Chapitre 195
« Je ne dis pas que tous tes amis les plus proches sont des diables métamorphes que j’ai envoyés t’espionner après avoir fait assassiner les originaux, mais je le laisse très fortement entendre. »
— Empereur de l’Effroi Traître, faisant la conversation
« Je crois que je déteste peut-être ton peuple », gronda Juniper.
Le Limier infernal était avachie sur son siège au lieu de se tenir droite comme un piquet, signe manifeste de l’épuisement que lui avaient causé ses fonctions. Une tasse de bière orque à la main — que j’avais été tenue par serment de refuser lorsqu’on me l’avait offerte —, elle avait l’air d’un chat vert particulièrement grincheux. En temps normal, j’aurais été alarmée d’entendre la plus haute officier militaire du royaume proclamer sa haine de ses habitants, mais j’avais appris à comprendre Juniper au fil des années passées ensemble. Ce grognement signifiait « Je n’arrive pas à croire que je doive m’occuper de ces conneries », pas « Je n’aurai pas besoin de souper quand j’en aurai fini avec toi ».
« Il n’y a même pas un mois, tu vantais la qualité des fantassins que tu entraînes », fis-je remarquer.
« Les soldats sont bons, dit la Maréchale de Callow. Même très bons. Ils assimilent les formations mieux que je ne l’espérais, et ils ont le feu au ventre. Mais tes foutus nobles, Catherine. Ils auraient difficilement pu choisir pire moment pour arrêter de répondre aux insolences par la potence. »
« Talbot ne peut pas te coller aux basques, fronçai-je les sourcils. On l’a envoyé manœuvrer hors de la ville précisément pour l’empêcher de tenir ses petites réunions. »
« Ses Régaux frappent toujours à ma porte, dit l’orc. Foundling, si l’un d’eux fait encore la moindre allusion à des faveurs en échange d’une commission d’officier, il va y avoir du sang par terre. »
Le Grandmaster Brandon Talbot n’était plus seulement le chef de l’Ordre des Cloches Brisées : il comptait aussi parmi les fondateurs du groupe très uni d’anciens aristocrates qui avait formé l’un des deux grands blocs de pouvoir de ma cour. Ils s’étaient d’abord baptisés les Patriotes, mais j’avais fait une remarque en passant à Talbot sur la ressemblance avec les Sang-vrais, et ce nom avait rapidement disparu. Vu que le membre le plus tristement célèbre des Sang-vrais avait maintenant l’âme cousue à mon collier, je comprenais pourquoi il y avait vu une allusion appuyée. Les Hommes de la Reine leur faisaient contrepoids, rassemblés autour d’Anne Kendal, mais ils avaient beaucoup moins de relations. C’était la conséquence du fait qu’ils étaient surtout composés de membres de guildes et d’échevins.
Les Régaux étaient loin d’être aussi gênants que les gens envoyés à Laure par les baronnies du nord, mais ils s’y prenaient avec bien plus d’intelligence pour gagner en influence. Au lieu de tenter des prises de pouvoir éhontées par le commerce, ils plaçaient leurs hommes dans la bureaucratie qui s’était développée autour de la cour de Laure. Le problème, c’était que leur candidat était souvent le plus compétent. Aucun des Régaux ne détenait encore de titre ni de privilège noble — Noir y avait veillé après la Rébellion de Liesse —, mais plusieurs possédaient toujours de vastes domaines. Et leurs proches étaient instruits, une qualité que j’apprenais à priser plus que tout. Contenir leur influence tout en évitant que les rouages de la bureaucratie ne s’enrayent à cause de l’incompétence, c’était marcher sur une corde raide. Et je ne pouvais pas non plus confier toutes les nominations aux hommes d’Anne : ils étaient à peine plus dignes de confiance et privilégiaient largement les intérêts de Laure et des guildes.
« Ils croient toujours qu’ils peuvent acheter des postes de commandement ? » demandai-je, surprise.
