Chapitre 196
« Gouverner n’est pas sans rappeler le jardinage, sauf que toutes les mauvaises herbes sont lourdement armées et conspirent à votre perte. »
– Impératrice de l’Effroi Prudence Ire, la « Fréquemment vaincue »
Après le départ de la Voleuse, je m’attardai dans mon cabinet et attendis la scrutation que je savais devoir venir. Durant les longues heures silencieuses qui suivirent, je n’eus que mes pensées pour compagnie, et elles s’engagèrent dans les mêmes spirales descendantes que ces derniers temps.
Le problème avec les mauvaises habitudes, c’était qu’on se rendait rarement compte qu’on en avait jusqu’à ce qu’elles reviennent vous mordre le cul. Depuis la seconde Liesse, j’avais eu des mois pour essayer de déterminer où et pourquoi j’avais échoué et, autant que je puisse en juger, nombre de mes échecs avaient la même origine : j’avais tendance à réagir plutôt qu’à prévenir. Je voyais même où cette faille était apparue : au moment où j’étais, de fait, devenue la première parmi mes pairs en Callow, tout en continuant à aborder chaque problème comme l’Écuyer. À regarder cette année dans son ensemble, le tableau n’était pas fameux. J’avais reconnu la menace que représentait la Diaboliste, mais je m’étais contentée de demi-mesures et j’avais gravement sous-estimé les dégâts qu’elle pouvait causer si on la laissait en vie. Dès que j’avais compris qu’elle préparait un rituel, j’aurais dû mener la Quinzième vers le sud au grand complet et l’écraser sans pitié. Je n’avais pas du tout vu venir les faës, mais personne d’autre non plus ; pour ce grief-là, je m’abstiendrais donc de me blâmer. En revanche, lorsqu’il était devenu clair que j’avais affaire à une invasion arcadienne, j’avais encore tout fait de travers. J’avais fini par m’en sortir, mais seulement avec l’aide de Malicia, et après avoir laissé le sud aux mains de l’Été pendant des mois.
Je m’en étais prise aux armées, aux menaces visibles, mais je n’avais pas visé les racines de l’arbre du désastre avant qu’il soit bien trop tard dans la campagne. À Callow, un vieux dicton disait que l’échec était le meilleur des maîtres. Vu l’ampleur de mes échecs, j’aurais dû apprendre quantité de choses.
Certaines conclusions s’imposaient. Le coup d’État des éléments praesi du Conseil dirigeant me semblait toujours n’être qu’une note de bas de page dans une affaire bien plus vaste, mais il avait mis une vérité en lumière : si je gouvernais, si je coiffais une couronne, je nouais des liens que je ne pouvais négliger. La situation à Laure n’avait dégénéré que parce que je n’étais pas là pour les intimider et les tenir en respect, mais c’était bien là le problème, non ? Il fallait que je les intimide pour les tenir en respect. L’Empire fonctionnait ainsi, mais il se déchirait à une régularité déprimante et s’était si bien mis à dos le reste de Calernie qu’il avait essuyé quatre croisades. Pire encore, l’ascension de la Tour encourageait cette pensée laide et omniprésente selon laquelle les effusions de sang étaient salutaires. Une façon de voir que Noir et Malicia combattaient encore aujourd’hui. Le fait est que toute cette philosophie selon laquelle le fer aiguise le fer ne tenait pas ses promesses : la personne la plus compétente, la plus dangereuse et la plus ambitieuse ne finissait pas forcément par s’emparer de la Tour. L’histoire praesi le démontrait on ne peut plus clairement. Nombre d’Empereurs et d’Impératrices de l’Effroi, dont on ne se souvenait plus que comme de simples sujets de plaisanterie, avaient en réalité excellé dans un domaine : tuer leurs rivaux assez souvent et assez brutalement pour que personne ne les renverse. Du moins, pendant un temps.
