Chapitre 202
« Il n’y a pas de réserves, imbécile, seulement des secondes vagues ! »
— Isabella la Folle, seule générale à avoir jamais vaincu Theodosius l’Inconquis sur le champ de bataille
« Ils sont sur le point de se séparer, patronne », dit Robber.
Il se tenait trop près de la coupe de scrutation, ce qui faisait paraître son visage bien plus grand qu’il ne l’était et le rendait, de façon générale, assez pénible à regarder. La Voleuse s’éclaircit la gorge.
« Il nous faut connaître leurs effectifs et leur direction », dit-elle.
Un bruit de lutte retentit, suivi d’un glapissement, puis Robber fut poussé sur le côté. Indrani nous sourit à travers la coupe et je soupirai avant même qu’elle ne prenne la parole.
« Ce camp grouille de Héros, Cat, dit l’Archère. Je ne sais pas si tu le savais, mais ils ont au moins un jeune mage. Zeze va avoir de la concurrence. »
« Et comment tu le sais, demandai-je lentement. Tu avais ordre de rester cachée. »
« J’ai des yeux d’aigle », déclara-t-elle fièrement.
J’entendis Robber renifler derrière elle.
« C’est vrai, patronne, dit-il. J’ai vu l’aigle à qui elle les a pris. C’était pas beau à voir. »
Indrani fit la moue.
« Tu as tout gâché, Canonnier, protesta-t-elle. J’allais attendre qu’elle s’énerve avant de lui révéler le pot aux roses. »
J’étais trop sur mes gardes pour trouver amusante l’idée que l’Archère s’en prenne à la faune locale, hélas.
« Dis-moi que tu es restée cachée, lançai-je.
L’autre Porteuse de Nom leva les yeux au ciel.
« J’ai été sage. J’ai utilisé un aspect à distance, ils ne m’ont jamais vue. »
« Nous ignorons s’ils ont quelqu’un capable de détecter ça, lui dis-je sèchement. Maintenant, il y a des chances qu’ils sachent que tu es dans les parages. »
« Ce ne sont pas des Praesi, fit remarquer Vivienne avec douceur. Je ne qualifierai pas ça autrement que d’imprudence, mais à moins qu’ils ne l’aient déjà cherchée, il est peu probable qu’elle ait déclenché un sort de protection. »
Je l’ignorai.
« Silence, Archère. C’est le silence que je t’ai demandé. »
« Et c’est ce que tu as eu, balaya-t-elle. C’était il y a plus d’un jour. S’ils avaient cru que quelqu’un rôdait, ils auraient déjà envoyé des Héros à nos trousses. »
« Espérons-le, grognai-je. Mais partons du principe qu’ils t’ont repérée, au moins toi. »
« Il n’y a que douze Héros, haussa les épaules l’Archère. Rien d’inquiétant. Au pire, je leur plante quelques flèches dans l’œil et je me tire. »
Étrange, je n’avais pas réalisé jusque-là que les Héros rassemblés en face représentaient en gros une dizaine de soldats et deux officiers. J’avais été fatiguée, et quelques jours plus tôt, j’avais souffert de violents maux de tête. Le manque de sommeil devait avoir des conséquences imprévues. Nous étions tous sous pression : même Vivienne et Masego avaient eu l’air à côté de leurs pompes.
« Ne les affronte pas, contente-toi de fuir, lui dis-je. Et fais revenir Robber, à moins que tu puisses me renseigner sur leurs mouvements de troupes. »
« Elle peut pas, lança le gobelin au loin. Elle était complètement bourrée, à ce moment-là. »
« À peine pompette, mentit effrontément l’Archère. Mais c’est en dessous de moi, Jasper peut s’en charger. »
Elle s’écarta, et Robber, l’air irrité, remplit de nouveau la coupe.
« D’après ce qu’on a pu établir, Malanza divise son armée en deux, nous apprit-il. Les Héros aussi, même si c’est plus difficile à confirmer. Ils ont leur petit camp à part, loin de l’armée. »
Je grimaçai. Juniper m’avait dit que si les croisés divisaient leur armée, ils enverraient sans doute pas une force contre chacune des miennes. Cela réduirait trop leurs effectifs : si nous envoyions des renforts à une seule armée, nous serions alors plus nombreux qu’eux pour la bataille. De toute évidence, la princesse Malanza entendait garder la supériorité numérique partout où elle engagerait le combat, quels que soient les renforts.