Juniper découvrit les dents en une grimace féroce.
« Bien sûr que non, ironisa-t-elle. Ils se contentent de recommander des candidats pour une formation d’officier accélérée. Tous juste au-dessus du seuil requis. Et tous cousins ou tantes de quelqu’un. »
Je fronçai davantage les sourcils. C’était tout de même aller trop loin.
« Tu sais que tu as tout mon soutien. Si quelqu’un insiste trop… »
« Ils ne se répètent pas, Catherine, soupira Juniper. Ils envoient toujours un autre émissaire, un autre candidat. Et ils sont juste assez importants pour que je ne puisse pas refiler le problème à Aisha. »
Je serrai les dents. Nous étions en guerre, à présent, dans cette même guerre à laquelle Juniper s’efforçait de préparer le royaume depuis qu’elle avait reçu son bâton de commandement. Qu’elle ait dû passer des heures à repousser les Régaux ambitieux tout en essayant de rassembler assez de troupes pour résister à Procer m’agaçait plus que légèrement. Il était temps de manifester avec mesure notre mécontentement à ces braves hommes et femmes.
« Je m’en occuperai, dis-je. Mais tu sais que ce n’est pas pour ça que je suis là. »
Elle hocha gravement la tête.
« Nous serons prêts à marcher une demi-journée avant la date prévue, dit le Limier infernal. Nous n’attendons plus que les Cloches Brisées. Le service d’approvisionnement d’Hakram nous a livré tout ça sans le moindre accroc. »
« Vingt mille hommes au total, alors, dis-je en m’adossant à mon siège. Nous sommes toujours largement en infériorité numérique, Juniper. »
Ses lèvres s’étirèrent en une grimace hérissée de crocs.
« Si tu n’avais pas dépensé de l’argent pour des conneries comme l’Observatoire… »
« Nous aurions des Héros au cœur de nos terres, l’interrompis-je sèchement. Considère ça comme un investissement pour nous assurer de ne pas avoir à mener cette guerre sur plusieurs fronts. »
Elle céda d’un grognement maussade.
« Je ne peux pas répondre de ce que feront les Héros avec l’armée ; nous n’avons pas une idée assez précise de leurs capacités, commença Juniper. »
« La Voleuse devrait bientôt revenir avec ce que les Jacks ont réussi à rassembler, dis-je. Mais l’armée ? »
« On peut les battre, dit le Limier infernal. Ne te méprends pas, ça va être sanglant. Mais notre armée est en bien meilleur état que la leur. Tant qu’on peut les attirer au combat sur un terrain découvert, je crois qu’on peut l’emporter. C’est pourquoi j’aimerais que tu reviennes sur ta décision au sujet de Harrow. Je ne peux rien promettre si on se retrouve à deux contre un derrière des remparts. »
« Les ordres sont déjà partis, lui rappelai-je. La baronne Morley vide ses réserves et évacue en direction de Hedges. »
« Le ravitaillement proceran sera un cauchemar une fois la frontière franchie, fit remarquer Juniper. Et sans greniers ni bétail à piller, ils ne pourront pas vivre sur le pays. Donc, tout bien considéré, je suis d’accord avec toi : il y a de bonnes chances qu’ils soient forcés de poursuivre leur avancée vers le sud, ou de manger plus vite qu’ils ne peuvent acheminer de nourriture. Mais s’ils ne le font pas, tout notre plan tombe à l’eau. Ça ne me plaît pas qu’il repose sur l’ennemi faisant ce que nous voulons. »
« Le risque serait trop grand de les affronter près de Harrow, Juniper, soupirai-je. Même si on pouvait y arriver à temps, je ne passerai pas à l’attaque tant qu’un Œuf infernal rôde dans la région. »
Le nord était l’une des rares régions de Callow que les dernières guerres n’avaient pas dévastées. Même une position stratégique plus avantageuse ne suffisait pas à me faire prendre le risque de changer cela.
