, des principautés se retirent de la croisade parce qu’elles ne pouvaient littéralement plus se permettre de perdre des hommes. Une bénédiction en demi-teinte. Le retrait de certaines régions de la Principauté allégerait la pression sur Callow, mais risquait aussi de provoquer une instabilité intérieure en Procer. Ce qui, à certains égards, serait utile. Si Procer se déchirait, elle ne fourrerait pas son nez dans ma patrie. Mais cela laisserait aussi les mains bien plus libres à Noir et à Malicia, ce qui était presque aussi dangereux. Et si l’instabilité détrône Hasenbach… À vrai dire, je n’y étais pas foncièrement opposée. Le prochain Premier Prince ou la prochaine Première Princesse avait peu de chances d’être aussi redoutable que Cordelia Hasenbach. D’un autre côté, je connaissais Hasenbach. Je m’étais renseignée sur elle, et nous avions des rapports personnels. Son successeur serait une inconnue, et cela comportait des risques.
Cette guerre en comptait déjà trop, et sentir le vent se lever alors qu’on n’avait parcouru qu’un tiers de la corde raide était de mauvais augure à tous points de vue.
Pendant que je ruminai tout cela, l’escarmouche tourna au massacre. Nous avions une meilleure portée et une cadence de tir supérieure, mais l’ennemi était plus de deux fois plus nombreux que mes soldats. La première demi-heure fut un massacre à sens unique. La Garde et les arbalètes à manivelle taillèrent une traînée rouge dans les rangs des levés. Puis les soldats professionnels de l’ennemi arrivèrent à portée de tir, et je m’agitai sur le dos de Zombie en voyant pleuvoir les flèches. Les gobelins étaient des cibles plus petites que les humains, et mes hommes étaient dispersés en ordre lâche, conformément à la doctrine des Légions, tandis que l’ennemi restait en groupes serrés. Cela nous aida un peu : les pertes s’équilibrèrent, malgré leur supériorité numérique écrasante. Mais la dure vérité, c’était que Rozala pouvait échanger tout son contingent de tirailleurs contre le mien et en ressortir avec une victoire stratégique.
« Juniper, dis-je. »
« Encore deux volées, Foundling, répondit le Limier infernal. »
« Nous entamons à peine les troupes de la principauté, répliquai-je sèchement. »
« Les levés que nous tuons maintenant ne pourront pas affronter la première vague devant nos palissades, rétorqua la Maréchale de Callow. C’est un échange qui en vaut la peine. »
Encore deux volées, comme elle l’avait dit, puis les cors sonnèrent la retraite. La Garde, constatai-je, n’avait pas perdu un seul homme. À mesure que l’ennemi avançait, ils avaient reculé à la même allure, continuant de tuer sans jamais ralentir. Si le suivi discret des dépenses de Deoraithe auquel Ratface s’était livré l’année passée ne m’avait pas appris à quel point leur formation et leur équipement coûtaient ridiculement cher, j’aurais été folle de jalousie. En l’occurrence, je n’étais que très jalouse. Les tirailleurs ennemis n’étaient guère tentés de nous poursuivre. Ils avaient tué ou blessé près de mille de mes arbalétriers, mais au prix de trois fois plus de pertes — et la plupart étaient morts, pas seulement blessés. Juniper avait ordonné le retrait juste avant le seuil où, selon les froides lois de l’arithmétique, l’escarmouche aurait cessé d’être utile et serait devenue trop coûteuse.
« Maréchale, signala l’un de ses aides. La cavalerie ennemie se met en mouvement. »
Je tournai les yeux sur le côté. Rozala avait déployé ses forces de façon classique. Trois épaisses vagues d’infanterie au centre, quatre mille cavaliers de chaque côté et quatre mille autres en réserve à l’arrière, accompagnés de ce qui semblait être quelques milliers de soldats de la principauté. Une réserve redoutable, qu’elle pourrait lancer dans toute brèche ouverte par son infanterie. Les contingents de cavalerie des deux flancs se mettaient toutefois en mouvement. Ils devançaient l’armée des croisés, convergeant sur mes tirailleurs par les côtés. Ils ne faisaient que trotter pour l’instant, mais chargeraient dès qu’ils seraient assez près.
