Chapitre 200
« La paix n’est pas une vertu absolue. Éviter la guerre par lâcheté revient exactement au même échec moral que de la mener en son nom. »
– Clément Merovins, quatrième Premier Prince de Procer
« Ils manigancent quelque chose, déclara la princesse Rozala d’Aequitan. »
Ce matin même, elle avait reçu un deuxième rapport sur les mouvements ennemis, et il la laissait perplexe. Contrairement à Amadis, qui tenait déjà leur victoire pour écrite dans le ciel et se plaçait de manière à profiter de ses retombées, l’unique fille d’Aenor d’Aequitan avait étudié leur ennemi en profondeur. Oh, le Prince d’Iserre n’était pas un imbécile. Ambitieux à l’excès, peut-être, mais pas stupide. Il serait beaucoup plus facile à gérer s’il l’était. Seulement, il ne voyait jamais la guerre que comme la poursuite d’avantages politiques à la pointe de l’épée, ce qui l’aveuglait à la nature de l’adversaire qu’ils affrontaient. Rozala était une Arlésite de vieille souche, et les siens excellaient autant à l’épée qu’en vers. Son peuple s’était battu — et bien battu — dans presque toutes les grandes guerres depuis la fondation du Principat, et les Malanza étaient réputés pour leurs talents de généraux bien avant d’accéder à la royauté. Voilà pourquoi cette « Armée de Callow » l’inquiétait. Les Légions de la Terreur, dans leur incarnation actuelle, étaient certes l’une des meilleures machines militaires de Calernia — peut-être seulement dépassées en létalité par l’armée d’Héliké, même si celle-ci était bien plus nombreuse. Mais ce n’était pas à elles qu’elle avait affaire : plus de la moitié de l’Armée de Callow était constituée de fantassins venus de ce même royaume et, plus inquiétant encore, des chevaliers chevauchaient sous la bannière de la Reine Noire.
Le Prince Papenheim avait enseigné à sa mère, dans le sang, les dangers qu’il y avait à engager de la cavalerie lourde avec de la cavalerie légère, lors de la bataille de l’Aisne. Rozala n’avait aucune intention de répéter les erreurs qui avaient poussé Aenor d’Aequitan à boire de l’extrait de mandragore. Elle avait vu les conséquences de la Grâce Royale, et ce n’était ni l’un ni l’autre.
« Les Praesi ont la réputation d’une certaine ruse sournoise, médita le Prince Arnaud de Cantal. Ils ont sans doute quelque tour de salon en préparation. »
Rozala dévisagea l’homme d’âge mûr avec un dégoût manifeste. Il incarnait à lui seul tous les préjugés sur l’arrogance des Alamans, et elle l’aurait détesté pour cela même si ses agents n’avaient pas découvert ses… penchants. Elle n’était pas une prude Lycaonaise, mais que quelqu’un lui tranche la queue aurait été un bienfait pour la Création.
« Nous sous-estimons l’Empire à nos risques et périls, répliqua sèchement la princesse Adeline d’Orne. »
Rozala inclina la tête en signe de remerciement, et la jeune femme lui adressa en retour l’ombre d’un sourire. Par l’intermédiaire d’émissaires discrets, Adeline lui avait déjà laissé entendre qu’elle n’était pas aussi fermement sous la coupe d’Amadis que le prince semblait le croire. De tous les souverains ayant franchi l’Escalier, la princesse d’Aequitan avait une préférence pour elle. Adeline ne régnait sur Orne que depuis moins d’un an ; elle avait accédé au trône après l’assassinat de son frère, probablement commis par l’Assassin lui-même. La princesse comprenait mieux que la plupart les dangers d’un affrontement avec la Tour. Elle haïssait aussi le Premier Prince jusqu’à la moelle. Après tout, l’Augure n’avait pas jugé bon de prévenir la mort prochaine de son frère bien-aimé. Cordelia Hasenbach, elles l’apprenaient, pouvait tuer en se contentant de garder le silence.