« Cette guerre est trop politique, Foundling, dit ma Maréchale. Attention à ne pas manquer la défaite qui se trouve devant toi parce que tu fixes les traités à l’horizon. »
« Nous ne pouvons pas massacrer cinquante mille Procerans, dis-je sans détour. Outre les pertes terribles que cela infligerait à nos effectifs, il nous serait impossible de faire la paix avec Hasenbach ensuite. »
« C’est Hasenbach qui nous envahit, rétorqua le Limier infernal. On cesse d’être à cheval sur ses grands principes quand on part en guerre. Si elle ne veut pas de soldats morts, elle n’a rien à faire sur un champ de bataille. »
Je savais qu’elle parlait en orc. Elle avait chevillée au corps la conviction que nul ne pouvait se plaindre de la mort dès lors qu’il avait une épée à la main. Et sa façon de voir le monde avait encore de quoi me séduire. Mais cette simplicité attirante était devenue un luxe que je ne pouvais plus me permettre. Si j’exterminais cinquante mille Procerans, le Principat poursuivrait la guerre jusqu’à son terme le plus sanglant. Il se pouvait même que la Première-Princesse soit renversée si elle suggérait le contraire. Je devais vaincre les croisés, les chasser de Callow, mais pas les massacrer. À supposer que je puisse même leur infliger une telle défaite, ce qui était loin d’être acquis au vu du nombre de Nommés dans le camp adverse.
« Je pense toujours qu’on aurait dû lancer le Bûcher, reprit l’orc après un silence. Je comprends pourquoi tu as refusé, mais… »
« Juniper, dis-je à voix basse. Je t’aime comme une sœur. Tu es l’une des femmes les plus intelligentes que j’aie jamais rencontrées. Mais crois-moi quand je te dis que le Bûcher aurait signé notre fin. »
Au départ, c’était un exercice pour son état-major. Comment vaincre la croisade sans que Callow ait à livrer bataille ? La réponse était brutale, atroce et horriblement populaire parmi mes officiers supérieurs. Même les Callowiens. Seuls les peaux-vertes avaient manifesté plus d’enthousiasme que mon peuple. Le plan était simple : au lieu d’attendre que Procer rassemble ses troupes, je devais traverser l’Arcadie avec vingt mille hommes et un train de siège complet, puis déboucher à l’extrémité nord de sa côte. Ensuite, je mettrais le feu à tout sur ma route vers le sud, ville après ville, jusqu’à ce que le Principat rassemble une armée pour me repousser. À ce moment-là, je traverserais de nouveau l’Arcadie pour réapparaître à l’autre bout du Principat. Et je recommencerais, encore et encore, jusqu’à ce que Procer s’effondre de l’intérieur. Le nombre de morts aurait été… Il valait mieux ne pas y penser. Ce qui m’avait surprise, c’était le soutien que le plan avait recueilli. Bon sang, Talbot lui-même l’avait défendu. Il avait « déploré la perte de vies innocentes, mais si des pertes devaient être déplorées, mieux valait que ce soient des Procerans que des Callowiens ». J’avais étouffé cette idée dans l’œuf au haut commandement, sans prendre de gants. Outre les massacres de masse répugnants qu’impliquait le Bûcher, il aurait fait de Callow l’ennemi principal de toutes les nations calerniennes. Je n’ignorais pas que ma capacité à faire traverser l’Arcadie à des armées pouvait être considérée comme une arme aussi dangereuse, à sa manière, que le dispositif de portail de la Diaboliste. Il fallait que je m’en serve avec parcimonie et responsabilité, ou nous en paierions tous le prix. Je songeai, mal à l’aise, que nous le paierions peut-être quoi que je fasse.
« C’est à toi d’en décider, Seigneur de guerre, reconnut l’orc.
Un long silence s’installa ensuite, tandis que nous restions seules dans sa tente.
« Enfin, nous y revoilà, finit par méditer le Limier infernal, les yeux brillant d’une joie féroce. »
« Nous marchons vers l’Ouest, une fois encore », dis-je en mthethwa.