C’était une compétence, je devais bien le reconnaître. Mais elle ne se traduisait pas nécessairement par un talent pour gouverner, même sans tenir compte des pactes infernaux que ces mêmes Tyrans concluaient souvent pour l’emporter, ni de leurs conséquences. Non, plus je lisais, plus j’en venais à la conclusion que Praes ne s’était pas effondré sur lui-même pour deux raisons : les Hauts Seigneurs et les autres méchants. Les mêmes familles qui avaient formé les Sang-Purs sous Malicia et causé tant de problèmes étaient aussi celles qui renversaient régulièrement les Empereurs, mais elles investissaient également beaucoup de richesses et d’influence pour maintenir Praes uni. Aucun de leurs membres ne voulait régner sur seulement une partie de l’Empire, la prochaine fois que l’un des leurs revendiquerait la couronne. Leurs méthodes pour tout maintenir ensemble impliquaient généralement quantité de meurtres, une attaque contre Callow ou un resserrement général de l’étau sur les Peaux-Vertes. C’était atroce de mon point de vue, mais, dans leur petit cercle fermé, cela avait parfaitement du sens. À leurs yeux, personne à Praes qui ne soit pas de haute naissance ne comptait. Et puis, il y avait les méchants. Le Chancelier, le Chevalier Noir, le Sorcier. C’étaient les plus fréquents, mais chaque siècle semblait apporter son lot de Nommés secondaires, comme le Capitaine, l’Assassin et la Scribe. Si l’on en croyait les chroniques, aucun d’eux n’avait été particulièrement agréable. Mais tant que des demi-dieux à l’humeur sombre — car les méchants de l’ancienne école avaient bien été cela, malgré tous leurs défauts — surveillaient l’Empire, quiconque tentait de morceler Praes risquait de détourner leur attention de leurs querelles mesquines pour la reporter sur le clou qui dépassait. Et cela finissait rarement bien pour le clou en question.
Callow ne disposait d’aucune de ces structures. La Maison Fairfax et les aristocrates formaient l’ossature du royaume avant la Conquête ; à présent, ils avaient été soit complètement exterminés, soit décimés par une série de guerres brutales et les purges qui avaient suivi. Pour l’heure, le royaume de Callow ne tenait qu’à une chose : moi. Et c’était une très mauvaise idée, comme le coup de Laure l’avait clairement démontré. Si tout reposait sur mes épaules, dès que je partais en campagne ou qu’un combat entre Nommés m’éloignait du terrain quelque temps, tout commençait à s’effondrer. J’avais passé de longues nuits avec Hakram à élaborer une manière de gouverner ce pays qui résisterait à mon absence sans pour autant confier tous les postes aux Royaux ou aux Hommes de la Reine. Nous nous en étions mieux tirés que je n’aurais raisonnablement pu l’espérer. L’intégration de l’ancienne bureaucratie praesi à la couronne avait centralisé le pouvoir, oui, mais davantage autour de Laure que de moi. La plupart de ses rouages pouvaient fonctionner sans que je sois là pour les superviser. Et Ratface, que les dieux bénissent son âme querelleuse, avait accompli des miracles dans la mesure du possible.
La Monnaie royale de Marchford avait mis assez de pièces en circulation pour que la Tour ne décide plus, dans les faits, de la quantité de monnaie dont nous disposions. Ratface s’inquiétait du fait que l’Impératrice détenait toujours d’énormes réserves de métaux précieux, accumulées au cours de deux décennies de paix et de pillages à Callow, et que, si elle les mettait un jour en circulation, l’afflux d’or et d’argent ruinerait le sud et porterait préjudice au reste du royaume. Je ne pouvais pas écarter cette inquiétude d’un revers de main, mais Malicia était en guerre. Je savais mieux que quiconque que l’Impératrice n’hésitait pas à se tirer une flèche dans le pied si elle pensait y trouver un avantage à long terme ; néanmoins, tant qu’elle aurait besoin que Callow reste assez fonctionnel pour barrer la route à la croisade, je ne la voyais pas passer à l’acte. La situation restait délicate : je ne pouvais pas et ne voulais pas rester sous la coupe de la Tour, mais si je sortais trop du rang, Malicia devrait réagir, et la monnaie était l’un des meilleurs moyens dont elle disposait pour me faire du mal. Bien sûr, la mise en circulation de sa propre monnaie par un pays instable et déchiré par la guerre comportait aussi des risques. Le patriotisme, plus que la confiance, avait poussé les gens à adopter la nouvelle monnaie, et le patriotisme était une base dangereuse.