« Il est indécent que des femmes de votre rang tremblent à l’idée d’affronter le bâtard du Seigneur Charogne, ricana le Prince Arnaud. »
Les lèvres de Rozala se pincèrent. Des rumeurs persistantes prétendaient que la Reine Noire était la fille illégitime du méchant, mais elle n’y croyait pas davantage qu’aux racontars qui en faisaient une lointaine descendante des Fairfax, épargnée lors de la Conquête et élevée en secret au cours des décennies suivantes.
« Il est indécent qu’un “homme” de votre rang soit un emmerdeur aussi infatigable, Arnaud, répliqua la princesse Adeline avec une légèreté qui ne dissimulait pas tout à fait sa colère. Mais vous ne nous entendez pas vous rabaisser, n’est-ce pas ? »
Rozala poussa un soupir presque inaudible. La princesse d’Orne devait apprendre à maîtriser son tempérament, sans quoi l’Assemblée suprême la dévorerait toute crue. Une alliée si facile à provoquer était davantage un handicap qu’un atout. Elle allait intervenir pour calmer les esprits, mais Amadis se décida enfin à leur faire l’honneur de sa présence. Il n’était pas seul, remarqua-t-elle. Le visage bienveillant et ridé du Pèlerin Gris était un renfort bienvenu pour ce conseil, mais pas la silhouette qui flanquait le Prince d’Iserre. Laurence de Montfort était petite et maigre, pour une femme aussi célèbre, et des taches de vieillesse marbraient ses joues creusées. Cela ne diminuait en rien l’austère présence de la Sainte des Épées. La princesse d’Aequitan se raidit, puis força ses épaules à se détendre avant que quiconque ne le remarque. Aucun membre de la royauté ne pouvait se sentir à l’aise en présence de la Régicide.
« J’espère que mon retard ne vous a pas offensés, sourit avec affabilité Amadis Milenan. Il m’est venu à l’esprit que ce conseil gagnerait à recevoir une leçon de sagesse ; aussi ai-je amené de la compagnie. »
Le sourire était un peu trop large pour être tout à fait sincère, jugea Rozala. Les Héros l’avaient-ils contraint à les inviter ? Depuis leur traversée, ils avaient certainement commencé à user plus ouvertement de leur influence. Même si la Sainte était celle qui inspirait le malaise le plus vif, c’était le Pèlerin Gris qui avait rapporté des conditions après l’échec des pourparlers dans le sud. L’influence de cet homme dépassait largement ce que ses manières affables laissaient supposer.
« C’est un honneur que d’être conviés à sa table, sourit le Pèlerin en inclinant la tête. »
« Un honneur, oui, traîna la Sainte, un sourire dur fendant son visage. »
La Régicide avait clairement fait savoir qu’elle n’avait que peu d’estime pour la royauté dans son ensemble, ce qui éclairait d’un jour intéressant les rumeurs selon lesquelles elle aurait été l’amante de Klaus Papenheim. Il fallait avoir l’estomac aussi solide que le Prince de Fer pour coucher avec celle-là, admit silencieusement Rozala. Pour autant qu’ils en sachent, elle n’avait peut-être que des épées entre les jambes, mais pour une Lycaonaise, cela pouvait bien relever du piment dans le vin.
« Vous nous excusez, j’en suis certain, sourit gaiement le Prince Arnaud. Nous accueillons toujours volontiers les conseils des Élus des Cieux. »
Rozala dissimula un ricanement méprisant derrière une gorgée de vin, tandis que les Héros et leur glorieuse cheffe prenaient place.
« La princesse Rozala exprimait ses inquiétudes au sujet des complots praesi, intervint la princesse Adeline. »
Plus pour rompre le lourd silence que pour toute autre raison, soupçonna la souveraine d’Aequitan. Elle ne lui en voulait pas de détourner l’attention.
« Ah, sourit doucement le Pèlerin Gris. Un sujet toujours digne d’intérêt, mais je vous invite à vous rappeler que ce ne sont pas les Praesi que nous affrontons. Ce serait une erreur, Vos Grâces, de croire que l’armée au sud puisse être autre chose que callowane. »
Rozala n’aimait guère l’idée de recevoir des conseils militaires d’un vagabond en soutane, aussi réputé fût-il, mais les circonstances exigeaient de la prudence. Un méchant commandait l’Armée de Callow, et elle connaissait mal les gens de son espèce, contrairement au vieil homme.
