Chapitre 197
« Loi d’Irritant : le destin funeste inévitable est une ressource limitée ; réparti entre plusieurs bandes héroïques, il se réduit à un simple malheur. Les Némésis ne devraient jamais s’en prendre simultanément à un même méchant. »
– Extrait de « L’Appendice des axiomes », contributions diverses
Assise à une table, face au baron Henry Darlington de Hedges et à la baronne Ainsley Morley de Harrow, je leur adressai un sourire et me demandai lequel des deux serait le premier à essayer de me vendre aux croisés.
Je savais de source sûre que Procer les avait approchés tous les deux bien avant qu’un trou ne soit percé dans les Caps Blancs. Les gens de Hasenbach étaient compétents, mais l’Observatoire l’était davantage, et personne n’avait encore la moindre idée précise de ce dont il était capable. Impossible de contrer ce qu’on ne connaissait pas, comme je l’avais appris à mes dépens. Je surveillais ces deux-là de près, grâce aux Jacks comme par des moyens sorciers, et même si Morley venait de devoir fuir sa propre ville, je pariais que Darlington serait celui qui tenterait de conclure un marché. Il était l’aîné des deux, approchait de la cinquantaine et, malgré sa réputation de chevalier habile dans sa jeunesse, son ventre montrait clairement qu’il avait troqué l’épée contre les côtelettes de mouton depuis belle lurette. D’après les Jacks, Morley avait la trentaine, mais n’avait hérité de la baronnie de son père qu’un an avant la Rébellion de Liesse. Ses terres étaient plus vastes que celles de Darlington, mais ses domaines personnels plus restreints ; le reste était réparti entre des vassaux qui s’étaient montrés assez indociles après son accession au titre. Si la trahison venait du contingent de Harrow, je parierais qu’elle serait le fait d’un de ses seigneurs lige, et non de Morley elle-même. Tous deux se montraient fort courtois tandis que nous partagions un verre — de l’eau pour moi, à cause de ce fichu petit serment —, mais ils cachaient aussi très mal leur surprise de me voir arrivée si vite à Hedges.
Sept jours à travers l’Arcadie, et mon Armée de Callow, forte de vingt mille hommes, se mit en marche à travers les pâturages au sud de la ville. L’Observatoire avait confirmé que les croisés commençaient tout juste à déboucher du côté callowan du passage des Caps Blancs. Ils avançaient plus lentement que prévu, mais nos estimations s’étaient fondées sur les vitesses de marche des Légions. Nous les avions bien sûr revues à la baisse, mais apparemment pas assez. Notre apparition avait provoqué quelque émoi, mais j’avais été parmi les premiers à franchir le portail féerique et, pour être franche, si nous avions voulu prendre Hedges, il n’y avait pas un foutu truc que l’un ou l’autre aurait pu faire pour nous en empêcher. La ville tenait davantage du gros bourg, et ses défenses étaient ridicules. Son enceinte était basse et délabrée, comparée à celle de presque toutes les autres villes de Callow, car le nord n’avait jamais vraiment eu à craindre les invasions de Praesi. Ses ennemis avaient été les autres Callowans, ce qui, même avant l’unification, impliquait davantage de vols de bétail que de sièges ; et, à l’occasion, Daoine. Les Deoraithe n’étaient guère enclins à l’expansion, mais, avant qu’Eleanor Fairfax ne les intègre au royaume, ils ne dédaignaient pas une razzia ou une expédition punitive de temps à autre pour manifester leur mécontentement envers la famille royale de Laure.
« Je suis impressionnée par la rapidité avec laquelle vous avez évacué vos gens, baronne, dis-je à Morley. Et par le soin que vous y avez mis. »
Leurs yeux trahirent un léger malaise : je leur rappelais que je savais précisément ce qui se passait sur leurs terres, alors qu’eux n’avaient aucune idée de la manière dont j’étais au courant. Darlington se racla la gorge.