Je citais un vieux vers que Nauk adorait. Il l’avait récité des années auparavant, avant notre départ pour la Rébellion de Liesse.
« Nous menons la même vieille guerre », acheva Juniper en croisant mon regard.
Aucune de nous ne termina le poème, bien que nous en connaissions toutes deux les mots.
En avant, vers les champs de Callow,
Mort prompte et tombes peu profondes.
Il était passé minuit quand je m’accordai enfin une pause. Je ne pouvais étudier le Reitz qu’un certain temps avant d’avoir envie de sauter du balcon où je m’appuyais. Mais il était important que je l’apprenne. J’aurais des interprètes avec moi sur le champ de bataille, mais partir en guerre contre le Principat sans même comprendre ses langues, c’était m’exposer à commettre des erreurs. Pourtant, mon ancienne facette Apprendre davantage ne m’avait jamais manqué. Bon sang, je n’avais pas ménagé mes efforts pour apprendre des langues. En plus du bas miezan de mon enfance, j’en parlais couramment quatre autres, même si je devais reconnaître que mon vieux parler était encore moins maîtrisé que les autres. Ça suffisait pour ce soir, décidai-je. Je retournerais ensuite aux récits historiques. J’avais mis la main sur une chronique ashurane de l’Humiliation des Titans, cette guerre avortée et sanglante entre Procer et la Titanomachie qui avait semé les graines de la haine entre ces nations, toujours vivaces aujourd’hui. Les écrits de la Thalassocratie étaient un peu moins enclins à dépeindre Procer sous un jour défavorable que ceux de Praes ou des Villes Libres, mais, d’après le peu que j’en avais lu, rien ne justifiait vraiment pourquoi et comment le Principat avait mené cette guerre. Je levai les yeux vers les étoiles et laissai le vent me caresser le visage. La brise était fraîche, mais je ne l’aurais pas remarqué si je ne m’y étais pas forcée.
« Enfin ! » s’écria la Voleuse derrière moi.
Je faillis riposter par réflexe, l’Hiver s’enroulant dans mes veines, mais je me contentai d’expirer un souffle vaporeux.
« Ce jeu est devenu bien plus dangereux qu’avant, lui dis-je d’une voix où résonnait un léger écho. »
Vivienne s’appuya contre la rambarde à côté de moi et chassa une mèche rebelle d’un souffle, un sourire espiègle aux lèvres.
« C’est tout toi, de dire ça au moment où je commence à gagner », répliqua-t-elle.
« Bon retour, Voleuse, soupirai-je en passant un bras autour de ses épaules, dans une vague imitation d’étreinte. »
Elle ne se tortilla qu’un peu. Vivienne n’avait jamais été du genre tactile, mais comparée à Masego, par exemple, elle était l’incarnation même du besoin d’affection. Je la relâchai au bout d’un instant et fis semblant de ne pas remarquer son léger sourire satisfait.
« Alors, j’ai entendu dire qu’un problème proceran était en marche, dit-elle. »
« Ils ne commenceront pas à bouger avant demain, d’après Masego, répondis-je. Mais on peut dire ça, oui. Tu n’aurais pas quelque chose à me raconter qui ferait paraître cette menace un peu moins imposante ? »
« Tu veux un rapport ? » demanda-t-elle en haussant un sourcil.
« Rien de trop détaillé, dis-je. On fera un vrai briefing avec tout le monde à une heure raisonnable. Mais donne-moi les grandes lignes. »
Elle fredonna.
« Eh bien, avant de parler de Procer, j’ai des nouvelles du sud, dit-elle. »
Mon regard s’aiguisa.