« Elle est peut-être callowane, mais son trône repose sur du sable, ajouta nonchalamment Amadis. Son emprise sur le royaume reste ténue. La duchesse Kegan Iarsmai a déjà répondu à mes émissaires. »
Rozala dissimula sa surprise. Malgré la fanfaronnade d’Amadis, elle s’était pleinement attendue à ce que la Maison d’Iarsmai reste à l’écart de la croisade jusqu’à ce qu’un vainqueur se dessine clairement. Le sourire du Prince d’Iserre s’élargit lorsqu’il la regarda, et sa satisfaction muette résonna comme un clairon.
« Elle ne se déclarera pas ouvertement en notre faveur pour l’instant, mais elle a accepté de nous envoyer un détachement de la Garde, révéla Amadis. Ils ont déjà commencé à traverser le lac d’Argent, et je m’attends à ce qu’ils grossissent nos rangs à temps pour la bataille. »
La princesse arlésite fronça les sourcils, mécontente d’avoir été écartée de négociations portant sur des questions militaires.
« Et combien de gardes a-t-elle promis ? demanda-t-elle.
« Un millier tout rond, répondit Amadis. D’après les chroniques anciennes, ils en valent facilement le triple. »
Et qu’as-tu dû promettre à ce renard de Deoraithe pour les obtenir, je me le demande ? songea Rozala. Amadis Milenan se montrait plutôt généreux, ces derniers temps, dans le partage du royaume qu’il s’attendait à la voir conquérir pour lui.
« On aurait vraiment dû te donner plus souvent des claques quand tu étais petit, Amadis, dit distraitement la Sainte des Épées. Dieu sait que quelques bleus auraient fait des merveilles pour ton caractère. »
Le silence dans la tente était si total qu’on aurait presque pu le toucher. Rozala étouffa un sourire tout à fait inconvenant.
« Pardon ? demanda froidement la Princesse d’Iserre. »
« Vous m’avez très bien entendue, petite verrue répugnante, répondit Laurence de Montfort. Kegan Iarsmai a mené campagne avec la Reine Noire il y a moins d’un an, et tu crois que quoi ? Que ta langue de vipère a embrouillé une duchesse de Daoine ? Cette maison empalait des têtes praesi quand tes ancêtres chiaient encore dans leurs huttes. Elle se joue de toi comme d’un violon particulièrement idiot. »
Le visage d’Amadis Milenan vira au violet sous l’effet de la fureur. Il était peu probable, observa Rozala avec une sombre délectation, que quiconque l’eût insulté aussi franchement, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie. Le Pèlerin Gris s’éclaircit la gorge.
« Laurence, réprimanda-t-il.
La Sainte des Épées soupira.
« Très bien, dit-elle. L’honorable Princesse d’Iserre fait preuve des facultés intellectuelles d’un violon moyennement idiot. »
Le Pèlerin Gris eut l’air peiné.
« Ce que veut dire mon amie au parler franc, Votre Grâce, intervint-il, c’est que Catherine Foundling appartient à une catégorie très particulière de méchants. La nature de son Don correspond à ce que mon peuple appelle une batteuse : elle sépare le bon grain de l’ivraie. Elle se fera de grandes inimitiés, mais aussi de fidèles alliés. Et elle a déjà combattu aux côtés de la duchesse Kegan, contre un ennemi commun. »
Rozala était assez honnête pour admettre que voir le Prince d’Iserre ravaler sa fureur afin d’éviter de se brouiller avec des Héros égayait sa soirée. Peut-être même son mois.
« La duchesse a bien négocié, dit raide le prince. Et obtenu de grandes concessions en matière de droits et de territoires. La Reine de Callow n’a rien à offrir d’une valeur équivalente. »
Alors, des terres avaient été cédées. Rozala se demanda jusqu’où il était allé. Laure avait-elle été proposée ? Denier, presque certainement : c’était le vieux poignard que les Fairfax avaient gardé pointé sur le ventre de Daoine, au cas où les Deoraithe recommenceraient à parler d’indépendance. La princesse d’Aequitan s’éclaircit discrètement la gorge, attirant l’attention de tous.