« Peut-être un peu prématurément, Votre Majesté, si vous me permettez cette remarque. Il me semble qu’il aurait été possible de défendre Harrow. »
J’y vis surtout le signe qu’il aurait préféré éviter les batailles rangées jusque sur les confins de ses terres, plutôt qu’une marque de sympathie envers Morley. Mais il m’avait assez souvent tapé sur les nerfs pour que je ne sois guère disposée à penser du bien de lui. Je sirotai mon verre.
« Ils ont avancé moins vite que prévu, concédai-je. Il y a cependant des risques auxquels vous n’avez peut-être pas songé. Savez-vous tous les deux ce qu’est un Œuf infernal ? »
Morley pâlit, mais Darlington ne broncha pas.
« Une diablerie praesi, sans aucun doute, dit-il.
— C’est donc vrai, murmura la baronne Ainsley. L’Étendard Perdu existe bel et bien ? »
« Des sources fiables m’ont assuré qu’il se trouve dans les environs de Harrow, lui dis-je. Mais mes recherches n’ont encore rien donné. »
Darlington était perdu, et à voir son expression, il n’entendait pas le rester longtemps.
« Et quelle histoire des Terres désolées est-ce là ? demanda-t-il. Je ne vous croyais pas superstitieuse, Votre Majesté. »
« Puisque la Diaboliste a utilisé l’un de ces étendards contre moi à Marchford, “superstition” n’est peut-être pas le mot qui convient, répondis-je avec douceur. »
Ce fut un vrai plaisir de le voir comprendre. L’histoire de ce que j’avais affronté en défendant ce qui était désormais mon domaine personnel était bien connue.
« Il y a un démon dans le nord ? siffla-t-il.
— Mon père m’a dit que Triomphante avait laissé derrière elle de vieilles folies, quand j’étais enfant, dit Morley. Je croyais que ce n’était qu’une légende, mais ne vivons-nous pas une époque où les vieux récits reprennent vie ? »
« Je ne combattrai pas les Héros sur un terrain où la libération d’un démon est un risque, leur dis-je franchement. Dès que les croisés ont établi une tête de pont près de Harrow, la ville est devenue indéfendable. Je suis désolée de ce que cela impose à vos gens, baronne, mais… »
La femme secoua la tête.
« Non, Votre Majesté, dit-elle. Nous n’avons perdu que de l’orgueil et de l’argent. À vrai dire, je dois vous remercier sincèrement de votre prudence. Je préfère voir mes coffres se vider plutôt que mes gens… »
Elle s’interrompit, et je ne terminai pas sa phrase à sa place. Quand il était question de démons, mieux valait toujours en dire le moins possible.
« Ce sont aussi mes gens, dis-je doucement. Je préférerais ne pas avoir à mener cette guerre, mais toute résolution diplomatique a été refusée. »
« Procer, lâcha Morley avec amertume. »
Et même si je soupçonnais Darlington de souhaiter ma mort au moins une fois par jour, sa lèvre se retroussa elle aussi avec dégoût à la mention de la Principauté. Nous autres Callowans, nous aimions les rancunes, et Procer en avait mérité plus d’une. Ce bref instant de solidarité ne m’aveugla nullement sur la possibilité bien réelle que l’un de ces deux-là, ou les deux, essaie de me faire tomber avant la fin du mois.
« Je mettrai mes hommes à votre disposition pour la bataille, Votre Majesté, finit par dire Morley. »
« Ce sera un plaisir d’intégrer votre cavalerie à l’Ordre de la Cloche Brisée, lui dis-je. J’enverrai Grandmaster Talbot vous voir. Mais si vous comptez aussi envoyer des fantassins, il me faudra des officiers des Légions pour les encadrer. La Maréchale Juniper ne l’acceptera pas autrement. »
Cette dernière condition était un peu délicate au regard des lois callowanes en vigueur, mais Juniper était l’officière la plus haut gradée de l’Armée de Callow et, en théorie, disposait de la même autorité générale que les Princes Radieux et les Fairfax régnants en temps de guerre. Pourtant, cette demande précise s’était heurtée, sans exception, à l’opposition des deux nobles assis devant moi. Même après que je l’eus modifiée pour ne réclamer que des officiers des Légions chargés d’observer, le point avait continué de faire débat. La baronne Kendal avait estimé qu’il ne valait pas la peine d’insister, vu le faible nombre d’hommes que ces deux-là pouvaient fournir, et elle n’avait pas tort. Mieux valait ne pas les avoir du tout que de les compter comme renforts peu fiables.