J’étais assez populaire à Callow pour qu’un soulèvement ne présente pas de réel danger pour l’instant, mais je devrais veiller à ce que cela reste ainsi. La Voleuse m’avait fait comprendre que, dans le nord, on estimait que j’avais hérité des pires excès des Fairfax et des méthodes praesi les plus exaspérantes, avant d’en faire les piliers de mon règne. J’avais une solide emprise sur le centre de Callow, où beaucoup me voyaient encore comme la femme qui avait chassé les aspects les plus détestés de la domination praesi et pris le champ de bataille à plusieurs reprises pour protéger le royaume. Au sud, en revanche, la situation était plus mitigée. Hakram avait supervisé le ravitaillement et l’installation des réfugiés, ce qui avait rejailli sur ma réputation, mais Laure hantait encore les mémoires. Le fait que les gens du sud soient généralement plus religieux n’arrangeait rien ; et, malgré mon couronnement par une Sœur, je restais bel et bien une méchante. Là-bas, on ne me soutenait que parce que toutes les autres options étaient manifestement pires. Au moins, l’implication avérée de Procer dans la Rébellion de Liesse l’avait rendue presque aussi détestée que Praes. Le ressentiment n’avait fait que croître quand les rumeurs annonçant que la Dixième Croisade traverserait Callow avaient commencé à filtrer. Des complots étaient colportés : le Premier Prince aurait tout organisé pour affaiblir suffisamment le pays afin qu’il ne puisse pas se défendre. Et le fait que ces théories ne perdent pas en popularité, mais en gagnent, portait la signature de l’Impératrice.
Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi était restée discrète ces derniers temps, mais ce serait une erreur de croire qu’elle ne préparait pas le terrain pour ses prochains coups.
Je savais que je m’étais mise à m’occuper de Callow trop tard. Moins d’un an consacré au pays, alors que je devais à la fois doubler les effectifs de l’armée et reconstruire un tiers du royaume ? Que Ratface ait réussi à trouver l’argent nécessaire à tout cela témoignait du talent absolument démesuré de mon ancien tribun du Ravitaillement. J’avais fini par me résigner à cette vérité : je ne pouvais pas faire mieux avant que les épées ne sortent du fourreau. Et il n’avait jamais fait de doute qu’elles sortiraient, ce qui expliquait pourquoi j’avais englouti tant d’argent dans les Jacks, même quand Juniper hurlait d’indignation. Si j’attendais que les armées se mettent en marche pour commencer à combattre cette guerre, je la perdrais. C’était aussi simple que cela. Noir m’avait dit un jour que, si je ne me mettais pas à agir au lieu de réagir, j’accumulerais des désastres de plus en plus grands, et je m’en voulais encore de ne pas l’avoir écouté. Je ne referais pas cette erreur ; il me fallait donc un plan et une idée de ce que mes adversaires tramaient. J’avais mon plan. Il m’avait fallu des mois et faire appel à davantage de gens que je n’étais vraiment à l’aise d’en mobiliser, mais j’avais sur parchemin l’ossature des Accords de Liesse. À présent, je n’avais plus qu’à m’assurer que tous les autres acteurs de cette affaire seraient prêts à les signer, et c’était une autre paire de manches.
Je savais que Malicia n’accepterait jamais. Il fallait donc que Malicia disparaisse, tôt ou tard, et cette perspective donnait une tonalité particulière au fait que sa maîtresse-espionne me contactait à la veille de mon départ pour la campagne du nord.