« Je vais être franche, dit-elle. La Reine Noire devrait faire peur à tout le monde dans cette tente. Jusqu’ici, elle a fait preuve d’une retenue surprenante, mais c’est la même femme qui a fait crucifier plusieurs centaines de mages après le Fléau pour faire passer un message. Nous la poussons dans ses derniers retranchements, et elle a la réputation de montrer les crocs quand on la coince. »
Rozala but une gorgée de vin, faisant durer son propos pour rappeler qu’en matière militaire, c’était son avis qui comptait le plus.
« Nous sommes partis du principe qu’elle mordrait au premier appât. L’échec du piège de Harrow montre clairement que notre jugement était erroné. Et ce, sans même tenir compte du fait qu’elle était au courant de nos ouvertures auprès du baron Darlington, et qu’elle a transformé ce fiasco en une offre de son cru. À l’heure actuelle, je m’attends à ce qu’elle inspire bien plus de crainte à la duchesse que nous. Toute contribution de sa part est suspecte. »
Je ne te laisserai pas oublier de sitôt le fiasco Darlington, Amadis, songea-t-elle en souriant au Prince d’Iserre. Adieu, donc, à ce soulèvement du nord derrière la Reine Noire.
« Traiter avec l’Ennemi est toujours une putain d’erreur, dit la Sainte des Épées. Croyez-moi, dès qu’elle sentira le nœud se resserrer, les horreurs habituelles vont surgir. Vous auriez dû la carboniser sur place. »
« Elle disait vrai, Laurence, affirma le Pèlerin Gris, et une volonté de fer perçait sous sa douceur. Ne me contredis pas là-dessus. Je trouve profondément honteux que l’un d’entre nous hésite à saisir l’occasion d’éviter un bain de sang, quelle qu’en soit la provenance. »
« Tu as toujours été trop tendre, Tariq, répondit la Sainte. La seule chose sur laquelle je suis d’accord avec cette bande de poules caquetantes, c’est que l’est a besoin d’un bon nettoyage. Si on épargne le brasier, la pourriture ne fera que se répandre. On y va à moitié, et tu sais qu’il faudra revenir dans vingt ans. En admettant qu’on soit encore là. »
Quelque chose de pâle et de glacé tourbillonna dans les yeux du Pèlerin Gris. Rozala sentit le goût d’une tempête contre son palais. Cela la troubla assez pour qu’elle n’éprouve aucun agacement d’avoir été traitée de poule.
« Tu devrais savoir mieux que quiconque, dit doucement le Héros, jusqu’où je suis prêt à aller pour épargner des souffrances à ce monde. Toi, plus que tous les autres. »
La vieille femme parut mal à l’aise, puis honteuse. Rozala aiguisait son regard, intriguée. De tous les Nommés rassemblés sous la bannière de son armée, ces deux-là étaient réputés les premiers parmi leurs pairs. Leur querelle avait des implications intéressantes. Jusqu’ici, la politique des Héros lui était restée parfaitement opaque, à ceci près que les autres Levantins prenaient les paroles du Pèlerin pour des écritures sacrées. Tous les Nommés avaient résisté aux tentatives de nouer avec eux des liens plus étroits, mais si cette fracture pouvait être exploitée, il y avait… des possibilités à garder à l’esprit. Des liens connus avec un Élu suffiraient à faire taire pour de bon les ambitions de son frère, quelles que soient ses manigances.
« Pardonne-moi, finit par dire la Sainte. Tu connais mon tempérament. »
« Comme un ours qui a mal aux dents, dit affectueusement le Pèlerin en lui tapotant la main. Déjà oublié. Nous nous inquiétons tous pour les jeunes dans le sud. »
La princesse Adeline s’éclaircit délicatement la gorge.