« Cela ne posera aucun problème, déclara la baronne Ainsley d’un ton résolu. »
J’avais dû laisser paraître ma surprise, car elle m’adressa un sourire contrit.
« Les Morley tiennent Harrow depuis trois cents ans, Votre Majesté, dit-elle. Je ne céderai pas mes terres à ces foutus Procerans qui paradent sans combattre. »
« Nous serons ravis de vous compter parmi nous, dis-je. »
C’était… inattendu. Et même si j’aurais aimé la croire sur parole, ce revirement suffisait à éveiller mes soupçons. Cela dit, il ne fallait pas non plus regarder un cheval donné dans la bouche de façon trop évidente.
« Ils ont envoyé un émissaire, dit soudain Morley. »
Mon regard se fit plus perçant tandis que je l’étudiais. Elle semblait embarrassée, mais déterminée.
« Les Procerans ont envoyé un émissaire, poursuivit-elle. Pour me proposer un accord. »
Le baron Darlington s’était figé, tout à fait. Je bus une gorgée d’eau, puis reposai calmement ma coupe.
« J’espère qu’ils étaient généreux ? »
Elle renifla.
« J’aurais pu garder mes terres, dit-elle. Ils auraient aussi arrangé le mariage de l’un de mes enfants avec l’un de nos supérieurs. Ils voulaient Henrietta, ce qui en disait long. Ils tiennent davantage à ce que nous prenions leur nom qu’à l’inverse. »
« Laissez-moi deviner, dis-je d’un ton traînant. Vous deviez vous joindre à l’armée et leur fournir des renseignements. Peut-être changer de camp en pleine bataille ? »
« Ils se sont montrés un peu plus circonspects, dit la baronne. Mais c’était bien ce que cela impliquait. Ils… c’était une façon de traverser la tempête, Votre Majesté. »
Je l’observai attentivement. Elle n’avait pas accepté, non. Sinon, elle n’en aurait pas parlé. Mais elle ne les avait pas chassés non plus. Je le savais déjà, mais j’étais surprise qu’elle accepte de me le dire. Tu ne m’aimes pas, pensai-je. Nous le savons toutes les deux. Mais, au bout du compte, même si tu me vois comme une méchante, je suis une méchante de Callow, et cela compte encore, n’est-ce pas ?
« La trahison, dit Darlington d’une voix épaisse. Quelle horreur. C’est le lait maternel des hommes de Procer, nous l’avons toujours su. »
« Je ne fais pas pendre les femmes pour avoir reçu des émissaires, dis-je doucement. Et je préfère une opposition franche et déclarée à un serpent dans l’herbe. Hasenbach fera d’autres offres. Elle y est obligée, car elle sait qu’il serait insensé d’essayer de tenir Callow par la force tout en faisant la guerre aux Terres désolées. Mais ne vous y trompez pas : elle doit tenir Callow. Et nous savons tous que Procer ne renonce pas facilement aux terres qu’il s’approprie. »
Morley hocha lentement la tête. Elle n’était pas belle, et le soulagement manifeste qui se lisait sur son visage ne l’avantageait guère.
« Mes devoirs m’empêchent de m’attarder, leur dis-je en me levant lentement. Baron Darlington, un officier de l’état-major viendra vous voir pour discuter de nos lignes de ravitaillement. »
« Il trouvera chez moi un hôte accueillant, Votre Majesté, répondit-il en se levant à son tour. »
Je hochai la tête en direction de Morley, puis marquai une pause. Je plongeai mon regard dans celui de Darlington.
« Un homme roux, dis-je, avec l’accent de Liesse. Il est resté deux jours. »
Le visage de l’homme se vida de ses couleurs.
« Partez toujours du principe que je sais, lui dis-je avec douceur. »
Je laissai derrière moi un silence absolu.