« La Ligue ? »
Elle hocha la tête et je grimaçai. J’avais voulu installer une garnison à Dormer pour garder ce front sous contrôle, mais Juniper avait campé sur ses positions. La ville était indéfendable, avait-elle soutenu, sans flotte. Et Callow n’avait ni l’or, ni les marins, ni le savoir-faire nécessaires pour en bâtir une. Elle avait raison au sujet de Dormer, surtout après que les combats contre l’Été eurent détruit une bonne partie de ses défenses, que nous n’avions réparées qu’en partie. L’argent, toujours l’argent. Un ennemi plus implacable encore qu’Akua. On avait plutôt envoyé les hommes à Vale, ne laissant à Dormer qu’une poignée de mages chargés de donner l’alerte en cas de guerre. Encore fallait-il savoir si une guerre risquait d’éclater. Ma tentative de correspondance diplomatique avec le Hiérarque fraîchement élu n’avait donné lieu qu’à une lettre soigneusement rédigée, où il me réprimandait pour être une despote étrangère ; malgré ses formulations très courtoises, elle ne laissait rien présager de bon. En revanche, le trafic marchand sur la Hwaerte avait effectivement augmenté ces derniers mois, si l’on en croyait Ratface. Ce n’était pas le signe qu’une guerre allait éclater.
« J’ai des raisons de croire que la Ligue ne s’intéresse pas à Callow, dit la Voleuse.
« Et ces raisons sont solides ? » demandai-je.
« Le Tyran d’Héliké a fait enlever l’un des Jacks dans la rue et l’a amené devant lui pour pouvoir lui jurer une amitié éternelle avec toi, répondit Vivienne sans détour. »
Je fermai les yeux et me frottai l’arête du nez, pour conjurer le mal de tête dont je savais qu’il ne viendrait pas.
« Cet homme, dis-je lentement, est notoirement fou. Et traître. Et, sans vouloir me répéter, complètement cinglé. »
« C’est vrai, concéda la Voleuse avec douceur. Il envoie aussi, depuis le mois dernier, des gens dans les Bois déclinants avec une grande discrétion. »
J’ouvris brusquement les yeux et gardai le silence, le temps d’en mesurer les implications. Les Bois déclinants pouvaient mener tout droit dans le sud de Callow, c’était vrai. Mais il n’avait pas besoin de les traverser pour nous faire la guerre. Il avait une flotte qui pouvait remonter la Hwaerte sans opposition, sans courir les risques qu’impliquait une promenade dans cette forêt infernale. Cela signifiait qu’il envisageait cette route pour contourner autre chose, et je ne connaissais qu’une seule force qui correspondît à cette description : l’armée procerane stationnée dans la principauté méridionale de Tenerife, envoyée là précisément pour décourager toute agression de la Ligue.
« Tu en es sûre ? » insistai-je à voix basse.
« Il est tout à fait possible qu’il ait laissé mes gens le voir envoyer les siens là-bas, admit la Voleuse. Ça pourrait être un piège pour nous inciter à baisser la garde, mais à ce stade, a-t-il vraiment besoin que nous la baissions ? »
Non, pensai-je. Pas avec cinquante mille croisés qui marchaient sur Callow et une armée encore plus grande qui frappait à notre porte, dans les Vaux. Je n’avais pas grand-chose à faire pour l’arrêter s’il décidait tout bonnement d’envahir le pays sans tambour ni trompette.
« Ça changerait la donne, murmurai-je. S’il passe à l’action… »
« La menace te paraît moins imposante, maintenant ? » me taquina Vivienne.
« Je t’embrasserais bien, si tu n’étais pas si désespérément indifférente aux femmes », répliquai-je avec un sourire en coin.
Elle toussota, embarrassée. Je n’avais aucune intention de ce genre, mais la voir s’agiter à la moindre suggestion était toujours une bonne source d’amusement.