« Pardonnez-moi, Élus, dit-elle. Mais si je puis me permettre, parlez-vous des Héros qui marchent vers les Vallées ? »
« Je croyais que les Calamités restantes étaient censées plier, ajouta prudemment Rozala. »
Si les Vallées de la Fleur Rouge tenaient bon, leur position au nord deviendrait extrêmement précaire. Dès qu’ils auraient dépassé Hedges, leurs lignes de ravitaillement deviendraient pratiquement impossibles à maintenir, et le Premier Prince avait laissé entendre qu’elle serait mécontente si les croisés se mettaient à vivre sur le pays en Callow. La princesse arlésite n’allait pas laisser son armée mourir de faim par crainte d’offenser Hasenbach, mais elle préférait aussi éviter, pour le moment, de donner un coup de pied dans ce nid de guêpes.
« En matière de puissance, le Seigneur Charogne ne fait pas le poids, convint le Pèlerin. À notre avis, c’est aussi le cas de Warlock. »
La Sainte renifla sans élégance.
« La Sorcière vient de la forêt de Brocéliande, dit-elle. Ce qu’elle a appris, elle l’a appris des Gigantes. Et ces gens-là dominaient déjà le monde quand les Praesi cherchaient encore à savoir à quoi servaient les bites. Elle lui réduira le cul en bouillie sur le sol de la vallée, s’ils s’affrontent sortilège pour sortilège. »
« Le jeune Hanno a déjà affronté le Chevalier Noir une fois, sourit le Pèlerin. Il ne répétera pas ses erreurs. Mais ses adversaires sont des méchants qui ont vieilli, et ce n’est pas sans raison que pareille chose est rare. La victoire ne sera pas facile. »
« Cet homme est l’un des jouets de Ranger, concéda la Sainte. Et cette vieille garce revêche ne fait pas dans la dentelle. Il ne tombera pas sans faire un carnage. »
Le Levantin lança un regard amusé à sa compagne, sans faire de commentaire.
« Nous vous remercions pour vos conseils, dit calmement le Prince Amadis. Mais je crains que nous nous soyons écartés de l’objet de ce conseil. La princesse Malanza exprimait ses inquiétudes, n’est-ce pas ? »
Rozala acquiesça.
« Il est clair que la Reine Noire compte livrer bataille aux abords de la baronnie de Hedges, dit-elle. Mais les rapports que je reçois font état d’une division de ses troupes, et cela me laisse franchement perplexe. Nous la dépassons en nombre de plus de deux contre un. C’est elle qui devrait tenter de nous battre en détail, pas nous offrir cette occasion sur un plateau d’argent. »
« Elle n’est guère plus qu’une enfant, haussa les épaules le Prince Arnaud. Les erreurs sont à prévoir. »
Et voilà que le seul membre de la royauté alaman dans la tente rompait son silence pour débiter une ânerie.
« C’est une jeune femme qui n’a jamais perdu une bataille, avertit le Prince Amadis. On peut s’attendre à de mauvais choix en matière de politique, mais elle n’est pas incompétente à la guerre. »
« Elle a pu devenir arrogante, admit Rozala. C’est fréquent chez les commandants invaincus, et le fait qu’elle ait eu assez d’assurance pour proposer des règles d’engagement limitatives alors qu’elle était si largement dépassée en nombre est révélateur. Mais j’imagine que le Prince Exilé et la Cour d’Été se racontaient la même chose juste avant qu’elle ne leur arrache les tripes. »
« Même si sa nature est indéniablement pervertie, dit le Pèlerin Gris, elle m’a semblé remarquablement lucide à certains égards. Elle n’est pas du genre à commettre des erreurs aveuglément. »
« Toute une cité de Callowans morts ne serait pas d’accord, traîna la Sainte. »
« Les enfants des Cieux ne sont pas les seuls à pouvoir tirer des leçons de leurs erreurs, la reprit le Pèlerin. Elle prendra garde à ne pas se faire brûler de cette manière une seconde fois. »
« Peut-être compte-t-elle rassembler ses forces par les portes féeriques, suggéra la princesse Adeline. »