Le bassin de scrutation s’illumina et je me penchai dessus, observant attentivement mon interlocutrice. Ime avait l’air plus âgée que lors de notre dernière rencontre. Les rides de son visage étaient plus marquées et, bien que ses cheveux fussent toujours foncés, je soupçonnais l’usage d’une teinture derrière l’absence de mèches blanches. Elle se montrait plus méfiante avec moi qu’autrefois, et à juste titre. À ma demande, les proches d’Aisha avaient déterré quelques informations à son sujet. Elle avait été l’une des plus proches alliées de l’Héritier, à l’époque où Noir portait encore le Nom d’Écuyer, et la seule à avoir survécu aux représailles, sans surprise minutieuses, de mon maître tandis qu’il gagnait en influence. Sous l’Empereur de l’Effroi Nefarious, elle avait été placée à la cour comme alliée secrète de Malicia, alors concubine, puis avait servi d’informatrice la plus précieuse de l’Impératrice à Ater pendant la guerre civile. On ne pouvait pas prendre à la légère quelqu’un capable de tromper un Chancelier et tout un parterre de nobles praesi. Je me montrais donc aussi méfiante qu’elle en avait l’air.
« Votre Majesté, me salua la maîtresse-espionne. »
Son visage, sur le bassin de pierre que j’utilisais pour les scrutations officielles avec la Tour, était petit, mais remarquablement détaillé. Masego avait fait du bon travail avec l’instrument.
« Dame Ime, répondis-je en inclinant la tête. »
« Je vous apporte un message de Sa Très Effroyable Majesté, dit-elle. La Tour a appris que vous partiriez en campagne à l’aube. »
« Comme convenu, la défense de Callow fait partie de mes responsabilités en tant qu’État tributaire de Praes, dis-je. Même s’il n’est plus possible de renforcer Noir dans les vallées, je livrerai bataille à l’armée du prince Milenan. »
« Vous vous acquittez promptement de vos obligations, et cela vous honore », dit Ime, bien que nous sachions toutes deux que ces paroles étaient creuses. Je ne faisais rien de tout cela pour l’Impératrice. « La Tour a toutefois des instructions quant aux modalités de cet acquittement. »
Ah, nous y voilà. Je sais ce que tu veux cette fois, vieille araignée. J’allais probablement apprendre qu’Amadis Milenan devait survivre à sa petite escapade dans les Caps Blancs.
« Ce sera bien sûr un plaisir d’entendre ces instructions, répondis-je d’un ton égal. »
J’avais appris à peser mes mots avec plus de soin, et pas seulement parce que je portais un chapeau extravagant. Ime comprenait parfaitement la porte de sortie que je m’étais ménagée, mais je ne lui avais pas donné assez de raisons pour qu’elle durcisse le ton. Nous en étions encore au stade où mon profond amour et ma loyauté envers l’Impératrice relevaient d’une fiction que nous prétendions toutes deux réelle.
« Les intérêts de la Tour ont commandé d’épargner le fer à certains membres de la famille royale au sein de l’armée croisée, dit Ime. »
« Fascinant, répondis-je avec un sourire large et sans joie. Dois-je deviner les noms ? »
« Vu la situation de guerre, ce ne sera pas nécessaire », répondit la maîtresse-espionne avec flegme. « Ils ne sont que deux : le prince Amadis Milenan d’Iserre et la princesse Rozala Malanza d’Aequitan. »
Le comploteur et la générale. En somme, les deux seules personnes qui comptaient dans cette armée, à part les Héros. Je laissai retomber mon sourire de façade.
« Et ce… décret, dis-je. Porte-t-il le sceau de la Tour ? Ou s’agit-il simplement d’une instruction de Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi ? »
Jusqu’où es-tu prête à aller ? Vas-tu faire de la désobéissance un acte de trahison ? C’était, pour l’heure, le plus important à découvrir. La position de l’Impératrice sur la question m’en apprendrait beaucoup. Par exemple, si elle riposterait immédiatement au moindre refus. D’après les dernières nouvelles des proches d’Aisha, la flotte de guerre ashurienne se trouvait dans les Îles sans Marée, prélude évident à une attaque contre les côtes praesi. Je doutais donc qu’une Légion marche vers l’ouest. J’avais de toute façon installé une garnison à Summerholm pour l’arrêter net si cela arrivait. Mais le genre de pression qu’elle était prête à exercer m’offrirait un aperçu de son calendrier : à quel moment cesserait-elle de me considérer comme un pion jetable pour me voir comme une menace à éliminer ? Elle n’avait que deux armées pour contenir Procer, et Noir n’irait nulle part maintenant que le prince Papenheim était en marche. Alors dis-moi, Malicia : quand ton coup en Procer va-t-il me rendre inutile à la défense de tes frontières ?