« Une feinte ? demandai-je au Limier infernal. »
« S’ils ne se dépêchent pas, nos soldats seront de nouveau bien à l’abri, à portée de nos engins de siège, avant que les cavaliers ne s’approchent, dit Juniper. Ça coûterait… cher à Rozala. Ils essaient peut-être de nous pousser à faire sortir l’Ordre de la Cloche Brisée. »
« Talbot pourrait frapper fort sur l’un des flancs et se replier avant que l’infanterie n’arrive, voire s’en prendre à l’autre aile de cavalerie, fis-je remarquer. Ça ressemble à… »
Des trompettes sonnèrent du côté ennemi et, après quelques instants d’agitation, les tirailleurs commencèrent à nous poursuivre.
« C’est… » commençai-je, avant de me taire.
Par les Enfers, qu’est-ce que Rozala préparait ? Elle devait savoir que si ses archers entraient à portée de nos trébuchets et de nos balistes, ce serait un véritable massacre. Même si sa cavalerie frappait au même moment. Nous perdrions des arbalétriers, certes, mais une formation dense d’ennemis qui avançaient ferait le bonheur d’un sapeur. Et elle perdrait deux fois plus de soldats quand ses hommes rompraient les rangs et s’enfuiraient, surtout si l’Ordre de la Cloche Brisée sortait pour les frapper dans le dos.
« Juniper ? » tentai-je.
L’orque ne répondit pas. Elle s’était figée, les yeux rivés sur l’ennemi qui approchait. Elle respirait à peine, ne clignait presque pas des yeux.
« Son infanterie ne bouge pas, dit Juniper. »
« Je vois ça, répondis-je d’un ton plat. »
Le gros des troupes de la princesse Rozala n’avait pas avancé et se tenait toujours au loin.
« Son infanterie ne bouge pas, reprit lentement le Limier infernal, parce qu’elle n’en a pas besoin. »
Je ne comprenais pas. Pas avec les forces ennemies déjà en mouvement. La cavalerie et les tirailleurs, si près de nos engins ?
« Retraite générale ! » aboya Juniper au sonneur de cor le plus proche. « Rompez les rangs ! »
L’officier cligna des yeux, puis sonna les appels. Je ne connaissais pas encore les raisons de l’orque, mais je savais qu’il valait mieux ne pas contrarier son instinct au combat. Les arbalétriers se dispersèrent et détalèrent tandis que la Garde cessait de tirer et mettait à profit toute sa vitesse surnaturelle. Quel était le plan ? Les Deoraithe étaient déjà à portée des engins de siège, et les gobelins mêlés aux arbalétriers n’étaient pas loin derrière. Ces peaux-vertes pouvaient détaler comme des araignées, quel que soit le terrain. Ce n’est donc pas une question de forces, compris-je. Elles comptent toujours, mais seulement dans le cadre d’une stratégie plus vaste. Il manquait quelque chose, et cette pensée m’était familière. Juniper et moi l’avions déjà eue en nous demandant pourquoi Rozala Malanza avait voulu faire passer son armée par un étroit défilé dont mes hommes pouvaient tenir l’entrée. Et la conclusion, me rappelai-je tandis que mon sang se glaçait, c’était qu’elle avait une carte dans sa manche dont nous ignorions l’existence.
Trois battements de cœur plus tard, nous le découvrîmes.
Dès le début, nous avions écarté l’idée que les croisés se serviraient de leurs prêtres comme nous nous servions de nos mages, pour l’artillerie sorcière et les tactiques de choc. Les frères et sœurs de la Maison de la Lumière n’étaient pas censés prendre la vie d’autrui. Nous avions supposé que certains seraient prêts à rompre leurs vœux et qu’il faudrait les neutraliser. Mais, à part cela, nous avions cru que les prêtres n’auraient qu’un rôle défensif et de soutien. Rozala Malanza nous apprit que notre erreur venait d’un manque d’imagination. Devant la Garde en retraite, des pans de lumière apparurent. Au moins douze mètres de haut, bien que minces. Une clôture, compris-je. Ils les enferment. Les pans se formèrent les uns après les autres, encerclant nos tirailleurs en retraite le temps qu’il m’aurait fallu pour allumer une pipe. Une ouverture subsistait à l’arrière. Là où les archers ennemis s’arrêtèrent pour se remettre en formation, tandis que la cavalerie procerane chargeait sur leurs deux flancs.
« Dis à Pickler de tirer à volonté ! » aboya Juniper au mage le plus proche.
Le message fut transmis et les vingt lourdes balistes lancèrent leurs projectiles. La première volée frappa la clôture de biais, mais les pierres se brisèrent sans même l’ébranler visiblement. Les trébuchets envoyèrent leur charge dans l’instant qui suivit, en une trajectoire élevée par-dessus la clôture, droit sur les archers ennemis. Les projectiles n’atteignirent jamais les croisés. D’autres clôtures se formèrent au-dessus de leurs têtes. Certaines pierres se fracassèrent, d’autres rebondirent. Leurs débris restèrent suspendus dans la lumière, comme si elle était solide. Je fis signe à un autre mage de s’approcher.