« Oui, bon, Procer, marmonna-t-elle. Nous avons déjà un peu discuté de ce qui nous attend à Arans. D’après les Jacks, il y a deux vrais meneurs dans cette assemblée. Du côté proceran, en tout cas. »
« La princesse Amadis Milenan d’Iserre, dis-je. La princesse Rozala Malanza d’Aequitan. Milenan est censée tenir la plupart des autres en laisse. »
« Ne sous-estime pas Malanza, me prévint-elle. Politiquement, elle dépend de Milenan — son petit frère essaie de charmer Hasenbach pour qu’elle le soutienne —, mais c’est elle qui mènera les armées. Sa mère a commis une erreur si catastrophique pendant la guerre civile qu’elle manque d’alliés à l’heure actuelle, mais elle est le meilleur commandant de cette armée, et tout le monde le sait. Elle gagnera beaucoup d’influence dans ce cercle quand les épées sortiront. »
« Et que sait-on d’elle ? » demandai-je, les sourcils froncés.
« Pas grand-chose, reconnut la Voleuse à contrecœur. Elle est restée loin de la scène depuis son couronnement. Mais j’ai appris d’une source assez fiable qu’elle compte parmi les expansionnistes radicaux de la Haute Assemblée, même si elle reste discrète à ce sujet. »
« Si elle est en disgrâce auprès de Hasenbach, ça renforce l’idée que la Première-Princesse ne cherche pas vraiment à nous annexer, dis-je. »
« Hasenbach a brisé la prétention de sa mère au trône, puis l’a forcée à boire du poison, nuança la Voleuse. C’est peut-être simplement personnel. Quoi qu’il en soit, si la Première-Princesse veut des terres, nous savons toutes les deux qu’elle ne peut pas l’avouer pour l’instant. Cela rongerait la croisade de l’intérieur. Le Levant ne rassemble pas des armées pour agrandir le Principat, et s’ils ont le moindre soupçon que c’est le plan… »
« Je crois qu’elle ne vise peut-être vraiment que l’Empire, Vivienne, admis-je. Et si c’est réellement le cas, elle a un putain d’argument. Malicia a attisé la guerre civile dans son pays pendant deux décennies. Et il y a aussi cette autre chose. »
Dire tout haut que l’Impératrice avait, en substance, laissé carte blanche à la Diaboliste pour faire ce qu’elle voulait, du moment qu’elle disposait d’une arme capable d’effrayer le reste de la Calernie une fois la poussière retombée, aurait été… dangereux. J’en avais déjà dit autant au reste de Woe, mais à personne d’autre. Hasenbach le savait-elle, ou se servait-elle simplement de la Seconde Liesse pour justifier la Dixième Croisade ? Je ne pouvais pas en être certaine. Je ne pouvais pas non plus le lui demander quand nous nous parlerions, pas tant que j’ignorais ce qu’elle savait et ce qu’elle ignorait.
« Je la féliciterai et boirai à sa santé si elle abat la Tour, dit la Voleuse. Mais ce n’est pas cette femme-là que je veux voir décider du sort de mes affaires, Catherine. Même en supposant qu’elle fasse preuve des meilleures intentions, elle doit quand même répondre devant la Haute Assemblée. Et nous avons longuement parlé du genre de gens qui y siègent. »
« Je ne parle pas de capituler, lui dis-je. Mais tu sais à quel point il est crucial que Hasenbach se montre au moins à moitié raisonnable. »
« Encore faut-il savoir dans quelle mesure on la laissera l’être, répondit sèchement Vivienne. Et cela nous ramène tout droit à Amadis Milenan. J’ai confirmé qu’elle était au courant de la Rébellion de Liesse. »
« Nous savions déjà que Hasenbach aurait besoin d’un mandat pour envoyer autant d’argent au-delà de la frontière, dis-je. C’est la femme la plus influente de Procer ; il était impensable qu’elle ait pu le tenir à l’écart. »
« Ce que nous ignorions, du moins jusqu’ici, c’est qu’il avait fortement insisté pour qu’un Proceran commande les forces rebelles, dit la Voleuse. Cette femme aime le vin, et elle ne fait pas assez attention à ceux qui pourraient l’écouter. Cela dit, il manque deux mille deniers dans les fonds que tu m’as alloués. »
Je la dévisageai, incrédule.