« Et ils se dirigent où ? demanda la Voleuse.
« C’est une supposition, prévint Robber. Mais à voir comment ils déplacent leurs provisions, je dirais vers le centre et l’ouest. Ils en ont encore pour quelques jours avant d’être prêts à bouger. »
Vivienne expira, et mon visage s’assombrit. Ils pouvaient donc repérer où se trouvaient nos faiseurs de portes. J’avais envoyé Larat et la Chasse auprès de la commandante Hune, à l’est, après que Nauk eut frappé leurs lignes de ravitaillement à l’ouest, pour entretenir le jeu des coquilles. La princesse procerane avait peut-être deviné juste — les chances n’étaient pas mauvaises, une sur deux, puisque le centre devait forcément rester mobile — mais elle ne me semblait pas du genre à s’en remettre à la chance. Ce qui signifiait qu’un Héros pouvait flairer nos portes, ou du moins les ressources qui les créaient.
« Très bien, beau travail, dis-je. Autre chose à signaler ? »
« Ils surveillent de près la Garde, répondit le Tribun spécial. Il y a toujours un Héros avec eux, et les deux vieux sont venus leur rendre visite il y a quelque temps. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il n’y a pas eu de combat ensuite. Ils n’ont pas non plus relâché la surveillance. »
Mes lèvres s’incurvèrent. Nous savions avant de nous lancer que la croisade avait de fortes chances de compter un diseur de vérité, et nous avions pris nos dispositions. Aucun membre de la Garde ne savait pour quel camp il travaillait vraiment, et j’avais veillé à ce que Kegan répande de fausses rumeurs parmi ses commandants, que les Héros pourraient examiner à loisir. L’ordre secret n’était connu que d’un seul de ses mages, et même dans le détail, rien n’avait l’air particulièrement suspect : il lui suffisait de guetter un signal dans le ciel à une heure précise, puis de faire une scrutation après l’avoir aperçu. Et de noter l’emplacement des tentes des officiers. Cela suffirait amplement.
« Pas besoin de t’inquiéter pour ça, dis-je à Robber. Garde tes hommes prêts, Tribun spécial. Nous aurons bientôt du travail pour vous. »
« J’ai hâte », répondit le gobelin en découvrant ses dents pareilles à des aiguilles.
Le sort s’éteignit et, après une dernière lueur de sorcellerie, la coupe de scrutation ne fut plus qu’un simple récipient rempli d’eau. Vivienne tapota légèrement la table ; avec mon ouïe sensible, j’aurais tout aussi bien pu croire qu’elle la martelait.
« Je sais, dis-je. Il faut décider quoi faire de Bourreau. »
La Voleuse esquissa un sourire sans joie.
« Je sais que tu redoutes les retombées, et pas seulement parce que les officiers ennemis passeront au fil de l’épée, remarqua-t-elle. Nous révélerions une autre de nos astuces aux croisés. »
« Mais, dis-je.
« La méthode serait peut-être différente, mais Procer n’ignore pas que l’assassinat peut servir à influer sur une guerre, dit Vivienne. Catherine, ils s’entretuent pour des querelles de droits de pâturage — et je n’exagère pas : la sœur du prince d’Orne a été empoisonnée pour ça il y a même pas huit ans. Nous repoussons une invasion. »
« Tu sais ce que nous devons accomplir, lui rappelai-je.
« Faire asseoir Hasenbach à la table des négociations sans entacher notre conduite à la guerre au point que ses gens la déposent si elle traite avec nous, acquiesça-t-elle. Mais vu que cette femme a envoyé toute son opposition dans le broyeur mental que tu es, je doute qu’elle hésite à négocier avec nous après la mort de quelques officiers paysans, “simples” officiers. »
Elle prononça la dernière phrase avec dégoût, autant pour la façon de parler que pour ceux qu’elle visait — pas les officiers, non, mais la poignée de nobles qui les jugeaient si facilement sacrifiables. Pas que je puisse lui faire la leçon, je devais bien l’admettre. Bourreau avait été conçu comme une opération qui secouerait l’armée des croisés sans ameuter la moitié de la Haute Assemblée et lui faire réclamer notre sang. À ma façon, je les jugeais tout aussi sacrifiables. Cette pensée avait un goût amer, mais je ne la repoussai pas. Depuis que j’avais laissé l’Hiver entrer en moi, me mentir était devenu bien plus dangereux.