Quand j’étais tombée sur ce mur, j’avais décidé qu’il était trop bas pour avoir été conçu comme une défense. Et il était trop éloigné de la ville, alors que la colline basse qui surplombait les faubourgs de Hedges aurait constitué un bon emplacement pour une tour de guet. Il avait probablement servi à parquer le bétail, mais, à en juger par son état, il n’avait plus rempli cette fonction depuis des années. Avec la brise fraîche du soir et la vue, l’endroit était assez agréable pour m’asseoir en attendant ceux que j’avais fait appeler. C’était ma première visite dans ces contrées si septentrionales et, pour être honnête, toute la région me semblait plutôt désolée. Des champs verts et bruns, rendus boueux par la fonte des neiges, s’étendaient à perte de vue, ponctués de rares bosquets et de quelques pentes douces. Hedges n’avait rien à voir avec les grandes villes du sud. Peut-être était-elle plus étendue que Dormer, mais la majeure partie de cet espace était vide, et la ville elle-même paraissait nettement plus pauvre. Pas de rues pavées, ici, seulement des chemins boueux. Et moins de maisons de pierre que dans n’importe quelle autre ville de Callow que j’avais vue ; la plupart étaient des constructions de bois aux toits de chaume. À part l’enceinte délabrée qui entourait grossièrement la ville basse, il n’y avait pas de véritables fortifications. Même le donjon du baron n’était qu’une colline surmontée de tours et d’une grande salle.
Je tirai sur ma pipe et soufflai la fumée dans le vent, tandis que le crépuscule rattrapait l’Armée de Callow, campée derrière moi. Les feux de cuisine étaient déjà allumés et les tentes dressées ; une série de palissades préparait les soldats à une attaque qui ne risquait guère de survenir si tôt. Juniper avait exigé des fortifications complètes, même si, en privé, elle m’avait confié que c’était surtout pour entraîner les hommes à les monter, et non parce qu’elle craignait vraiment une attaque ennemie. Une traînée de fumée de feuille d’éveil s’éloigna toujours davantage, jusqu’à disparaître, et un sourire me vint aux lèvres. Il fallait lui reconnaître ça : même si mes sens s’étaient seulement affinés, il fournissait toujours un effort louable.
« La boue te trahit, dis-je. Tu aurais dû essayer sans tes bottes. »
« J’ai les pieds très délicats, Votre Majesté Reine, mentit joyeusement le tribun spécial Robber en se redressant de sa position accroupie sous la pente inclinée de la colline. »
Je dissimulai le spasme de chagrin qui me traversa quand je le regardai. Robber avait quinze ans, maintenant. La plupart des gobelins ne dépassaient pas trente-cinq ans et, passé la trentaine, ils déclinaient rapidement. J’avais toujours su qu’en tant que méchante, si je ne me faisais pas tuer, je survivrais probablement à la plupart de mes plus proches amis de la Quinzième. À la vue de ses arcades sourcilières qui s’épaississaient et des rides nouvelles autour de sa bouche, je pris conscience une fois encore que les gobelins parmi mes compagnons seraient les premiers à partir. Pickler ne portait aucune de ces marques, mais elle venait d’une lignée de matriarches. On disait que ces gobelines étaient presque d’une espèce à part. J’attendis qu’il se laisse tomber à côté de moi, les jambes ballantes comme un enfant verdâtre et meurtrier, pour lui répondre.
« Tu sais, mentir à ta souveraine est techniquement un acte de trahison, l’informai-je. »
« J’ai entendu dire qu’à force de recommencer, ça s’annule, réfléchit Robber. Je devrais sans doute continuer, par précaution. »
« À ce rythme, tu vas te faire rétrograder au rang de Repose-pieds inférieur inférieur, dis-je en haussant un sourcil. »
« Oh, allez, geignit-il. Où veux-tu que je trouve un autre père d’ennemi juré à assassiner ? »
« Eh bien, s’il y a quelqu’un qui en est capable, c’est toi, ricanai-je. »
J’inhalai la fumée tandis qu’il restait silencieux, mais jamais immobile. C’était une chose que j’avais appris à remarquer chez les gobelins : ils semblaient toujours bouger, ne serait-ce qu’un peu. Comme s’ils craignaient de tomber raides morts s’ils s’arrêtaient.