« Deux mille ? »
« Ouais. Même les serviteurs de ce connard sont riches, marmonna Vivienne. Tu n’imagines pas comme il a été difficile de les soudoyer. »
Après un soupir attristé à l’idée de savoir où je devrais prendre cet argent pour compenser la dépense, je compris assez vite ce qu’elle voulait dire.
« Tu penses qu’elle voulait prendre le commandement en personne, dis-je. »
« Écoute, je sais que les Yeux pensent que son ambition le rend exploitable pour bouleverser Procer de l’intérieur, dit la femme aux cheveux sombres. Mais ça, c’est du raisonnement des Terres désolées, Catherine. C’est un putain de serpent, et maintenant nous en avons la preuve. »
La preuve que la princesse Amadis Milenan pouvait envisager une guerre à Callow comme un moyen de faciliter sa prétention au trône du Principat. Merde. C’était un problème. Je comptais sur les commandants de l’armée croisée au nord pour être assez raisonnables : après quelques défaites mineures sur le terrain, ils devraient limiter les dégâts et battre en retraite vers Procer, si je leur en laissais la possibilité. Mais Milenan était aux commandes et, si elle voyait là sa seule bonne occasion d’évincer Hasenbach… Elle pourrait décider de tout miser quand même, et je serais alors forcée de briser son armée. Ce qui ruinerait tous mes projets à long terme, pour ne citer que ça.
« Nous démêlerons tout ça en détail pendant le briefing, soupirai-je. Qu’as-tu appris sur les Héros ? Rien de tout cela n’a d’importance s’ils nous dispersent aux quatre vents à la première escarmouche. »
« Je n’ai pas réussi à trouver tous leurs Noms, dit la Voleuse. Mais j’ai un chiffre pour toi : ils sont quatorze. »
Je laissai échapper un long souffle. C’était… beaucoup plus que je ne l’avais espéré. Vu la réputation dont jouissaient encore les Calamités, je pensais que la plupart des Nommés se dirigeraient là-bas pour l’offensive. *Toujours moins que ceux qu’ils avaient envoyés contre Triomphante*, songeai-je. *C’est déjà ça.* Noir m’avait toujours dit que trop de Héros au même endroit risquaient de finir par se retourner les uns contre les autres. La Création privilégierait certains récits au détriment d’autres, et ceux qui seraient relégués à l’arrière-plan deviendraient bien plus faciles à tuer. Cela donnait l’impression que les vilains étaient beaucoup plus puissants qu’ils ne l’étaient réellement quand ils en tuaient quelques-uns, et les rendait négligents et trop sûrs d’eux s’ils survivaient. Le problème, c’était que ces vilains finissaient généralement quand même par mourir. C’était souvent ce qui arrivait quand on envoyait un bataillon de tueurs aguerris, investis par les Cieux, décapiter quelqu’un. J’avais affûté Woe au cours de l’année écoulée. J’en avais fait un groupe étrangement doué pour tuer les Héros qui arrivaient à Callow et refusaient mes conditions. Mais dans ces affrontements, nous avions eu soit l’avantage du nombre, soit des forces égales. Nous avions choisi le terrain et disposé d’assez de temps pour me préparer. Rien de tout cela ne serait le cas au nord.
« La plupart sont inexpérimentés et viennent de tous les coins de la Calernie, reprit la Voleuse après un silence. Du Levant, des Villes Libres, d’Ashur. Des Nommés du cru, si l’on veut. Pas le genre qu’on voit à la tête d’une invasion. »
« Il y en a de Procer ? » demandai-je.
Elle hocha la tête.
