Chapitre 193
« En conclusion, la cour reconnaît que la désertion de l’armée de tigres doués de raison levée par l’Empereur de l’Effroi Sorcerous constitue un précédent suffisant pour statuer que les tapirs peuvent bel et bien commettre une trahison, mais que leur absence de raison les empêche de revendiquer la Tour au titre du droit d’usurpation. »
– Transcription officielle du procès des Dents inattendues, qui aboutit à l’exécution des tapirs mangeurs d’hommes ayant dévoré l’Impératrice de l’Effroi Atroce
La brume s’échappa du pot d’argile et forma devant nous une surface semblable à un miroir, sans qu’on eût besoin de l’y inviter de manière visible. Tandis que l’Archère m’injuriait à tue-tête et s’extirpait du bassin comme un chat mouillé et furieux, mes yeux se posèrent sur les images qui avaient fleuri à la surface de la boue solidifiée. Le premier mot qui me vint à l’esprit fut immense. Masego avait réussi à placer le point de vue très haut dans le ciel, au-dessus du rituel qui se poursuivait, et seuls de vagues souvenirs de la taille de cette chaîne de montagnes me permettaient de saisir l’ampleur de l’opération. À première vue, elle semblait d’une simplicité trompeuse. Une sorte de feu blanc servait à tailler un passage à travers les Caps Blancs, de la Principauté jusqu’à Callow. Il était difficile d’évaluer exactement la largeur du passage depuis cet angle, mais je l’estimais assez vaste pour laisser passer deux grandes voitures côte à côte sans qu’elles se touchent. L’Hiérophante avait profité du temps que j’avais passé à observer sa scrutation pour reprendre ses esprits. Je le voyais à sa respiration qui se faisait plus régulière et à son cœur qui ralentissait.
« Je commencerai par préciser qu’il s’agit d’un rituel, et non de la création d’un artefact, dit le mage aveugle.
— Bon après-midi, Masego, lançai-je. Comment ça va ? Moi, je vais très bien, merci de demander.
Il me jeta un regard dubitatif.
« J’aurais cru que l’évidence d’une invasion à venir suffirait à vous gâcher l’humeur, dit-il.
— Elle est sarcastique, Zeze, dit l’Archère.
Elle s’approcha suffisamment de moi pour que, lorsqu’elle secoua son corps trempé, tout mon flanc gauche soit éclaboussé. Notre Indrani était une charmeuse.
« Ah, fit l’Hiérophante. Est-ce vraiment nécessaire ? »
Je soupirai, ne serait-ce que pour empêcher l’inquiétude grandissante de paraître. Quelques mois plus tôt, il l’aurait remarquée. Passer ses journées attaché au dispositif central de l’Observatoire semblait pouvoir défaire des années de progrès. Je devais garder un œil plus attentif sur lui et le forcer à parler à de vraies personnes de temps à autre. Je savais que l’Archère brisait avec une régularité désolante les protections qui gardaient cet endroit pour venir l’embêter, mais cela ne suffisait manifestement pas.
« Pas un artefact, avez-vous dit. Je croyais que, par définition, ces choses étaient assez petites.
— Liesse reconstruite par la Diaboliste serait considérée comme un artefact selon la plupart des définitions admises, fit-il remarquer. Elle servait assurément un objectif sorcier.
Ce détail était assez intéressant, mais ce n’était pas le genre d’éclaircissement que je cherchais pour le moment.
« Un rituel, répétai-je. J’avais cru comprendre que Procer n’avait généralement pas les compétences nécessaires pour ça. Vous avez été plutôt méprisant envers leurs mages chaque fois qu’on a discuté de l’évaluation des menaces.
— Eh, la Dame dit la même chose, intervint l’Archère. Elle nous a toujours dit que les sorciers procerans n’avaient rien d’inquiétant, à moins d’être Nommés. Apparemment, les puissants de l’Ouest ne les portent pas dans leur cœur.
— Depuis des siècles, la Principauté accuse au moins une génération de retard sur l’Empire dans le domaine de la sorcellerie, dit Masego avec un mépris à peine voilé. Aucune autre nation ne compte même la moitié de ses praticiens indépendants, et même ses « meilleurs » adhèrent encore à la théorie jaquinite de la magie. Leur travail en témoigne, Catherine. Tout est amateur, sauf l’échelle de l’entreprise.
Je plissai le nez en voyant la flamme blanche consumer la roche. Elle n’avait pas bougé depuis un moment, remarquai-je. Quelque chose perturbait-il notre scrutation ?