« Faites-moi venir le Hiérophante, dis-je. »
Le miroir rectangulaire en argent que tenait l’homme frémit lorsqu’il eut achevé son incantation, révélant le visage de Masego. Il se trouvait avec les rangs des mages, et je regrettais déjà de ne pas l’avoir à mes côtés.
« Hiérophante, dis-je. Tu vois les clôtures ? »
« Des miracles. Un usage intéressant des pouvoirs des prêtres. »
« Neutralise-les. Tout de suite. »
Il hocha la tête et, après un frémissement, le miroir ne refléta plus que mon propre visage. Je serrai les poings en regardant la première volée des archers procerans s’abattre sur mes tirailleurs, tous sur l’aile gauche. Ils concentrent leurs tirs, pensai-je. Une tactique d’anéantissement. Ils n’avaient pas l’intention de laisser le moindre survivant. Mes soldats ripostèrent par une volée désordonnée, à l’exception de la Garde. Les Deoraithe lancèrent des grappins par-dessus les clôtures, s’y agrippèrent et commencèrent à grimper. J’eus un instant d’espoir. Jusqu’à ce que les clôtures au-dessus des archers procerans s’inclinent pour laisser tomber sans danger les pierres devant les croisés, puis disparaissent. Peu après, elles réapparurent au-dessus des barrières qui enfermaient mes tirailleurs et tranchèrent net les cordes et les grappins. Merde. La part froide et calme de moi-même nota qu’ils avaient dû faire disparaître certaines clôtures pour les reformer ailleurs. Ce qui signifiait qu’ils ne pouvaient en créer qu’un nombre limité. Sous les ordres de Masego, mes rangs de mages ripostèrent. Sept immenses lances de foudre commencèrent à se former au-dessus de nos fortifications, gagnant en puissance à chaque battement de cœur.
« Pickler, gronda Juniper derrière moi, postée devant un bassin de scrutation. Je veux que tu bombardes ces archers sans interruption. Ne t’arrête pas, même si ça ne traverse pas. »
De l’autre côté du champ de bataille, la sorcellerie s’embrasa.
Le Hiérophante avait décimé leurs mages pendant deux jours, jusqu’à ce qu’ils renoncent à la scrutation, et ils y avaient perdu au moins vingt praticiens. Il leur en restait toutefois facilement dix fois plus, et Archer avait confirmé qu’au moins l’un des Héros avait des allures de mage. Si cela tournait au concours de sorcellerie, je miserais tout de même sur mes hommes. Le Hiérophante leur avait enseigné des rituels, et plus d’un tiers étaient à la fois originaires de Praes et formés par les Légions. Procer était un pays arriéré en matière de magie ; s’il fallait échanger des coups, les mages procerans devraient perdre. En voyant la sorcellerie ennemie prendre forme, je compris pourquoi Rozala leur avait ordonné de ne pas s’y risquer. Les boucliers magiques de Praes étaient généralement translucides, teintés de bleu, voire parfaitement transparents. Leur équivalent proceran était opaque et jaune. Quatre couches s’interposèrent devant les clôtures tandis que les lances de foudre fusaient. Mes mages étaient plus doués, comme je l’avais pensé. Les quatre couches se brisèrent sous la tempête hurlante de la foudre. Mais lorsque la sorcellerie atteignit les clôtures, elle avait perdu assez de puissance pour ne faire que les ébranler. Une défense en plusieurs couches, nota la part froide de mon esprit. Astucieux. Le reste de moi se mordit la lèvre jusqu’au sang en comprenant que les croisés allaient continuer à échanger des coups comme ça jusqu’à la mort de tous mes tirailleurs.