« Nous savons que les voyages par Arcadie prennent du temps, répondit Rozala en secouant la tête. Et elle ne peut faire passer qu’une armée à la fois. Trois colonnes marchent vers nous. Même si elle choisissait parfaitement le moment, un tiers de son armée se trouverait encore au mauvais endroit au début de la bataille. Pour parler franchement, elle ne peut pas se le permettre si elle veut conserver ne serait-ce qu’une ombre de chance de l’emporter. »
« Nous savons que la Chasse sauvage lui a prêté serment, dit le Prince Arnaud. Peut-être peut-elle ouvrir plusieurs portes. »
« Je ne peux écarter cette possibilité d’emblée, convint la princesse d’Aequitan. Mais cela ne répond toujours pas à la question : pourquoi diviser ses forces au départ ? Elle doit savoir que nous nous attendrons à voir des portes apparaître sur nos flancs et derrière nous au moment de l’engagement. Elle n’aurait aucun effet de surprise, ce qui représente la moitié de l’avantage qu’elles offrent. Et si notre infanterie avance assez vite vers les portes, nous pourrions même la garder enfermée en Arcadie. C’est risquer un désastre sans le moindre bénéfice que je puisse discerner. »
« C’est inquiétant, admit le Pèlerin Gris. Je dois m’occuper des enfants, Vos Grâces, mais je demanderai conseil à l’Au-delà. Peut-être pourra-t-on percer le sens de tout cela. »
Rozala dissimula sa surprise. Elle croyait que lire l’avenir était rare, même chez les Héros, et que leurs visions étaient souvent trop vagues pour être d’une quelconque utilité pratique. On disait que l’Augure parlait à moitié du temps dans des langues inconnues, et que Hasenbach peinait sans cesse à attirer son attention sur les menaces plutôt que sur les conditions météorologiques. Si le Pèlerin Gris pouvait réellement discerner les rouages du Destin, ce serait un avantage considérable. Il était irritant que la chose ne soit révélée que maintenant, mais Rozala n’était guère en position de le lui reprocher.
« Nous avons hâte d’entendre votre sagesse, Élu, dit la princesse d’Aequitan. »
L’homme se leva et s’inclina profondément. Il jeta un regard à la Sainte, qui sourit, mais secoua la tête. Rozala se composa un visage impassible. Elle pressentait que la suite ne serait pas agréable. Le Pèlerin s’éloigna dans le silence, jusqu’à ce que la Sainte des Épées soupire.
« C’est un homme bon, vous savez, dit Laurence de Montfort. Il aime voir le meilleur chez les gens. »
« Un— commença le Prince Arnaud, mais on l’interrompit.
La Sainte fit courir ses doigts sur la table, creusant dans le bois des sillons profonds qu’aucune main mortelle n’aurait pu laisser. Le bruit fut assourdissant, un affreux grincement d’acier.
« Fermez-la, petit lèche-bottes insignifiant, lança la Sainte. Maintenant, Tariq choisit de croire en votre intégrité morale, mais moi, je sais mieux. Je connais la perversité que vous convoitez, ce doux murmure du pouvoir terrestre. Certains d’entre vous croient encore, à l’heure qu’il est, qu’on peut faire de la guerre sainte un instrument d’ambition. »
La vieille femme leur sourit, froide, terrible, et absolument indifférente à leur survie.
« Vous ne décevrez pas ce brave vieil homme, dit-elle. Vous respecterez les conditions et ne chercherez pas à les contourner. Et si vous en décidez autrement ? »
La Sainte éclata d’un rire rauque.
« Vous vous imaginez peut-être que les conséquences de vous déchiqueter, bande d’animaux, me feraient hésiter, médit-elle. Oubliez cette idée, mes petits princes. Les seules personnes auxquelles j’ai des comptes à rendre sont là-haut, et elles savent exactement de quoi vous êtes faits. »
Laurence de Montfort se leva en haussant les épaules.
« Imaginez-moi comme l’ange sur votre épaule, suggéra-t-elle. Vous savez, celui qui dit : “Soyez bons, mes enfants, ou je vais me repaître de vos entrailles comme un orque.” »
La Sainte des Épées leur sourit en agitant un doigt.
« Je crois que nous nous sommes compris, n’est-ce pas ? »
Personne n’acquiesça.
Personne n’en eut besoin.