« J’allais vous demander quand ils auraient fini, mais ils n’ont pas l’air d’avancer.
— Problème de performance, suggéra l’Archère. Enfin, s’ils veulent agiter une grosse bite enflammée, autant qu’elle soit à la hauteur.
Oh, Dieux, maintenant qu’elle m’avait mis cette image en tête, impossible de m’en défaire. Bon sang, Indrani.
« C’est prévu, répondit vaguement Masego. Et la raison, c’est… ah, les voilà.
Je haussai un sourcil, qui ne cessa de monter lorsque je vis une avalanche de neige et de pierre, grande comme la moitié d’une montagne, s’effondrer dans la flamme. Ils ne se mettront en mouvement qu’une fois sûrs que le passage ne sera pas obstrué, pensai-je.
« Ce n’est pas du feu, déclara soudain l’Hiérophante. Ils… hum, la structure semble reposer sur un miracle ? Fascinant.
Je sifflai sèchement.
« Concentre-toi, Zeze. On est en guerre.
— Et j’ai un autre canard en bois, ajouta gaiement l’Archère.
Cette annonce d’Indrani sembla le préoccuper bien plus que la mienne, mais elle passait beaucoup de temps avec lui, ces derniers temps. Je doutais que ce soit la première fois qu’une sculpture en bois minable lui rebondisse sur le front, vu que je les connaissais tous les deux.
« Dispersion de la matière, dit l’Hiérophante. Voilà la nature du procédé employé.
— Le passage fume après qu’ils l’ont dégagé, fis-je remarquer.
— Parce qu’ils sont négligents, dit-il avec dédain. La formule de leur sort est imprécise ; la dispersion libère donc de la chaleur. S’ils s’y étaient pris correctement, leur armée pourrait avancer derrière le front, mais ce sont des jaquinites, Catherine. L’homme était prêtre. Je suis agréablement surpris qu’ils ne se soient pas contentés de s’agenouiller pour prier afin que le passage se forme de lui-même.
— N’en parlons même pas, grimaçai-je. Vu le nombre de Héros qu’ils ont rassemblés, je ne trouverais pas ça si improbable.
— Prier, traîna l’Archère. De loin la chose la moins intéressante qui puisse suivre quelqu’un mettant un genou à terre.
Je lui lançai un regard. Indrani avait vraiment besoin de faire un tour dans les draps, non ? Ma cour était remplie d’hommes et de femmes séduisants qui ne cessaient de me tourner autour, ces derniers temps — et, Dieux d’en Bas, le fait que Talbot s’imagine être subtil était vraiment le plus insultant là-dedans —, alors qu’elle n’ait encore entraîné personne dans ses appartements commençait à justifier une petite conversation.
« Ils maîtrisent au moins les bases de la scrutation, concéda Masego. C’est pour cela qu’ils ouvrent un col plutôt qu’un tunnel, même si cela risque de provoquer des avalanches.
— Attendez, je connais celle-là, dis-je. La scrutation ne fonctionne pas sous terre. Ni à travers les grands obstacles.
— C’est une simplification excessive dans les deux cas, me répondit l’Hiérophante. La chaîne des Dents-Grises…
— Les Caps Blancs, le corrigeai-je.
Les orbes de verre qui lui tenaient lieu d’yeux bougèrent sous le tissu, dans ce qui devait être le réflexe d’un clignement auquel son corps était incapable de procéder.
« Ce n’est pas le nom qu’on leur donne dans les atlas impériaux, dit-il.
— L’Empire n’a pas non plus de ville à côté, répliquai-je.
— Ce n’est pas ainsi que fonctionnent les atlas, Catherine, dit-il d’un ton plaintif.
— Je croyais qu’on les appelait la Paroisse, intervint l’Archère, car jamais de sa vie elle n’avait vu un feu sans chercher aussitôt une cruche d’huile.
— C’est le nom proceran, grognai-je. L’un d’eux, en tout cas. Les Caps Blancs. Passons à la suite.
— Il existe des champignons qui portent ce nom, marmonna l’Hiérophante, boudeur.
— Mais sans majuscule, fis-je remarquer.
S’il y avait une chose à aimer chez Masego, c’était qu’il pouvait facilement se laisser détourner par des détails techniques. J’étais devenue plutôt douée pour ça, ces derniers temps. Son expression s’éclaira et il hocha la tête. Du coin de l’œil, je vis l’Archère m’observer avec amusement.