« Nous allons bientôt avoir des problèmes de renseignement, finis-je par lui dire. Il y a trop de prêtres et de Héros avec les Procerans ; ça va perturber la scrutation. Même celle de l’Observatoire. »
Il afficha un large sourire féroce.
« On fait encore semblant que ce truc n’est qu’un joli ensemble de bassins de scrutation ? demanda-t-il. Parce que la Catherine Foundling que je connais ne débourse pas autant d’or pour un outil qu’elle ne peut pas balancer sur un ennemi. »
Je souris sans chaleur, mais ne répondis pas. La petite découverte de Masego, qu’il avait appelée positionnement absolu, était potentiellement l’un des tours les plus redoutables que j’avais dans ma manche, mais je comptais la garder secrète aussi longtemps que possible. Dès que je m’en servirais, je deviendrais une menace bien plus sérieuse aux yeux de tous. Je ne pouvais pas me le permettre tant que toutes mes pièces n’étaient pas en place.
« Nous pouvons déduire leurs positions à partir des absences, dis-je. Mais nous ne pouvons pas avancer presque à l’aveugle contre une armée de cette taille. Comment se débrouillent les mages que nous t’avons assignés ? »
« Ils se débrouillent très bien, dit Robber. Ils ne crient même plus quand ils se réveillent en pleine nuit avec un couteau sous la gorge. »
« Ne me casse pas mes mages, Robber, soupirai-je. Tu sais que nous n’en avons pas à revendre. »
« Tu me fais une grave injustice, se lamenta-t-il. Je leur enseigne des leçons de vie importantes, comme “pleurer ne sert à rien” et “qui dort profondément dort pour toujours”. »
« Tu n’en auras pas de nouveaux si tu abîmes ceux-là, le prévins-je. Il ne reste plus personne à enrôler dans la Guilde des haies. »
« C’est un devoir que les dieux m’ont confié : instruire de tendres Callowans au cœur sensible comme eux, me dit-il avec ferveur. À propos, j’ai entendu une histoire sur les gens du nord. C’est vrai qu’ils… »
« Toutes les blagues sur les gens du nord et les moutons ont aussi été faites sur les gobelins et les chèvres, le prévins-je. »
« Calomnie, protesta-t-il. Ça n’arrive presque jamais, sauf quand on rase une chèvre et qu’on la peint en vert. »
Je levai les yeux au ciel.
« Bon, si tu as assez de temps libre pour faire l’idiot, ils ne devraient pas poser problème, dis-je. Juniper enverra des éclaireurs sur le terrain, mais je veux aussi une paire d’yeux loin derrière les lignes ennemies. Tu viens de te porter volontaire pour cette mission. »
« Je suis le gobelin le plus dévoué qui ait jamais vu le jour, approuva Robber, visiblement ravi. Mais dis-moi qu’on ne va pas se contenter de rôder. Ça fait un moment que les miens n’ont poignardé personne, ils commencent à s’impatienter. »
« Je te garde en réserve comme un poignard, dis-je. Ça signifie que tu te fais discret jusqu’à ce que je me serve de toi. »
Il me tira la langue, ce qui était légèrement inquiétant vu qu’elle était d’un noir de jais.
« Beurk, dit-il. Beurk, Catherine, beurk. »
« Demande au capitaine Borer de te coller un rapport pour insolence, ordonnai-je. Sans même parler du fait, parfaitement établi, que tu es une sale vermine, nous savons tous les deux que t’envoyer vadrouiller alors qu’une bande de Héros court les environs, c’est comme donner des restes de viande à un loup. »
« Ils ne peuvent pas nous tuer s’ils ne nous affrontent pas, répondit-il en haussant les épaules. »
« Je me doutais que tu dirais ça, grognai-je. Mais j’ai des inquiétudes, et Juniper les partage. Alors nous allons t’assigner un partenaire. »
« Dis-moi que c’est Larat, supplia-t-il. Ce type, c’est un gobelin à qui on aurait donné des cailloux particulièrement violents à manger. »
Attends, les gobelins pouvaient vraiment manger des cailloux ? Non, Catherine, ne t’engage jamais sur la piste de Robber. Il n’y a pas de réponses au bout, seulement des maux de tête et de la perplexité.