« Un simple ordre, répondit Ime avec un sourire charmeur. Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi reconnaît que les réalités du champ de bataille pourraient vous empêcher d’exécuter ses volontés. »
Au moins jusqu’à ce que le passage soit sécurisé, alors, pensai-je. Montre-moi le couteau, Tyran.
« Bien sûr, ne pas y parvenir pourrait toutefois semer des doutes quant à vos capacités dans certains milieux, poursuivit Ime. Comme nous rassemblons actuellement nos forces pour défendre la côte, je regrette de vous informer que Sa Majesté l’Impératrice de l’Effroi ne dispose pas des hommes nécessaires pour garantir la sécurité des routes commerciales avec Callow. »
Voilà donc la bourse. Rien d’inattendu. Elle ne ferait rien de trop visible, non. Elle n’impliquerait même pas ses propres gens. Il lui suffirait de chuchoter à l’oreille des bons Hauts Seigneurs, et les loups se mettraient à s’en prendre à mes greniers et à mes marchands pendant que mon armée se trouverait de l’autre côté de Callow, trop loin pour les arrêter. Comme toujours, c’était tellement praesi : même quand je marchais contre une armée qui voulait sa tête au bout d’une pique, l’Impératrice menaçait encore de me mettre des bâtons dans les roues. Mes doigts se crispèrent. Comme toujours, elle avançait habilement sur la ligne de crête. Une escalade, mais pas au point de me paralyser ou de m’obliger à riposter avec brutalité. J’avais pourtant eu droit récemment à un cours de politique praesi. Dispensé par quelqu’un que je détestais, certes, mais Akua Sahelian connaissait les Terres désolées comme seule pouvait les connaître une créature née dans leurs plus hautes sphères. Il était temps de mettre en pratique ce que j’avais appris. Depuis des mois, je m’efforçais de trouver tous les moyens possibles de contenir l’influence de l’Hiver sur mes pensées, parfaitement consciente du handicap que cela représentait dans les eaux profondes. L’un des effets secondaires de ces efforts avait été de comprendre exactement comment cette influence se manifestait quand je faisais appel au manteau. La peur, m’ordonnai-je. La peur, rien d’autre. Je souris et laissai l’Hiver se glisser dans mes veines.
Du givre se déposa sur les bords du bassin de pierre, tandis que le visage d’Ime se vidait de toute expression.
« Sabra Niri, dis-je en caressant les mots, et elle frissonna. J’ai été surprise d’apprendre que vous étiez apparentée au Haut Seigneur d’Okoro. »
J’avais appris son nom, elle ne me l’avait pas donné, et cela faisait toute la différence. C’était tout de même une prise. La peur se répandit dans son esprit comme une goutte d’encre dans l’eau. Elle s’atténuait, oui, mais contaminait chaque parcelle. Je la goûtais, même à travers ce mince lien de sorcellerie sympathique. Je la savourai. J’observai la courbe de son cou et songeai à le briser. Un petit rappel à Malicia que les menaces n’étaient pas sans conséquences. Peut-être était-ce trop brutal, me dis-je. Lui prendre la vue suffirait. Je pouvais murmurer à travers ce sort et réduire ces jolis globes en morceaux d’un seul mot. En faire des bibelots, peut-être. Un bracelet qu’elle porterait pour se souvenir du prix à payer quand on me manquait de respect. La peur. La peur, rien d’autre. Une idée faible et indécise. Je m’y refusai. Nous verrions.
« Avez-vous déjà entendu la Chasse sauvage chevaucher, Sabra Niri ? demandai-je à voix basse. »
Elle portait un joli masque de calme, mais il était bien mince et fragile. Ce serait un plaisir de le lui arracher.
« Je ne suis pas certaine de comprendre ce que vous insinuez, Reine Catherine, répondit Ime. »
« Elle approche lentement, en trois temps, lui dis-je. D’abord, on entend les cors. Au loin, comme… »
Ma voix n’était déjà plus tout à fait la mienne : elle avait le craquement des glaciers et le silence de la neige fraîchement tombée.