« Les Caps Blancs sont trop vastes pour qu’on les traverse à l’aveugle, reprit l’Hiérophante là où je l’avais interrompu.
— Oui, pénétrer à l’aveugle n’aide jamais, approuva Indrani d’une voix étranglée.
— Tu cherches à gagner une nouvelle visite au bassin, lui chuchotai-je.
— Je serai sage, me répondit l’Archère à voix basse, les mains levées. Son sourire rusé trahissait aussitôt le mensonge.
— Ils s’adaptent grâce à la scrutation, dit Masego, qui n’avait pas remarqué notre aparté. Mais leur dispositif est un vrai fouillis. Ils doivent probablement communiquer leurs ajustements à voix haute.
Je m’abstins volontairement de demander quelle était l’alternative à la parole.
« Pouvez-vous me dire quand le rituel sera terminé ? demandai-je, puis je grimaçai. Non, laissez tomber, ne répondez pas. Pouvez-vous me dire quand vous pensez qu’il sera terminé ?
La bouche de l’Hiérophante se referma sur sa première réponse, puis il prit le temps de réfléchir.
« À condition qu’il y ait moins de cinq avalanches, dit-il. Et que la réserve de pouvoir accumulée qu’ils utilisent ne s’épuise pas… Deux jours. Peut-être trois. Cela dépend du nombre de praticiens qu’ils ont rassemblés. Servir de guide pour un travail de cette ampleur sera épuisant. S’ils ont moins de trois cents mages, certains commenceront à mourir ou à donner naissance à des anomalies avant la tombée de la nuit.
Je me mordillai la lèvre. Dans le pire des cas, deux jours. Ils mettraient plus longtemps encore à franchir le passage. Une semaine avant que les premières troupes n’entrent dans Callow ? Non, moins s’ils envoyaient la cavalerie en avant-garde. C’est ce que j’aurais fait à leur place. L’Ordre des Cloches Brisées avait grossi, mais il ne représentait encore qu’une fraction de la cavalerie que la Principauté pouvait mobiliser. D’après les rapports des espions impériaux et ce que les Jacks avaient réussi à compiler, l’armée qui attendait dans les Arans comptait environ cinquante mille hommes. Les commandants n’étaient pas censés être particulièrement inquiétants : le prince Amadis et ses alliés n’avaient aucun fait d’armes notable à leur actif depuis la guerre civile. Ils étaient toutefois les principaux opposants au Prince-Prince au sein de Procer, et je soupçonnais donc celle-ci de ne pas hésiter à sacrifier leurs vies pour affaiblir ma position. Même en rassemblant toutes mes armées de Callow — ce que je ne pouvais pas faire sans laisser mes frontières avec Praes et les Villes Libres dangereusement dégarnies —, les envahisseurs me seraient encore presque deux fois plus nombreux. J’aurais ce que Juniper appelait un avantage qualitatif, car la plupart de mes soldats étaient des professionnels, tandis qu’une bonne partie des leurs seraient des levées. Mais le noyau de leur armée était composé de troupes principautaires : un mélange de cavalerie légère et d’infanterie lourde professionnelle. Elles seraient difficiles à briser, sans même parler de ce foutu bataillon de Héros que les rapports situaient dans le camp militaire. Il me faudrait au moins deux jours pour préparer l’Armée de Callow à la marche, et cela ne concernait que les troupes des camps permanents près de Laure. Passer par l’Arcadie revenait à jouer à pile ou face, mais nous avions fait des essais. Pour une telle distance, la moyenne était de huit jours, avec un minimum de six et un maximum de quinze.
« Je suppose que tu ne peux pas interrompre le rituel ? demandai-je à Masego.
Il secoua la tête.
« Ils n’utilisent pas leur propre sorcellerie pour faire ça, Catherine, expliqua-t-il. Ils ont forgé un réceptacle dans lequel des centaines de praticiens ont dû verser leur magie pendant des années afin de créer la réserve qu’ils utilisent maintenant. Ce serait comme essayer d’éteindre un feu de joie en crachant dessus.
— Et si je mettais tous les mages de Laure à ta disposition pour accomplir un rituel ? insistai-je.
Il prit le temps d’y réfléchir sérieusement.
« Non, finit-il par répondre. Si nous avions surpris leur rituel avant qu’il ne commence vraiment, peut-être, mais plus maintenant. Vu la distance, cela ne suffirait qu’à le ralentir de quelques heures. Et même cela nous coûterait cher.