« Juniper ! » l’appelai-je. L’orque se tourna vers moi. « L’Ordre de la Cloche Brisée ? »
Elle jura copieusement en kharsum, mais acquiesça. Les cors envoyèrent nos cinq mille chevaliers dans la mêlée, les palissades s’ouvrant pour les laisser s’élancer. Serait-ce suffisant ? Non, je le savais déjà. Ça ne le serait pas. Mais cela pourrait faire de cette catastrophe une simple blessure. Talbot fit former un coin à ses chevaliers dès qu’ils eurent assez d’espace, puis ils galopèrent vers la gauche pour frapper la moitié de la cavalerie ennemie, tandis que les engins de Pickler bombardaient sans relâche les clôtures au-dessus des archers croisés. Elles tinrent bon malgré tout. Je savais qu’il ne fallait pas me bercer d’espoir, et mon pessimisme fut récompensé lorsque les pans avant des clôtures qui retenaient mes tirailleurs disparurent. Ils réapparurent en une longue diagonale devant l’Ordre de la Cloche Brisée qui avançait, et mes poings se crispèrent de nouveau. Aucun des chevaliers ne périt, mais la clôture s’étendait sur une telle longueur qu’elle était infranchissable et les obligeait à faire un long détour. Cela les retint assez longtemps pour que la cavalerie ennemie puisse atteindre mes tirailleurs sans être gênée. Mêlant chagrin et fierté, je vis mes arbalétriers se remettre en formation et riposter. Ils encaissèrent les pertes infligées par les archers ennemis sans s’en soucier, envoyant une lourde volée en plein dans les deux pointes des contingents de cavalerie procerans. Des chevaux tombèrent en hurlant, des hommes s’écroulèrent. La charge se poursuivit. Le reste de la Garde se divisa en deux groupes et se dirigea vers les extrémités des clôtures.
Je savais que Masego n’accepterait pas facilement qu’on l’ait contré, ne serait-ce qu’une fois. L’absence de lances de foudre dans le ciel, en réponse aux boucliers jaunes qui venaient de réapparaître, annonçait qu’il devait avoir trouvé une approche… créative. Et quand mon vieil ami déchaînait sa fureur, il le faisait méthodiquement. Un éclat rouge dentelé apparut et frappa le premier bouclier. La sorcellerie jaune se brisa, mais l’éclat demeura. Un deuxième éclat se forma et frappa le premier par-derrière, comme un marteau sur un burin. Le deuxième bouclier céda. Ça marchait, mais trop lentement. La Garde s’échappait, mais la cavalerie procerane percuta mes tirailleurs et ce fut un massacre. Elle traversa les trois premiers rangs comme du papier détrempé avant que son élan ne ralentisse, ne serait-ce qu’un peu. Un autre éclat se forma et brisa le troisième bouclier en le frappant — puis le quatrième, un battement de cœur plus tard. Ils accumulaient de la puissance, compris-je. La clôture de lumière trembla, mais tint bon. Dans les quelques battements de cœur qu’il fallut au quatrième éclat pour se former et frapper, au moins mille de mes hommes périrent sous mes yeux, tandis que je restais silencieuse. Lorsque la lumière céda enfin, il était trop tard pour qu’ils puissent seulement s’enfuir. Les cavaliers étaient déjà au milieu d’eux.
« Pickler, dit doucement Juniper. Toutes les balistes doivent tirer sur la cavalerie. Gardez les trébuchets braqués sur les archers. »
J’ouvris la bouche, puis la refermai. Le visage de l’orque était sombre lorsqu’elle croisa mon regard. Nous savions toutes les deux que les engins de siège tueraient nos arbalétriers autant que les cavaliers. Mais ces hommes étaient morts dès que la cavalerie procerane les avait atteints, estima la part froide de moi-même. De cette façon, au moins, les rangs les plus éloignés pourraient être sauvés. La salve broya aussi bien les soldats que les chevaux. Les leurs comme les nôtres. Une rage glaciale et féroce m’envahit les veines. Je me laissai un instant bercer par les murmures pareils au vent et le réconfort empoisonné qu’ils apportaient, puis je ramenai mon esprit à la lucidité. Pickler réussit à toucher la cavalerie ennemie quelques fois encore, mais moins d’une centaine d’hommes périrent sous les tirs. Les cavaliers battaient déjà en retraite, et il était difficile d’atteindre une cavalerie avec des engins presque immobiles. Surtout quand des clôtures apparaissaient pour couvrir leur retraite, sous la direction experte de Rozala. Mes hommes survivants regagnèrent les palissades en fuyant. Juniper et moi avions envoyé quatre mille soldats sur le champ de bataille.
À peine mille revinrent, dont plus de la moitié appartenait à la Garde.
« Nous avons, dit Juniper dans le silence funèbre de l’état-major, sous-estimé la princesse Rozala. »
Au loin, les trompettes sonnèrent de nouveau. L’infanterie procerane se mit à avancer tandis que les forces qui avaient combattu se repliaient. Sept silhouettes solitaires prirent la tête de leur colonne. Bien, pensai-je froidement.
J’avais envie de tuer.