« Si nous donnons le signal, il faut agir maintenant, admis-je.
« Il y a un risque que leur armée se rassemble plus tard, dit la Voleuse.
« Si nous merdons, répondis-je sans détour. Nous voulons qu’ils restent séparés, ça les rend gérables. Il n’y a qu’en commettant une bourde que nous réunirions tous leurs officiers importants. Et tu m’as déjà dit que plus nous attendons, plus cette opération a de chances d’échouer. »
« C’est à toi de juger, dit Vivienne. Je ne t’envie pas cette décision, mais elle t’appartient. »
Je la regardai repousser ses cheveux. Ils avaient poussé, même s’ils étaient encore loin d’atteindre la longueur des miens. Ses yeux bleu-gris étaient sereins, ce que je lui enviais plus que je ne voulais l’admettre. Chaque jour semblait ajouter quelques livres au poids qui pesait déjà sur mes épaules. Je réfléchis à ce qu’elle avait dit, mais pas à la décision qu’elle m’avait confiée. Plutôt au fait qu’elle l’avait déposée à mes pieds. Au début, Vivienne avait clairement annoncé qu’elle ne resterait à mes côtés que tant qu’elle me jugerait la meilleure option pour Callow. Et nous voilà maintenant, à préparer ensemble la riposte à une invasion.
« Tu as l’air amusée, dit-elle.
« Je pensais à tout le chemin parcouru, répondis-je avec sincérité. Tu nous imagines tenir cette conversation il y a deux ans ? »
Elle rit, avec un brin d’amertume.
« Il y a deux ans, le monde dans lequel je vivais était plus simple, reconnut Vivienne Dartwick. Les lignes tracées dans le sable étaient visibles. »
« Et maintenant ? demandai-je à voix basse.
« Maintenant, je me pose des questions, dit la Voleuse, les lèvres pincées. À ton service, j’ai pris part à des choses abjectes. Il n’y a pas à tortiller. Mais aujourd’hui, quand je regarde le reste de Calernie, je ne vois que des vautours. Tu as des défauts, je le sais, même si j’ai fini par m’attacher à toi. Mais tu es aussi la seule à sembler te soucier de tout ça. Il y a douze Héros sur le sol calernien, Catherine, et chacun d’eux est un pion de l’ambition procerane. C’est pour ça qu’ils sont venus. Je pensais… Je pensais mieux d’eux. »
« Ils ne sont pas responsables de la Conquête, murmurai-je. Ni de la cruauté froide de Malicia, ni des conséquences du jeu que Noir a joué avec les Cieux. Je ne leur pardonne pas leurs propres actes, mais je ne les en rendrai pas responsables. »
« Je les ai étudiés, Catherine, dit la Voleuse. Ainsi que l’histoire. Quand Callow a été envahi, Ashur luttait pour dominer le golfe de Samite. Les princes de Procer étaient tellement dépassés qu’ils préféraient se livrer à une guerre civile plutôt que de prendre les armes contre la montée en puissance de Praes. La moitié du Dominion se battait dans des escarmouches frontalières pour des droits commerciaux, sans se soucier de ce qui se passait au-delà de ses frontières. Et les Héros… eh bien, ils avaient leurs propres combats, ceux qu’ils avaient déjà dû mener. Mais aucun n’était assez important pour qu’on ne le mette pas de côté afin de lutter contre le putain de vol d’un royaume entier. C’est rageant qu’il leur ait fallu vingt ans pour découvrir soudain leurs principes. Peut-on vraiment appeler ça des principes, s’ils ne se manifestent que lorsque ça les arrange ? Cela ressemble plutôt à un prétexte, et ma patience pour ce genre de choses s’amenuise. »
Ton peuple s’est déformé en ta présence, avait dit le Pèlerin Gris. Ses traits anciens se sont exacerbés, sont devenus plus féroces. Je ne savais pas si Vivienne avait prononcé ces mots parce qu’elle avait vu le visage de l’ennemi et n’éprouvait que du dégoût, ou pour quelque chose de plus insidieux. Une influence qui se répandait à mon insu. Depuis que j’avais reçu mon Nom, je n’avais rien demandé aux Dieux d’en Bas, mais j’aurais été bien sotte de croire qu’ils ne tiraient aucun profit du pouvoir qu’ils m’accordaient. Est-ce que ce que je fais n’a vraiment pas la moindre importance ? me demandai-je. J’avais toujours balayé les discours sur les Héros, les prenant pour de simples radotages religieux, ces sermons creux dont la Maison de la Lumière parait son véritable pouvoir. Mais s’il y avait du vrai là-dedans, si ma seule présence du côté d’en Bas — aussi lâche soit mon allégeance — faisait de moi un fléau pour la Création… C’était bien ça, non ? On attendait de moi que j’aie foi dans les paroles de ceux qui tentaient de me tuer. Ou que je suive les préceptes de textes sacrés qu’on avait utilisés comme instruments d’ambition aussi souvent qu’autre chose. Il n’y avait pas de vérité facile à trouver. Je n’avais que ce que je savais, et c’était toujours trop peu.