« … une promesse, presque un murmure, poursuivis-je. Puis viennent les sabots, et c’est alors qu’on sait qu’on est la proie. »
Elle se mit à parler, mais je fis claquer ma langue. Ses lèvres se refermèrent et elle déglutit bruyamment.
« La dernière chose que vous entendrez, Sabra Niri, c’est le rire, murmurai-je. Pour eux, c’est un jeu, voyez-vous. Comme un cerf qui peut crier et, oh, comme ils aiment les cris. »
« La Chasse est sous votre commandement, dit Ime. La lancer contre des citoyens de l’Empire serait un acte de rébellion. »
« Des citoyens ? m’étonnai-je. Non. Des animaux. Ce sont des animaux qu’elle traquerait. »
Je posai les yeux sur elle.
« Où qu’ils se trouvent, dis-je doucement. Quels que soient ceux qui les abritent. Ils… disparaîtraient. Comme si la main d’un dieu s’en était mêlée. »
Je souris en dévoilant mes dents, que je savais plus acérées que celles d’un être humain. Là où elle s’étendait, la faim faisait pousser des crocs.
« Parlons-nous des dieux, Sabra Niri ? demandai-je. »
« Les Terres désolées ne sont pas dépourvues de savoir en la matière, répondit-elle. »
« Alors peut-être devraient-elles prêter attention à ces vieilles leçons, dis-je. Je vous souhaite de doux rêves, Sabra Niri. Et, en guise de bonté pour celle dont vous m’avez autrefois fait preuve : courir ne sert jamais à rien, mais c’est toujours mieux que de se faire attraper. »
Je coupai les fils du sort avant de me laisser convaincre de lui arracher la langue pour avoir eu l’audace de me menacer. L’insolence de cet insecte… J’inspirai et expirais lentement. La peur. Rien que la peur. J’étais restée dans les limites. Je passai ensuite une demi-heure seule, immobile dans mon cabinet, à laisser refluer l’influence de l’Hiver. C’était pire que mes conversations avec Hasenbach, parce que cette fois, j’avais volontairement cédé du terrain. Cela faisait une différence. Quand je l’étreignais de mon plein gré, l’influence mettait toujours plus longtemps à se dissiper. Dieux, j’avais envie de boire un coup. Mais ma main refusait de bouger : le serment estimait que j’étais déjà en campagne. Jouer avec des munitions, laisser l’Hiver sortir, c’était risqué, mais c’était justement le but. Tant que Malicia me croirait instable, prête à une escalade brutale à la première offense, elle hésiterait à lancer ses habituelles manœuvres. Sauf que ce n’est pas faire semblant si je suis vraiment aussi imprévisible, pas vrai ? Je crispai les doigts. Je ne pouvais pas rester reine à long terme. Pas avec cette chose tapie au fond de mon âme et sans aucun moyen fiable de la tenir en laisse. Mais la seule personne à qui je pouvais raisonnablement abdiquer était Anne Kendal, et la Voleuse était certaine qu’elle ne disposait pas du soutien nécessaire pour garder le trône si je le lui confiais. Ce que je ne pouvais pas faire, de toute façon, pas sans déclencher une guerre contre la Tour, et probablement aussi contre Noir. Pour l’instant, je devais rester. En multipliant toutes les mesures de contrôle possibles sans paralyser la reconstruction du royaume. Merde, Hakram me manquait. Tout était toujours plus facile quand il était là, et je regrettai encore une fois d’avoir envoyé quelqu’un d’autre dans les vallées : cela aurait retardé de plusieurs mois des travaux indispensables.
L’aube me trouva à regarder à travers les panneaux vitrés, un manuscrit ouvert sur les genoux. Nous allions bientôt partir, pour livrer bataille à des hommes invincibles sans pouvoir verser le sang de mes ennemis. Qu’ils soient dieux, rois ou toutes les armées de la Création.
Eh bien, les Cieux semblaient décidés à exaucer ma demande.