« Ce qui m’amène aux deux dont je crois qu’il faut le plus se méfier, dit Vivienne. La première est procerane, une Alamanne. Laurence de Montfort, la Sainte des Épées. »
« Je crois avoir déjà entendu parler d’elle, dis-je en fronçant les sourcils. »
« Elle a commencé par tuer un alchimiste vilain dans l’ouest de Procer, alors qu’elle portait un Nom de transition, dit la Voleuse. Une sale affaire. Il transformait des gens en monstres. Ensuite, elle a tué le prince de Valencis alors qu’elle avait une vingtaine d’années, sans que personne sache trop pourquoi. Après ça, elle a disparu dans la nature. Selon les rumeurs, elle serait montée au nord, mais la plupart des gens disent qu’elle a “perfectionné son art” en se retirant du monde des mortels. »
« Elle n’a rien fait depuis ? » demandai-je en fronçant les sourcils.
« Source douteuse, mais on m’a raconté qu’elle avait fait reculer toute une armée pour l’obliger à contourner sa ville natale pendant la guerre civile, dit Vivienne. Quelle que soit la vérité, elle approche de la soixantaine-dix et c’est l’enfer sur jambes. On la dit imbattable à l’épée, et elle aurait tranché des sorts, des protections et même, une fois, un véritable miracle. »
« Voilà qui promet une soirée divertissante, marmonnai-je. »
Elle ressemblait beaucoup à Ranger, sauf qu’un Chœur la soutenait. Et ce n’était pas le genre de chose qui hantait les cauchemars ?
« L’autre gros morceau vient du Levant, dit la Voleuse. Le Pèlerin Gris ; je n’ai pas réussi à déterrer son nom. Lui… Plus j’en apprends, plus il me terrifie. »
La Voleuse n’était pas la plus brave de mes compagnes, mais elle n’était pas non plus du genre à s’effrayer facilement. Le fait qu’elle en dise autant avait de quoi inquiéter.
« Un Nom de prêtre ? » demandai-je.
« Une sorte de moine errant, d’après ce que j’ai pu comprendre, répondit Vivienne. Il n’est pas, enfin, il n’est pas comme toi. Ce n’est pas lui que tout le monde suit. C’est l’étranger qui surgit dans la nuit, et ça fait un sacré bout de temps qu’il est là. »
« Les Héros vieillissent, lui rappelai-je.
« Et j’ai des témoignages qui remontent à au moins soixante ans sous son Nom actuel, répliqua sèchement la Voleuse. Catherine, cet homme est allé partout. Tous les Héros du Levant de ces quarante dernières années l’ont croisé à un moment ou à un autre ; et dans le Dominion, s’il disait avoir envie d’être roi, la moitié du pays se lèverait pour le placer sur le trône. Tant qu’il soutiendra la croisade, pas un seul Héros du Dominion ne reculera. »
« Influent et expérimenté, alors, dis-je, même si, en ce qui concerne les menaces directes, la Sainte avait l’air bien pire. »
Cela signifiait aussi qu’on ne pouvait pas le tuer si l’on espérait un jour amener le Levant à la table des négociations. On ne pouvait pas assassiner le chouchou d’un peuple puis espérer signer un traité de paix avantageux, mais je n’étais pas certaine qu’on me laisserait le choix. La Voleuse passa une main dans ses cheveux, frustrée.
« Je ne m’explique pas bien, dit-elle. C’est juste… d’accord, imagine un peu. Un Héros part à l’aventure pour la première fois et rencontre un mystérieux étranger serviable qui lui donne des conseils et lui apprend peut-être un tour. Quand est-ce qu’il le revoit ? »
Mes doigts se crispèrent.
« Quand ce Héros se retrouve dépassé, dis-je doucement. Quand l’étranger surgit de nulle part et écrase le vilain, juste assez pour que le Héros puisse s’enfuir et se préparer à la revanche. »
« C’est ça, acquiesça gravement Vivienne. Voilà le problème, Cat. Il ne gagne pas toujours, mais je n’ai trouvé aucun cas où le Pèlerin Gris s’est battu et a perdu. »
Eh bien. J’avais de la chance de ne plus avoir besoin de dormir, parce que ce genre de chose aurait empêché une fille de fermer l’œil.