« Je ne dis pas ça pour excuser l’Empire, dit doucement Vivienne. J’ai appris à connaître les gens qui y vivent : ils ne sont pas aussi misérables que je le croyais. Mais les Hauts Seigneurs et la Tour, tout cet édifice de misère sanglante ? Il faut l’abattre. Nous n’avons pas d’autre choix, car on ne peut pas apprivoiser un chien enragé. Mais je ne confondrai pas les horreurs d’un camp avec les vertus de l’autre. »
« C’était plus simple, pas vrai ? dis-je d’un ton rêveur. Quand nous pensions que le bien et le mal avaient chacun leur couleur ? »
La Voleuse posa une main sur mon épaule et la serra, geste d’affection rare.
« Je ne te remercierai pas de m’avoir ouvert les yeux, dit-elle en retirant sa main. Mais je comprends maintenant pourquoi tu es comme tu es. Pourquoi on peut regarder le ciel et le maudire. Il arrive un moment où il ne s’agit plus de savoir ce qui est bien ou mal, n’est-ce pas ? Où il faut faire quelque chose, n’importe quoi, pour ne pas retomber dans ce vieux piège. »
Ses doigts se crispèrent, son regard se durcit.
« Ils n’ont pas le droit de nous piétiner, de nous tuer, juste parce qu’un putain d’ange leur a confié une mission, siffla-t-elle. Ils n’ont pas le droit d’échapper à la responsabilité de leur choix. Ni à ses conséquences. »
Méchant, songeai-je. Il n’y avait qu’un seul camp qui parlait ainsi sans prier les puissances d’en Haut.
« Noir m’a dit un jour que le Destin était la solution de facilité des lâches, murmurai-je. L’abandon de toute responsabilité personnelle. Je lui en veux un peu d’avoir encore raison après toutes ces années. »
Elle renifla.
« Nous pouvons encore perdre, tu sais, dit la Voleuse. C’est ça qui me travaille. Nous pouvons être aussi bien préparées que possible, ça ne suffira peut-être pas. »
« C’est possible, admis-je. Mais alors, nous ferons comme les méchants l’ont toujours fait quand leurs plans partent en fumée. »
« Et qu’est-ce qu’ils font ? »
« Ils se relèvent, dis-je. Ils crachent le sang qu’ils ont dans la bouche et ils recommencent. »
Nous restâmes longtemps assises là, toutes les deux devant une coupe devenue inerte.
« Nous lançons l’opération Bourreau, dis-je enfin, rompant le silence. Dis à Masego de se préparer. Et envoie un message à Kegan. Les Déorathéens doivent traverser la rivière. »
« Je m’en charge, répondit la Voleuse. Et moi ? »
« J’ouvrirai la porte dès que le Hiérophante aura fait ses calculs, dis-je. Ça va être… délicat. »
« Ça ne l’est pas toujours ? » Vivienne sourit.
Cela faisait un moment que je n’avais pas revêtu toute ma tenue d’apparat — si l’on pouvait appeler ça ainsi.