— Tu t’y prends mal, dit l’Archère. Laisse-les creuser leur trou. Quand ils seront épuisés, empêche-les de s’en servir.
Je la regardai avec suspicion.
« Tu n’es pas d’habitude aussi serviable, dis-je.
— Je suis une femme pleine de ressources, répliqua fièrement Indrani.
J’avais une remarque assez cinglante à faire sur les oignons et sur le fait qu’elle devrait peut-être se laver plus souvent, mais elle me coupa l’herbe sous le pied.
« Vous voulez dire les attaquer pendant qu’ils traversent, dit l’Hiérophante d’un ton pensif. On pourrait déclencher d’autres avalanches depuis Laure, moyennant une préparation suffisante.
— Vous n’avez pas l’air emballé, dis-je.
— Même si leurs praticiens sont arriérés, je ne les crois pas complètement stupides, dit Masego. Il y en a au moins un qui a été assez malin pour concevoir ce rituel.
Je fronçai les sourcils.
« Vous pensez qu’ils auront des protections, devinai-je.
— S’ils ne dispersent pas les sorciers rassemblés pour mener l’opération, ils pourront résister à tout ce que j’envisagerais sérieusement d’utiliser contre eux, répondit l’Hiérophante. Trois cents maladroits munis d’un gros gourdin sont dangereux, même pour quelqu’un de mon niveau.
Balancer des corps sur le problème, hein. Eh bien, la Principauté ne manquait pas de gens à enrôler. Ce n’était pas une solution élégante, mais j’étais la preuve vivante qu’il suffisait parfois de frapper les choses très fort pour s’en sortir.
« Ils auront aussi des prêtres, dit l’Archère. Ces rats en robe sont partout en Procer.
Les frères et sœurs de la Maison de la Lumière prêtaient des serments qui les empêchaient de prendre des vies, mais il y avait toujours eu une grande marge d’interprétation quant à la manière de les respecter. Les prêtres avaient toujours fait partie des armées callowanes, où ils neutralisaient les sorcelleries et soignaient les soldats blessés. Et il s’en trouvait toujours quelques-uns prêts à faire exception à l’interdiction de tuer, puis à se repentir après coup. Ils n’auraient même pas besoin de se livrer à des contorsions rhétoriques pour opposer des miracles à une avalanche provoquée par un mage du Mal. Et n’oublions pas que la Maison de la Lumière en Procer n’a rien à voir avec celle de Callow. Les Fairfax avaient toujours tenu la Maison à l’écart des affaires de la Couronne, mais en Procer, les prêtres étaient des acteurs politiques influents. Il fallait donc s’attendre à ce qu’ils soient de la partie, et cela achevait de rendre toute intervention magique hasardeuse. Si nous ne pouvions pas les arrêter au col, il faudrait les affronter sur le terrain. Et il y avait de fortes chances qu’ils approchent de Harrow avant que je puisse faire monter mon armée vers le nord.
« Masego, dis-je à voix basse, en prenant soin de ne pas me faire entendre des mages de la guilde. L’Œuf infernal dans le nord, l’as-tu trouvé ?
— J’attends toujours une réponse de la Tour au sujet de la consultation des archives privées, répondit l’aveugle.
Mes lèvres se pincèrent. L’Impératrice avait volontiers partagé les rapports des Yeux sur l’évolution de la situation en Procer et au-delà, mais mes gens se voyaient opposer des refus polis et des réponses évasives dès qu’il s’agissait de presque tout le reste. Impossible de savoir si elle cherchait ainsi à me ramener sous sa coupe ou si, à ses yeux, je n’étais plus qu’un pion à jeter contre la croisade pour en freiner l’avancée. La première hypothèse me laissait une marge de négociation, surtout maintenant que l’invasion avait commencé. La seconde signifiait que ma situation était encore plus précaire que je ne le pensais. Ses gens reprendraient contact assez vite, me dis-je. Les échanges diplomatiques avaient beau s’être refroidis, une offensive procerane les réchaufferait considérablement. D’autant que je doutais que l’armée des croisés du nord avance seule. Il était probable que l’armée du sud, sous les ordres du prince Papenheim, se préparât à foncer sur les Vallées. Le Noir ne serait pas une proie facile, surtout avec Scribe et Warlock à ses côtés. Mais il était largement dépassé en nombre, et ne pourrait rien faire d’autre que tenir les vallées pendant des mois. Pour l’heure, l’Impératrice avait besoin de moi.