« Non, répondis-je. Elle arrive justement. »
Ses yeux jaunes glissèrent vers le bas de la colline, et j’eus alors le plaisir de voir le petit salaud féroce prendre un air inquiet.
« Par les dieux, non, dit-il. Même pour toi, c’est sadique, ma reine. »
« Bonsoir, Cat, lança l’Archer avec un grand sourire. Et toi aussi, Robert. »
« Tu sais que ce n’est pas mon nom, siffla le gobelin. »
« Je suis navrée, Bobber, dit Indrani. Je le jure. »
« Tu ne peux pas l’envoyer avec nous, dit Robber. Elle a arraché la tête d’Akua avec les dents ! »
Je clignai des yeux.
« Elle a fait quoi, au juste ? demandai-je avec prudence. »
Robber prit un air fuyant, ce qui, vu qu’il pouvait se faufiler en plein jour sans même essayer, relevait presque du miracle.
« Je ne dis pas que c’est arrivé, mais il est possible qu’un cercle de paris techniquement illégal au regard du règlement des Légions se soit créé spontanément, dit-il. »
« Akua était un scorpion, m’informa l’Archer d’un ton enjoué. »
« Pas n’importe quel scorpion, brute, mais un crotale des Terres désolées pur-sang, insista le gobelin. Et son nom complet était Akua Sahedon’t. »
« Tu as arraché la tête d’un scorpion avec les dents, articulai-je lentement en regardant Indrani. »
Elle haussa les épaules.
« La Dame disait toujours qu’il était important d’établir la hiérarchie dès le début d’une relation, répondit-elle. Tu ne trouves pas, Borer ? »
« C’est quelqu’un d’autre, marmonna Robber d’un ton vexé. Et j’avais parié un mois de solde sur la victoire d’Akua contre Willie Angels. »
Ainsi, mes sapeurs faisaient venir des scorpions des Terres désolées, sans doute énormes, leur donnaient les noms de mes anciens adversaires et les faisaient s’affronter à mort. J’aurais vraiment aimé pouvoir dire que c’était la pire chose que je les eusse surpris à faire, mais c’était un mauvais moment pour commencer à me mentir.
« Je vais faire comme si je n’avais jamais entendu ça, décidai-je à voix haute. Principalement parce que, eh bien, Hakram n’est pas là et que je suis absolument pas prête à rédiger un rapport sur des scorpions géants si je peux l’éviter. En tant que reine adorée, je vous ordonne de faire semblant de vous entendre quand je peux vous entendre. Voilà, c’est réglé. »
« J’adore quand elle prend son ton autoritaire, dit l’Archer au gobelin. »
« J’espère que tu aimes aussi les scorpions dans ton lit, lui murmura-t-il. Akua avait des petits avant que tu ne l’assassines de sang-froid. »
« Tu vois, il me propose déjà des en-cas, sourit Indrani. Herbert et moi sommes de très bons amis, Catherine. Les meilleurs. »
Je fermai les yeux et souhaitai de toutes mes forces qu’ils disparaissent, mais, quand je les rouvris, ils étaient toujours là, obstinément. Un de ces jours, ça finirait par marcher, et ils le regretteraient tous.
« Robber, prépare tes gens, ordonnai-je. Vous partez dans une demi-cloche. Archer… »
« Pas la peine, j’ai déjà préparé les provisions, répondit Indrani en levant une outre qui contenait, à l’odeur, de l’alcool fort. »
« N’oublie pas ton arc, soupirai-je. »
Que les dieux les accompagnent, même si, je l’espérais, pas ceux d’En-Haut. Le genre de travail que je leur réservais ferait froncer les sourcils là-haut.