Une armure complète, de la tête aux pieds, avec une cotte de mailles et un gambison en dessous. J’avais autrefois trouvé tout ça lourd, au point que cela limitait mes mouvements. Aujourd’hui, je le remarquais à peine. Je portais le casque qu’Hakram m’avait offert, une pièce articulée en acier surmontée d’une couronne de fer noir. Mon bouclier pendait au flanc de Zombie le Troisième, qui broutait nonchalamment une herbe qu’il ne pouvait en réalité pas digérer, mais ma longue épée était fermement attachée à ma taille, dans son baudrier. La sacoche à mon côté contenait des munitions, mais pas celles réglementaires. Robber avait bricolé tout ça avant son départ. Le Manteau de Woe flottait dans mon dos, ses couleurs vives assourdies par l’ombre d’une nuit sans lune. Tout cela pesait, et pas seulement physiquement. Reine Noire, m’appelait-on, mais ce n’était pas un Nom. Ça aurait pu l’être, avant que mon maître ne détruise Liesse et lui-même avec, mais l’histoire était morte, et la voie avec elle. Pourtant, je mentirais si je continuais à me dire l’Écuyer. Plus personne ne m’appelait ainsi. Certains jours, je sentais encore les os dénudés de ce Nom, mais l’Hiver avait pris la place de la chair et des muscles. Quoi que j’aie fait à Liesse, quand j’avais brisé l’échafaudage de Masego, cela avait mis fin à mon mandat. Je n’avais plus d’aspects, seulement le pouvoir que me conférait mon manteau. Même ce que j’avais arraché à Akua, ce qui avait autrefois été l’Appel, c’était… différent, désormais. En le prenant, je m’en étais approprié la maîtrise, et cela m’avait ouvert des portes dont je n’avais jamais rêvé.
Je fis rouler un sifflet en bois sombre entre mes doigts gantés d’acier, sentant pulser en lui ce qui avait été le pouvoir de la Diaboliste. Être une Fée et avoir touché du doigt cette nature, c’était ne plus voir entre principe et objet qu’une frontière ténue. J’avais expérimenté ce pouvoir sous la supervision du Hiérophante, et le sifflet comptait parmi mes plus grandes réussites. Un aspect devenu matière. Certaines limites n’avaient pas disparu, et d’autres s’étaient même renforcées : n’importe qui pouvait utiliser le sifflet, certes, mais l’aspect Prendre avait volé une réserve de pouvoir finie. Le sifflet ne pouvait servir qu’une fois, car je n’avais pas encore trouvé le moyen de répartir ses utilisations. En revanche, il libérerait toute la puissance de cet aspect.
« Un bibelot digne de la Reine de la Chasse, dit Larat. »
Je lui jetai un regard. De toutes les Fées qui m’avaient juré fidélité, il était le seul à avoir approché sa monture de la mienne. Dans les premiers temps après avoir reçu leurs serments, j’avais dû… établir une hiérarchie. Certaines s’étaient imaginé qu’entrer à mon service n’était qu’un moyen de pénétrer librement dans la Création, et qu’une fois ici, elles pourraient agir à leur guise. Mon regard se posa sur la femme aux cheveux noirs, à l’arrière du groupe ; elle frissonna lorsqu’elle s’aperçut que je l’observais. Elle avait autrefois appartenu à l’Été. Ça ne l’avait pas empêchée de vouloir s’amuser aux dépens d’une taverne entière de Laure, en insufflant un glamour dans l’esprit des clients pour qu’ils jouent la tragédie qu’elle leur avait préparée, avec du vrai sang versé. La Voleuse les surveillait tous, et j’étais donc intervenue avant qu’on ne fasse de mal à qui que ce soit. J’avais pris le pouvoir de la rappeler à l’ordre, mais en puisant aussi profondément, j’avais laissé cette puissance teinter ma réaction. Il ne lui restait que deux doigts à la main gauche. Je lui avais fait manger les autres.
Depuis, personne n’avait plus tenté de me mettre à l’épreuve, du moins.
« Il ne servira pas ce soir, dis-je en donnant un coup de poignet.
Le sifflet disparut, retournant dans le néant de l’Hiver.
« Quel frein vous imposez à votre puissance, soupira l’ancien Prince du Crépuscule. Vous pourriez en prendre bien davantage. Et vous n’avez encore rien conféré. »
Je grimaçai.
« Je ne vais distribuer de manteaux à personne, Larat, dis-je. Encore moins à toi. »
Il rit, d’un rire froid et net.