« Je croyais que Ratface était une sorte de magicien de l’administration, dit l’Archère en me lançant un regard de biais.
Elle voyait plus clair que Masego dans ce genre d’affaires, malgré son désintérêt affiché pour les intrigues. Je hochai discrètement la tête et elle grimaça. Oui, je n’étais pas ravie, moi non plus, à l’idée que Malicia ait peut-être donné l’ordre de compliquer au maximum mes recherches sur le foutu démon censé être lié quelque part dans le nord de Callow.
« As-tu réussi à déterminer de quel genre de démon il s’agit ? tentai-je.
— Ce ne peut pas être la Corruption, dit l’Hiérophante. C’était mon hypothèse de départ, lorsque nous en avons parlé à Marchford, mais cette entité a depuis été découverte et combattue. Il pourrait bien s’agir de l’Absence, Catherine. Ce serait…
— La galère, apporta obligeamment l’Archère.
Masego fronça les sourcils.
« Les organes génitaux n’ont rien à voir avec…
— Ce serait mauvais, très mauvais, l’interrompis-je avant que cela ne dégénère en dispute.
Je serrai les doigts.
« Je n’aime pas la tournure que prennent les choses, avouai-je. Autant de Nommés près d’une menace dont on ignore tout ?
Une échauffourée avec des Héros ne suffirait pas forcément à le libérer, mais les chances étaient assez élevées pour qu’on ne puisse pas les écarter. Si intercepter les croisés avant leur arrivée à Harrow n’était pas une option, il ne me resterait qu’à abandonner la majeure partie de la baronnie avant de livrer bataille. Je préférais éviter cela, et pas seulement parce que cela fournirait à l’ennemi une ville fortifiée d’où opérer. Cela ferait aussi mauvaise impression à Callow. Les gens avaient accepté de se serrer la ceinture pour reconstruire le royaume et lever des armées afin de le défendre. Si l’on estimait que j’avais échoué sur l’un ou l’autre de ces fronts, il y aurait des conséquences. Mais si le choix se résume à ça ou à jouer aux dés avec un démon… Je devais parler à Juniper. L’Archère et l’Hiérophante étaient avec moi à Laure, et la dernière fois que j’avais parlé à la Voleuse, elle m’avait dit qu’elle serait de retour d’ici quelques jours. Mais Hakram se trouvait toujours dans les Vallées, où il s’efforçait de convaincre les réfugiés de quitter les villes de tentes pour se mettre à l’abri derrière des murs de pierre. Je devrais peut-être partir sans lui.
« Dis à Fadila de garder une liste complète pour ce soir, dis-je à Masego. Je dois parler aux barons du nord.
Et à une demi-douzaine d’autres personnes, puisque l’Adjoint n’était pas là pour s’en charger.
« Alors, on se prépare pour la guerre ? demanda l’Archère, une lueur réjouie dans les yeux.
— Je préférerais éviter, répondis-je. Mais je n’ai pas mon mot à dire. Termine ce que tu as à faire, Masego. Quand nous passerons à l’offensive, tu nous accompagneras.
Il fit la moue. Je reprochai à Indrani de lui avoir appris ça ; c’était étonnamment efficace, même si son visage avait perdu la majeure partie de ses rondeurs enfantines.
« Je n’entends pas de réponse qui me fasse changer d’avis, lui dis-je fermement. Vois le bon côté des choses, Hiérophante. Il y a de fortes chances que tu puisses examiner ce passage de près très bientôt.
— Il y a cela, concéda-t-il sans grand enthousiasme.
Je jetai un regard à l’Archère, qui me sourit en agitant suggestivement les sourcils. Le fait que je remarque à peine ce geste, de nos jours, en disait long.
« Si tu croises la Voleuse, envoie-la me voir, lui dis-je.
Elle agita la main d’une manière qu’on pouvait vaguement interpréter comme un assentiment. C’était à peu près tout ce que je pouvais espérer. Je lui tapotai l’épaule, rappelai à Masego que l’heure du souper approchait, puis m’en allai. Après tout, il me restait une dernière chose à faire avant de rassembler mes troupes pour la guerre. Ce soir, c’était l’heure de mon petit entretien mensuel avec l’ennemi.
Cordelia Hasenbach venait de lancer son invasion de Callow ; nous aurions donc plusieurs choses à nous dire.