« Je n’ai plus besoin de titres, hormis celui qui m’est dû, dit-il. Mais vous êtes la Reine d’Hiver, Catherine Foundling. Aucune reine ne peut rester éternellement sans cour. »
« Tu dois me prendre pour une sacrée idiote, dis-je pensivement. C’est déjà assez pénible d’entendre ça me murmurer au fond de l’esprit ; je ne vais pas répandre cette influence. »
« Ah, mais il y a tant d’avantages à conférer un titre, sourit Larat. Entre autres, la liberté de s’affranchir des chaînes de l’entropie. Combien de ceux que vous aimez êtes-vous prête à voir vieillir et mourir avant de plier l’échine ? »
Mes doigts se crispèrent. Sous-entendait-il que si je donnais un titre à Robber, ou à n’importe quel autre gobelin… Non, je ne pouvais pas m’engager sur cette voie. C’était déjà assez grave d’imaginer ce que le Conseil des Matriarches pouvait bien mijoter dans les Terres désolées ; si je finissais par accorder une parcelle d’Hiver à Robber, il y aurait du sang.
« Je ne suis pas étrangère au sacrifice, répondis-je brièvement.
« C’est ce que vous dites, haussa nonchalamment les épaules le Chasseur. Nous avons tout le temps du monde pour le découvrir, n’est-ce pas ? »
Je lui lançai un regard noir.
« Même pour un lieutenant traître, tu es un peu trop pénible, lui dis-je.
Il ricana.
« Suis-je mortel, pour renier ma propre nature ? répondit-il. Je suis une Fée, ma reine : que je sois juste ou injuste, je ne serai jamais moins que ce que je suis. Je serai monstre et conspirateur, chien et prince, mais jamais je ne serai infidèle à moi-même. La tromperie réside dans le regard d’autrui, pas dans son propre sang. »
« C’était très inspirant, dis-je d’un ton traînant. Ça ne me donne pas moins envie de te poignarder, juste par précaution, mais joli petit discours. Vraiment. Si mes canaux lacrymaux fonctionnaient encore, j’en verserais peut-être une larme. »
« Vous pleurerez quand vous en sentirez le besoin, me dit Larat. Votre erreur est de vouloir tout quantifier, de poser des règles là où il n’y a que la volonté. »
Cette remarque, plus que sa tirade, me fit frissonner. Parce qu’elle sonnait juste. Poser des règles là où il n’y a que la volonté. Je détournai le regard. Masego avait continué d’étudier mon corps, et plus j’en apprenais, plus je me sentais mal à l’aise. Depuis le début, il m’avait expliqué que ma chair et mon sang étaient désormais une construction, qu’il n’y avait plus rien de naturel en moi. Apprendre que je ne transpirais plus n’avait rien eu d’une révélation terrifiante, mais découvrir que je pouvais bien respirer par habitude sans en avoir besoin ? Voilà pourquoi mon armoire à alcools était bien remplie.
« Tu es sûr que nous sommes assez près ? demandai-je.
Larat soupira.
« Votre praticien s’entête à réglementer ce qui ne peut l’être, dit-il. Ma reine, il n’y a que l’histoire. Tout le reste est au-dessous de votre attention. »
Ouais, ça n’avait rien de rassurant. Je sentis la puissance éclore au loin et fis faire demi-tour à Zombie pour mieux voir. Des lumières rouges dans le ciel nocturne, si hautes et si brillantes qu’elles devaient être visibles jusque dans Laure.
« Préparez-vous, criai-je à la Chasse. Vous connaissez les règles. »
Quelques rires fusèrent, mais la plupart affichaient des sourires avides. Je n’eus pas longtemps à attendre. Je m’étais attendue à autre chose, même si je ne savais pas vraiment à quoi. Une porte, peut-être, ou un sort. Tout ce que je sentis, ce fut une fenêtre, au coin de mon champ de vision.
« La Chasse sauvage chevauche ce soir, rit la Fée qui avait été le Prince du Crépuscule. Levez vos bannières, âmes damnées. Sonnez du cor et lâchez les chiens. Allons nous divertir sous la nuit sans lune. »
Je franchis le seuil, reliant la pensée à l’acte sans embrasser ni l’un ni l’autre. La coupe pleine d’eau se brisa à notre passage, un reflet devenu réalité. Le vent fouetta l’intérieur de la tente tandis que Zombie hennissait ; le mage déorathéen terrifié à mes pieds blêmit. Tout Callowan savait que faire une scrutation près des Bois déclinants revenait à envoyer une invitation à la Chasse sauvage.
Nous l’avions acceptée.